DEHORS
« Aïe! aie! qui m'a délivré du casier où je dormais? Oh ! l'épingle ardait profondément, et maintenant voilà mon cœur à nu:
« Lumière rayonnante du soleil, limpide azur du ciel, parfum des fleurs, rosée des fleurs, ne font qu'aviver la blessure.
a Remportez-moi dans le casier, attachez-moi plus fort, martyrisez-moi! Ah! qu'au moins je puisse enfin mourir! »
Cependant, où le poëte renonce, il s'en faut que l'homme doive abdiquer. L'homme absorbe en lui le i)oëte, et tend à de plus hautes, à de plus indépendantes fonctions. L'âme, déçue à la fois dans ses rapports avec les hommes et dans son commerce avec les Esprits, avant de s'engloutir dans le vide, se réfugie en elle-même, rentre dans son foyer intérieur, dans son propre amour, et jette là les bases d'une félicité d'autant plus pure qu'elle se fonde sur une résignation intelligente. L'action morale, l'influence poétique de Kerner, médecin, ami de l'humanité, père de famille, l'impulsion généreuse de sa nature, en un mot tout ce fonds concret de l'existence qui ne saurait passer dans la poésie, lui donne en tant qu'homme un point d'appui
duqnel il peut o.çmbattre en même temps les rationalistes et les visionnaires, ne ménager personne, et s'égayer comme illui plaît, tantôt aux dépens de ses antagonistes, tantôt à ses propres dépens. De là ce laisser-aller singulier, mais qui n'implique nullement la contradiction ou le charlatanisme, le sans^façon dont il use avec ses Esprits, qu'il traite lestement et en véritables personnages de comédie. Avouons aussi qu'à force de les avoir sous les yeux à toute heure, de vivre dans leur commerce et leur fréquentation, il devait Gnir par n'y plus prendre garde, et, pour peu que vous séjourniez à Weinsberg, il vous en arrive autant. On ne saurait imaginer une vie plus étrange, plus merveilleuise que celle, qu'on mène là. Le prodige n'est plus un fait inaccoutumé, surprenant, un phénomène en dehors des lois naturelles, qu'on recherche de loin et qu'on évoque ; mais une chose toute simple et ordinaire^ l'élément dans lequel on se meut. Vous le trouvez dans les corridors de la maison, dans les allées du jardin, blotti derrière un meuble ou rôdant à la brune soiis les touffes d'arbres; le fantastique est à demeure dans ce palais de Salomon. On conçoit comment cette familiarité, ce commerce de tous les jours et de tous les instants avec le monde invisible a dû amener Kemer à ne plus accorder qu'une attention médiocre à des Esprits qu'il traite avec aussi peu de cérémonie que les chiens, les chats et Iqs autres animaux domestiques dont il peut s'entourer. « Cher docteur, lui disait un jour Strauss dans une promenade à Weinsberg, chaque fois que je viens ici, je me surprends en flagrant délit de superstition. » — « Oui, certes, répondit Kemer ; tous les deux compatriotes, tous les deux natifs de Ludwigsburg, vous et moi, nous nous complétons; plus vous arrachez de mythes^ plus j'en sème. » Kemer, prenant pour sujet de son caprice poétique ses visions magnétiques, magiques, ses phénomènes démoniaques, et cela du plus grand sérieux du monde et sans abdiquer rien de ses croyances, me représente assez ce bon peuple du moyen âge, jouant, à certaines époques, avec les saints et les saintes de la légende, et faisant, sans le moindre scmpule, parader sur des iréteaux les augustes figures qu'il ne cesse ni de reconnaître, ni d'avoir en honneur.
Si l'on recherche la somme des diverrjugements portés en Allemagne sur Kemer, voici à peu près ce qu'on trouve : Otez à celle nature l'élément superstitieux, magnétique, démoniaque, et vous aurez un excellent homme, un des maîtres de l'école
soaabe, unpoëte religieux, naturel, d'une sentimentalité suave, éiégiaque, mais, disons-le aussi, maladive et par moments dan^ gereuse comme l'opium. Kerner lui-même s'écrie quelque part, sans doute en faisant allusion à ce verdict : « Je vis par la poésie et la médecine, et seulement lorsqu'on parle d'Esprits, on se souvient du mien, et pour railler encore, n Cependant nous ne pensons guère qu'on puisse voir dans les tendances magnétiques de Justin Rerner, dans ses spéculations magiques si l'on veut, une simple affaire de dilettantisme et de curiosité. Il y a plus : co besoin d'évoquer et de connaître est cbez lui une chose instinctive, profonde, inhérente à son individualité, dont on ne saurait l'extraire sans dissolution, a Destinée, conscience, deux mots pour une même idée, » a dit un philosophe allemand, Schubert, je crois ; et cette phrase, prise dans son sens légitime, enferme une très-grande vérité. Je doute que sur un autre la visionnaire de Prévorst eût jamais agi comme sur Kerner ; les mêmes conditions scientifiques, médicales, religieuses, se fussent-elles rencontrées d'ailleurs? Cette femme fut pour lui, pour son àme et sa poésie, une sorte de miroir fidèle, de réfracteur lumineux ; et dans ce sens on pourrait dire que la physionomie de la visionnaire, telle qu'il nous l'a donnée, est l'œuvre de Kerner, Elle participait de son originalité, de son individualité,. comme lui prenait en elle de nouvelles impulsions, d'autres vues; et; sans prétendre porter un jugement sur la réalité, sur le degré de réalité de ces apparitions dont on s'est proccupé si vivement de part et d'autre en Allemagne, ne pourrait-on pas dire, en ayant égfiird à l'influence personnelle de Kerner, que ces phénomènes ont puisé dans le cercle où ils se sont développés, dans la mys^ tique atmosphère du médecin, de l'ami, du poète, cette couleur éthérée, ce merveilleux, qui n'ont certes pas médiocrement aidé à leur concilier l'intérêt général? Il est tout à fait selon les principes du magnétisme que la visionnaire prenqe part à Tindividaalité de son médecin, de son magnétiseur, et, sur ce qui re« garde l'originalité parfaite de cette individualité, les témoins compétents se prononceront. Déjà, il y a plus de trente ans, Varnhagen, le spirituel et incisif Yarnhagen, lorsqu'il étudiait à Tiibingen avec lui, remarquait l'excentricité singulière, Iranscendante, de cette nature souabe, et la notait dans ses écrits avec cette réserve, ce ton diplomatique des Allemands du Nord. Kerner crut, avec la visionnaire de Prévorst, porter un coup
mortel au rationalisme, opposer une digue à la dialectique, alors comme aujourd'hui ényaJiissante, confondre les railleurs, ame» ner les gens du monde aux idées sérieuses, et les incrédules à la foi. Il concluait de lui-même aux autres, et s'écriait, après la mort de sa visionnaire :
« Adieu! Tous les trésors que je te dois» je les porte désormais dans mou sein, et mon être intérieur plonge sans hésiter dans les profondeurs de Tesprit... Apparais à ma dernière heure, viens m'avertir lorsque mes yeux se fermeront* »
Et dans une autre pièce :
c( Il fêtait donné, à toi, de lire dans les cercles lumineux du monde intérienr; tu savais ce que c'est que Tesprit et que Tàme, comment ils se séparent, se cherchent et se réunissent daus la mort. »
Cependant le livre fut loin d* accomplir les miracles qu'on espérait, et Vhumanité continua d'aller son train comme par le passé. U fallait bien se résigner; on le fit, non sans quelque amertume contre les doctrines du temps et leur perversité :
«Un livre que la multitude repousse, parce qu'à ceux qu'un ignoble appétit consume, il ne promet pas le ciel, le ciel étoile, mais la nuit étemelle pour le repentir; lin livre où les paroles d'une faible femme menacent de ruiner l'esprit des forts, la sagesse du monde, de ruiner la Babel telle qu'ils la construisent! De là leur colère à tous en le lisant. »
Les LeUre$ de Prevont et bon nombre d'écrits théoriques ou critiques, contenant soit de nouveaux faits de l'ordre magnétique et démonologique, soit des exposés de doctrines et des réponses à ses adversaires, sont venus depuis compléter ce système de spiritualisme transcendant dont Kerner avait jeté les bases dans la Visùmnaire.
Le grand moyen de conviction qu'emploie Kerner, ce sont les faits qu'il produit, et qu'il entasse comme à plaisir, associant l'antique au moderne, mêlant ensemble la tradition et l'observation, souvent sans trop s'apercevoir qu'il ouvre par là le champ à la critique. Si Kerner a jusqu'ici rencontré bien des incrédules, avouons cependant que ses convictions à lui ne se sont jamais démenùes ; ni les arguments de ses plus redoutables antagonistes, ni leurs railleries, n'ont jamais su le prendre au dé* pourvu. «Venez, voyeas et croyez. » leur disait-il dans le temps;
164 ÉClUVAIiNS ET POETES DE L»ALLEMAGNE.
