SECOND CRITIQUE
Foin du vent qui s'engouffre dans les tuyaux de Torgue, s*il n*en sort aussitôt pour nettoyer les grains!
TROISIÈME Critique. Foin des cloches du soir, si elles ne dispersent les nuages qui menacent la plaine !
quatrième critique.
Foin des statues de marbre, si leur bouche ne me verse Teau, si leurs épaules ne servent d'appui aux bâtiments!
cinquième critique.
Foin surtout à jamais du clair de lune et des étoiles, dont les rayons impuissants ne savent pas fournir le moindre épi de blé!
Cherchez-vous le Wurtembergeois bon vivant que réjouit la mousse du vin nouveau, vous le trouvez encore chez Kerner, dans ses chansons à boire, dans ses Trinklieder, véritables épopées dont la vigne est l'héroïne, le personnage.' L'homme grave et spéculatif, dont le regard plonge au delà de cette vie, a bien pu, sans courir grand gsque, s'oublier une fois aux choses de la superficie, d'autant plus qu'il ne s'agissait pas ici de faire rimer tTeiUe avec bouteille ou liquewr vermeille, mais d'obéir à cet irrésistible besoin d'animation qui travaillé la poésie allemande ; de trouver un sens mystique aux lames du cep, un effet sympathique à la floraison, de créer entre la plante et son essence, l'âme et le corps, de vivaces et mystérieuses relations; en un mot, de céder aux lois imprescriptibles du panthéisme allemand.
« Qui s'exhale ainsi du haut de la montagne jusque danâ le fond
de la vallée? — G*est la vigne, <|ui, pourvue de feuilles nouvelles, monte en fleur autour de Tappui.
« Qui se remue dans les entrailles de la maison, dans les cavités du cellier? — C'est le vin, qui dans la tonne dormait déjà depuis longtemps.
« La fleur Ta éveillé, la senteur qui s'exhale du sol natal, telle* ment que, tout ému de désir à cette heure, il veut faire sauter son ban.
«Aniis, nous ne sommes pas des geôliers; apportez-nous les coupes, que le pauvre captif voie la lumière ainsi qu'il le désire tant.
d Et tous, chantant» levez vos coupes écumantes du côté de la montagne. — Eh bien! te sens-tu plus libre à présent? vois-taie vignoble natal nager dans les parfums et le rayon du soleil?
« Voyez comme ses yeux se multiplient pour contempler le sol natal avec ravissement, sa patrie, d'où la vigne chargée de fleurs tourne ses regards vers lui !
« Il bout, il chante : « Salut à toi, coteau que la lumière inonde! Et maintenant, vous, mes amis, buvez ! je ne suis pas le dernier. »
<f Noble suc! tu nous pénètres avec puissance jusque dans le CGBur ) Allons, trinquez ; et toi, sois porté vers ta chère patrie !
« Et qu'à celui qui erre sur le sol étranger, qu*à celui qui gémit dans les cachots, la patrie apparaisse encore comme à toi, avant de mourir! »
Dans la pièce intitulée Lied après t Automne, Kerner célèbre les travaux et le destin de l'artisan qui donne aux buveurs le suc précieux de la vigne. En parcourant le cycle de la lyrique populaire au moyen âge, nous avions eu déjà occasion d'indiquer cette espèce de poétisalion mystique des métiers dans leurs rapports avec la nature. La pièce dont nous parlons relève de ce sentiment, passé aujourd'hui dans l'art, et dont la chanson du Mineur de Novalis reste, pour le naturel et le fini de l'exécution, le plus intéressant modèle. Un lied plus populaire, où Kerner a chanté un autre produit de la nature toujours dans ses rapports avec l'activité, l'industrie humaine, c'est l'Éloge du Lin {dai Lob des Flachses). Ce petit poëme, daps sa simplicité toute concieie et dénuée de prétention, rappelle un peu de loin la Cloche de Schiller j dont il fait comme le pendanti Dans la Clochû âussij pour peu qu*on s'en souvienne, il est question du rouet et du lin, les deux Inséparables attributs de là ménagère allemande et de la poésie allemande, sans contredit là plus ménagère des muses. S'asseoir au rouet, tourner sa quenouille> filer.
