‹ Écrivains et poètes de l'AllemagneChapitre 26 sur 44 · LA FIANCÉE · texte numérisé non relu

LA FIANCÉE

Parque, laisse là ta quenouille ! je saurai bien me filer ma destinée moi-même. Amour, que ton rouet d*or me file la soie du bonheur !

LE JARDINIEA.

LMvresse du moment passée, la faim fera valoir ses droits, et je vois déjà dans le jardin pousser à la grâce de Dieu des carrés de légumes.

LA GRAND^MèllS.

Bien quMl ne soit point d'or, le fuseau va tourner, tourner de s lunes entières, afin qu'au bout de Tan le petit-fils, en venant au monde, trouve ses langes prêts.

Voyage eD Italie. •— Wiihélm Waiblinger. *- Croisade poétiqoe. —

Les Sieilienses.

Ilaliam! Italiamî ce fut jadis le cri des empereurs d'Allemagne, aujourd'hui c'est le cri des poètes. Combien de nobles voyageurs l'Allemagne moderne ti'a-t-elle pas envoyés de l'autre côté des Alpes, depuis Wolfgang de Goethe, qui s'en allait rêver à son Iphigénie dans les silencieuses solitudes du Golysée, jus- ' qu'à Platen, jusqu'à ce Wilhelm Waiblinger, poétique et intéressant jeune homme, physionomie aimable, studieuse, originale en ses goûts d'archaïsme, reproduction germanique de notre André Chénier, et qui, dans son infatigable croisade au sépulcre d'un monde, devait trouver si tôt sa propre tombe, où ses ossements reposent à l'ombre du laurier-rose de Virgile! Étrange aspiration que celle-là l singulier pèlerinage, où l'on s'étonne de voir les poëtes suivre sans se lasser les statuaires et les peintres 1 De part et d'autre, en effet, l'intérêt et le profit sauraientils être les mêmes? Que la pompe imposante de certaines ruines^ que le spectacle des chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel- Ange, poussent irrésistiblement à l'imitation, au travail, à la production originale, l'individu voué aux arts plastiques, rien de

plus naturel ; ici la matière entre pour beaucoup, et Texploitation de la matière nécessite toute sorte d'études et d'expériences qui ne peuvent que gagner à être pratiquées sur les lieux. En direz-vous autant du poète, du poëte, qui reçoit ses impressions de voies toutes différentes, et d'ailleurs ne dispose que du plus immatériel des instruments : la parole? N'importe ; il est sur la terre certains pays prédestinés où la pensée humaine se sent attirée par d'héréditaires influences dont on ne cherche pas même à s'expliquer le charme. Aussi vous avez beau invoquer la raison, vous avez beau leur demander à tous : Qu'allez- vous chercher en Italie? ils passeront leur chemin en s' écriant comme Mignon : Dahin! dahinl a Là-bas où les citronniers fleurissent, où, dans la feuillée sombre, jaunit l'orange d'or ; là-bas où les statues de maîtres vous contemplent. » Et lorsque du fond de sa pauvre chambre dléna, où le cloue la misère, l'illustre, le divin Schiller verra s'enfuir joyeusement le groupe voyageur, des larmes de regret mouilleront sa paupière, et l'oiseau captif, l'œil fixé vers le Sud, déchirera ses ailes aux barreaux de sa cage. Pour le poëte, entre l'instant de la contemplation et celui de la production, il n'y a que la rêverie, doux pays où l'on s'attarda volontiers, et d'où plus d'un aimerait, j'imagine, à ne jamais sortir. Qui sait? peut-être est-ce le besoin pressenti d'un état semblable qui nous attire en Italie, la conscience anticipée d'une de ces rêveries solennelles, profondes, comme les inspirent seuls les grands sépulcres. J'ai dit qu'il devait arriver parfois qu'on s'oubliât en ces ivresses de l'imagination surexcitée par les fantômes du passé. Sans aller bien loin, RUckert va nous en fournir un exemple : lui aussi , l'irrésistible aspiration l'a poussé vers l'Italie ; mais si je m'en fie au nombre bien restreint des pièces qui marquent dans ses poésies la trace du voyage, la veine productive, au lieu de jaillir, s'est repliée sur elle-même, et sur les débris de là Rome classique, sous les orangers de Sorrente et les pins verdoyants de Naples, notre poëte a beaucoup plus rêvé que rimé. On conçoit à peine qu'à un semblable pèlerin Rome ait pu ne fournir qu'un si médiocre bagage. Après cela, peut-être la pensée discrète de RUckert n'était-elle point faite pour les iml^ressions grandioses de la ville éternelle. En présence de l'épopée de vingt siècles inscrite sur ces débris croulants, l'harmonieux rêveur, habitué aux confidences d'une muse moins sévère, laissa la plume s'échapper de ses mains. Il faut être au moins Goethe

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pour tenir tète à ces immortels souvenirs de l'histoire du monde. Sous récrasante impression qui le domine, le poète se sent tout à coup comme atteint du mal du pays ; et lui qui, en AKemagne, soupirait après l'Italie, se prend ici à regretter le sol nalaL » champs de la patrie! champs de la patrie! qu'en songe du moins je puisse m'échapper vers vos régions sacrées! »

 vrai dire, la Sicile l'inspire mieux ; ici le passé devient plus abordable, et le dithyrambe prend le ton de Télégie. a On ne se figure point Tltalie sans la Sicile, écrivait Goethe ; ici est la clef de tout. » Pour une intelligence aussi curieuse des beautés de la nature que Test Riickert, tant d'harmonie et de richesse ne pouvaient être perdues. Aussi sur prendrez- vous dans les poésies siciliennes je ne sais quel aimable reflet de ce ciel d'azur, de cette mer enchantée, de oe merveilleux paysage de Païenne et de la conque d'or. Si Riickert a paru un moment s'effacer en présence des monuments de l'histoire, ici les phénomènes de la nature attirent sa fantaisie et la ravivent. De la toute sorte de charmants tableaux qu'une forme ingénieuse et pure encadre à ravir : octaves, tercets et quatrains, l'amour, la tradition et le printemps en composent presque toujours le fond, et vous retrouvez partout cette imagination si prompte à semer au vent ses parfums et ses perles. Parcourez le Voyage en Sicile du grand ppëtede Weimar, et vous y verrez Goethe, l'Odyssée à la main, évoquant sur ces rivages les souvenirs d'Homère. « Comme je sens qu'il nous faudra bientôt quitter ce paradis terrestre, j'espérais trouver aujourd'hui dans ma promenade au jardin public un baume salutaire à ma, douleur. J'avais pris pour pensum de lire quelques pages de l'Odyssée, puis je complais descendre au vallon, et là, poursuivre au pied de la montagne de Sainte-Rosalie le plan d'une Nausicaa^ et chercher s'il n'y avait pas moyen de donner du dramatique à ce sujet. Tout cela s'est accompli, sinon avec un plein succès, du moins à ma parfaite satisfaction. J'ai disposé mes plans, et n'ai pu m'empècher d'esquisser et d'exécuter même quelques passages qui me souriaient particulièrement. » Les notes de Riickert n'ont rien de cet imposant caractère de froideur et de méditation studieuse. Il s'étend sous le frais parasol d'un sycomore, et soupire en se laissant bercer au murmure de la. source voisine :

« Amoiirêst amour, et, lorsque je me sens ravir an ciel par liil.

DE LA POÉSIE LYRIQUE. îOl

j*en mourrais volontiers d'ivresse; amour est amour, et, pourvu que son mal seulement me tourmente, je ne demalide point d*aulre bonheur. »

Cependant, çà et là, les faunes et les dr^'ades vous rappellent que vous foulez le sol sacré :

« Lorsque je vais au bois avec ma belle, les faunes nous lorgnent par tous les buissons, et leurs flûtes à sept roseaux résonnent du ]^laisir quMls ont à contempler ma brune. Puis, si nous descendons au rivage, les tritons embouchent de joie leur trompette marine. »

Mais bientôt la coquetterie familière au poè'te reprend ses droits; Dorât se montre sous Pétrarque; il y a de l'un et de l'autre chez Riickert :

<f Amour bondit à ma rencontre, une torche embrasée à la main : — Ta maîtresse, s'écrie-t-il , m'envoie par le pays à ta recherche; elle ne peut se passer de toi, si j'ai bien compris, et, comme son regard ne va point assez loin pour t'atteindra, j'ai promis de te toucher au cœur de ce flambeau, allumé au soleil de ses yeux. »

Les Siciliennes de Riickert nous reportent involontairement aux Épigrammes de Venise, ce chef-d'œuvre de la rêverie au sein du far niente, cette inspiration mi-partie antique et moderne, où les réalités contemporaines coudoient sans vous choquer les idéales imaginations de la Fable. Le laisser-aller du grand poëte a séduit Riickert ; mais, dans les Siciliennes, je ne vois que la grâce, une grâce un peu mêlée d'afféterie ; le côté philosophique , élevé , manque^ Goethe en veut aux onyx , aux agates, aux marbres de toute espèce ; Riickert, en Sicile, se contente de cueillir des fleurs. Qu'on ne s'y trompe pas, le trait est significatif. J'ajouterai que la flore poétique de ce terroir volcanisé ressemble souvent trop k celle d'Allemagne, témoin la pièce suivante, qui, tout agréable du reste, me fait moins souger aux campagnes de l'Etna qu'au jardin du Neckar.

« Fleur de l'amandier! tu voles au-devant du printemps, et disperses au vent ta poussière embaumée sur les sentiers que mon pied va fouler! »

« Gentille clochette! de la neige qui s'est enfuie j^es campagnes, tu es restée comme un flocon!

« Douce violette ! lu demandes quand viendra la rose ! Tant mieux qu'elle vieriue; mais toi, demeure encore un peu!

«Lys splendide! les fleurs accomplissent au champ un devoir divin, et vous, dans la famille, vous êtes le prêtre!

fO ÉGRIVAIJNS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.

« Tige de lys, non, tu n'es pas faite pour orner un bouq[aet; les anges de Dieu seuls te portent dans leurs mains! »

Un mot sur ces quatrains dont je Tiens de parler, et qui forment, dans les poésies de Riickert, le passage de TOccident à l'Orient. Qu'on se figure une strophe concise , nette , ciselée à ravir, une cassolette de sultane donnant pour essence un aphorisme emprunté à la philosophie pratique du poè'te :

«Malédiction à qui va mourir sans avoir su jamais inspirer rameur ! malédiction au verre qui se brise sans avoir étanché la soif d'un malheureux!

« Prétendre aux jouissances de l'amour sans en avoir goûté les amertumes, autant vaudrait s'imaginer qu'on reposera sous les voûtes de la Mecque sans avoir revêtu l'habit de pèlerin. »

Riickert affectionne ce genre de poésie ; mainte fois nous l'y verrons revenir, et cela se conçoit : à sa contemplation silencieuse de la vie humaine rien ne répondait mieux. Citons encore quelques versets : '

« Le poète est un roi baàni par ceux que la pourpre ici4)as décore, un roi dans lequel jamais ils ne consentiront à voir leur égal. C'est pourquoi il convient qu'il évite leurs cours.

(( Le printemps est un poète; là où son regard se pose, Tarbre fleurit, le buisson de même. L'automne est un censeur fâcheux ; la feuille se flétrit que son haleine touche.

c( La poésie est une enchanteresse, je l'avoue ; mais , si le poète est l'enchanteur ou l'enchanté, voilà la question. »

En maint endroit, le trait malin se glisse, inter rosas spina, et la sentence tourne à l'épigramme :

« La vérité est dans le vin, ce qui signifie en notre temps qu'il faut être au moins ivre pour avoir loisir de dire son mol de vrai.