et maintenant : « Pourquoi n'ôtes-vous pas venus alors? » S'il n'a pas atteint le but suprême qu*il se proposait, du moins peuton reconnaître que ses efforts n'ont pas été infructueux pour la science. En opposant à la froide raison de notre époque, à cet esprit qui tend à tout réduire, à tout analyser, à ne pas laisser subsister un fil de ce vêtement vivant de la divinité dont parle Goethe, en lui opposant des problèmes nouveaux, des mystères nouveaux, ou plutôt ignorés, oubliés, Kerner appelait l'attention sur une des plus grandes questions de la philosophie moderne : l'être de la conscience, et, qu'on me passe le mot, l'énigme ^e l'individualité. Ces phénomènes physiologiques, psychologiques, pathologiques, qu'il observe et décrit en les appuyant d'analogies et de parallèles rassemblés curieusement dans les archives du passé, devaient nécessairement provoquer des recherches plus sérieuses, des éclaircissements nouveaux. Tandis que d'un côté on cherchait à démontrer l'unité humaine, l'identité de l'esprit et de la matière, Kerner s'efforçait de prouver la division des deux principes, une division non plus simplement abstraite» spéculative, mais réelle, et d'établir son système de dualité dans l'esprit. Sous l'empire des phénomènes que nous avons cités dans la première partie de ce travail, il déclare la conscience humaine quelque chose d'étemel en soi, mais de réel, de substantiel à ce point, qu'elle est susceptible de recevoir l'action d'influences étrangères et de se modifier à leur contact. Ainsi je m'explique sa théorie des Esprits familiers, des bons et mauvais anges, etc. Il fallait trouver une loi d'être à ces apparitions, il fallait, avant tout, les loger quelque part. On inventa le royaume intermédiaire, idée peu originale et renouvelée des alexandrins, qui devait paraître aussi monstrueuse aux théologiens orthodoxes, que frivole et ridicule aux partisans fanatiques du réalisme absolu. La science se souleva, avec quelle énergie, on le devine, contre ces opinions et ces théories de visionnaire, combattit à outrance ces hypothèses d'un éther nerveux, d'un organe ptychique , et donna pour dernière raison aux phénomènes en question la maladie du sujet, la perturbation du système nerveux et de la vie de l'àme. Kerner riposta de pied ferme, et, dans ce conflit, le spiritualisme eut plus d'un' bénéfice à enregistrer. Ainsi, l'attention se porta davantage du côté de la nature, le cercle de la raison fut étendu, le possible empiéta sur les limites où naguère commençait le domaine de la superstition. On accorda
plus de valeur à Tinstinct, à la conscience une base plus substantielle. Il fallut descendre dans les profondeurs de la nature, de rame humaine, et reconnaître le jeu divin, le poëte caché, pour me servir d'une expression originale de Schubert, là où Ton s'efforçait de ne voir qu'un engrenage inatériel de forces mécaniques, et c'est justement avec ce poëte caché, ce poëte de l'âme, que Justin Kerner vit en rapport intime; c'est vers ce sens prophétique, révélateur, que sa nature sentimentale et contemplative, que son individualité l'entraîne. De là une poésie d* inspiration plutôt que de fiction, une poésie dénuée de manière, d'éclat, mais fortement empreinte d'un caractère de vérité, et toujours, ouvertement ou par symbole, parlant à l'âme. Sous ce point de vue, la direction poétique de Kerner et sa tendance magnétique se confondent; et si sa philosophie a pour but de re-. chercher partout le principe spirituel, mystique, ignoré ou méconnu, et de l'attirer dans, le cercle de noti'e activité prosaïque, sa poésie est-elle autre chose qu'une plainte monotone, le chant douloureux de l'âme qui languit dans la nuit ou l'ombre, et soupire vers la lumière, la délivrance ? De bonne heure ce penchant vers la sympathie et le magnétisme se fait sentir dans ses productions poétiques, comme, en revanche, la poésie intervient dans ses spéculations démoniaques. Je trouve dans un de ses contes, écrit il y a près de trente ans, cette peinture d'un médecin idéal, qui pourrait bien n'être que son portrait :
« Non loin de là s'élevait la maison d'un homme singulier; on rappelait maître Lambert; il passait pour un grand médecin, et tous les malades, ceux du voisinage et ceux des contrées lointaines, venaient à lui. On disait qu'il opérait des cures merveilleuses par la force de la sympathie, et conservait des secrets profonds dans de vieux manuscrits héréditaires. Ce qu'il y a de certain, c'est que c^était un homme qui, secouant la poussière de Técole, s'était doimé de lui-même à la nature, en véritable enfant, avec simplicité, avec amour, libre des inûuences perturbatrices de la vie du monde. La nature, apprivoisée en quelque sorte, le laissait faire. Il connaissait ses influences, mais sans vouloir jamais les formuler en règles. Il avsiit observé attentivement le cours des étoiles et leurs révolutions, la vie et la mort des animaux et des plantes. Il avait plongé dans les profondeurs de la terre pour y surprendre le travail des minéraux et des métaux, et plus d*un prodige se révélait à son âme paisible, inaltérable, dont une conscience étrangère à la nature, en proie à de vulgaires impressions, n'aurait pas même eu jamais le
plus Icnntaiû pressentiment. « 1a nature, cette bonne et généreuse « mère, s'écriait-il souvent, nous prend volontiers dans ses bras et tf nous révèle les harmonies de son être, pourvu que nous cousen- « tiens à ne pas prendre avec elle des airs de docteur. Gomme <r une mère attentive ouvre ses braji à son enfant qui commence « à peine à courir et lui montre ainsi la route de son sein, d6 « même feit pour nous la nature, cette excellente mère; seulement, « n'ayons garde de nous croire de si grands héros, car alors la <i tUnidemère se retire et dérobe ses secrets à notre grandeur. »
Dans les Reitetchatten, cette espèce de monstre esthétique doilt nous avons parlé, cet amalgame bizarre d'arabesques humoristiques, on rencontre aussi, comme un motif éternellement cher au poëte, cette idée de magnétisme et de seconde vue ; et par un surcroît d'analogie qu'on n'enregistre qu'avec peine, comme si la nature eût voulu compléter, selon les règles traditionnelles, cette étrange figure de philosophe visionnaire au xix** siècle, Kerner, sur ses vieux jours, se trouve menacé de cette infirmité que là légende attribue aux poètes et aux devins de Tanti* quité*.
Esprit méthodique, mais honnête, convaincu, persistant, Kerner n'a jamais varié. Prosateur, poëte, vous le retrouvez toujours égal, identique h lui-même. La Vinonnaire de Prevont^ les Reitetehatten, les Gedichtej sont pour lui trois cycles dont il ne saurait se départir; les fondements de ces ouvrages, rayon-> nements d'une même idée, une fois jetés à ses premiers pasjdans la carrière, il n'a plus fait qu'y revenir, ajoutant çà et là, complétant, aimant mieux un appendice qu'un volume. Aussi, qu'il philosophe, qu'il rêve ou qu'il rime, vous ne voyez guère que le nombre de ses livres s'en augmente : les faits de l'ordre magnétique vont à la VùtonnairCf les fantaisies aux Reisesckatlen, les lieds nouveaux aux poésies, qui s'augmentent ainsi à chaque édition, naturellement, et presque sans qu'on s'en aperçoive. Pour une hirondelle de plus, le printemps ne change pas. Au dé«
1 Kerner devient aveugle; depuis quelques années, s» vue K*est affaiblie au point qu'il a aujourd'hui toutes les peines du monde i tracer quelques lignes ; épreuve bien douloureuse pour un chantre du soleil et de l'arc-en-ciel , mais supportée avec résignation, et à laquelle ses récentes poésies, non moins quB ses entretiens familiers, contiennent de touchantes allusions. C'est ainsi qu'il disait, l'an dernier, à une jeune femme venue de loin pour le visiter, et qui lui promettait de revenir : « Hirondelle qui ne passez qu'une fois l'année, quand vous reviendrez au printemps, je ne vous verrai plus. »
clin de Tâge, ses lieds ont encore la fraîcheur et les grâces de la jeunesse, et le seul trait qui les distingue dans leur famille harmonieuse^ c'est la mélancolie plus profonde et le détachement terrestre qu'ils respirent. Il n'y a point à rechercher quels progrès Justin Kerner a fait faire à la muse allemande. La nature domine ici trop ouvertement toute question d'art, de culture , d'école , pour qu'on puisse y voir autre chose- qti'uns individualité pure et simple. D'ailleurs, avant la venue de Kerner, la poésie allemande n'avait-elle pas touché à son plus h«ut point? Kerner, c'est un peu l'oiseau sur la branche, l'oiseau qui demeure fidèle au chant que Dieu a mis dans son gosier, et qui , s'il n'étend pas sa gamme , vocalise dans sa mesure et se garde au moins des fausses notes. Élève de la nature, véritable néophyte de Saïs, Kerner appartient à toute une catégorie de poètes allemands qu'on ne saurait ni classer ni déQnir. Gomme les âmes pathétiques en qui le sentiment déborde et qui jamais n'atteignent l'idéal qu'elles cherchent , il a besoin que les sympathieis du lecteur lui viennent en aide et le complètent. Aux amateurs de l'art cuHeux, aux partisans absolus de la forme, je ne le conseillerais pas. Il y a dans cette poésie une autre poésie latente, et, si l'on me passe, l'expression, interlinéaire, que les initiés seuls peuvent saisir ; j'entends par initiés tous ceux pour qui les mots d'&me et de nature ont encore un sens aujourd'hui.
FRÉDÉRIC RUCKERT.
Ce qae bous CDleDdoBS par les Sooabes. — I. Anaslasias Griin. — I. Henri fleine. — I. Franz Dingeistedt; — Goop d'œil général. — Désaccord entre rhomme et le poète. — Herder. — Schiller. — Goethe. r-^Çrabbe. — Caroliiide GOndirode. -^ Sûckert. — Caractère de la Muse de Rûckert. •— Son orientalisme opposé à celai de I. Freiligratb.
On nous a reproché, au sujet de ces études, de nous enfermer trop exclusivement dans le passé, et Ae négliger, au point de vue d'une critique rétrospective, tout ce que la littérature contemporaine offrait en Allemagne de vivace et de généreux à l'observation des étrangers. Nous répondrons en deux mots k ce reproche. Et d*abord nous doutions que, pour apprécier un mouvement, quel qu'il soit, il fût indispensable d'en rayer d'un trait de plume les origines naturelles ; puis nous avouerons iu* génument que nous ne pensions point être si retardataire en nous occupant, à propos de poésie lyrique, d'Uhland, de Kerner, et de tant d'autres dont la plupart vivent encore. Cependant il paraît que nous avions compté sans l'esprit de l'époque. Il s'agit bien du passé, en vérité 1 parlez-nous du présent, parlez-nous surtout de l'avenir ; à quoi nous répliquerions volontiers que nous n'aimons guère les prophéties, et qu'en toutes choses la marche régulière et méthodique nous semblera toujours la meilleure. Oui, certes, il nous eût été plus commode, nous en conviendrons facilement, d'enjamber un demi-siècle , et de venir nous poster d'emblée au beau milieu du groupe remuant ; mais à pareil jeu on court aussi grand risque- de tomber dans la confusion, et de s'exagérer singulièrement la valeur des individus^ faute de s'être rendu un compte exact et sévère des relations qui
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peuvent exister entre les nouvelles muses et certains nnaîtres dont elles dérivent. Il serait puéril , sans doute, de prétendre que toute poésie en Allemagne relève infailliblement aujourd'hui d'Uhland et de RUckert. Néanmoins, comment contester l'influence des deux génies sur les lyriques du moment? influence d'idées, influence de formes et de rhythmes. Niera-t-on que M. Anastasius Griin ^ et M. Gustave Pflzer empruntent leur manière au style épique et narratif du chantre de Bertran de Bom ? Et Riickert, lé volumineux RUckert, est-ce qu'on ne se dispute point son héritage, dont M. Dingelstedt* semble réclamer la partie mélancolique et douce, l'idylle sentimentale, et M. Freiîigrath l'orientalisme? £t pour tout dire, sans le Prin-
1 Je range Anastasius Grûn, quoique AutricMen , dan» le groupe s(^uabe (en pareil cas, la dédicace à Uliland de ses Promenades d*un poète viennois ne serait-elle point significative t), comme j'y faià entrer Lenau, Platen, Julius Mosen, tous ceux enfin qui, sans avoir renoncé à rimer dans l'occasion leur mot de politique, me semblent n'avoir point méconnu la rêverie et l'idéal. Que la Liberté et la Muse soient sœurs, je l'admets volontiers ; je doute cependant que la poésie lyrique ait été mise au monde uniquement pour rédiger des constitutions et morigéner en strophes cadencées les Chambres et les Cabinets d'un pays. D'ailleurs, chacun d'entre eux, poètes de la nature et poëtes de la politique, chacun , nous voulons le croire , aime la liberté et la souhaite ; il n'y a guère de différence que dans la manière de l'invfrquer. Lçs vivants (c'est les viveurs qu'il faudrait dire) lui portent du matii^ au aoir et du soir^au matin des toasts i l'assourdir, tandis que les autres, plus recueillis, ^fus calmes, préférant aux utopies du jour les grandes vérités morale^, n'en poursuivent pas moins le but humain sans déroger aux lois divines de l'art.— On comprend maintenant ce que nous entendons par les souabas^ et combien le mot, ainsi étendu, oiTre de latitude aux classifications.