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n*est-ce point là de tout temps leur vocation et leur orgueil, à Tune comme à l'autre? et Tindustrie moderne, en multipliant les fabriques, en remplaçant par les machines à vapeur Thonnête et paisible métier domestique, ne menace-t-elle pas dans leur don ble existence les deux bonnes sœurs jumelles, la ménagère ^ et la muse allemandes? Mais revenons au lied de Kerner.
La plante en fleur couvre le champ de son azur, dont les ondulations célestes réjouissent Tété. Dès que la floraison commence à décroître, on arrache le lin de la terre, on le passe à la flamme qui Targente ; alors des mains actives s*en emparent et le travaillent. Il orne l'alcôve de la jeune fille, il entoure de ses plis ce corps pudique dont la virginité première, la première fleur, est pour lui. Il accompagne à Tautel la jeune épouse, il couvre le cercueil de la trépassée. Langes du nourrisson, voile de noces, drap mortuaire, comme la cloche, on le retrouve inévitablement dans toutes les solennités humaines. Ici la modulation élégiaque se présentait d'elle-même, et Kerner ne pouvait manquer de la saisir. — D'où lui vient cette tristesse profonde, cette mélancolie incurable qui ne fait que varier ses tons? Vous me le demandez? n'a-t-ii pas vu l'instabilité de toute chose? n*a-t-il pas contemplé à fond les misères de ce monde où la beauté se flétrit, où l'amour passe, où la jeunesse et le cœur s'effeuillent^ où vous perdez chaque jour un des êtres qui vous sont chers, où Ton ne vit que dans le pressentiment de la mort? — L'idée de sa propre mort le préoccupe et l'obsède, il se voit lui-même mourant, défunt, enseveli. Il se promène au bord de l'eau, il entend scier des planches, ces planches tombent une à une jusqu'à quatre, il y voit son cercueil ; et le sapin, dont l'acier martyrise la chair, lui psalmodie aux oreilles ces paroles funèbres : « Tu viens à propos, passant, car c'est pour toi que je souffre cette mortelle blessure, c'est à la caisse qui doit t' enfermer dans le sein de la terre que ce bois est destiné! » Il cherche à la fois la mort et la redoute, le grand peut-^lre l'épouvante : a Quand on s'enquiert des morts auprès de la nature, elle ne répond pas< »
Cet antagonisme de sensations contradictoires, humain autant
i Elle emplit de trâsors Vodorante cassette,
Tourne le fil autour du rouet murmurant ,
Dans l'armoire lisse et proprette, £Ue amasse à llocons le lin éblouissant.
(ScHiLLKii, La Cloche.)
que poétique, avec lui ne dépasse jamais la mesui^e. Ce vague désir, cet élan vers la mort, ne dégénère point en mépris, en haine de l'existence, en négation systématique, absolue. Le sens profond qu'il a de la nature, une résignation pieuse, intelligente, éclairent de lueurs vaporeuses ses tristesses en apparence les plus sombres ; sa fantaisie et sa foi semblent attacher un nimbe de gloire à la mort elle-même.