« Ma lumière s'était éteinte; je courus à la porte du voisin : il me la ralluma, et j'éteignis la sienne pour la peine. »

Les quatrains de forme persane [Vierzeilen in Persischen Form) ne se distinguent guère des autres que par le rhylhme moins familier peut-être ; le vers y compte onze pieds au lieu de sept. Quant au fond, il reste exactement le même ; on en jugera par ces exemples :

« La terre est une magicienne, un peu vieille sans doute, mais en« core séduisante, et c'est dans la nuit de l'hiver qu'elle pratique ses charmes mystérieux, au moyen desquels elle se réveille jeune à l'aurore du printemps.

DE LA POÉSIE LYRIQUE. f03

« Flamme sans aliment s'éteint au vent, fleur sans air ni soleil se flétrit. Chanson, plante de mon jardin, lied, ma flamme, pour vivre il nous faut le suffrage des hommes. »

Maintenant tournons quelques pages, et nous voici transportés tout à coup au milieu du Jardin des Roses orientales, c'est-àdire en plein mysticisme asiatique, sur ce sol qu'à défaut de persévérantes études, le génie de Rvickert eût conquis encore par la divination.

Les Gazelles. — Le Jardin des Boses orienUles. — Le Diran de Goethe

et les Orienlales de Victor Sugo,

C*est de Kiickert qu'on pourra dire à bon droit quelque jour cette parole que nous retrouvons si souvent dans le panégyrique des grands princes, à savoir, qu'il eut un cœur pour tous les cœurs, un esprit pour tous les esprits. Sagace, industrieux, souple à Texcès, il s'insinue au milieu d'un peuple, l'observe, et va surprendre en uta clin d'œil sa physionomie, sa nationalité lyrique. En pareil cas, rien ne lui coûte : il se fera Chinois pour psalmodier la complainte du magot monosyllabique et nous initier, par son poème de Schiking, au bizarre génie de ce monde vieilli dans l'enfance. Ensuite, l'histoire de Nala et Damajanti lui fournira le prétexte de s'attarder au sein de la civilisation hindoue, et de rimer pour nos oreilles européennes une des plus touchantes inspirations de la muse sanscrite. Et nous le verrons enfin, avec Nisami, Hafis et toute la bande erotique, fredonner le minnelied persan, et s'enivrer de l'exlase de Dieu dans la coupe écumante de Dschelaleddin. C'est à ce point de son pèlerinage que nous le prendrons, lorsque, à son retour du fleuve Jaune, à sa descente de l'Himalaya, Riickert aborde le plus fougueux représentant du panthéisme oriental, celui que nous appellerions volontiers le Spinosa derviche.

« Aussi longtemps que le soleil n'a point déchiré le crêpe de la nuit, les oiseaux du jour demeurent inquiets. L'œil du solçil éveille les tulipes; maintenant, ô mon cœur! l'instant est venu pour toi de Cépanouir. Le glaive du soleil verse en gouttes de rosée sur le sein de Taurore le sang de la nuit, qu'il a vaincue. La lumière vient

toi ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.

d'Orient, et moi je suis à l'Occident, espèee de montagne sur la cime de laquelle te rayon se brise ; je suis la pâle lune du soleil de beauté. N'importe, regardez au delà de moi; regardez le soleil en face. Dschelaleddin s'appelle en Orient la lumière; ma poésie tous en montre le reflet. »

Ainsi débutent les Gazelles. C'est au plus grande au plus exalté des poëtes mystiques persans, à Mewlana Dschelaleddin Rumi, que s'adresse Riickert. Tout à l'heure, dans les OE&tlichen Rosen^ nous verrons notre Allemand saisir l'autre point de vue de la poésie orientale, le côté sensuel, voluptueux, badin, que le viveur Hafîs chansonne de si joyeuse humeur en vidant son verre. En attendant, c'est à l'ascétisme qu'il en veut, à la contemplation effrénée d'un pontife du soleil ivre de son dieu; l'ivresse, s'il y en a, sera divine et point terrestre. En mettant le pied sur le sol oriental, Riickert devait son premier hommage au coryphée splendide du panthéisme indien, quitte à se dédommager ensuite de tant d'énervantes extases à la coupe de l'amour et du printemps. Partout Dante passe avant Pétrarque. Quant à l'étendue du mysticisme du poë'te persan, dont Riickert essaie de reproduire l'enthousiasme passionné, elle est sans bornes : qu'on se figure l'angoisse de l'infini, l'avide soif de l'être, un besoin furieux de se plonger en lui, de s'y abîmer, et d'aller, comme ce papillon qu'uœ flamme aitire, s'absorber dans l'océan de la lumière universelle. Bienheureuses les âmes qui sont restées au jardin de la patrie ! La vie de l'homme est un exil plefn de misère et de néant, un passage où il ne recueille que l'erreur sur son origine et sa destination; aussi, l'âme bannie en ce monde de réalité, prisonnière dans les liens du corps, n'aspire-t-elle qu'à briser ses entraves. L'élu de Dieu met sa vie dans cette aspiration, qui forme avec l'absorption dans l'être le terme ordinaire de cet illuminisme poétique, thème reproduit d^ailleurs sur tous les tons. Le pèlerin couché dan^ la poussière appelle de ses vœux l'heure de la transfiguration ; mais avant qu'elle sonne pour lui, cette heure tant souhaitée, il faut que l'âme céleste ait triomphé dans cette lutte à mort qu'elle livre à l'âme terrestre. De là une initiation continuelle à la vie pure, une inspiration empruntant ses arguments à l'image, au symbole, et ramenant par toute sorte d'allusions la pensée édifiante.

« Cette épée dont la lame et Ja pointe sortent pures des mains du forgeron, veille à ce qu'elle ne se rouille point dans un impur four-

reau. Cet or qui, dans les coffres-forts de ravarice, sert aux projets des Esprits ténébreux, est au trône de notre empë&eur un ornement sublime. Quand le naage des cieux répand des ondées, tous les arbres se désaltèrent. Le pommier porte des fruits, et le saule un feuillage grisâtre. Vois, ce jonc reste creux, et cet autre est enflé de sucre : tous deux cependant ont bu au même étang. Deux bêtes ont tondu le même pâturage; le cœur de Tune sécrète le musc, celui de Tautre le fiel. Deux vers de différentes espèces ont mangé de la feuille à Tarbre : Tuu donne un fil stérile, Tautre file de la soie. L'abeille el le serpent ont sucé la même fleur, et du suc nourricier GellQrlà fait un baume pour soulager la souffrance, celui-ci un poison pour raviver. Tel voit la lumière du ciel, et ses propres ténèbres s'en augmentent; tel autre, pareil à la rose, s'en enveloppe amoureusement. O toi, sois à ton tour un vase de cristal, et transforme en pure essence tout ce que tu recueilleras dans les ricbes p&turages de Dieu ! »

Qui ne sait point secouer l'impureté ne contemplera jamais Dieu dans sa gloire; et celui-là jseul sera maître du monde, qui sait renoncer au monde.

« L'amour cria de la porte du ciel : Qui donc ose d'en bas regarder Vers Dieu ? — C'est nous qui regardons vers Dieu, répondit à l'amour un cbœur de prêtres. L'amour cria : Comment pouvez-vous regarder? devant vos yeux s'étend un voile, un voile tissé de haine et de cupidité, à travers lequel la lumière ne pénètre pas. Devant votre regard troublé, la face du soleil se voile, la Grâce qui trône au-dessus des nuages ferme l'oreille à votre clameur sourde, et les invocations de votre prière ne seront point exaucées. Oh! dépouillez, avant de regarder vers le ciel, dépouillez les ténèbres terrestres ; en place de la cupidité et de la haine, prenez l'amour dans votre cœur, et vous pourrez ensuite lever vos yeux vers la Divinité. »

L'amour embrase l'élu de Dieu ; il est sa foi , sa vertu, son trésor ; il est la source de sa morale et de son ascétisme. L'homme tend à se rapprocher le plus possible de la Divinité, et pour cela il faut qu'il aime, qu il aime en petit comme Dieu aime en grand. L'immortel Sultan a fait de l'amour l'âme de l'univers, et quant à lui^ il est partout, dans le fétu de paille comme dans l'astre flamboyant qui verse la lumière à flots d'or.

« Je suis le grain de poussière, et je suis le disque du soleil ; je suis le rayon de l'aube et le bruit du soir, lé murmure dans la fouillée et la rumeur des vagues ; je suis le mât, le gouvernail, le pilote et le navire; je suis le banc de corail où l'on échoue; je suis ensemble

ToiseleuT, le filet et Toiseau; je suis Timage et le miroir, le bruit et récfao; je suis Tarbre de vie et Tbôte qui 8*y perche, le silence, la pensée, la langue et le son ; je suis le souffle de la flûte, je suis Tesprit de Tbomme, je suis Tétineelle dans le caillou, le rayon d'or dans le métal; je suis la vigne, le pressoir, le marc et Tivresse, réchanson et le buveur, et la coupe de cristal; je suis la bougie et le papillon dont le vol Tenveloppe ; je suis la rosée et le rossignol qu'elle enivre; je suis le médecin, le malade, le poison et le contrepoison, le doux et Tamer, le miel et le fiel, la guerre, la paix, le champ de bataille, la victoire, la forteresse et le défenseur, l'assiégeant et le rempart; je suis la chaîne des êtres. Panneau des mon* des, l'échelle de la création, la montée et l'abîme ; je suis ce qui est et n^est pas; je suis, ô toi qui le sais, Dschelaleddin, oh! dis-le, Je suis l'âme du tout. »

Je ne sais, mais cette façon tout orientale qu*afFecte Riicker de rappeler Dschelaleddin au dernier vers me semble augmenter encore le mystérieux du poème. On dirait un autre Alighieri suivant un autre Virgile, et s'arrêtant à chaque pas pour invoquer le guide inspiré, le maestro divin qui l'entraîne loin des sentiers terrestres. Écoutons maintenant le cri du poëte :

« Tu es la source universelle des jouissances, ton miel donne à la vie sa douceur; mon sein regorge de pierreries, oh! laisse-moi les répandre à tes pieds! Les âmes éprises d*amourvontà ton oicéan comme des fleuves. Tu es le soleil des pensées ; tes baisers sont les fleurs du printemps. L'amour devant toi pâlit d'amour, la lune s'épanche en torrents de larmes; tu es la rose, et les soupirs du cœur sont pour toi les saluts du rossignol. Hélas! mon moi s'est-il donc rendu si coupable que mon a^our ne puisse racheter le mal? O perle de la conque de l'univers! Técorce extérieure me répugne. vin pur de la vie dans la coupe de la mort, que ton parfum aujourd'hui me ranime !

a Je suis la vigne, oh! viens, et sois l'ormeau autour duquel s'enlacent mes festons. Je suis le lierre, sois mon appui, ô cèdre! afin que je ne tombé pas tristement sur le sol humide. Je suis l'oiseau, viens et sois mon aile, afin que je m'élève vers ton ciel ; le coursier» viens et sois mes éperons, afin que je tende au but de ta carrière. Je suis la couche où l'on sème les roses, sois ma rose, afin que de mon suc je n'alimente pas la mauvaise herbe. Je suis TOrient, lève-toi dans mon sein, ô soleil! que ta clarté dissipe, en montant, ces voile^ de brouillards. Je suis la nuit, sois mon diadème d'étoiles, afin que^ dans les ténèbres, je ne m'épouvante pas moi-même. »