S Parmi les talents de récente origine, M. Franz Dingelstedt mérite qu'on le distingue. Lui du moins a la note mélodieuse, et si la chanson politique intervient çà et là, elle ne tarde guère à céder la place à la poésie du sentiment, i ces nobles voix de l'amour, de l'espérance et de la douleur, dont le charmant lyrique connaît si bien les inépuisables modulations. La poésie de M. Dingelstedt est mélancolique de sa nature; je l'appellerais volontiers une poésie de pressentiment, en tant que reflétant à merveille les idées d'espérance et de deuil que la^nature inspire à certains moments précurseurs du printemps et de l'hiver. Ecoutons-le plutôt chanter la venue de décembre. « La dernière fieur pare la terre, le dernier soleil l'échauffé doucement; au cep desséché tremble une grappe oubliée, et les fiots grondent avec fureur. Menons à bout notre dernier couplet avant que la vie entièrement disparaisse, "avant que dans les sombres crépuscules l'hiver glacé ensevelisse tout, fleurs, chansons, automne et poëte! » Un autre trait caractéristique de M. Dingelstedt, qui, selon moi, le rattache de très*près à Bûckert, c'est de posséder au plusbaut degré l'instinct de la forme et du/rhythme; je dis instinct et non science. Le vers s'écoiile de ses lèvres abondant, sonore, musical ; il y a toute une mélodie dans ses combinaisons de rhythmes, et Ton aimerait 4 voir un Schubert les compléter.
temps d'cmour, ce divin souffle d'une âme enivrée de poésie, est-il bien sûr que le Litre lyrique de M. Heine eût épanoui ses clochettes sonores ? Je sais qu'on se vante d'avoir à part soi plus d'une recette à Vusage de ces transformations ingénieuses. Ici le grain de politique vient à propos, et Ton croit se tirer d'affaire à Taide dii vaudeville final à l'adresse du roi de Prusse ; mais de pareils expédients ner constituent pas une originalité très-grande. Avec son imagination rayonnante, son universalité, Ruckert me paraît représenter bon nombre de ces variétés contemporaines. Je retrouve chez lui en gerbe, en faisceau^ tous ces rayons éparpillés et miroitant, ici et là, non sans grâce. G*est à ce point de vue que nous F étudierons longuement, à notre aise, ^îussionsnous passer pour retardataire et Bemooster aux yeux de M. Herwegk et de la bande politique.
Il serait curieux de rechercher ce qu'il peut y avoir de vérité au fond de cette idée, à savoir, qu^entre le créateur et l'œuvre, de mystérieuses relations doivent incessamment exister, de telle sorte que la vie d'un poëte sera, du commencement à la fin , Timage parfaite de sa poésie, laquelle à son tour se réfléchira dans ses moindres actions. Du côté de l'antiquité, de Tantiquité grecque surtout,, les cpntradictions ne seraient point à craindre. Partout où vous voyez un peuple jeune célébrant, au premier épanouissement de la puissance et de la force, son âge d'or et ses temps héroïques, soyez sûr que la poésie et l'existence se compléteront là l'une l'autre, et formeront ensemble, en dépit de quelques rares exceptions, un tout harmonieux et sublime. Quel dommage que les historiens de cette belle Grèce, où la poésie, l'amour et la liberté devaient trouver leur plus glorieux trône sur la terre, aient toujours si fort négligé de descendre dans ces détails intimes qui nous eussent montré, chez les illustres chantres, l'heureux accord dont nous parlons! Quoi qu'il en soit, en l'absence de tout document qui s'y oppose, on aime à se représenter ces héros de l'intelligence et de l'art d'après le modèle de leurs créations, à voir dans le poëte des Perses et du Prométhée enchaîné l'homme sérieux, incompris, faisant de la liberté de son pays le plus grand de ses biens, et prêt à lui tout sacrifier, à l'exemple de ce hérOs superbe dont un vautour ronge le flanc pour sa 'rébellion sublime contre la tyrannie des immortels ; on aime à voir dans Sophocle une des plus nobles natures qui aient existé, une de ces grandes âmes qui savent à
quel prix rbomme achète ici-bas la paix ; et à poursuivre ainsi, modifiant ses types selon les variétés de Tœuvre, avec Ana* créon et Pindare, avec Aristophane et Sapho.
Dans les temps modernes, la vie civile a tout changé; avec elle commencent de nouvelles tendances, de nouveaux intérêts se font jour, et, l'horizon s'élargissant à Tinfini, la poésie se sépare de Texistence. Désormais les deux sœurs qui^ jusque-là, marchèrent de pair, iront, chacune de son côté, celle-ci par les ronces et les âpres chemins, celle-là par les collines et les bois en fleur; celle-ci au grand soleil de midi, à travers les rumeurs de la place publique et toutes les horreurs de la réalité ; cellelà au clair de lune, le long des buiâsons embaumés où fleprit l'églantine , où Toiseau chante en écoutant la cascactp qui pleure. A la vérité, par. intervalles, les éléments disjoints se rencontrent encore ; il serait difficile d'interroger la vie des grands^ poètes de ce temps-ci, à quelque nation qu'ils appartiennent, sans y rencontrer des moments qui vous reportent malgré vous à certains passages de leurs livres ; mais presque tpujours ce ne sont là que des éclairs. Une fois, comme par hasard, les deux voix se sont unies dans un accord, et cette fois, plaintive ou triomphante, douloureuse ou tendre, l'harmonie qui en résulta fut sublime.
Nous n'en finirions pas si nous voulions citer tant de nobles gé* 'nies en qui la dissonance éclate. En France surtout, et chez les contemporains, les exemples abonderaient; mais nous sommes en Allemagne, loin du terrain glissant des allusions : restons-y et pour cause. — Prenez Herder, le psalmiste par excellence^ le coryphée de toutes les vertus chrétiennes, le chantre harmonieux de toutes les cfivatines de l'humanité ; ce Herder, que les notices biographiques, inhabiles à jamais séparer l'homme du poète, vous donnent, d'après ses écrits, pour un vénérable Père de l'Église, pour un saint brahmane des bords du Gange, n'était, en somme, qu'un assez maussade compagnon, portant sous la robe noire du consistoire un cœur plein de rancune, d'égoïsme, d'envie, et de toute sorte de mauvaises petites passions de sacristie. — Professeur inquiet et solitaire, sans cesse trompé dans ses efforts et ses espérances, véritable fiévreux dégoûté de tout, mal à l'aise partout, tel fut Schiller, lequel n'en créa pas moins Posa, Wallensteîn et Max, idéales figures qui semblent ne respirer qu'amour, gloire «fliberté. Je voudrais bien me taire sur Goethe. Incontestable
17i ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.
ment, ses premîèms œuvres portent Tennpreinte des orages de sa jeunesse. Werther n'est lai-même qu'une sorte de traduction poétique d'un état ressenti en prose, si je puis m'exprimer ainsi. J'y retrouve à chaque page de douloureuses réminiscences du séjour à Wetzlar ; mais, dans la suite, entre le poëteet l'homme, quel abîme! Ob. reconnaître, sous cette enveloppe impassible, quelqu'un des rayons glorieux dont vivent en son œuvre Ipki' génie et Tasêe ? Où découvrir vestige de ces enthousiasmes valeureux faits pour forcer la sympathie, et qui, dans le cœur du poëte objectif, montent à la surface lorsqu'il en est besoin, pa» ' reils à ces fleurs de lotus et de nénuphar, flottant sans racines sur la transparence d'un lac immobile et glacé? Parlerai-je de Byron, et de tant de victimes, celles-ci déplorables, les autres ridicules, entraînées par son illustre exemple vers le gouffre ? Parmi les plus à plaindre, je citerai l'auteur de Don Juan et Faust, d'une tragédie d'Ànnibal, et de vingt eompositiots dramatiques auxquelles il n'a manqué pour vivre que la nuance* indéfinissable qui d'une ébauche puissante fait uUi^ïhef-d'œuvre immortel. Je n'ai pas besoin de nommer Grabbe, nature désordonnée, esprit tumultueux, donnant à l'idéal évoqué tout ce qu'il a de pur, de * généreux, d'honnête, et cherchant ensuite parmi les plus grossières réalités de la vie un apaisement introuvable ^ Serait-ce le secret de Dieu que cet accord du poëte et de l'homme? et ne réussira-t-on jamais à concilier ensemble la force qui agit et la force qui pense? « De l'instant où j'ai pu commencer à craindre, j'ai cessé de craindre :
M Wenn zu fûrcl\ten angefàngen
*t Hab'ich, za fûrcbten aufgehôrt, »
s'écrie en un vers admirable de profondeur et de concision le
1 II y a du volcan chez cet homtne, et sa poésie produit snr nous l'effet de ces laves qui débordent à flots embrasés du Cratère d'une montagne pour se figer ensuite et s'arrêter immobiles au pied. Grabbe ne veut du cœur humain que ses plus ténébreuses énigmes, de l'histoire que ses plus terribles catastrophes. Qu'il trouve un motif bien amer, bien douloureux, bien triste, au sein de ces abtmes fantastiques où il séjourne, et vous l'en voyez à l'instant remonter le front rayonnant, l'ivresse du désespoir au cœur ; c'est eH grinçant des dents qu'il donne à sa pensée la vie du marbre ou plutôt du granit, cette vie énorme et colossale que respirent certains blocs du moyen âge. De même qu'il n'a rçssenti de l'amour que la passion, ainsi son œuvre ne connaît que les extrêmes, sa joie est d'une bacchante, son deuil a des éclats de rire de dé' mon, sa plaisanterie tourne au cj'nisme. La femme manque ici , VEtvig ueibliche dont parle^oethe.
DE LA POÉSIE LYRIQUE. 17a
Philippe II de Schiller. Ces paroles du roi d'Espagne sur la jalousie, faudra-t-il les retourner à propos de cette harmonie des deux principes, et dire que chercher à rétablir en soi, c'est démontrer qu'on l'a perdue sans retour? Il se peut, après tout, que la majorité des poë'tes soit prédestinée à ces déchirements douloureux de rètrê, et que le nimbe du génie attire la foudre sur le front qu'il consacre. M. Freiligrath, s'inspirant de la mort de Grabbe, a dit du poëte que « la forêt sainte de son cœur n'était qu'une place à sanglants sacrifices. » Si cette observation du lyrique trouve son application à propos des hommes, combien n'est-elle pas plus vraie quand on son^e à tant de natures délicates poétiquement douées, et qui sont mortes faute de pouvoir traduire en plaintes mélodieuses les élégies passionnées, les trésors d'amour qui débordaient de leur poitrine ! i^uisque le courant du discours m'amène à cette pensée, je ne saurais m'en éloigner sans donnet au moins un souvenir à la douce mémoire ,. de Caroline de Giinderode. Amim raconte qu'un jour, en descendant le Rhiq, la pente du fleuve porta sa barque vers l'endroit du rivage où la Sapho allemande trouva les flots pour sépulture. « Nous descendîmes, et, nous regardant en silence laa uns les autres, nous cherchions la languette de terre consacrée ; là une noble existence vouée aux muses s*abima, et le torrent a fini par attirer à lui et dévorer la place sainte, comme pour empêcher qu'elle ne fût profanée. » Ainsi nous faisons, saluant sur notre route, parmi tant d'ombres éplorées, l'ombre gracieuse de cette jeune femme qui noya dans le Rhin sacré son corps si beau, ses amoureuses peines, et dont la mémoire eût à jamais disparu, elle aussi, sous les flots, sans la sollicitude tardivement éveillée, et du reste moins pieuse qu'exaltée, d'une romanesque amie qui naguère imagina d'élever de son propre fonds à cette infortune un monument de fantaisie ^
Aussi, quand au milieu de cette famille de titans foudroyés, une nature se rencontre chez qui le calme et la douceur des «
1 La Gunderode^ par madame Bettina d'Arnim. En admettant qu'il se trouve fà et là quelques traits originaux, quelques fragments de lettres authentiques dans ces correspondances combinées à souhait pour l'intérêt du roman, on n'y doit voir que motifs et thèmes à varier, qu'une manipulation ingénieuse ne s'est pas fait faute d'arranger à sa guise. La spirituelle et malicieuse correspondante de Goethe a dû s'égayer fort lorsque d'agréables critiques sont venus comparer, non sans quelque simplicité, le style de mademoiselle de Gûnderode au style de madame la baronne d'Arnim.
mœurs, loin d'exclure rinspiration, ]a nourrissent et la féçon-* dent, un homme qui, sans rien abdiquer du moi essentiel à toute poésie, sans rien sacrifier de la paix intérieure et des natives croyances, vit en quelque sorte dans sa poésie^et rime à loisir son existence, sa ûgure vous attire comme une heureuse et consolante apparition, et vous aimez, après tant de 'catastrophes et de trop fameuses épopées , à vous reposer dans cette fratche idylle.