Pour la forme proprement dite, Kernerest loin d'Uhland, plus loin encore de Tart exquis, du ciselé parfait de l'oriental Riickert, qui taille son vers à facettes comme un diamant, et dont la recherche et le fini dépassent parfois les conditions de la prosodie classique et touchent au précieux. L'expression, chez Kerner, sort trop souvent confuse, embarrassée ; la mesure, le rhythme, lui présentent des difficultés énormes que l'énergie de son sentiment et de sa pensée a toutes les peines du monde à surmonter
ou plutôt à franchir ; de là des incohérences fréquentes, des charnières mal soudées, des soubresauts qui vous déconcertent. On compte dans ses poésies les pièces bien venues, d'un seul jet, et encore est-ce alors au poète inspiré, à la flamme intérieure qui entrahie et fond en débordant tout ce qpi s'oppose à son passage, plutôt qu'à Tartiste habile et distingué, qu'on en doit savoir gré. ^
Idéalisme et rationalisme. — Polémique. -« Atmosphère faolastique de Veinsberg. — le Jardin de Salomon. — Straass et Kerner. — CondnsioB.
On concevra aisément comment une organisation poétique, mue par de pareilles tendances, devait en venir à rechercher le commerce des somnambules et des visionnaires, et, si nous pouvons le dire, finir par trouver dans un semblable milieu son point de bien-être et de quiétude. L'infini des poètes, ce monde que les âmes rêvent au delà des bornes de l'horizon, est tout simplement le vide, le vide qui ne s'anime et ne se peuple qu'à l'aide de formes et d'images transfuges d'ici-bas, plus propres à bercer la fantaisie en de chimériques illusions qu'à la satisfaire, .à irriter la soif qu'à l'apaiser. Qu'on se figure, d'après cela, ce qui arrive au poëte qui se laisse emporter dans sa course à tra-
vers l'étendue sans avoir assuré d'avance son retour iei*bas : d'une part,' le sentiment du vide le travaille ; de l'autre, il s'épuise à donner au vide un contenu, à porter le fini dans T infini. Or, cette tendance ne serait-elle pas une disposition organique chez certaine» natures maladives, nerveuses, toujours en humeur de créer des fantômes dont elles ont hâte de peupler les solitudes du vide, donnant ainsi un sujet déterminé à ce vague désir de l'âme, à cet essor presque involontaire qui l'entrainq vers les régions surnaturelles?
Les conséquences de ce phénomène, qui semblent devoir être les mêmes pour le poëte que pour l'homme, aboutissent cepen^ dant à deux pointe tout opposés. Une fois que le vide s'est peu^^ plé, grâce au coup d'oeil extatique du visionnaire; une fois que, des flottantes ombres du pressentiment, un mondé nouveau s-est dégagé,— un monde avec ses figures vivantes, ses Ids organiqueS| ses influences positives sur la vie humaine, — ^ l'imagination n'y tient plus. Enthousiaste et religieuse^ spiritualiste et dévote, elle, voit, elle touche, et, plongée jusqu'au cou dans le miracle, semble ne 'pouvoir s'en rassasier. Bientôt cependant, à mesure qu'on y regarde de plus près, la contradiction éclate, la plus effrayante des contradictions entre le contenu fini et la forme infinie qui l'enserre. Gomment concilier cet extérieur prétendu» cette physionomie, ces lèvres qui murmurent des oracles, ces mains qui lèvent le marteau, tirent la sonnette et lutinent toute une maison, avec l'idée d'Esprits, d'Esprits détachés des liens de ce mondé? Hélas I le plus cruel reproche qu'il y aurait à faire à ces apparitions, serait qu'elles nous ressemblent trop bien, et ne répondent guère à ce qu'on attendait d'êtres habitant au delà de nos terrestres horizons. Eh quoi 1 vous avez passé par l'initiation de la mort, vous revenez d'Uranus ou de Saturne, et vous n'avez rien de mieux à nous dire, et vous ne savez que répéter les gestes et les manœuvres en usage depuis six mille ans sur cette terre d'éprçuves et de misères, d'où l'àme veut bien s'enfuir, mais danç une tout autre espérance que celle de retrouver chez vous tout ce qui se passe de ce côté I