Ce n'est partout que semblable délire ; de strophe en strophe

de gazelle en gazelle, le fleuve écumant s*acerOÎt. On ne se figure point un tel luxe de métaphores, un tel débordement damages empruntées à tous les règnes de la nature. Il y a d*âpres harmonies, de sauvages musiques dans ces vers, où le souffle oriental de la Bible se retrouve en maint endroit. Je citerai dans le nombre la pièce qui commence ainsi :

(( L'éternel écbanson, qui verse la source de Tétang aux sables du désert, pousse les nuages aux campagnes du ciel comme un troupeau de dromadaires. Écoutez les timbales de son tounerre... »

Écoutons en effet le Dieu-mage épancher les torrents de son amour :

« vous tous dans la poitrine de qui je bats, j'aime, j*aime sans fin! O vous dans le sang fle qui je brûle, j'aime sans fin ! Le monde n'était pas encore, Adam non plus, que moi j'étais déjà ; le temps n'était point, que j'étais cependant ; j'aime sans fin ! Lorsque s'épanouitla première rose de la création, ce fut moi quilui soufQai sou haleine; j'aime sans fin! Sept fois j'ai changé d'image à chaque jour de la semaine de la création; j'aime sans fin ! J'étais dans le jardin avec le couple, et lorsque le serpent s'y glissa, j'y étais; j'aime sans fin ! Lorsque Pharaon s'engloutit dans la mer Rouge, c'é.iiiL :::oi |ui tenais élevées les mains de Moïse ; j'aime sans fin ! Avec Noé dans l'arche, avec Joseph dans la citerne, au ciel avec Uénoc, j'aime sans fin! Lorsque Mahomet monta vers les régions du firmament, il me trouva dans le septième ciel ; j'aime sans fin ! Chérubins qui supportez mon trône, élevez-le toujours plus haut; j'aime sans fin! Je suis sévère au muphti, hostile aux prêtres en qui j'ai flairé l'injustice; j'aime sans fin ! »

Et le poë'te, ivre de Dieu comme Spinosa ou Novalis, reprend en s'écriant :

a L'Orient parle de ta gloire à l'Occident, la rose s'entretient de ta magnificence avec l'aurore du printemps, la voix des cieux te proclame et l'écho de la terre aussi , toi ! toi ! ce que la langue annonce en énigmes; et toi! ce que l'amour pense tout haut...

«t Viens, ô printemps de mon âme ! renouveler les mondes, renouveler la lumière au firmament et l'éclat de la terre! Viens tUtaoher VescarhoucU du soleil au bleu turhan de Vair, et jeter le vert- caftan sur le dos des prairies. »

Nous voudrions continuer nos citations, et pouvoir donner tout le recueil ; reste à savoir si le lecteur serait de notre avis. 11 y a dans les fréquentations d'un poëte aimé, qui doivent natu-

rellement accompagner toute étude du genre de celles que nous poursuivons ici , il y a, disons-nous, d'irrésistibles enchantements que les esprits délicats et fins peuvent seuls s'expliquer. Peut-être n'est-ce au fond que la conscience de lutter contre l'impossible qui vous soutient. On se récrie volontiers sur l'enthousiasme ( c'est la manie que je devrais dire), mettons sur la manie d'enthousiasme, de certaines intelligences éprises des beautés d'une littérature étrangère, et qui s'en vont chercher bien loin, pour nous les rapporter d'un air de triomphe, des choses dent fois moins dignes d'être admirées que celles qu'on a sous la main ; mais, dans ce côtnpte, on ne fait point la part des beautés intraduisibles, des beautés qu'on sent et ne peut rendre. Dans cette strophe qui, même après tant d'efforts de notre part, va sembler à bon drait au lecteur d'une vAeur beaucoup moindre que telle autre de Lamartine ou de Victor Hugo, qu'il a vue en son lieu et place, et dûment investie des grâces natives ; dans cette strophe, nous avons aperçu, nous, des tourbillons d'atomes lumineux, et ce mot de la traduction, si froid et si décoloré^ a dans l'original des jets de phosphore et des chatoiements d'émeraiide. Aussi faut-il se garder d'admirer après avoir cité. Qui vous dit, en effet, que de cette fleur exotique, transplantée par vous avec zèle et recueillement, toute la senteur \i\e, tout l'arome ne vous est point resté aux doigts?

Passons au Jardin des Roses orientales. Ici, comme nous l'avons remarqué, le ton change. A l'hymne effréné dq panthéisme succède le refrain moqueur, la chanson à boire que rien n'effarouche; et nous avons à la place des apostrophes délirantes du sofi abîmé dans la contemplation d'Allah, nous avons l'ivresse plus humaine du musulman qui déguste à loisir les jouissances terrestres, et, le crâne aviné, son turban sur l'oreille, volontiers se gausse du Prophète en clignant de l'œil à quelque bel adulte de seize ans, rose et frais, dont la main lui verse à flots écumants les rubis de la treille. Assez longtemps le poète a puisé aux sources dévorantes de l'ascétisme et du renoncement ; à d'autres chansons maintenant : que les roses de Schiraz s'effeuillent dans le cristal empourpré du sapg défendu et deux fois précieux de la vigne, que le printemps souffle sur les bosquets son haleine trempée des émanations du paradis, et que Bulbul, caché sous les buissons, égrène, au clair de lune, sur les couples amoureux, les perles spnorei de son gosier 1 Le livre des Roses orten-

taies est là comme un retour à la vie^ à ses plaisirs, à ses fêtes ; comme une mélodieuse litanie ; le printemps, la jeunesse, les joies, l'amour et le vin, reviennent à chaque verset. « Je voudrais courir ivre les rues, dit quelque part Riickert, ne m'arrêter que là où les verres tintent, et me poussant au milieu de la fête, chanter, selon que l'esprit d'Hafis m'inspire, chanter le printemps, la jeunesse, les roses, le vin et l'amour. » Or, ce passage entier s'applique aux Roses orientales. Si Goethe, qui, lui de même, avait accompli le pèlerinage, quoique de façon tout épi • sodique, si Goethe n'eût prévenu Riickert en mettant sous l'invocation de l'Anacréon persan une des douze parties du Divan, le recueil des Roses orientales aurait pu à merveille s'intituler le livre d'Hafis, en opposition au recueil des Gazelles, lequel se fût appelé non moins naturellement le livre de Dschelaleddin. Ces- noms propres, en effet, caractérisent mieux qu'aucun titre pittoresque, les deux tendances de la poésie persane. D'un côté l'extase, de l'autre l'ivresse, comme si, sur cette terre de feu, il n'y avait d'inspiration que pour la démence. Ivresse de Dieu ou du vin, peu importe, pourvu que le cerveau duquel jaillit la strophe embrasée ne se possède plus. En généra], c'est ce mysticisme inhérent à la race elle-même, cet être intime et latent qui nous échappe à nous tous, poètes, dessinateurs et musiciens français, chaque fois qu'il nous prend fantaisie de nous occuper de l'Orient.

Je dis fantaisie, car, il faut bien l'avouer, nous n'aimons guère à choisir d'autre guide en ces excursions où le dilettantisme seul nous entraîne. Ouvrez les Orientales de Victor Hugo; voilà certes un beau livre, et dont personne, j'aime à le croire, ne contestera les splendides qualités lyrique^. Comment nier cependant que la moindre gazelle de Goethe ou de Riickert vous en apprenne plus sur la physionomie originale et l'esprit de ce monde que tous les jeux de rime chatoyants, que tous les épanchements descriptifs du chantre de Sarah la Baigneuse et du Feu du ciel? saphirs et diamants, si l'on veut ; roses de Schiraz, tissus de Cachemire, nous l'admettons volontiers. Un collier qu'une indolente main de sultane égrène dans l'albâtre sonore et transparent, un bouquet embaumé qu'on effeuille, des étoffes de soie et d'or qu'on déploie au soleil, tout cela certes vaut son prix. Mais que faites-vous du personnage principal, de l'âme hu maine, qui préten-l, elle aussi, jouer son rôle en votre drame,

tlO ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.

fùt-il turc, indien ou persan, fût-il même chinois? Si maintenant, après avoir constaté le mal, nous en cherchons la cause, peut-étfe la trouverons-nous dans un certain système d'improvisation qui règne malheureusement chez nous, même dans les plus hautes sphères de la pensée.

A Dieu ne plaise que je veuille le moins du monde disputer ici au génie cette faculté de divination qu'il tient du ciel. Sans abdiquer, toutefois, ces forces vives de l'imagination qu'on appelle enthousiasme et spontanéité, ne saurait-on donner davantage à la méditation, à l'étude, et faut-il dédaigner comme indignes de toi tant d'utiles ressources et: de riches trésors que les muses silencieuses gardeilt en réserve pour les esprits qui les fréquentent? Telle occasion peut s'offrir où Tinstinct, si profond, si généreux qu'il soit, a besoin que la réflexion lui vienne en aide. Chez nous autres, je le répète, la précipitation gâte tout. Une idée conçue le matin est exécutée le soir même ; le lendemain on l'imprime, on la publie avant qu'elle ait eu le temps de s'épurer à cette lumière critique dont tout penseur a le foyer. Quand des Orientales de Victor Hugo ma vue se reporte au Divan de Goethe, je ne puis m'empêcher d'admirer au plus haut degré ce sens critique dont je parle, et qui, je m'en aperçois alors, m'avait jusque-lè trop peu fï'appé ; j'en dirais autant de cette analyse subtile , de cette observation métaphysique qui creuse avant tout l'être moral, et, loin de s'en tenir au phénomène extérieur, va chercher au fond des consciences le secret de la vie d'un peuple. Qu'on se donne seulement la peine de parcourir, dans la dernière édition des œuvres complètes de Goethe, le volumineux appendice annexé au Dtmn, et l'on verra quelles recherches, quels travaux d'exégèse et de critique ont servi de prélude à ce recueil léger", à ces poésies fugitives, comme on disait au temps du Directoire. A' des considérations sur la poésie des Hébreux, des Arabes et des anciens Perses, succèdent des documents puisés aux sources authentiques; puis viennent des notices biographiques, sur Ferdousi, Emveri, Nisami, Dschelaleddin-Rumi, Saadi, Hafis, Dschami, les sept planètes de la pléiade orientale ; études fortes et bien nourries que l'auteur de Faust termine par une ingénieuse remarque. « Si nous avons essayé de décrire en quelques chapitres les cinq siècles de la poésie et de la belle diction persane, observe-t-il au dernier paragraphe, qu'on nous le passe, et qu'on le prenne, pour

DK LA POÉSIE LYRIQDE. ÎU

parler à la manière de Quintilien notre vieux maître, de la feçon dont on prend un compte rond , sinon pour Texactitude, du moins pour quelque chose d'approchant. » A mon sens, de pareils matériaux ne sauraient nuire, et je ne pense pas que la fantaisie ait jamais rien à perdre à les consulter d'abord, ^quitte à se donner plus tard libre carrière.

Ne vous est-il point arrivé, en passant, l'été, devant le laboratoire d*un chimiste, de voir des salles entières reniplies de roses efifeuillèes? Bientôt, à l'action du feu, le monceau va diminuer et se fondre, et cette odorante pyramide qui embaumait le voisinage donnera pour dernier résultat un petit flacon d'essence. Tel est à peu près l'effet que produit sur moi cette poésie orientale du Divan de Goethe, extrait substantiel, rare et suprême essence émanée, à la flamme du génie, de tout cet amas de notes et de documents. Je dirai la même chose de Ruckert, orientaliste et poëte, procédant à îa fois de Goethe et de M. de Hammer, et qui pourrait traduire en prose ses modèles, s'il n'aimait mieux les imiter en vers.