Tel est Riickert, existence vouée à la contemplation, à la rêverie, à l'étude, et qui s'écoule en une si profonde communion avec la nature, qu'elle semble en ressentir, pour les traduire à sa manière, toutes les métamorphoses et jusqu'aux moindres frémissements. Riickert vous contera les langueurs et les voluptés d'une fleur comme s'il les eût éprouvées lui-même. Ce petit monde du jardin et "de la plaine» il le connaît à l'égal de celui des villes et des salons, mieux sans doute, car il Ta pratiqué davantage, et son œil va saisir sur le «sein épanoui d'une rose en amour le baiser lascif du vent du sud, avec cette clairvoyance d'Albert le Grand découvrant au son de voix la récente faiblesse d'une jeune fille tout à Theure encore immaculée. On dirait que l'esprit de la terre, qui monte avec la sève en chaque plante, parcourt et chauffe sa poitrine. Ën1e lisant, vous vous croiriez ^ù fond d'un bois mystérieux ; des océans de verdure ondoient ' au-dessus de votre tête, des bruits sonores vibrent dans l'air chargé d'arômes enivrants, et vous voyez autour de vous s'épanouir tout un printemps d'éblouissants calices où l'oiseau du ciel boit la rosée, où des milliera d'abeilles d'or se froissent dans un pur rayon de soleil.
Il devient, du reste, indispensable de ne point perdre de vue ces rapports incessants, cette espèce de collaboration de l'homme avec la nature, pour comprendre la personnalité de Biickert et s'expliquer le sens de se^ poésies. Bien entendu que nous ne parlons ici que des œuvr«s lyriques, lesquelles forment les six volumes des Poésies complètesj^ et dont une bonne partie a passé dans les Poésies choisies. Sur cet unique point doit porter la question d'identité que nous soutenons. La poésie didactique et l'épopée excluent d'ordinaire la personnalité, en laissant davantage le champ libre à l'objectivité de l'imagination. D'ailleurs, les productions de Riickert, daus ces deux genres, ne sont, à proprement parler, que des traductions, de
merveilleuses importations sur le sol allemand de Tesprit étran-. ger, et à ce compte nous pouvons nous dispenser d'en chercher les motifs dans l'intimité de son être; bien plus, si nous tenions absolument à connaître la raison première de ces inspirations de seconde main, peut-être la trouverions-nous au fond de certaines nécessités de la vie quotidienne que la nature impose icibas à chacun, même au plus favorisé d'entre ses élus. Dans la constitution actuelle des États, un petit air qu'on fredonne -avec émotion ne produit point grand bénéfice, et je ne sais guère que les oiseaux qui vivent de leurs chansons. A ceux-là du moins une note vaut un grain de mil. Riickert, plus d'une fois, a déploré le contre-temps fâcheux, et sa plainte, douloureuse ou tendre, iromque ou naïve, toujours agréablement poétique, s'e^ exhalée à ce sujet sur tous les modes. Époux et père, un moment vint où il fallut pourvoir aux besoins d'êtres chéris qui l'entouraient, et force fut bien alors au poète de recourir à de moins vagues expédients, et d'écouter la voi?^ de la science, laquelle, en assurant la paix du jour, devait le ravir par intervalle à ses. chères contemplations. C'est à cet orientalisme', auquel Riickert s'est si fort adonné depuis, qu'il faut attribuer l'introduction dans ses vers de l'élément philologique ) élément bizarre, sans doute, et qui, au premier abord, vous déconcerte, mais dont peu à peu l'étrangeté se modifie et s'efface sous la main savante du poëte qui se l'assimile. L'orientalisme de Riickert, comme celui de Goethe dans le Divan, remonte aux. sources authen* tiques, et va sous les rosiers en fleurs, que la voix du rossignol enchante, s'enivrer des vins de Schiras en compagnie d'Hafis et de Dschelaledin. C'est assez dire que cette poésie toute contemplative et d'un mysticisme raffiné ne sacrifie jamais à ce, pittoresque de convention que M. Freiligrath emprunte volontiers par moment aux Orientales de M. Victor Hugo. — J'assistais dernièrement à une représentation de Polyeucte, et comme je me récriais d'admiration à ce vers magnifique de Sévère :
Tous les monstres. d'Egypte ont leur temple dans Rome,
mon voisin, homme d'un esprit rare, et qui, en fait de goût, de saine critique et d'aperçus nouveaux sur les chefs-d'œuvre du grand siècle, en remontrerait au plus habile, mop voisin détourna la tête et me dit en souriant : a Cela vous étonne de ren-
contrer, chez uft classique de vieille roche, de ces échappées grandioses qui s'ouvrent tout à coup sur l'infini ; évidemment les diletlanti du drame moderne» les gens blasés par les énumérations excessives d*un certain matérialisme romantique, ne se doutent pas des effets singuliers qu'un style grave et retenu comporte* Maintenant, à la place de Pierre Corneille supposez Victor Hugo, et vous aurez, aa lieu de ce vers unique, «aais d'une perspective sans bornes, quarante vers au<moins, où défileront dans le plus imposant cortège tous les ibis, les boas et les hippopotames des bords du Nil. » Tel est l'orientalisme de M. Freiligrath vis-à-vis de la poésie deRuckert. Coloriste imperturbable, M. Freiligrath ne rêve que tons et paysages, et sa manière crue et chaude rappelle par moments le faire d'Eugène Delacroix dans ses aquarelles. Au temps des Orientales, dont M. Freiligrath semble vouloir aussi s's^juger la défroque, c'eût été là un éloge ; depuis, malheureusement, les choses ont bien changé, et, description pour d^cription, autant vaut lire une lettre du voyage en Orient de la comtesse Hahn-Hahn.
D*après ce que nous avons dit, on imagine que l'existence entière de Riickert, avec ses phases diverses et ses développements successifs, se retrouvera dans ses poésies. On prétend qu*il y a des gens qui, sur quelques lignes tracées de la main d'un homme ou d'une femme, vont deviner à l'instant ^s mœurs et jusqu'aux plus minutieuses singularités de son caractère. Sans être un sorcier de cette espèce, avec des lyriques de la trempe de Riickert', le volume suffira pour construire une biographie , et je parle ici d'une biographie complète ou le monde extérieur interviendra dans l'occasion. Les agitations et les rêves de l'adolescent, l'ardeur bouillante du jeune homme, le sens plus grave de l'homme fait, auquel la maturité n'ôte rien de la chaleur de l'âme, taute période notable vou£ apparaîtra de la sorte, tantôt au grand soleil, tantôt à la faveur d'un clair-obscur approchant de la vérité.
Les Poésies complètes ne forment pas moins de six volumes, auxquels on reprochera de contenir avec profusion des richesses qui, pour exercer tout leur prestige, voudraient être davantage ménagées. Les diamants ainsi entassés outre mesure finissent par paraître aux yeux des gens d'une valeur éqirivoque, et Ton se demande si par hasard on ne se serait point d'abord exagéré le prix de cette pierre qu*un homme a le secret de fabriquer à
toute heure et sans qu'il lui en coûte" rien. Du reste, ce n'est pas la première fois que semblable critique est adressée à RUckert ; en général , le merveilleux lyrique a le tort de ne point savoir compter avec lui-même; sa poésie, en coulant de source, épanche trop souvent le sable et l'or dans la même nappe liquide. C'est pourquoi aux Poésies complètes je préfère de beaucoup les Poésies choisies^ dont RUckert a dirigé en personne la publication ' . Ici du moins, grâce à une ordonnance plus variée, grâce aux salutaires efforts d'une main qui émonde et relie, les points de vue s'éclaircissent, la lumière se fait, l'air circule ; en un mot, la forêt d'Amérique, la forêt vierge, devient un parc anglais où votre rêverie s'égare volontiers en de fraîches allées sablées de jaune, et qui la promènent de rencontre en rencontre à travers les bosquets mystérieux le long desquels la gazelle s'e^ fare, à travers les grottes pleines de fleurs et de cascades et les amples rideaux de peupliers, jusqu'à la pagode chinoise, dont les mille clochettes d'argent s'agitent aussitôt et carillonnent à son approche dans le bleu de l'air. — Tenons-nous donc aux Poésies choisies, et cbn tentons-nous d'interroger là, en même temps que les produits du génie de RUckert, l'histoire de son cœur et de sa vie. D'ailleurs , il s'agit encore, en dépit des omissions, d'un volume de plus de 700 pages d'édition compacte, ce qui, pour un lyrique, est, on le voit, fort honnête.
les Chants de Jemiesse.
Le premier livre, intitulé Chants de Jeunesse (Jùgendlieder), n'est, à proprement parler, qu'une variation nouvelle de ce thème éternel que toute âme plus ou moins douée de poésie entonne à son aurore. Là pullulent par milliers les vers à l'arc- en^ ciel, aux étoiles, aux clairs de lune, que sais-je? toute cette nuée atomistique qui poudroie d'ordinaire autour du premier rayon sacré. À ne consulter que. la table, on se croirait en plein al-
1 Gêdichie von Friedrich RUckert, Auswahl dès Ver/assers; Frankfurtam-Mein, Sauerlander; Paris, Klincksieck. — C'est aussi l'édition qu'emploie M. Braun dans son remarquable travail, dont nous voudrions emprunter la méthode pour le nôtre.
manach ; mais ce qui dès l'abord indique le poè'te, e'est Tentrain du mouvement, la loyauté de l'enthousiasme, et, dans les sujets d'originalité contestable, une façon de dire dont le menu peuple ne se doute pas. Quant à ce qui regarde l'exaltation du lyrisme de Riickert à cette époque, elle répond à ce qu'on peut attendre d'un néophyte de dix-huit ans à qui son commerce avec la nature révèle la poésie. En vérité, ces Allemands ont d'étranges ivresses ; le printemps leur monte au cerveau comme un vin *. J'ai connu autrefois un humoriste qui partageait l'histoire uni* verselle en deux époques : l'époque du vin ou de l'antiquité classique, et l'époque de la bière, autrement dite celle du monde germanique et du romantisme. Évidemment les hommes du Nord possèdent des facultés d'enthousiasme qu'on ignore ailleurs est-ce à la bière qu'ils les doivent?' enthousiasme toujours un, peu enclin à tourner au mysticisme, ce qui justifierait les conclusions de notre humoriste, lequel rattachait à la période bis torique du vm l'âge des républiques , des héros, des poètes e , des orateurs, et gardait pour la seconde la chevalerie et des moines. Je ne sais si Riickert est un buveur de bière, mais, de quelque source que l'inspiration lui vienne , elle déborde, surtout si cette première fièvre d'un amour jusque-là sans objet met son jeune lyrisme en effervescence :
« Je voudrais seulement savoir oh mes yeux pourraient se fixer sans te trouver, amour! Je voudrais savoir où je pourrais aller pour éviter ta présence !
« Tu es partout, partout où le soufHe du vent s* exhale, où le murmure des flots résonne; et là où ni le vent ni les flots ne s'entendent, tu es encore. •
« J'ai voulu aller dans le bois verdoyant, j'ai voulu interroger les oiseaux; et les oiseaux, de leurs voix innombrables, n'ont su que me parler d'amour^ ]# pttssigQol surtout me parla, son langage fut un hélas! et cet Hélas ! n'était qu'amour.