Chez le poète, cette incompatibilité, ce contraste des acteurs et de la scène, ce choc bizarre d'éléments qui se heurtent et se contredisent, pourra bien agir d'une façon plaisante et provoquer çà et là des velléités humoristiques. Ne serait-il pas nouveau, . en effet, de nous représenter une fois ce monde d'Esprits sous son
point de vue critique? Ne trouverait-on pas plus d'un incident burlesque, plus d'un contraste curieux, dans cet amalgame du fini et de Tinfini» dans cette association impossible des contraires? Évoquer avec un certain esprit d'analyse, mais en poëte et sans trop de philosophisme, à la manière de Jean-Paul plutôt que de YoUaire, évoquer cette multitude surnaturelle ; lui ôter, mais légèrement, ce qu'on lui supposait d'originalité; nous mon* trer ce monde dans ce qu'il a d'insuffisant, dtf pauvre, de borné ; il Y aurait là, selon nous, le sujet d'un charmant poëme. Mais, pour le faire» il faudrait un génie excellent, une inspiration im* partiale, si jamais les deux mots pouvaient s'accorder ensemble, quelque chose qui ne fût ni la sécheresse des encyclopédistes, ni le mysticisme nuageux des Allemands; une imagination se* mant dans l'air ses fantaisies, mais ayant ses assises sur la terre, Goethe peut-être. Rerner, esprit transcendant, romantique par essence, devait n'avoir qu'ironie et persiflage pour un pareil compromis. Malheureusement, aujourd'hui comme pendant la période des Reiseschaiten, l'ironie, chez lui, n*a plus sa source dans la conscience d'un infini vaguement pressenti. L'infini a laissé voir son contenu ; il a vidé son sac,. pour nous servir d'une expression populaire, mais énerçique, et le sac renfermait plus d'une misère qui n'a pas échappé aux brocards du poète luimême, a Je le soupçonne d'être, sur plus d'un point, sujet à la critique, » s'écrie dans Faust le philosophe Thaïes en "voyant voltiger Homunculus dans sa Qole de verre. Kerner, j'imagine, a plus d'une fois eu la même idée de se>s fantômes. Eux aussi, sans aucun doute, il l'es a trouvés sujets à la critique. Mais était-ce bien à lui de le dire? N'en résulte-t>il pas, dans son œuvre, une certaine confusion? Le trait manque son but, faute d'un point d'appui ; la critique, n'ayant où s'étayer,. perd son effet ; je n'en veux d'autre exemple que son drame humoristique assez étrangement intitulé der Baerenhauler im Salzbade ^, satire dirigée à la fois contre les esprits forts qui refusent de croire au diable et aux fantômes, et contre ceux-ci, qu'il s'efforce de rendre grotesques et risibles. Cette ironie sans levier, si je puis m'exprimer ainsi, qui s'attaque aux phénomènes d'un monde invisible aussi bien qu'aux choses d'ici-bas, a cette conséquence pour le poëte, qu'elle entraîne la chute de sa rêverie et de son imagination
1 La Peau d'Oun à Salzbade.
dans le vide. Ces campagnes de l*infini, où germaient tant d'espérances, ont perdu, en s'ouvrant à lui, leur fécondité mystérieuse, et, s'il y plonge encore après tant de pressentiments trompés, tant de spiendides illusions déçues, c'est tristement, l'oreille basse, sur l'aile grise et silencieuse de la foi. Or, cette foi résignée, mais incolore, n'ayant plus en elle de 'quoi parer aux découragements, aux misères d'ici-bas, comme l'autre militante et fougueu^ et qui tenait de l'illuminisme, il en résulte pour le poëte une douleur languissante, abstraite, un sentiment de la mort qui se trahit à chaque pas, et couvre, comme un voile de crêpe, toutes les riantes nuances de son printemps. La dernière édition des poésies de Kerner est pleine de pièces de ce genre, de ces Keds moins écrits que sentis où l'âme se soulage : poésie est délivrance. Je citerai encdre cette pièce où le poëte se compare à un papillon fixé au mur par une épingle qui lui traverse la poitrine.