Nous tous tant que nous sommes, la rage du pittoresque nous tue ; peu soucieux de creuser le fond des consciences, il nous suffit d'interroger l'habit, et ce qui nous charme davantage, c'est la couleur. J'ai nommé là le grand cheval de bataille du romantisme. On remarquera que je ne parle pas seulement ici de la question littéraire. — Tenez , ce musicien nouveau venu, qu'on affecte aujourd'hui de proclamer un génie, qu'a-t-il vu en Orient, sinon des effets de soleil et de lune? Musicien d'une caravane illustre dont Victor Hugo serait le poète et Decamps le peintre, il s'en est tenu comme les autres à la couleur, au pittoresque. Je trouve bien dans cette ode-symphonie qui pompeusement s'intitule ode pour obéir à cet esprit de confusion auquel le premier poème qui paraîtra demain devra à son tour de s'appeler symphonie; je trouve bien dans cette ode-symphonie d'agréables motifs cousus à la file avec une industrie rare, des mélodies caractéristiques surprises sur les lieux et présentées de main de maître; mais de cette verve divine qui déborde, de ces rapports efi'ervescents de l'être à l'infini, de tout ce panthéisme d'Atar et de Dschelaleddin, pas un mot, pas un^ note. Il semble pourtant que c'eût été le cas ou jamais; la musique, peu propre à certaines abstractions métaphysiques, se fût admirablement prêtée à rendre cet enthousiasme écumant, ces élans sublimes qui rentraient

2ia ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.

dans le ressort de Thymne. Certes, si Mozart, dont on a osé prononcer le nom avec un peu de cette irrévérence qu'on affectait autrefois pour Racine, si Mozart eût entrepris le pèlerinage, il nous eût à coup sûr rapporté de la Mecque d'autres trésors que ceux-là, et le génie surhumain auquel s'est révélé, dans les quelques mesures de l'air monumental que chante Sarastro *, toute la pompe, mystérieuse du sanctuaire d'Isis, aurait, je n'en doute pas, demandé au pays du Prophète une plus^ haute et plus sévère inspiration. Ceci soit dit sans prétendre le moins du monde porter atteinte à la gloire un peu hâtive du chantre de la symphonie du D^«^r(,musicien descriptif, poète coloriste, peintre à la manière de Decamps. Est-il besoin de rien ajouter maintenant pour qu'on voie quelle distance le sépare encore de Mozart, j'allais écrire de Raphaël?

Il est cependant tel trait caractéristique de Téptcurisme d'Hafis dont nous pensons que le lecteur eût volontiers fait grâce à Riickert. Avant lui, et dans le neuvième livre du Divan appelé le Livre de Véchanson (dcu Schenkenbuch), Goethe avait déjà insista bien crûment pour des oreilles européennes sur un certain motif fort en honneur chez les erotiques persans. « Je ne pouvais omettre en pareille œuvre, écrit-il quelque part, cet amour effréné de l'ivresse particulier aux Orientaux, le vin ayant pour eux le charme du fruit défendu ; non plus que leur tendresse pouc la beauté de l'adulte en sa fleur de croissance, me réservant, bien entendu, de traiter ce dernier sentiment avec toute la pureté due à nos mœurs. » M. de Chateaubriand, ayant à s'expliquer sur les singuliers hommages rendus par Shakspere à lord Southampton, met sur le compte de l'allégorie les deux sonnets qu'adresse le poëte d'Elisabeth au jeune et galant gentilhomme transformé symboliquement en une maîtresse, s'il faut en croire l'auteur de V Essai sur la liUéralure anglaise '. Ce mysticisme de sentiment et cet abus de l'allégorie, si communs au xv^ siècle, existent au plus haut degré chez les peuples de. l'Orient, et, sans qu'on ait besoin de recourir à de honteuses convoitises,

1 Au premier acte de In Flûte enchantée.,

S M Hamlet parle d'Yorick comme d'une femme, quand les fossoyeurs retrouvent sa tête : « Hélas l pauvre Yorick, je l'ai connu comme Horvtio; c'était un compagnon joyeux et d'une imagination exquise... Là étaient attachées ces lèvres qi»e j'ai baisées ne sais combien de fois [Ihai I hâve kiss'd, J know not how o/i).n Hamlet dit à Yorick ce que Marguerite d'Ecosse disait à Alain Chartier. /. (Chateaubriand, Buai sur la Littérature anglaise, t. I, p. 318.)

serviront peut-être à nous donner le mot de ces étranges rêvçs de leurs poè'tes. Je citerai pour preuve une simple histoire qui se trouve au Jardin des Roses de Saadi ^ a Dans mes jeunes années, dit le lyrique persan, il m'arriva de lier amitié constante et pure avec un garçon de mon rang. Son visage était pour mes yeux la région céleste où nous nous tournons dans la prière, comme vers un aimant, et sa compagnie fut pour moi ce que j'ai trouvé de plus cher dans l'existence. Je tiens que nul n'a vécu parmi les hommes (peut-être en serait-il autrement parmi les anges) qui aurait pu se mesurer avec lui pour la beauté, la droiture et rhonneur. Dans les jouissances d'une amitié semblable, je devais naturellement épuiser la coupe de ma tendresse; et maintenant qu'il est mort, je regarderais comme injuste de donner jamais mon amour à un autre. Par malheur, son pied s'engagea dans les lacs de la destinée, et il dut précipitamment descendre au tombeau. J'ai passé un bon teinps sûr sa pierre, assis et couché à le veiller, et j'ai chanté sur sa mort et notre séparation bien des hymnes de deuil, qui ne cesseront jamais de nous émouvoir, moi et tant d'autres. »

Cependant, de pareils sentiments, si platonique et si épurée que soit la sphère où l'imagination les porte, ont quelque chose en soi qui répugne aux bienséances et provoque le trait, même injuste, témoin l'amer sarcasme de Heine contre Platen. On aura beau s'écrier : a Honni soit qui mal y pense ! » jamais la muse moderne, décente et puritaine, ne s'arrangera de ces fadeurs débitées par le poè'te au bel échanson dont le vin écumant brûle de baiser les lèvres de rubis.

Pour en finir avec ies Roses orientales, dirons-nous maintenant qu'elles n'ont rien à nous apprendre sur la vie intime du poè'te que nous étudions? Ainsi qu'on a dû voir, il ne s'agit ici que d'une œuvre de pure fantaisie, que d'une de ces imitations brillantes et originales, comme les lyres à plusieurs cordes peuvent seules s'en permettre. Du reste, la digression n'aura pas été stérile, et désormais dans ses vers indigènes nous surprendrons plus d'un reflet du soleil d'Ispahan, plus d'une senteur persistante de ces roses glanées au jardin d'Hafis et de Saadi. « Du peu de ces roses que j'avais rapportées dans mon sein est né le

1 Voir rélégante traduction qu'en a donnée en allemand le docteur Philipp Wolff, Stuttgart, 1841. ,

Printemps <ï Amour ^ » écrit-il lui-même en un vers plein d'élégance. Or, il faut qu'on le sache, le Printemps d'Amour est le plus pur, le plus rare et le plus merveilleux diamant de son aigrette poétique.

xxn.

Les Poésies diverses. — le f anlhéon.

Au recueil des Roses orientales succède, dans les Œuvres choisies, un assemblage de pièces diverses dont les unes, par ce sentiment de la vie secrète des sources et des fleurs qu'elles respirent, parle naturalisme inséparable de l'inspiration de Tauteur, se rattàchent^ux chants de la première époque, tandis que les autres, d'un style plus calme et plus posé, d'une contemplation en quelque sorte plus critique, semblent préluder à l'avènement d'une période nouvelle. Après Simurg, l'oiseau mystique de la légende persane, voici encore l'alouette. Écoutons-la bien, car c'est peut-être un cri d'adieu qu'elle nous jette. Demain notre enthousiaste d'autrefois va pendre à cette porte de sa demeure, ouvrant sur un jardinet embaumé, la cage d'osier, symbole des félicités domestiques ; et si quelque oiseau vient au coup de midi becqueter les miettes de sa table, ce ne sera, croyez-le, ni l'oiseau de Safi, ni celui de Roméo, mais bien plutôt l'hôte emplumé de noir que noiis avons déjà rencontré chez Kemer, cet honnête et naïf corbeau, dernier signe traditionnel du ménage d'un poète allemand. L'incertitude de l'existence, son côté fragile et mesquin, jforment, à quelques exceptions près, l'unique sujet de ces méditations. Je distinguerai entre autres morceaux remarquables ce passage des Chants élégia^ues, qui me semble donner en un cadre restreint une image parfàtle de l'activité humaine et de son impuissance:

i( Je courais dans les sentiers de ma vie vers le feu follet du bonheur, lequel toujours paraissait s'éloigner; et d'une ardeur toujours croissante, je m'élançais vers le brillant phosphore; vain effort : il fuyait toujours! Enfin, qui m'expliquera ce mystère? je me retourne tout à coup, et l'aperçois derrière moi qui étincelle à l'occident du feu de l'étoile du soir. Comment donc ai-je fait pour passer devant sans m'en apercevoir? 11 faut que c'ait été en rêve, n

DE LA POÉSIE LYRIQUE, Si&

J'ai parlé d'exceptions. Gà et là reparaissent encore les fantaisies, les ciselures. Vous savez ces symphonies où vingt motifs se croisent et se combattent avant d'aller se perdre, se résoudre dans quelque idée dominante, comme des ruisseaux dans TOcéan ; cette partie mélangée, qui vient après les Roses ortentales, produit exactement sur moi le même effet. La corde frivole, enjouée, y vibre bien encore à côté de la corde grave ; mais on sent que cette dernière l'emportera. La fantaisie elle-même s'y hérisse de je ne sais quel tour épigrammatique où Thumoriste se révèle, comme dans cette charmante petite pièce intitulée Dans le Pare, et que je ne puis m'empêcher de traduire en vers, tant la forme allemande en est invitante. La voici :

K'allons jamais noas promeaer, ma belle,

Dans ces jardins où les fleurs et les bois

Ont de grands airs de pompe officielle.

Où le zéphyr n'ose élever la voix ;

Jardins royaux , où le soleil de glace

Semble à plaisir éteindre son éclat,

Où les boissons, chuchotant à voix basse,

Causent entre eux des secrets de l'État,

Où la cascade, en tombant sur les marbra,

Conte aux échos son étemel ennui.

Le rossignol chante mal dans les arbres,

£n ces bosquets d'où le mystère a fui ;

Sa mélodie aux notes embrasées

Risque, en montant dans Tair comme un parfum ,

De s'y heurter au babil importun

D'un papegeai bavardant aux croisées,

Et la colombe est là contre son gré.

Où la perruche et le faisan doré

De leur collier étalent la richesse»

Devant ces fleurs à grands airs de duchesse,

La marguerite, et la rose, et rœillet,

Baissent la tête et partent sans regret,

Abandonnant un monde où tout les blesse ,

Et sentant bien que pour figurer là ,

Il faut avoir des quartiers de noblesse,

Et s'appeler au moins Hortensia 1

Néanmoins, en dépit de ces fleurettes dont il s'émaille, le fond général du tableau est grave et sévère, et nous no trouvons guère là que cette étemelle complainte du cœur humain s'arré tant à mi-côte pour énumérer ses défaites et mesurer Tespace qu'il lui reste à gravir avant d'atteindre au but inconnu. La ^partie erotique du mariage a pour centre le Ptinlemps d'Amour j

tl6 ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.

et les joies de la famille sont spécialement célébrées dans les Haus und Jahreslieder (mot à mot, Chants de Ménage et d'Anniversaire), Tan des plus substantiels et des meilleurs recueils du poète, ses Feuilles d'Automne.