« J'allai ensuite au bord du fleuve, voir l'eau s^épaucher écumante; là encore je retrouvai l'amour; il faisait la transparence du gouttre,
f 1 Voir rhymne au printemps qu'entonne le poëie dans Les Reiseschaiten de Kerner :
C'ost l'odeur de l'anbépine, C'est le murmare du vent.
C'est la source cristalline, Qui circulent dans moii sang ; C'est le vert de la colline « C'est le bleu An firmament, C'est la pourpre du couchant ! etc.
DE Là poésie lyrique. i79
il attirait sur le rivage 1(3S fleurs qui s'inclinaient sur Tablme et s'y plongeaient en amour.
« Je me tournai ensuite vers Tazur du ciel, espérant échapper à Tamour. Soudain je seatis son haleine tiède descendre de là-baut sur moi; le soleil n'était lui-même qu'un calme regard d'amour, et, lorsqu'il s'éteignit, je le vis se multiplier en des milliers d'amoureuses étoiles.
a Alors je regardai sur la terre, encore l'amour! Rêveuse une jeune tille m'apparut; elle avait tous les firmaments en elle ; un univers d'amour battait dans son sein, tous les soleils d'amour flamboyaient dans ses yeux et passèrent embrasés dans les miens.
« D'ivresse je dus baisser les paupières, sans quoi l'amour m'eût aveuglé, et je m'étonnai, en regardant dans ma poitrine, de n'y pas moins trouver l'amour. Oui, ces mille parcelles d'amour que j'avais vues naguère dispersées ici et là, au cielgt sur la terre, elles étaient là, désormais rassemblées.
« C'est pourquoi je voudrais savoir où mes regards pourraient plonger sans te voir, amour, où je pourrais aller pour éviter ta présence, car je te porte avec moi à travers le monde dans la cellule de mou cœur, et je sens que tu m'accompagneras au tombeau et dans le ciel. »
Ce livre est une peinture assez vraie d'une sorte d'initiation douloureuse par laquelle il faut qu'un poète ait passé, et vous y retrouvez fidèlement exprimées les indicibles aspirations, les langueurs, les fantaisies d'une âme qui travaille à mettre d'accord ses sensations intérieures avec les phénomènes du dehors, le bouillonnement d'une poésie qui cherche son niveau. Une verve sincère et de bon aloi, quelque chose qui ressemble à du sang généreux, circule dans ce lyrisme, où, comme pour înieux indiquer la jeunesse, un peu d'imitation se laisse surprendre, de cette imitation des muses novices qui se promènent indist tinctement d'un genre à l'autre, et vont d'essais en essais, changeant à leur insu de sujet et de style, selon la lecture du jour. Tantôt c'est la sentimentalité légèfBnifent surannée de Salis ou de Matthisson, tantôt la strophe alambiquée de Schiller ; mais à travers ces éléments d'origine diverse, que du reste il modifie avec goût et finesse en se les appropriant, l'originalité instinctive perce toujours par quelque trait; je veux parler d'une certaine grâce enfantine qui va et vient, de ce sourire parmi les larmes, qui rend ses tristesses aimables. La plaintive élégie, sans se dépouiller complètement des longs habits de deuil dont la revêt Boileau, se couronne chez RUckert des j)lus fraîches roses
du printemps et de ses jasmins les plus embaumés. Ce n'^st pas lui qui, dans la chambre d'une belle trépassée, oubliera jamais le lys mystique épanoui près du chevet. Ceci me rappelle une charmante pièce que j'essaierai de traduire en passant : le poëte, troublé d'un mal dont souffre sa maîtresse, vient à l'église pour prier, et, comme il s'approche du banc accoutumé, aperçoit l'anfe gardien de la jeune fille qui lavait devancé :
A la place où dans Téglise
Elle vient prier.
J'ai vu, jugez ma surprise, Un bel ange en robe grise
A genoux hier.
Une étoile d'or vermeille ,
Sur son front rêveur, Voltigeait toute pareille A la matinale abeille
Qu'attire une fleur.
La foi vive en ses prunelles
Dardait son rayon ; Je Tai vu croiser ses ailes, Joindre ses mains immortelles
Pour une oraison.
« La vierge pudique et chère ,
« A-t-il dit alors, c Dont, par un divin' mystère « Je garde sur cette terre
« Et l'âme et le corps ,
« Souffre, hélas 1 d'un mal funeste ;
« Et je viens soudain , « De peur que son banc ne reste , « Fendant l'office céleste , ^ « Vide ce matin.
« divine Immaculée,
« Dont mes yeux ravis « Ont vu la face éloilée « Luire en la sainte vallée
« Du beau paradis;
« Vierge, elle est de ta famille,
« Elle est de ta cour ; « Rends la vie à cette fille, « A son œil le feu qui brille ,
« A son cœur l'amour.
« Vite, à cet aifreux suaire
« Vierge, arrache-la.
Pour que demain, moi son frère^
« Je ramène au sanctuaire 9 Chaqter Hosanna !
Somme toute, la grande affaire de Ruckert en ces chants de jeunesse, c'est d'aimer. Rien, dans cette poésie sereine et pure, qui rappelle un engagement quelconque avec la société. Grâce à Dieu, notre poëte n'en est pas encore là. Son cœur fait valoir ses plumiers droits, et il aime. Peut-on appeler amour cette aspiration indéfinie, ce culte idolâtre des beautés de la nature, dont l'être préféré n'est en quelque sorte qu'un reflet périssable? Toute jeune fille qui lui apparaît, il l'aime, mais comme il aime la fleur épanouie , l'oiseau dans l'air, l'étoile au firmament : histoire de rêver, de s'écouter souffrir, de se complaire en vapeurs langoureuses. L'heure des passions qui ravagent, des passions définitives, n'a point sonné. Qu'elle meure demain, sa perte lui sera une source inépuisable de couplets mélancoliques et de beaux sonnets éplorés, et il la regrettera mélodieusement, en attendant le jour où quelque Lise nouvelle, surprise au détour du sentier, lui jettera, en s'esquivant, son bouquet d'églantine, qu'il ramassera soudain pour l'effeuiller jusqu'à la dernière strophe, comme si c'était le premier. Ce délire d'une âme enivrée, quel poète à vingt ans ne l'a ressenti? Qui de nous n'en a fait le sujet de ses premières harmonies? Six mois après, sans doute, tout était oublié ; mais, si désenchanté que le temps et la pratique du réel vous aient laissé, osera-t-on jamais nier la loyauté de pareilles impressions? Je me souviens d'avoir eu dans les mains une idylle traitée à la manière allemande*, dont cet état de Fâme avait fourni l'idée, et qui, pour la nature du sujet du moins, eût semblé appelée à figurer dans les Chants de Jeunesse. Il s'agissait de peindre ce lyrisme de la passion, un de ces accablements désespérés dont le cœur en sa plénitude se relève pourtant, sans trop d'efforts, aussi loyal, aussi sincère en sa guérison, qu'il le fut en son agonie. Voici donc, si j'ai bonne mémoire, le roman que notre poëte avait imaginé.
1 Laquelle même faisait partie d'un roman dans le goût de Novalis, et resté inachevé.
iSt ÉCRIVAINS £T POETES DE L'ALLEMAGNE.
HjpérioD.
Un jeune homme que je pourrais nommer Frédéric Rilckert, Louis Uhland ou Wolfgang de Goethe, mais que je me contenterai de nommer Hypérion, uniquement afin de ne point rappeler Silvio, a pour maîtresse une adorable fille qu'il aime de tout cet enthousiasme d'une âme en qui les mille sources de la vie commencent à gronder. Stella, de son côté, tout entière au doux sentiment qui la possède, s'est isolée du monde, et cache au fond d*un bois le mystère enchanté de son bonheur. Comme le jeune Goethe, lorsqu'il étudiait le droit à Strasbourg, s'en allait à cheval visiter chaque soir la fille du pasteur de Sesenheim, de même Hypérion, dès que la nuit tombe, quitte ses li* vres et vient au rendez-vous. Quelles émotions l'agitent à cette heure! A quels ineffables épanchements il s'abandonne en gagnant, au clair de lune, l'amoureuse retraite ! Les chantres illustres que j'ai cités pourraient seuls le dire.
Il va sans mesurer l'espace ni le temps, Sans penser aux rochers , à Tabtme , aux épines , Et les Illusions, ses compagnes divines, Secouant émeraude et saphir sous leurs pieds, A dix pas devant lui courent dans les sentiers.
Cependant, au déclin de l'été, Stella tombe malade; son œil se creuse, son joli cou se penche, l'ovale si pur de son visage perd ses fraîches couleurs à mesure que la croisée qui lui servait de cadre se dépouille de ses festons. Hypérion, que son lyrisme aveugle, continue à se bercer de confiance, et, comme un poète qu'il est, vit étranger à la catastrophe qui le menace, lorsqu'un soir, arrivant à son ordinaire, plein d'enthousiasme et de joie expansive, il trouve sa maîtresse morte. Ici le désespoir a son cours. Cette âme jusque-là insensible aux nuances de la douleur, mais que tout paroxysme trouve prête, se précipite dans le deuil comme dans un torrent. En face de sa maîtresse inanimée, Hy^ périon ne se contient plus ; il la prend dans ses bras, l'appelle à grands cris, la couvre de pleurs et de baisers. Quarante heures s'écoulent ainsi dans les gémissements et les sanglots. Enfin, sur le soir du troisième jour, tandis que, debout à la fenêtre, fris-
DE LA POÉSIE LYBIQUE. i8t
sonnant et la tète en feu, il rêve à la solitude qui va se faire autour de lui dans Tavenir, ses yeux brûlés de larmes aperçoivent sous les rameaux dépouillés de la forêi; une ombre solennelle et blanche, assise dans Tattitude de la pensée et du recueillement,
Une femme sublime , à l'air sévère et doux ; Son augHite visage a la pàleuades marbres.
Ses deux mains gravement posent sur ses genoux : On dirait la Niobé pleurant sous ces grands arbres.
C'est la Mélancolie, non celte robuste matrone d'Albert Diirer, sœur cabalistique de Faust et de Manfred, et qui reste loin du soleil et de la clarté des étoiles, silencieusement accroupie au milieu des parchemins, des équerres et des alambics; mais rimmortelle déesse des communes douleurs, celle que les affligés trouvent au sein de la nature, comme la Samaritaine trouva Jésus au bord du puits. A cet aspecti, Hypérion sent pénétrer dans son cœur je ne sais quel baume qui l'épure. Une force inexprimable, une douloureuse attraction le pousse malgré lui vers l'étrangère, et quand celle-ci va pour s'éloigner, baignant d'une dernière larme le corps de sa maîtresse déjà couchée au cercueil, il s'attache aux pas de l'inconnue, et tous deux dispa* raissent ensemble à travers les ombres de la forêt.
Six mois s'écoulent ainsi, pendant lesquels l'inconsolable enfant se livre sans réserve à sa compagne. Ils visitent ensemble tout^ les catacombes de la nature, parcourent les lacs glacés, s*enfoncent dans la vallée brumeuse, et la lune, se levant morne et lugubre en un ciel d'hiver, les surprend tantôt assis sur des ruines et les pieds dans la neige, écoutant le glas lointain d'une cloche funèbre, tantôt arrêtés au fond d'un cimetière, elle accroupie sur le marbre d'une tombe, lui debout, interrogeant, à la façon d'Hamlet , quelque crâne desséché.