Avant d'entrer au paradis û%Priniemp8 d'Amour, vous traversez un riche vestibule que Riickert a nommé Panthéon. Là, en effet, tous les dieux ont leur niche ; japonais, chinois, indous et persans, tous les mythes sont évoqués, et dans ce qu'il nous donne d'original, le ppè'te affecte certaines tendances plastiques en dehors de ses habitudes. Dans un recueil qui s'intitule Panthéon, le moi devait naturellement s'effacer un peu et céder la place à quelque chose se ressentant davantage du parti pris de l'art, à un lyrisme essentiellOTient objectif, j'ai lâché le grand mot. On m'accusera de parler allemand, mais n'importe, et je ne vois pas d'ailleurs pourquoi l'esthétique s'obstinerait à répudier le vocabulaire de la philosophie, quand ce vocabulaire lui vient en aide.

Panthéon! c'est-à-dire à tous les dieuiL, à tous les styles; titre superbe à inscrire en tête du frontispice de son œuvre, trop superbe sans doute quand on e^t, comme Riickert, un poëte de sentiment, ou plutôt le poète d'un sentiment. Aussi, qu'arrive- t-il? La note fondamentale prédomine, on en revient incessamment à son lyrisme accoutumé, et cette poésie du printemps et de la nature, qui partout vous poursuit, émaiile à votre insu de fleurs luxuriantes ces colonnes et ces chapiteaux où vous n'eussiez voulu que la simplicité du marbre. Dans les Poésies complètes, ce recueil s'intitule avec moins de pompe Matériaux pour servir à former un Panthéon (Bausteine zu einem Pan* theon). Je ne m'explique point pourquoi Riickert a cru devoir changer ce titre dans les Poésies choisies; la dénomination primitive convenait mieux à la nature du livre, lequel pèche par le manque absolu d'unité, d'harmonie, et surtout par l'absence du fil directeur. J'y vois bie^n en effet les matériaux d'un temple, mais non le temple, et encore ces fragments de colonnes, ces architraves et ces chapiteaux dispersées sont-ils ensevelis pour la plupart sous des touffes épaisses de gazons et de fleurs, coij^me les débris du n\ausolée antique dont parle Goethe dans une élégie vraiment sublime. « Voyez ce couple de colopnes s'élever du sein des décombres, et toi là-bas, leur sœur isolée, comme, le front ceint d'une mousse épaissb, tu semblés con^lpi^e/^du

haut de ta majesté sacrée tes sœurs, mutilées à tes pieds ! Dans Fombre des ronces et des plantes sauvages les débris et la terre les couvrent, et les grandes herbes ondulent par-dessus. naturel est-ce donc là le cas que tu .fais du chef-d'œuvre de ton chef-d'œuvre? Peux-tu bien renverser ton sanctuaire avec indifférence et semer des chardons à la place? »

Nos réserves faites sur l'ensemble, et à ne voir dans ce Pan* îhion qu'un simple recueil de poésies diverses, il va sans dire qu'ici, comme partout chez Riickert, les richesses de détail abondent. Par exemple, dans tous ces mythes orientaux, dans toutes ces paraboles bibliques, il se trouve des pièces d'une valeur rare, tant à cause de la ciselure exquise que pour le saphir qu'elles enchâssent. De ce nombre, je citerai le petit poëme intitulé VÂrbre de Vie {der Baum des Lebens), et qui, sous une forme allégorique des plus ingénieuses, nous montre le christianisme se dégageant des mythes de l'Ancien Testament , et prenant pied pour ainsi dire dans l'histoire du monde. Malgré la célébrité qu'on a faite à cette espèce de légende, j'aime moins Belhléem et Golgoika, inspiration dépourvue de simplicité, de pathétique, et visant à l'effet. En général, ce reproche pourrait s'adresser à toutes les poésies dont Riickert emprunte le motif aux livres saints. Riickert n'a de foi et 'd'enthousiasme que lorsque le sentiment de la nature lui monte ^u cerveau. Alors seulement il est croyant et religieux , alors seulement sa conviction l'anime,' quant au christianisme proprement dit, il ne lui inspire guère que des banalités.

t xxm.

Pantbâsmc de Rfickert.

M soleil, je sui» ton rayon i ô rose, je suis ton parfum 1 Océan, Je suis ta goutte d*eau; je suis An souffle , 6 brise ! »

Le moment est venu de chercher à nous rendre compte du point de vue philosophique du poète qui nous occupe. Or, si, pénétrant «u CG»ur même de cette imagination orientale-occidenAle, njj/is lui diBmàndqns le secret de sa pensée intime, son dernier mot, je trains bien qu'elle aussi n'ait à nous répondre

que par le panthéisme. Oui, j'en ai peur pour Riickert, à force d'entretenir commerce avec Dscheiaïeddin , l'esprit du maître Fa gagné, et, sauf une dialectique plus clairvoyante, je retrouve partout (Chez lui le panthéisme mystique du grand lyrique persan. Nous ne jugeons ici que le poë'te, et n'avons point à nous occuper des réserves que peut faire à part lui Thomme, le penseur. Toujours est-il que les idées qui ressortent de ses inspirations spéculatives semblent plutôt de nature à conquérir des prosélytes au panthéisme qu'à en réfuter les doctrines. DironB» nous maintenant sur quoi repose un tel système, et que Tanimation, la divinité du tout en forme la base principale, en tant que cette omnipotence divine sera plutôt sentie que démontrée par la théorie appuyée sur le dogme?— Quiconque parvient à s'élever jusqu'à la contemplation de cette vie universelle, jouit de la félicité parfaite. Pour celui-là, plus de contradictions, plus de dis* sonances dans le monde, plus de luttes ni de combats ; il nage au sein des océans de l'être. — Tel est, si je ne me trompe, l'idéalisme de Rùckert. Or, en admettant que cette intimité profonde^ incontestable, de Rùckert avec la nature, n'ait pas été la cause déterminante qui l'a poussé vers un pareil système , la conséquence nécessaire de ce panthéisme sera cette intimité même du poëte avec la nature, qu'il ne se lasse pas de contempler en ce qu'elle a de grand comme dans ses infiniment petits, et dont il va surprendre dans ses plus insaisissables phénomènes la vie incessante et cachée.

L'air n'a pas un oiseau, le jardin pas une fleur, la forêt pas un arbre , qu'il ne reconnaisse tout d'abord à sa voix , à son souille lo plus léger^ au frémissement de ses feuilles; d'un coup de sa baguette de magicien, S vous fera le Gange du Neckar, et d'un pommier noueux de la Souabe un palmier d'Orient, ni plus ni moins qu'il changera selon sa fantaisie les bœufs épais du pâturage en fines gpzelles au regard velouté, et les mille chardonnerets qui becquètent les cerises du verger en oiseaux des tropiques. Le beau prodige, de constater la vie chez les êtres vivants! Son plaisir, à lui, c'est d'animer- la nature inerte, de donner une âme aux pierres précieux. Demandez-lui de vous dire V histoire du diamant et de la perle, vrai conte des Mille et Une NuilSj où la génération des pierres précieuse» est décrite comme si son œil, plongeant à travers i'écorce du granit dl des flots, eût contemplé jusque dans les matrices de la nature le pro-

cédé de ses myetérieux enfantements. Nous n'hésitons pas à Tayancer, les plus ravissantes poésies de Riickert sont celles qui se rattachent à cet ordre d'idées, celles qui, pour les comparer à des fleurs, enfoncent leurs racines invisibles au cœur même de ce panthéisme substantiel. Après tout ce que nous venons de dire, on devinera sans peine quelle a dû être, sur le génie du poëte, la réaction de ces tendancas purement spéculatives. Abîmé dans la contemplation de la nature, il y a perdu peu à peu le sens des phénomènes du monde moral, de l'histoire; Tétreet le non«-être, la vie et la mort, lui sont devenus des thèmes plus familiers, des contradictions moins ténébreuses qm le bien et le mal ; et, soit tempérament, soit système, il a de plus en plus répudié rhistoire, préférant, dans sa sagesse de brahmane, aux images turbulentes de la vie la contemplation de Tidée pure : « Ferme tes sens au monde extérieur, si tu veux lire en toi le secret des mondes et de Dieu. »

N'est-ce. point cet élan souverain vers la spéculation, cette tendance à négliger pour Tidée la pluralité des phénomènes, qui lui inspire encore ce chant d'amour délicieux en sa méta< physique :

« L'amour est au-dessus de l'objet que tu aimes, et si terrestre qu'il t'apparaisse , si humain que soit le nom dont tu l'appelles, il. n'en est pas moins un et céleste.

« Gomme dans le tourbillon d'un bal masqué, dans la salle où les lustres flamboient, une espiègle maîtresse vient t'agacer sous mainte forme et se fait enfin reconnaître :

« Ainsi j'aimai l'une, puis l'autre; elles changèrent pour moi, moi pour elles. Et toutes, en fin de compte, n'étaient que le masque sous lequel l'amour m'était apparu. »

Gomme on voit, le dernier terme de cette philosophie est l'absorption de l'être en Dieu, chez qui l'idée d'amour prime, si elle ne l'exclut, tout autre attribut. Jiété orientale par son caractère de quiétisme, et qui, repoussant la lutte, s'éloigne autant que possible de l'héroïsme chrétien.

Ou concevrait diflBciiement qu'un poëte aussi profondément imbu de la philosophie de la nature que l'est Riickert, dût réussir à traiter des sujets évangéliques. Il l'a tenté néanmoins et à plusieurs reprises, mais sans succès. Son style y reste froid et décoloré, l'onction manque; et, chose étrange, cette àme, d'Ordinaire exubérante, source vive d'où les parfums embaumés du

mysticisme débordent^ ^mble se tarir tout à coup et ne plus donner qu'un flot avare, qui encore ne s'épanche qu'à la condition d'être étendu de paraphrases. Témoin cette Vie de Jésus {Dos leben Jesu)y compilation laborieuse et malvenue du Nouveau Testament. Quelle idée aussi d'aller mettre en distiques les versets des Évangiles, de rimer saint Jean et saint Mathieu, et de jeter au four où se cuisent les sucreries du temps le pain sacré du Fils de l'Homme ! La belle affaire, en vérité, de s'amuser à planter des chevilles stériles dans cette bonne terre de labour faite pour recevoir le grain ! Il y a des choses qui existent en dehors* de l'art et au-dessus de l'art, la Bible et l'Évangile, par exemple ; et c'eit vouloir se méprendre sur le sens et la portée des mots que d'appeler œuvres ou chefs-d'œuvre ces immortels monuments de la tradition divine. Nous n'ignorons pas qu'aux yeux de certains esprits systématiques les livres dont nous parlons passent pour des livres d'art. Il est vrai que ces mêmes nommes proclament Luther et Richelieu des artistes, et Robespierre aussi. Que déviennent alors Shakspere et Michel-Ange, Raphaël, et Mozart, et Racine? Sans approfondir davantage cette question, qui nous mènerait loin, disons que rien au monde ne nous parait plus inopportun que cette manie de parfaire ce qui est, de transformer la prose en vers et les vers en prose, et d'effiler la robe d'autrui pour la tisser ensuite à sa manière. Ceci nous rappelle l'impayable équipée d'un honnête versificateur de Nuremberg, lequel, dans son enthousiasme pour les lettres de Bettina à Goethe, imagina de les mettre en vers, sous prétexte que c'était presque de la poésie. Dans ce mot presque réside en effet tout le secret du charme et de l'originalité singulière de cette prose musicale au pied de gazelle, au vol de ramier, qui palpite et miroite et frissonne de cette vie intime et murmurante qui dénote le style. Si le digne versificateur eût pu comprendre tout ce qu'il y avait dans ce mot presque^ il ne se fût point, à coup sûr, donné le tidicule de consommer une telle besogne. Citer Bettina et son livre excentrique à propos des Évangiles, le rapprochement paraîtra sans doute bien profane, et nous ne l'eussions point risqué si le docteur Strauss ne se chargeait de nous en fournir l'excuse ; en effet, le philosophe critique de la Vie de Jésus nous représente quelque part Goethe comme un nouveau messie dont Bettina était le saint Jean ; et Strauss, en ceci , ne fait qu'imiter M. Heine , Jequel prétend voir dans