« Siège de la pensée, qu'est-il devenu, ce monde mystérieux qui s'agitait en toi? Parle, qu*est-il devenu, ce dieu puissant qui trô* nail sous ta voûte, entre Targiie et la lumière? N'es-tu qu'un ballon creux d'où le gaz s'est enfui, ce gaz qui t'emportait par les espaces inlinis au-dessus de la terre et des cieux? Tu frémis sous mes doigts, mais sans répondre à ma question, noble forme où l'esprit de Dieu s^est manifesté. — Un jour, je rencontrai dans la rue un pauvre diable de musicien ambulant dont la harpe s'était brisée, et qui se démenait comme un insensé sans pouvoir tirer un son des cordes
détendues. Serais-je, par hasard, ccl homme? — Et le crâne, à ces mots, lui tombait des mains. »
Cependant avril renaît :
Le temps du renouveau ,
Où le sillon fleurit, où Tabeille bourdonne,
Où la pensée en feu monte dans le cerveau ,
Où, comme un chien de chass* ayant perdu la piste
Et ne flairant partout que boutons printanlers,
La Mort sur les chemins reste confuse et triste ,
Et ne retrouve plus le lit des infirmiers
 ce réveil unanime, Tâme d'Hypérion répond par Fémotion et le trouble. Pour la première fois depuis la mort de Stella, il se tieuMinde si tant de merveilles ne valent point qu'on se donne la peine de vivre. Et cette réflexion lui vient une nuit que le rossignol en amour vocalise dans les cyprès.
« Serais-je doue plus funéraire que cet arbre? » se dit-il à lui-même, et là-dessus il se met à siffler un air d'opéra. —
Un matin, une jeune fille passe. « Oà vas-tu ainsi, la belle enfant? » —
Et notre héros de s'élancer sur sa trace en jetant à sa compagne de la veille, avec la rose flétrie enlevée à la couronne de Stella, ces dernières paroles pour adieu :
Si jamais celle-ci meurt, me quitte ou m'oublie. Je reviendrai vers toi , douce Mélancolie.
Avant de quitter les Chants de Jeunesse, nous regretterons que Riickert ait cru devoir exclure des Poésies choisies, les Trois Etoiles sur la terre (die Drei Sterne auf Erden), et le Chanl funéraire de Roeschen {Roeschen's Sterbelied), deux aimables élégies qui figurent dans les œuvres complètes. Pour ce qui regarde la seconde de ces deux pièces, peut-être le poëte, devenu plus sévère avec l'âge, l'aura-t-il jugée d'une sentimentalité légèrement affectée, reproche qu'on adresserait, ce nous semble, à bien meilleur droit à la chanson intitulée Douces funérailles {Susses Begraebniss)j qui n*en a pas moins pris rang dans la collection. Quant aux Trois Étoiles sur la terre, en y réfléchissant, j'avoue que l'idée de cette pièce se trouvant reproduite sous une autre forme dans les Esprits du Ptintemps {Frûhlings Geister), Riickert ne pouvait que choisir entre les deux. La seule que:ition serait de savoir s'il a bien fait de se décider pour les
DK LA POI^ISIE LYRIQUE. 185
Esprits du Printemps, de donner à la poésie de seconde main la préférence sur l'inspiration originale. Ici comme dans les Trois Étoiles^ de surnaturelles apparitions descendent de tous côtéô sur le poëte et viennent Tentretenir de la mystérieuse patrie.
« De célestes pensées, d'ineffables sensn tiens m'inondent en cette fraîcheur; du haut des cimes bleues je les vois descendre et prendre corps; leurs membres eihalent les parfums du printemps* — Celle-ci devient une fleur, cette autre un papillon. On dirait un groupe de chérubins autour du tabernacle. L'un, bruissement léger, se perd dans la feuiiiée; Pautre, frais murmure, va rider la surface des eaux. Leurs chœurs vaporeux me bercent en doux souges; ils m'annoncent des choses d'une autre sphère; ils me content que déjà nous nous sommes vus ensemble dans un Éden d*où n^iis v^ nous, où nous retournerons. » *
xviir.
« les Sonnels cuirassés. — Haï de Sebenkendorf, Arndt, Théodore Koeroer.
— Sa mort. — Sa sépullore près de lodwigsiosht.
Cependant les événements de 4812 et 4843 vinrent arracher le poëte à ses pastorales rêveries. A cette époque les voix belliqueuses s'élevaient de plusieurs points de T Allemagne. Arndt, Max de Sebenkendorf, Théodore Koerner, Forster et toute une génération de Tyrtées, entonnaient contre nous le hurra prophétique aux lueurs de Tincéndie de Moscou. Rlickert, entraîné vers Tardente phalange, publia alors les Poésies allemandes de Freymund Reymar {Die deulschen Gedichte von Freymund Reymar). Ce recueil, qui fixa pour la première fois l'attention du public sur le poëte, contenait les Sonnels cuirassés [die gehar-nisehlen Sonetle), poèmes de circonstance, écrits de verve et crenthousîasme, et qui prennent leurs armes partout^ même dans le panier aux invectives. Du reste, on ne saurait refuser à ces dithyrambes empanachés de fleurs sanglantes (où ne retrouvezvous pas les fleurs chez Rlickert?), à ces sonnets dont l'étincelante armure se décore au soleil de la rose empourprée des batailles, une ironie ardente, un trait qui emporte la pièce, et qu'on chercherait vainement dans les chansons populaires d'Arndt et dans les hvmïies éplorés du mystique Schonk^^ndorf. A vrai dire, au-
jourd'hui que trente ans ont passé sur ces emportements terribles et que tant de haines se sont éteintes, toutce bagage militaire nous touche médiocrement : Morla la hesliay morto il venenOy observe en un langage grossier, mais expressif, certain proverbe italien. On en pourrait écrire autant, il me semble, de la poésie politique, dont la valeur ne s'étend guère au delà des événements qui l'inspirent, ce qui, en des temps comme le nôtre, réduit ce genre de lyrisme aux conditions d'un article de journal Aussi, à plus d'un quart de siècle de dislance, aurait-on mauvaise grâce à venir prendre ces sonnets un à un pour chercher sous la rouille de leur cuirasse ce qu'ils peuvent avoir gardé de sentiments haineux et d'animosité contre la France, et, quand nous les interrogeons, c'est moins à cause de la question d'art qu'à titre de documents d'une grande et illustre époque où le poëte qui nous occupe a figuré à sa manière.
Aux Sonnets cuirassés se rattache une série de préludes et d'appendices dans la même fornîe : ces derniers, publiés en 4817 sous le titre de Couronne du temps (Kranz der Zeit) ; les autres, restés inédits et gardés en portefeuille jusqu'au jour où Riickert, remaniant ses œuvres, donna par une classification ingénieuse le tour et l'ordonnance d'un poëme à tous ces fragments dépareillés. A travers les trois cycles dont se compose aujourd'hui ce recueil, vous suivez la filière des événements. Cela commence par des invocations sur le mode élégiaque à la grandeur passée de l'Allemagne, puis viennent les coups de canon et les fusillades; enfin la paix s'annonce au monde, et le dithyrambe finit moriendo par un hymne à l'avenir. Je ne sache pas que les poésies patriotiques de Riickert aient jamais joui en Allemagne d'une popularité bien reconnue, et cette défaveur s'explique par leur nature même, trop exclusivement littéraire. Ce n'est pas avec des contre-points qu'on fait les Marseittaises. Voyez Max de Schenkendorf, Arndt, Théodore Koerner, les héros de la phalange, les véritables coryphées du mouvement. Celui-ci ne respire que patrie et liberté, et porte dans les tourmentes nationales la rêverie fiévreuse, l'extatique enthousiasme d'un saint du martyrologe; celui-là, mêlé à Taction, attire sur ses chants la popularité de sa personne. Et d'ailleurs, que sont-ils, ces chants? des improvisations à mettre en musique, de ces refrains aventureux dont un motif fait la fortune. Quant à Koerner, tombé à la tête d'un corps franc, la mort lui a valu le plus beau fleuron do sa
couronne de poëte, et, si ce n'était à cause du sang magnanime dont il l'arrosa, on peut douter que la tige eût jamais tant prospéré. Ce qu'il y a de certain, c'est que sa popularité ne date que de sa mort. Alors seulement on se mit à chanter ses hymnes patriotiques; ^lors seulement la Renommée, en les attachant aux drapeaux, fit un cri de guerre de ces v«rs, connus la veille à peine de quelques étudiants, ses compagnons d'armes. A Dieu ne plaise que nous voulions ici porter atteinte à la gloire intéressante de Théodore Koerner! mais n'est- il pas permis de dire que la catastrophe du bois de Rosenberg, en appelant sur lui l'attention de l'Allemagne, sauva de l'oubli sa mémoire littéraire? Son volume de Lyre et Épée (Leyer und Schtoerdi), où le pathos si souvent se marie au véritable enthousiasme, son volume ne s'en tient encore qu'aux espérances; on peut sans doute entrevoir là un poëte de la famille de Schiller, dont il reproduisait plus d'un trait caractéristique dans son inspiration comme dans sa personne; mais ces éléments généreux, ces prémices, ces dons du ciel, eussent^ils abouti aux fins illustres qu'on aime à supposer? C'est le secret de la destinée, et non le nôtre. Et qui sait? en l'enlevant ainsi au milieu de la tempête et des éclairs à la façon de ces demi-dieux de l'antique Rome, la destinée a plus fait pour sa gloire peut-être qu'en lui laissant vider jusqu'à la lie la coupe de ses jours. « Celui qui jeune a quitté la terre, jeune aussi marche éternellement dans le r'oyaume de Perséphone; il apparaît aux hommes à venir éternellement jeune, éternellement regretté. Le vieillard qui repose gît complet, accompli; mais le jeune homme éveille en tombant chez tous les mortels à venir une ardeur, une sympathie infinie. » Ces paroles que Pallas adresse au fils de Pelée dans VAchilléide de Goethe nous reviennent en mémoire à propos de Théodore Koerner, dont la mort a consacré le nom d'une auréole ineffaçable. D'autres, sans doute, entonneront dans l'avenir le chant de délivrance d'une voix plus sûre et plus puissante. Koerner restera comme un type, comme une de ces individualités qui se détachent lumineuses d'une époque dont elles résument en quelque sorte les sentiments et la grandeur. Aujourd'hui les poètes se font journalistes, et c'est sur un champ de bataille moins dangereux qu'on s'escrime; n'importe, quel que soit le prosaïsme où l'on s'engouffre, et quand ils se mettraient soixante grefl&ers à croasser comme des corbeaux sur le Rhin allemand, le type évoqué sera toujours (la destinée
188 ÉCr.IVAfXS ET POETKS DE L'AIXEM AGNE.
Ta voulu ainsi) ce chevaleresque jeune homme lombé en un jour de combat sous le vieux chêne germanique, un mousquet d'une main, une Ivre de l'autre.