O'Meara, Antomarchi et Las Cases , le saint Msitthieu, le saint Marc et le saint Luc de cet autre dieu qui a pour temple* et reposoir la colonne Vendôme. Niera-t-on ensuite le pa;;anisme des jours où nous vivons? Un dieu fait homme ne nous suffit plus, il nous en faut des légions se renouvelant sans cesse^ à la manière de cet Avatar de la légende hindoue ; et si nmis adorons encore Jésus, c'est à la condition qu'il s'entourerâr de nouveaux saints, qu'à défaut de l'église l'histoire aura canonisés; car nous' devons bien, hélas ! en convenir, désormais notre foi religieuse ne ressemble plus qu'à cette chapelle de Tempereur Alexandre- Sévère, où les images du Christ et d'Abraham coudoyaient la statue d'Orphée.

Les pièces de Riickert qui respirent le plus cet enivrant parfum de [)anthéisme sont, après les hymnes orientales, ses longs poè'mes en tercets : les Trois Sources, le Diamant et la Perle, Flos et Blankflos, Ici la soif brûlante de l'infini se calme un peu, la fièvre de Dieu s'apaise, et nous voyons cette flamme qui kie tendait ailleurs qu'à s'absorber au sein du foyer universel, se partager en des myriades d'étincelles semant partout la lumière et la vie. Le panthéisme ^e Riickert est d'humeur voyageuse; du sofi persan, volontiers il passe à Spinosa , à Novaîis, dont l'harmonieuse influence modère sa fougue, ramène au ton européen ses ardeurs spéculatives ; et, comme un bienfaisant clair de lune, semble détendre ce que pourrait avoir d'excessif en poésie un orientalisme ainsi poussé aux dernières limites.

le Siafflanl et la Perle. — Flos et Blanklos.

J'ai cité le Diamant et la Perle; on n'imagine pas une fantaisie plus agréable, une plus charmante épopée des pierres précieuses. — Le poète, entrant un soir chez sa maîtresse, la trouve endormie ; et, tandis que penché sur c«tte douce image, il la contemple avec ravissement, un charme ineffable s'empare de lui ; de ce sein de statue dont le sommeil soulève tes ondulations voluptueuses, des parfums enchantés s'exhalent ; il croit rêver, et comme, de plus en plus attiré vers le centre magique, il va pour effleurer de sa lèvre brûlante l'albâtre veiné d'azur de cette peau

m ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.

divine, tout à coup un nouveau prodige Tarrète. Entre la perle suspendue à Toreille de la déesse et le diamant qui rayonne à son col, de mystérjpux dialogues s'engagent, et d'abord les causeries commencent par Téloge de la douce princesse à laquelle pn appartient. Gardienne vigilante de cette avenue que prennent les aveux galants pour s'insinuer dans le cœur, la Perle raconte combien est insensible aux flatteries des gens la superbe beauté que chacun divinise. A ces déclarations, d'intimes confidences succèdent. La pauvrette souffre bien un peu de se voir reléguée de la sorte à l'extrémité d'un corps si suave et si pur, vrai paradis d'amour; elle a fini, cependant, par en prendre son parti, heureuse en se balançant de saisir au passage tout ce qu'elle peut attraper, heureuse surtout lorsque sa maîtresse croit se livrer, sans témoin, aux soins de sa toilette, de contempler d'un œil fripon, dans te miroir, des trésors de beauté que le monde ignore. Néanmoins le Diamant, lui, est plus fortuné : placé dans le voisinage du cœur, il interroge à loisir chaque pulsation de cette vie aimante. Vous connaissez l'histoire de ces émeraudes qui se fendent en éclats, de ces rubis qui pâlissent pour une mauvaise pensée venue à celui qui les porte. Dieu merci, notre Diamant n'a rien à craindre de pareil ; il entend les silencieuses pensées, voit poindre les plus secrets désirs, sans que jamais nulle ombre fâcheuse, nulle dissonance l'affecte. De parole en parole, on en tirrive à se demander qui l'on est. « Depuis si longtemps que nous habitons dans le voisinage l'tfh de l'autre, jamais encore nous ne nous sommes raconté notre origine ; commencez, dit en l'agaçant d'un rayon le Diamant à la Perle frémissante, commencez, et soyez brève, afin qu'après m'avoir conté comment vous avez fait pour sortir des profondeurs de l'Océan, vous puissiez, avant que ce flambeau ne meure, ouïr de moi quels hasards m'ont conduit du sein des abîmes de la terre à la place adorée où je vis. » Aussitôt Perle et Diamant exposent à l'envi leurs titres de noblesse, titres glorieux, augustes, et revendiquant de part et d'autre l'origine céleste, car si la Perle naquit d'une larme d'archange, le Diamant est à son tour la flamme tombée de l'œil d'un messager divin, qui, jadis égaré sous les abîmes de la terre et cherchant sa route vers le ciel, ensemença les ténèbres de germes lumineux, enracinés depuis au cœur môme du granit.

Nous ne suivrons pas nos deux héros à travers les romanesques aventures de leur odyssée mystique ; nous ne dirons pas

comment la Perle, après avoir résisté aux enchantements des Sirènes, laissée un jour à sec sur le rivage, tomba des mains d'un enfant au sac d'une vieille mendiante, et finit par devenir la proie d*un juif; comment le Diamant, qu'une étincelle d'amour, dépôt sacré de l'ange, attirait parmi les hommes, en fut détourné d'abord par le spectacle de leur avarice ; puis comment, las de dévorer sa propre flamme, il surmonte un dégoût séculaire et se livre au premier venu. Nous aimons mieux insister sur l'idée philosophique du poème, sur cette idée d'amour qui vivifie, éclaire et met en jeu toute chose. Autour de la maîtresse du poè'te, de la Donna, se groupent ces existences magnétiques, et la belle amoureuse continue k dormir, à rêver, sans se douter que d'elle émanent les fluides créateurs où ce petit monde puise l'être.

Cependant la Perle et le Diamant s'échauffent au récit de leurs aventures, peu à peu l'ivresse les gagne, et leurs voix finissent par s'unir en un* chant de gloire auquel l'Amour répond par les strophes suivantes, qu'on dirait empruntées au Livre d'Or de Pythagore :

<( Oui , c*est moi^ dont la main vous enleva aux profondeurs de rOcéan, aux ahlmes de la terre ; moi qui allaitai votre enfance.

« Cétait moi, cet ange incliné au bord des firmaments, et qui d'en haut laissa tomber cette larme dont tu naquis, ô Perle! en toii écaille.

« C'était moi , cet ange qui , pensant s'égarer, inonda la caverne de lueurs dont une étincellei ô Diamant! vint s'incruster en toi.

« C'est moi qui te sauvai, ô Perle! des enchantements de la Sirène.

« Diamant! c'est moi qui éveillai dans ton cœur de granit cette aspiration sublime qui, t'empêchant de tomber au pouvoir des Gnomes, te fit dédaigner les lieux inférieurs.

«Et lorsque le torrent du monde s'empara de vous, c'est encore moi qui choisis cette place où vous deviez vous surprendre l'un l'autre de vos mutuelles splendeurs.

« O vous, produits de deux principes contraires, vous qui, réunis par moi , semblez vous étonner de célrbrer à l'unisson ma gloire !

« vous, joyaux de ce collier, savéz-vous qu'il est une autre chaîne où ce sont des étoiles et des planètes qui remplacent les pierres précieuses, et que je la tiens seul ?

« Et que je la déploie incessamment, cette chaîne, à laquelle sont suspendus, pour perles et diamants, des univers tous dérobés à l'écailIe delà nature?

« Et de même que je me réjouis à contempler les étoiles et les

globes de feu, snperbes ornements de ma robe éternelle, et que j'ai soin que pas une paillette ne se détache de ses franges;

c( De même je m'intéresse au moindre de mes trésors, et je vous ai donnés pour parure à mon plus doux enfant.

o Et si vous semblez faits à ma gloire» c'est aussi à ma gloire que sont faits ces diamants et ces perles qui tremblent au calice de chaque fleur.

<f Je ne vous tiens pas pour petits auprès des étoiles et des mondes; mais à votre tour ne dédaignez pas les perles du jardin, dont la sérénité limpide ne le cède en rien à la vôtre.

« D*un souffle je vous attirai à la vie, et d*un souffle je puis vous rendre pareils aux gouttes de rosée.

« Clartés superbes qui puisez votre lumière aux sources de la mienne, à, peine daignez-vous Jeter un regard sur cette cire qui veille là dans un flambeau.

« Et pourtant, si je Fordonne ainsi, cette cire que j'ai, comme vous, allumée, va soudain vous éclipser de son éclat.

(( Car retendue de ma puissance e^t infinie. Eh bien! oui, je Tordonne; 6 cire! que ta flamme à son tour célèbre ma gloire.

« Et que ces joyaux illustres, ravis aux profondeurs de POcéan, aux entrailles dé la terre , apprennent que tu descends comme eux d'une même origine, et que le poète qui veille là, lui aussi, rapprenne. D

A ces mots, un prodige nouveau s'accomplit : le Diamant et la Ferle semblent pâlir, tandis que la bougie brille tout à coup d'une lueur inusitée, et, de plus en plus rayonnante, se met à chanter sa céleste origine. Deux gouttes tombent du firmament, Tune de lumière, l'autre d'eau, lesquelles fécondent un germe; de ce germe naît une fleur, délices de la terre et du ciel, car l'amour habite en elle, une parcelle atomistique de cette flamme universelle dont le réservoir est là-haut. Pour cette cause, la fleur ne périra pas tout entière, et sa mprt ne sera qu'une transformation. L'Amour appelle à son aide l'Abeille, et lui dit : « Va butiner le suc de ce calice, afin qu'il serve ensuite d'élément à ton industrie. » Et lorsque le vent d'automne se lève, il n'emporte que la feuille flétrie; l'essence distillée par l'abeille échappe à l'extermination. De cette essence, l'Amour, en se jouant; crée un flambeau qui reçoit pour destination d'éclairer des lueurs du printemps les sombres ténèbres de l'hiver; dans cette cire lumineuse, en efl'et, est l'haleine du printemps et l'éclat des fleurs. En elle est le feu du soleil et le murmure de la source. , ' Mais nous ne touchons pas au terme des métamorphoses : le

poëte, dont rhallucination s*est accrue en mesure des prodiges auxquels ii assiste, se voit tout à coup transporté au sein d'un inonde imaginaire. L'Éden fleurit autour de lui ; la voi& du rossignol ivre d'amour se mêle, sous des fjeuillages frémissants, au bruit de la Cascade argentéei et, pour comble d'étonnement, à l'endroit où la mousse plus touffue, plus veloutée, promet un lit moelleux et frais, il aperçoit sa sultane changée en une rose merveilleuse, qu'une brise de mai balance. La bougie, qui naguère tremblotait modestement sur le guéridon du boudoir, est devenue le soleil du tableau, et, comme tel, inonde d'un torrent de feu le sein de la mystique rose, où le Diamant et la Perle semblent former *deux gouttes de rosée. Le poè'te demeure immobile, absorbé dans sa contemplation, lorsque tout à coup un léger bourdonnement vient l'en distraire. Au cœur même de la cire enchantée, quelque chose grésille et s'agite; il regarde : ô prodige! ce sont des myriades d'abeilles d'or qui se dégagent du rayon et tendent par essaims vers le calice embaumé de la fleur pour y commencer leur métier d'ouvrières empressées. Déjà elles vont butiner les humides perles qui tremblent à son collier, quand notre poëte, touchant la rose de ses lèvres, met fin au charme, et se retreuve dans les bras de sa maîtresse. — Ainsi se termine, par une fantasmagorie à la manière d'Hoffmann, par un de ces feux d'artifice que l'auteur du Pot d'or tire si volfijRtiers avec la lune et les étoiles, cet aimable poëme, où je reconnais au passage, habilement modifiée d'ailleurs, grâce aux délicates ciselures de la forme, plus d'une idée de Novalis, qui, on peut lé dire, se trou^^ de la sorte mêlée au lorrept de la circulation.

Nous voudrions pouvoir parler aussi de Floi et Blankflos, franche et sentimentale imitation du vieu$ poëme de Konrad Flecke, et dont ce mystique naturalisme que nous venons de voir à l'œuvre fait encore tons les frais. — Le poëte, égaré dans le bois vers l'heure où le soleil déchue, s'étend à l'ombre d'un massif de chênes et d'ormeaux. Insensiblerfient la rêverie le gagne, et bientôt il lui semble ouïr au-dessus de sa tête de mystérieuses voix qui chuchotent entre elles. Ce sont les branches d'arbres qui se racontent, avant de s'endormir, l'histoire de Floi et BlankjloSt deux enfants des âges pasaps, et dont la nature a gardé la mémoire, tant fut (kyice et constante l'intimité dans laquelle ils vécurent avec les ueurs.

Nous renonçons à recueillir en ces études, déjà si longues,

tous les gracieux secrets tombés comme une douce rosée, comme un parfum du soir, des rameaux de l'arbre séculaire sur l'album de Ruckert. On nous permettra, toutefois, de citer la dernière scène, d'un coloris si naïf et si pur, vrai fabliau du temps de Cbarlemagne à buriner sur parchemin en carac* tères d'azur, de vermillon et de sinople, avec des buissons de fleurs et des volières d'oiseaux pour majuscules. — L'héroïne du poëme, Blankflos (Bianthefleur), est devenue la captive du roi de Babylone , un de ces rois de contes de fée comme on en voit dans les tragédies de Shakspere, et qui vont au lit la couronne en tète. Or , le jeune prince qu'on a si cruellement séparé de la vierge qu'il aime parvient, aprèâ des erreurs sans nombre à travers*le monde, et toujours grâce à l'assistanoe des fleurs, à découvrir l'endroit où gémit sa douce princesse. Arrivé un soir à Babylone, une esclave égyptienne se charge de l'introduire auprès de Blankflos. Nos deux amants volent dans les bras l'un de l'autre, et, tandis que la matrone fait le guet dans l'antichambre, s'enivrent à loisir d'ineffables caresses. La nuit s'écoule ainsi au milieu des baisers et des tendres aveux que les sanglots de joie entrecoupent. Cependant le lendemain, au premier chant de l'alouette, le monarque babylonien, environnné des grands de son empire, et, comme d'habitude, couronne et sceptre en main, attend dans la salle du trône la belle captive qu'il adore, et, comme elle tardeà venir, lui dépêche un de ses ofiiciers. On devine quelle est la stupeur du messager lorsque, s'inclinant sur le lit de Blankflos , au lieu d'une tête il en voit deux si gracieusement penchées l'une Vers l'aigre, si mollement baignées des ombres vaporeuses du sommeil, et d'ailleurs si parfaitement semblables, qu'il s'éloigne sans savoir laquelle des deux éveiller. « mon maître ! dit à son retour le royal émissaire ; ô mon glorieux souverain, je te porte envie ; en cette nuit, la rose de tes pensées s'est épanouie sur la soie verte des coussins en deux nobles fleurs toutes pareilles, et désormais il devient impossible de les distinguer l'une de l'autre, v A cette nouvelle, l'empereur, moins ravi de l'aventure que son ofiicier des gardes ne l'eût soupçonné^ et craignant quelque sortilège, se précipite furieux hors de la salle. Pendant ce temps, l'esclave égyptienne, instruite de ce qui se passe, accO^t dans la chambre des deux enfants assoupis. « Malheureux ! s'écrie-t-elle^ éveillez-vous , peut-être pour mourir. — Eh quoi 1 soupirent les deux amants,

t)È LA POéSIE LYRIQUE. ni

derait^e déjà le roi ? — Oui , le roi , et sur ses pas la mort. » A ces mots^ elle jette sur la couche un anneau magique qu*elle vient de trouver parmi les fleurs sur lesquelles elle a dormi ; mais cet anneau, mystérieux amulette envoyé par les fleurs au couple infortuné qu'elles protègent, ne peut sauver qu'un des deux, celui qui l'aura au doigt. Entre Flos et Blankflos une tendre et suprême dispute s'engage ; chacun des deux veut forcer l'autre à vivre. Les instants s'écoulent, l'empereur monte à grands pas rescalier ; il entre, et tous deux, repoussant un salut qui ne saurait être commun, se résignent à mourir sous le poignard pour se voir ensuite transformés en fleurs suaves que la brise de mai balance au bord des ruisseaux.

C'est là du reste, si je ne me trompe, le seul essai de RUckert dans un genre si poétiquement restauré avant lui par les roifiantiques de Berlin , et dont , naguère encore , un génie éternellement regrettable alliant à la fantaisie le sens pratique » cousin de cet admirable Achim Arnim, de Brentano, de Tieck, et aussi cousin de Goethe, le chantre de Merlin et de Mûnchausen^ Cari Immermann en un mot, donnait en son poème de Tristan et heult une délicieuse étude.

le Printemps d'Amour. — les Chants domesliques. — M. Gastave Pfizer* -^ Reosess et Berlin. — IM^ Freiligrath, Herwegh, Wienbârg, Heine, Gatzkow, Mnndt, Hoffmann (de Fallersieben], Dingelsledt. — Conclnsiofl*

Nous touchons au Printemps â! Amour, c'est-à-dire à l'émeraude la plus rare el la mieux montée de l'écrin du poëte. Tout vrai lyrique a ainsi son petit livre qu'on aime d'amour et sur lequel on* reviendrait sans cesse. Peut-être est-ce là le grand charme de ceux que nous appellerions volontiers les] intimes, d'avoir su condenser tant de substance exquise eii si mince volume. Voyez Horace, Pétrarque, La Fontaine, André Chénier, Novalis : on emporte avec soi l'aimable bagage, le petit livre ; on le tourne et retourne au soleil ; à défaut de crayon, la fantaisie l'illustre de ses plus étivcelantes arabesques, tant on est aise d'entrer en confldence plus intime avec qui vous avait d'avance si bien deviné. Qn a soii poêle, et dans ce poëte le feuillet

ttS ÉCRIVAINS ET POETES fB L'ALLEMAGNE.

de prédilection, la page qu*dn extrait. À mon sens, chez Lamar* tiné, ce seraient les Prélude$; c'est le Liebesfrûhling chez Ruekerl.

A la place de notre auteur, au lieu de Prinlempi^ c'est Coron que j'a'urais voi)lu dire. Le litre, en effet, conviendrait, car ce petit livre fait mieux que chanter l'amour, il l'évangélise. J'insisterais d^autant plus sur Coran, que c'était là une allusion toute naturelle à ce beau pays d'Orient qu'on n'a garde d'avoir oublié. Riickert, d'ailleurs, le confesse lui-même : « Des roses étincelantes qu'en moi je rapportais je fis mon Printemps dA- «tour. » Mais je me ravise en songeant que ce litre de Coran, dont je parle, eût empêché le jeu de mots : en fallait-il davantage pour que notre poëte y renonçât? N'importe, Printempê ou Cùran , c'est le chant (Tamour par excellence, une œuvré suave et mélodieuse entr» toutes.

Il va sans dire qu'il ne s'agit ici ni de romanesques aventures, ni de drame. Ainsi que nous le remarquions plus haut, Riickert célèbre l'amour comme un dogme, il l'évangélise. De là une poésie contemplative, un hymne à l'amour pur, à cet amour absolu qui plane au-dessus des péripéties et des conventions sociales, et ne connaît ni les préoccupations de cette vie ni ses misères.

« L'amour est Tétoile de poésie, Tamour est la moelle de la vie (<i0f IjihtM iCfrn), et quiconque a chanté l'amour a Péternilé. »

Le poëme se partage en cinq chants, au dire de l'auteur cinq bouquets, lesquels à leur tour se subdivisent en des myriades de fleurettes composant pour Riickert la moisson d'une année de rêverie :

Plus nombreux que les fleure des champs^ Foisonnent les lieds sons ma plume.

A voir pareil débordement de strophes et de rimes, on serait presque tenté d'en demander compte à je ne sais quel mystère d'organisation particulier à Riickert, et qu'un spirituel critique d'outre-Rhin * appelait naguère a l'éternel dimanche d'une tète

1 GastaTe Pflxer, le même qui flgnre dans la pléiade des Souabes, esprit abondant, mais point créateur, du reste fort habile sur la rime et parlant avec une certaine ampleur lyrique la lapgue'ornée de Schiller. Il a écrit bon nombre de ballades dans le genre d'UhIand, qu'il ijnite 4« préférence, et auquel il tt^ie à revenir, en frose comme ^^er^'

De la iOÉSIE LYRIQUE. â^

poétique. » En effet, c'est dans cette imagination exubérante une fête sempiternelle, un glorieux dimanche de printemps se reproduisant chaque jour, lorsque tant d'autres attendent, pour chanter, que Pâques vienne ou la Trinité. Une chose remarquable, c'est la parfaite indépendance où vit Riickert de cette disposition du moment que nous appelons avec un peu d'emphase rinspiration. La Muse ne lui rend pas visite, elle habite en lui à la manière d'un Esprit familier qu'il évoque à ses heures, quand il lui plaît, c'est-à-dire du matin au soir.

« Point de délire furieux, de paroxysme échevclé; mais une inspi« ration douce et féconde, toujours maltresse •d'elle-même : telle ma vocation poétique, ô bien-aimée, tel mon amour. Je n*ai jamais écrit ^n seul mot étant ivre. » i^i

D'autres blâmeront peut-être le procédé bourgeois et cette façon de rimer à loish* sans, que la déesse intervienne. Quant à nous, la prodigalité, même en la poésie, la veine spontanée et jaillissante, ne nous déplaisent pas. A la vérité, un lyrisme passé ainsi à l'état de tempérament n'admet plus guère les extases ; mais pour un orade de moins, que d'inappréciables confidences! Où seraient, s'il eût fallu attendre le trépied, tant de vives fleurettes dont s'émaille/e Printemps d'Amour? où seraient ces divines stances que la main de Lamartine éparpille en se jouant sur les albums ? Il y a des natures privilégiées chez lesquelles la poésie circule avec le sang. Chez plusieurs, elle est dans la tête, chez quelques-uns dans le cœur; chez Riickert comme chez Lamartine, elle est partout, et leur moindre souffle la respire.