Ruckert ne possédait rjen à part lui de ces moyens d'action qui impressionnent les masses. Sa personne, en tout ceci, n'est point en jeu; et pour ses sentiments, exprimés sans doute avec quelque enthousiasme, j'y vois moins cet élan spontané, irrésistible, ce cri de la conscience au désespoir, qu'un besoin de se conformer à la pensée commune. Chantre paisible de la nature, poëte amoureux de toutes les ciselures, de toutes les élégances de la forme, le tumulte des événements le chassant hors du cercle de sa contemplation , il se met à composer selon la circonstance. Il y a ainsi dans toute époque un motif d'inspiration qui est dans l'air, et dont chacun doit, en fin de compte, faire usage; une influence de l'atmosphère littéraire à laquelle on ne se soustrait pas. Et pour cela, ne croyez point qu'il soit besoin que les empires s'ébranlent ou s'entre-choquenLLa Muse a ses caprices comme l'onde. Nous-mêmes, en France, que de périodes n'avonsnous pas vues s& succéder depuis quinze ans, sans que nous puissions dire d'où nous vient aujourd'hui ce superbe mépris pour tous ces merveilleux ouvrages de marqueterie poétique dont nous raffolions tant aux beaux jours romautiques des odes en spirales et des ballades en losanges! Du reste, dans le cours du volume, Riickert n'abdique pas un seul instant; son caractère de poëte sentimental. Ses chants patriotiques sont plutôt des romances chevaleresques, des ballades dont un épisode de la veille fait le sujet, que des hurras poussés à la manière d'Arndt et do Koerner. Aussi, lorsque Thorizon se rassérène, que la situation, de morne et sanglante qu'elle était, devient élégiaque et douce, comme sa poésie gagne à changer de ton ! c'est le cri de l'oiseau après l'orage, quelque chose comme cet indicible sentiment de rêverie et de bien-être qui vous inonde en présence de l'apaisement universel de la nature. Le ciel tout azur, vous regarde de ce limpide et transparent regard d'un œil qui a pleuré ; les fleurs relèvent insensiblement leurs calices chargés de pluie, et, tandis que le tonnerre s'éloigne en grondant, l'alouette risque un appel. Je voudrais pouvoir donner ici les pièces intitulées Heslez au payg, le Chant de la Moisson, les Oiseaux de la Moisson, échos mélancoliques d'un temps cruel qui tire vers sa fln; mais, puisque j'ai parlé de Koerner, et que d'ailleurs on ne saurait
DE LA POfiSIE LYRIQUE. 189
tout citer, je me contente de traduire ces vers, écrits h sa mémoire :
« Gouyert par la mousse, un chêne robuste et sublime s^élève non loin de Wobblin, un village dans la marche du Mccklembourg.
a Au-dessous est une tombe nouvellement scellée d*une simple pierre. A minuit, un fantôme en sort au clair de lune.
« Son œil se fixe sur Técorce de Tarbre et lit le nom qui s*y trouve incrusté;
« Puis, cherchant une épée gisante près de là, il se la passe autour des reins ;
« Et, saisisi^ant une lyre suspendue aux rameaux, il s^assied sur son sépulcre, et sa voix s'exhale ainsi dans le silence de la nuit : -y
« Je fus un franc chasseur dans le sauvage escadron de Liitzow; [K)ete, mon chant de guerre retentit aussi vaillamment.
« Désormais mes compagnons poursuivent sans moi la campagne ; une balle mortelle m*a renversé de mon cheval, et j^ai été enseveli à cette place.
« Continuez à battre la plaine jusqu'à ce que vous arriviez au but. Merci ! vous m'avez enterré selon mes vœux.
« Les deux maîtresses que j'aimai dans la vie me sont restées fidèles dans la mort : la lyre et l'épée.
« Et mon nom, devenu immortel, est gravé glorieusement au. cœur du chêne séculaire.
« Quelles plus belles couronnes que celles qui décorent ma sépulture? Chaque printemps en renouvelle les senteurs.
« On a voulu me donner la sépulture des rois; mdis ici, à la vive senteur des branches, laissez-moi reposer,
« Et que souvent j'entende frissonner les feuilles, lorsqu^au bruissement du vent mon esprit fera vibrer la lyre. »
Ln repose en effet Théodore Koerner, près du chemin qui mène à Liibelow, à un mille de Ludwigslust, résidence des ducs souverains de Mecklembourg, où grandit, pour l'honneur de l'Allemagne, l'auguste personne qui depuis est devenue M"»** la duchesse d'Orléans. Cette place isolée sous le grand chêne, cette tombe en pleine nature, fut concédée au père de Théodore par la munificence du grand-duc. Aujourd'hui un mur d'enceinte règne autour de la fosse, qu'un mausolée d'airain consacre aux yeux du passant, sépulture deux fois sainte, car la sœur du poëte y repose auprès de son frère. Emma-Sophie-Louise adorait Théodore; à peine celui-ci fut-il mort, qu'une sombre mélancolie s'empara de la pauvre fille. Comme elle peignait, elle fit de mémoire le portrait de son cher défunt, puis elle voulut aussi des-
siner sa sépulture, et cette dernière tâche n'était pas accomplie que la douce enfant, minée de chagrin, rendit Tâme. On raconte encore, parmi les particularités qui suivirent le trépas de Koerner, qu'au nombre des amis qui accompagnèrent ses funérailles se trouvait un jeune gentilhomme des plus distingués, M. de Bârenhorst, lequel, après avoir rendu les devoirs suprêmes à son compagnon d'armes, déclara ne pas vouloir lui survivre. Peu de jours après, comme nos troupes attaquaient un avant-poste dont la garde lui était confiée, au moment le plus chaud de l'action, Barenhorst se précipita dans la mêlée en s'écriant : « A moi, Koerner, je vais te rejoindre, » et tomba frappé mortellement de plusieurs balles.
les Poèmes en sonnels. — les Poésies mêlées. — Symptômes de IransidoD à rorientalimo. r— RQckert et Dhland. — les anciens et les nonveaoï. — les odes antiques de Plalenf
D'après ce que nous venons de dire, on aurait tort de croire que tous les sonnets de Riickert exhalent une odeur de poudre et de bataille. Cette forme italienne qu'il affectionne et traite en véritable Florentin du xvi« siècle, le mattre Ta donnée aussi bien souvent aux agréables et printanières fantaisies de son imagination, et, si tels de ces sonnets méritent qu'on les compare à des escadrons secouant dans la fumée d'une charge tumultueuse les banderoles de leurs lances, nous dirons que les autres se groupent en ravissants bouquets de fleurs aux nuances les mieux assorties. Aucun poëte allemand n'a compris à l'égal de Riickert tout le parti qu'on pouvait tirer de cette savante combinaison du double quatrain et des deux tercets ; et^ parmi tant de roses du Sud si heureusement importées sur le sol natal, celleci n'est point la moins rare, à coup sûr, dont il ait à se glorifier. A quelque distance du poète qui nous occupe, je citerai Platen, moins abondant que Riickert, mais auquel on doit de curieux petits chefs-d'œuvre dans ce genre. Quant à nous, la forme du sonnet nous a toujours semblé devoir comporter plus de développement qu'il n'est ordinaire de lui en donner. Sans prétendre renverser la définition admise, laquelle consiste, si je ne me trompe, à regarder le sonnet comme un chaton de. richesse ex-
DE LÀ POÉSIE LYRIQUE. idl
quise où se fixe le diamant de la pensée, ne pourrait-on lui souhaiter plus d'extension? Qui empêcherait, par exemple, que dans l'occasion on ne l'employât comme strophe? C'est là en effet une admirable strophe de haute et savante harmonie. Nous> même, avant de connaître RUckert, nous avions essayé autrefois de mettre en pratique cette idée de l'emploi du sonnet en manière de strophe, et l'on devine combien notre amour-propre de poëte a dû être agréablement caressé en voyant que nous nous étions par hasard rencontré sur ce point avec un aussi grand maître. D'ailleurs, qui nous dit que dans l'origine l'emploi de la forme en question fût si restreint? Quand je parcours Pétrarque, ce livre si merveilleusement varié en son apparente unité, j'y vois moins des sonnets que les strophes d'un poëme à la gloire de Laure. De ce qu'au lieu d'enchâsser des perles vous les enfilez, s'ensuit-il que chacune en particulier doive perdre de sa valeur? Non, certes; au lieu de trente bagues, vous aurez un collier d'impératrice ou de sultane ; voilà toute la différence.
Parmi ces cycles gracieux, ces aimables poëmes dont le sonnet fournit la strophe, je noterai en première ligne Amaryllis et les Feuilles (f tin Voyage en avril {Aprilreiseblaetter) ; mais je ne connais rien dans ce genre de plus frais, de plus mélodieusement éloquent, de plus pur et de mieux senti que les Funérailles d'Agnès {Agnes Todlenfeier). — Lorsqu'il écrivit ce poème, Riickert en était encore aux premières émotions de la jeunesse; les rumeurs du jour, les bruits de la politique et des armes, en offusquant sa contemplation adolescente, ne l'avaient point encore arraché aux sources vives de la nature. Aussi toute l'effervescence de l'âge s'y répand-elle en accents éplorés et douloureux. Le choc est violent, non mortel; il ébranlera peut-être, mais sans les abattre, les colonnes sacrées du temple où flotte, à toutes les haleines embaumées du printemps, la harpe éolienne, la céleste harpe aux inépuisables accords. Cette fois le mode sera funèbre, car il s'agit de chanter le trépas de la bien- aimée du poëte, une Béatrix enlevée à seize ans; mais, si l'élément funèbre prédomine, rien ne sera épargné pour donner à la scène toutes les grâces mélancoliques, tout l'appareil suave et pur qu'elle comporte, et la cloche qui sonnera le glas des morts va se festonner, sous les mains de Riickert, de vigne vierge et d'aubépine :
« Apportez les flambeaux et Tappareil des funérailles; apportez les suaires et parez sou cercueil; comme elle ornait jadis les fleurs
191 ÉCRIVAINS ET POflXES DE L'ALLIilMAGNË.
de sa jeunesse, ornez-la désormais ainsi qu^elie eût fait elle-même !
« Qae la couronne des trépassés remplace dans sa royale chevelure la couronne des fiançailles que le sombre faucheur a moissonnée, et, comme nous Teussions conduite à Tau tel, conduisons-la maintenant à sa demeure dernière.
« Point de vaine parure cependant. Ne parons la trépassée que pour montrer comment, vivante, nous eussions voulu la voir parée.
« Ce que la destinée jalouse lui refusa dans Texistence, que Taroour ici le lui prodigue dans la mort, et qu^elle monte enviée vers les cieux! »
La nature fournit au poëte une somme indicible d'images; les brises et les moissons, la vallée et la colline, Tétoile au firmament et les lys épanouis du jardin, prennent part à son deuil, et c'est surtout dans cette effusion si tendre de sa plainte qu'on sent combien il est initié à fond dans celle vie intime du grand tout.
« J'aime le rayon du soleil, mais seulement parce quMl brille comme jadis ton doux regard brilla ; j'aime le souffle de Tair, mais seulement parce qu*ii me semble l'avoir dérobé quelque chose de ta tiède haleine.
o J'aime les arbres, parce qu'ils ont le balancement de ta taille élancée; la source, parce qu'elle me rappelle presque ta pureté; l'ombre, parce que toi, mon soleil, tu n'en eus jamais; les fleurs, parce que tu les avais en toi sans nombre.
« Enfin j'aime encore la terre et j'aime encore le ciel : la terre, parce qu elle te sert de tombeau comme je pense; le ciel, parce qu'il te sert de demeure comme j'espère. »
. . Pour le mouvement de la strophe, la grâce et l'élégance de la
^''' pensée, le fini même et le précis de l'expression qui tournerait
volontiers au concetto, ne dirait-on pas un sonnet de Pétrarque :
Bcaedetto sia il giorno, etc. - i» « »
C'est la canzone prise dans l'autre seiis, le mineur du motif, si l'on veut. Combien la reproduction du type italien frapperait davantage, si nous pouvions ici donner la moindre idée de ce rhythme parfait, de cette versification qui rutt,^ avec Goethe de transparence, de netteté, de justesse ; en un mot, de cette forme de Riickert où le brouillard de la langue allemande se condense et devient cristal! Détachons encore une perle du collier :
« On me disait que le printemps avait paru ; je sortis pour chercher où je le trouverais. Je vis bien en ctl'ct dans les champs des
DK LA POÉSIE LYRIQUE. lââ
fleurs et des épis; mais le prihtemps, je ne Ty trouvai point. Les oiseaux bourdonnaient, les abeilles chantaient, mais c*était une triste histoire; les sources ruisselaient, mais il n*y coulait que des larmes ; le soleil souriait, mais d'un àir si triste! et je ne pouvais cependant venir à bout de savoir des nouvelles du printemps. Enfin, je m'acheminai vers une place où depuis bien des jours je n'étais point allé ; là je le trouvai, le printemps. Les yeux en pleurs, la joue pâle, il était assis, le bel enfant, sur ta tombe, ô ma bien-aimée, comme sur la tombe de sa mère. »
J'allais oublier un très-beau passage sur le néant de la vie humaine, dans lequel, irrité de voir cette nature qu'il évoque continuer d'épanouir ses fleurs et ses étoiles et de mener sa fête, le poëte s'écrie en un découragement sublime :
« Ah ! oui, je comprends, il n*y a qu'un cœur de brisé, rien de plus! qu'une existence d'anéantie, rien de plus! Du reste, toute chose en ce monde poursuit sa marche accoutumée, après comme devant.
« Et d'Elle aucune trace n'est restée, aucune! si ce n'est ce^lte pauvre feuille de tremble qui frissonne au soufiOe de mes chants.»
En feuilletant les poésies complètes de Riickert, on trouve çà et là plusieurs pièces qui se rapportent plus ou moins par le sentiment à cette douce élégie d'Agnès, dont elles forment comme un harmonieux corollaire; ainsi des trois Étoiles sur la terre, des Douces Funérailles, du Salut angéliquè de Roeschen, variations pathétiques du même thème, d'où nous conclurions volontiers qu'Agnès et Roeschen ne font ensemble qu'une seule et même personne, ou plutôt que ni l'une ni l'autre n'ont jamais existé, et " î^^. qu'il faut voir en ces blanches figures une vingtième incarnation du t^rpe idéal que les poëtes ensevelissent à seize ans, uniquement pour menei l» deuil et chanter à ses funérailles.
Nous abordons maintenant un cycle de poésies qui ne comprend pas moins de )a moitié du second et du quatrième volume des œuvres complètes ; et s'il se rencontrait déjà certaines difficultés de classification sommaire dans les deux premiers livres, celui des Chants de Jeunesse [Jugendlieder), auquel se rattache d'ailleurs l'élégie des Funérailles d* Agnès, et celui des Poésies contemporaines [Zeilgedichte), dont les Sonnets cuirassés forment la plus grande partie, nous avouons qu'ici notre tâche se complique singulièrement. Quel ordre voulez-vous qu'on mette dans ces fugitives impressions, es[)èccs de flocons de ueige qu'une
m ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.
nuée d'avril apporte, et qu'un rayon de soleil va dissoudre? La lielle affaire de piquer des papillons sur une carte, pour avoir ensuite un lépidoptère mort au lieu d'une vivante émeraude! Éclofies ici et là, tantôt sur le sol de l'Allemagne, tantôt sur la terre du Sud, en partie avant, en partie après le voyage à Rome, filles du soleil d'Italie ou de ce beau ciel d'Orient vers lequel, par l'étude de la langue et des mœurs, insensiblement Frédéric RUckert s'acbemine, ces poésies ont dû le jour à diverses influences de temps et de lieux. Du reste, leur titre de Wanderungen, autrement dit Imprestions de voyage, l'indiquerait ainsi. Le poëte et sa fantaisie font leur ronde buissonnière, longeant le fleuve et le ruisseau, parcourant le sentier où l'oiseau chante au clair de lune, grimpant sur la montagne pour y jouir de quelque spectacle : le torrent écumeux, le lac argenté, l'Océan immense; mieux encore, un de ces paysages évoqués de l'ancien monde, comme en voit la nuée fantastique dans l'orientale de Victor Hugo. — Ils vont, à travers l'ivresse et le chagrin, l'enthousiasme et la déception, le soleil et l'ombre, le bonheur si doux de s'oublier soi-même et le pressentiment qui ronge ; ils vont et marchent jour et nuit, sans relâche» jusqu'à ce qu'ils arrivent à l'abri souhaité, à l'heureuse retraite où l'amour veille.
En plus d'un point, ces poésies mêlées se rattachent aux Ju-gendlieder, el je dirais presque qu'elles en sont la continuation, avec cette différence toutefois, qu'ici l'homme se manifeste, et qu'une appréciation plus posée, plus rassise des choses, remplace les anciens élans. La sentimentalité, elle aussi, a disparu, et c'est à peine si vous en trouvez encore trace, tandis que vous voyez se lever à l'horizon, comme un de ces splendides reflets d'orange et d'or annonçant pour la moisson du lendemain une belte journée, ce principe philosophique au sein de la poésie, cet esprit grave et senlentieuxqui, trouvant en Orient le point d'attraction, le point magnétique, deviendra dans la suite l'originalité du poëte et le trait caractéristique de son génie. A ce compte, ces poésies mêlées répondraient à une période de transition chez RUckert. Inutile d'ajouter <i'ailleurs que certaines préoccupations plus humaines désormais, plus pratiques, n'altéreront en rien le commerce intime du poëte avec la nature, qu'il anime et fait parler volontiers, à la manière de La Fontaine, mais d'un La Fontaine allemand, c'est-à-dire avec la bonhomie de moins et l'idéal de plus. À ce propos, nous voudrions pouvoir citer ici une charmante pièce
OÙ les arbres invitent le voyageur à s'arrêter sous leur ombrage, tandis que T Ahasvérus humain poursuit sa marche infatigable, et, sans prendre même le temps de secouer la poussière de ses souliers, se contente de passer son chemin en fermant.roreille aux accents de sirène des feuilles frémissantes qui lui çQuiïlent d'un ton moitié sérieux, moitié moqueur : « Veux-tu donc jusqu'au tombeau ressembler au bâton que tu portes, à ce bâton stérile, sans fruits ni fleurs? Ne peux-tu donc jamais prendre racine nulle part, ni porter des fruits? Réponds, est-ce impuissance chez toi ou volonté? * » Je ne sais guère en Allemagne que Texcellent Kerner qui possède à ce degré le sens de la nature ; Uhland en a bien quelque chose, mais l'art s'y montre davantage ; ensuite l'inspiration d'Uhland goûte mieux l'élément chevaleresque, et, si la fantaisie prend au chantre de Bertran de Born de contempler les bois et la campagne, c'est toujours plus ou moins à travers les fenêtres à vitraux coloriés du romantisme. • ..
Ici encore on ne manquera point de nous reprocher d'invoquer, de préférence aux noms nouveaux, les renommées d'il y a vingt ans. Que faire cependant? est-ce notre faute, à nous, si la poésie allemande s'éloigne de ses traditions, si l'esprit français tourne, à l'heure qu'il est, tant de tètes inhabiles à se l'approprier? Sans doute, un jour, de tous ces éléments en travail quelque chose de bon résultera, du moins ne risque- t-on rien de le prédire ; mais dans cette cuve où l'avenir s'élabore à si grand fracas, je ne vois jusqu'ici que pastiche. Que la métamorphose s'opère, que la vieille Allemagne change de peau, nous le savons; mais qui
t Je retrouve un motif h peu près semblable dans un fragment de poème inédit. C'est encore rhumanité cheminant vers le but inconnu , à laquelle la nature s^adresse en tentatrice :
Arrêtez, n'allez pas plus avant,
Vous dont la chevelure est de sueur trempée; Arrêtez, c'est ici qu'il faut poser l'épée, Dénouer sa ceinture .et s'essuyer le front, Pour goûter le repos au sein du bois profond 1 « Venez, disoient les fleurs, le sourire à la bouche, « Venez, nous vous gardons une odorante couche « De rose et de Jasmin, et les branches nos saurs « Inclineront sur vous lears sombres épaisseurs. »
Et le ruisseau : « Venez, livrez^moi vos pieds nus, « Car je porte avec moi des baumes inconnus, « Et mes eaux dans leur cours entraînent, infusées, « Les essences des fleurs qu'elles ont arrosées! etc. «
doute aussi qu'on en soit à ce point de la transformation où, sans avoir gagné ce qu'on souhaite, on a déjà perdu ce qu'on avait? La régénération, vous avez beau le prétendre et le tambouriner, n'est pas venue encore. Viendra-t-elle donc jamais? Paraphraser les Orientales de M. Victor Hugo, comme le fait M. Freiligrath ; déclamer, en lui montrant les poings, d'inconvenants dithyrambes au roi dePrusse, comme fait M. Herwegh, ou chansonner en style de feuilleton la cathédrale de Cologne, sérieusement, peut-on appeler cela fonder une littérature? On constate de pareilles tendances ; les admirer serait le comble de la déraison. Tâchons d'être avant tout ce que la nature nous a faits ; et de ce que notre crâne poétique n'a pas été taillé sur la mesure de la couronne impériale de Goethe et de Schiller, n'allons pas, comme des enfants, nous mettre en quatre pour entamer cette couronne avec la marotte de Voltaire. En général, lorsqu'il s'agit des coteaux du Rhin ou du Neckar, on aime assez à boire le vin du cru , et Dieu me garde de vous tendre mon verre si vous n'avez à m'y verser que du viu de Champagne frelaté !
Nous ne nous trompions pas en disant que les poésies de Riickert étaient le meilleur guide à travers l'hfstoire de sa vie. Bien qu'il ne puisse être ici nullement question de labyrinthe, prenez toujours ce fil d'Ariane, et pas un incident, pas un détail ne vous échappera. Ainsi, l'influence du voyage en Italie se fera sentir chez lui, même avant le départ : ce seront toutes sortes de canzones, d'octaves, de sonnets, de gloses, de sixains, débités en manière de préludes, comme on sifïïe un air du pays en montant en voiture. Dans son impatience de fouler le sol inspirateur où tendent ses souhaits, il étudiera les poëtes : Dante, Pétrarque; ensuite, il leur empruntera d'autres formes, il rimera sur leur mode, afin d'avoir, sitôt en arrivant, l'air de famille. Toutefois, dans cette espèce d'antienne entonnée pieusement aux approches du départ, nous blâmerons en maint endroit l'excès du sentiment classique; pourquoi ne pas s'être tenu aux rhythmes des poëtes de l'Italie moderne, aux tercets, aux sixains, aux octaves, qu'il traite dans la perfection? Qu'avait-il besoin d'évoquer le vieux mètre classique, incompatible, quoi qu'on fasse, avec le génie des langues du Nord, et qui, en dehors d'UBe prosodie basée uniquement sur les rapports de l'accent et du nombre, perd son éclat et son prestige? On nous objectera peut-être
les Élégies romaines, VHermann et Dorothée de Goethe et les odes antiques de Plalen ; mais ce sont là des exemples isolés qui, tout à la gloire de leurs auteurs, ne prouvent absolument rien à ravan(a.^e du système préconisé par Voss et sou école. De toute façon, avouons-le franchement, Riickert était peu fait pour réussir en pareil te restauration, bien entendu que nous laissons ici de côté la question de forme. Avec le mécanisme prodigieux que possède Riickert, nulle prosodie ne saurait avoir de secrets pour lui.
Quoi qu'il en soit, Tampleur du vers sied mal aux grâces un peu minaudières de sa pensée; cette idée, que je comparerais volontiers aux pi us. agréables modèles de Ciaudion, n'a que faire de la pompe du marbre : la terre cuite lui va mieux, et, malgré l'exemple cité plus haut de Goethe dans Hermann et Dorothée, je ne saurais approuver qu'on s'adresse à ce que la forme antique a de plus solennel pour rimer Féglogue suivante, dont la coquetterie et le précieux s'accommoderaient davantage du quatrain de M. de Bouiflers.
LE JARDINIER, & son fils.
De tant de roses que j'élève, je n!en trouve pas une à porter au marché. Avant que j'aie pu les vendre, un larron me les dérobe.