Les Chants domestiques et Anniversaires (die Haus-Und- Jahreslieder) terminent la série des poésies de Riickert. Sous ce titre, le poète comprend tout ce qu'il a produit depuis 4 822 en fait de lyrisme, bien entefldu, et indépendamment de plusieurs drames et tragédies bibliques qui datent de son installation à Berlin. Sans méconnaître complètement cette loi qui assigne à la maturité de la vie l'épopée et le drame, Riickert, en avançant en âge, n'a garde d'abdiquer la vocation lyrique. La source mélodieuse des chants de la jeunesse, la source aux aimables et tendres motifs ne s'est point tarie, mais déplacée ; et s'il y puise désormais, ce sera de, cet -air calme et patient du sage qui a trouvé son lot ici-bas el s'y^ tient. Pour bienjsaisir le«6té

Î80 ÉCRIVAINS ET POETES Dfc L'ALLEMAGNE.

charmant de ce recueil un peu minutieux, un [t^u lioUandais, il faut qu'on se reporte au sein d*un de ces intérieurs naïvement bourgeois tels qu'il en existe encore en Allemagne, dans les provinces surtout. Je me figure Riickert vivant à Neusess, son ermitage de prédilection, comme fait à Heîlbronn cet excellent Kerner, avec les revenants et les cataleptiques de moins toutefois. On connaît chaque arbre de la forêt voisine, où Ton herborise un Horace à la main; entre l^tude et les soins du verger la journée se passe; le soir, on feuillette en famille quelque beau parchemin oriental, Âtar ou Schah-Nameh^ et l'on s'endort en nmantun sonnet. Existence restreinte, mais facile, moitié littéraire, moitié campagnarde, bonheur paisible que le deuil vient interrompre par moment, frais cantique où les strophes pour les* chers morts ne manquent pas. Avec plus de far-niente et aussi moins de sentimentalité, n'est-ce point la vie qu'Horace devait mener aux champs? Ce nom d'Horace me rappelle une manière d'épltre délicieuse, et qui complète agréablement le Tusculum :

« Un poète classic^ie dans les mains , je parcourais les sentiers romantiques du printemps, et, tout en lisant et cheminant, je ne pouvais réussir à n^ettre d'accord ensemble le classique et le romantique. Regardais-je dans le livre, il me paraissait décoloré en présence de cette explosion luxuriante de la vie, et si mes yeux se levaient sur le bois verdoyant, tout m'y semblait confusion et désordre auprès de ces strophes si bien bâties, et je trouvais qu'ombres et rayons manquaient absolument de symétrie. Ainsi , de ces deul choses, l'une me déplaisait par l'autre : le livre et la nature se livraient un combat à outrance. Enfin, las de chercher comment les accorder, je vins m'asseoir sur une pierre à Tendroitoù Tombre frissonnait au murmure des sources vives, et je continuai à lire, à regarder aussi par intervalle; insensiblement mon attention et mon silence augmentèrent, et de plus en plus rêveur, absorbé, si je lisais ou si Je regardais, mOi-méme je n'en savais rien. Cependant, toujours plus amoureusement, plus doucement,' dans une harmonie de plus en plus intime et profonde, s'épanchaient, murmuraient, se confondaient ensemble et le printemps et le poète. Étonné, je me sens bercé par un Esprit qui sait entre la vie et la mort faire taire la contradiction : l'Esprit du Sommeil et du Rêve, lesquels, sous ces ombrages, m'avaient enveloppé sans que je m'en fusse aperçu, jusqu'au moment où, par un coup de vent arrachée, une feuille vint tomber sur mon livre, qui, à son tour, me tomba des mains. Çommeil qui Bais lier le del et la terre. Songe médiateur entre ce monde et

Tautre ! frères jumeaux «agemeut unis et qui rapproche;; touti voues

DE l\ POÉSIE LYRIQUE. 381

aouvent m*accompagner en mes promenades prin tanières et m*as- ^ter dans mes études. Quel commentateur saura jamais ainsi que TOUS expliquer son poète d'après la nature, et faire entrer la création dans son poëte ? »

Cette aimable résidence de Neusess, Riickert dut cependant r^bandonner vers 4844, pour venir, sur l'invitation du roi de Prusse, s'installer à Berlin. Dans cette académie improvisée que Frédéric-Guillaume IV se recrutait en Allemagne, le chantre gracieux des Gazelles ne pouvait être oublié. Orientaliste et poëte^ Riickert avait là sa place marquée entre le vieux Tieck et M. de Humboldt. Le rossignol déniché quitta donc le buisson d'aubé» pine, le doux abri sous la feuillée et la mousse, pour s'en venir ftvec sa couvée s'établir dans les corniches du nouveau temple. * « J'ai remarqué que partout où ces oiseaux font leur nid et leurs pflbts, on y- respire un air délicat et pur, » observe le Banquo de Sltakespere, et Frédéric-Guillaume, à ce qu'il paraît, pensp sur ce point comme le roi d'Ecosse.

Néanmoins on ne s'attend pas à ce que les souvenirs d'un si charmant passé, les souvenirs de tous ces frafs printemps écoulés en pleine nature, aient pu se dissiper sans laisser de trace. Aujourd'hui encore, Riickert songe au petit coin de terre et le regrette ; le manteau couleur de cendre que M. Gutzkow prèt*!^ aux hamadryades de la Sprée n'avait pas de quoi faire oublier à cette âme rêveuse, altérée de fantaisie et d'air, les sffïurces vives de Neusess, les courses buissonnières dans la montagne, et les divines escapades au pays des nuages. « Hélas I soupire-t-il en son inquiète aspiration, si je pouvais seulement m'envoler de cette obscure et poudreuse résidence au vallon oii le printemps joyeux s'épanouit, de ce Berlin qui n'en finit pas à ma campainedeNeusess! » Tout en rimant ainsi, le temps se passe, Mige vient, qui amène avec lui le désenchantement, l'amertume du cœur. « Pourquoi se plaindre de la fausseté des hommes, lorsque lé ciel lui-môme se plaît à nous leurrer de promesses vaines et de mensonges? L'aurore a menti qui promettait la pluie; le paon qui laicpiaulait, la grenouille qui la croassait, ont menti ; le nuage aussi qui nous disait par la voix du tonnerre : « Attendez, il va pleuvoir, pour sûr, » le nuage a menti, et le voilà qui nous jette en fuyant l'arc-en-ciel comme une raillerie. » Bientôt, à ce cortège bourdonnant des pensées moroses la douleur physique va se joindre, a Merci , s'écriait-il naguère en s^adressant à la

i3ft ÉCRIVAINS ET POETES DE L'^LI.EMAQi\E.

Muse ; grâces te soient rendues à toi qui daignes me visiter eft^ core lorsque tout s*est enfui, plaisirs de la jeunesse, bonheur de vivre, tout, jusqu'à la santé, ce bien suprême! Tu t'attaches au pauvre malade incapable de te servir désormaist avec gloire du moins ; plus empressée dans cette chambre^ où tu remplis Tofiice d'infirmier, que tu ne l'étais jadis aux banquets de la jeunesse, tu me livres en fidèle servante les consolations dont tu disposes : l'aimable badinage et la parole grave qui rassérène. »

Triste retour des choses ! c'est un peu l'histoire de chacun ; ce* pendant Theure mélancolique ici paraît hâtive. Né en 4789, Riickert compte à peine cinquante-cinq ans, et d'ailleurs l'individualité souriante du poë'te, la fraîcheur, la grâce persistante de son inspiration, eussent défié l'âge. Est-ce qu'il en serait par hasard de la fantaisie comme de certains doux rêves qu'il n'est * plus permis de poursuivre passé vingt-cinq ans? Est-ce queu^ culte sentimental des fleurs et des étoiles aurait, lui aussi, la période marquée? On sait la réaction douloureuse que produit sur l'âme irritabre d'un poëte aimé un peu d'abandon ou de froideur de la part de son public, s'apercevant un beau matin qu'il admire depuis tantôt vingt ans les mêmes él^ances et le même esprit. Je m'expliquerais volontiers de la sort? la mauvaise humeur de Riickert; on Toublie, mais c'est un peu sa faute : pourquoi vouloir rimer jusqu'à la fin? Il n'y a pire façonne se faire oublier que de prétendre occuper les gens de soi au delà de certaines limites ; à force de revenir à son thème, on Fépuise, et on finit par substituer è l'iuspiration je ne sais quelles formules originales sans doute, quels procédés charmants, qui n'ont qu'un tort, celui de manquer d'imprévu. Ici le nom de'M. Auber me vient à la plume. Et qu'on y prenne garde, ces réminiscences juvéniles, cette grâce artificielle, cette fantaisie qui ne #eut pas vieillir et se met du rouge au besoin pour danser sur la ritoufnelle favorite, ne sont peut-être pas les seuls points de ressemblance qui rapprochent le poëte du Diamant et de la Perle Au chantre de Gusfave et de la' Sirène, Toutefois, ne disons pas trop de mal de ces combinaisons de mots, de ces accoupliments sonores, car cette science de la forme dont Riickert possède en maître le véritable secret, s'il la fait servir par moments à de bizarres contre-points, à de vaines et puériles innovations, il l'emploie aussi bien souvent dans un but plus élevé, plus pur, celui d'enrichir la langue poétique et de fixer nettement la strophe.

DE LA POKSIK LYRIOIÎE. 233

On lie saorait penser d'ailleurs combien cette diction musicale 6$ rhythmique sert au microcosme du poë'te; cela chuchote, j^e, murmure, frôle, grésille et siffle. A lire ces causeries mystérieuses du rossignol et de l'étoile, on croirait presque à la poésie imitative. Quant au romantisme, Riickertne le comprend même pas. Abîmé d|ins le soleil oriental, source vivante de sa pensée, le clair-obs(yr lui échappe; il ne sent rien de ces terreurs secrètes, de ce mysticisme froid et plein d'épouvante dont le souffle parcourt les grandes forêts de chênes' et plane sous l'ogive des cathédrales. Poè'te de la plaine, il vous en contera les merveflles, que (5e soient des 'jardins ou des mosquées, des nappes de cristal ou des champs de fleurs; mais à d'autres la montagne et Tq^inje, à d'autres, tels qu'Arnim, la gorge profonde où la mélancolie se recueille et songe.

'JL'auteur de l'intéressante notice que j'ai citée au commencement de ces études, M. Braun, appelle Riickert le plus allemand < des poètes de l'Allemagne. J'avoue qu'une pareille assertion de la part d'un écrivain sérieux a de quoi étonner, et je ne me l'explique qu^ par cette étrange manie qui possède le critique badois de tout louer dans son auteur. Si quelque chose manque ^ Riickert, c'est à coup sûr la nationalité. Orientale dans leg Gu" zejles^ italienne dans les sonnets et les octaves, française même dans les distiques d'une concision si accusée, si nette, l'imagination de Riickert, essentiellement souple et mobile, curieuse au ftprême degré, se prête à toutes les excursions, à toutes les métamorphoses. Qu'elle ne cesse pourtant jamais complètement d'être allemande, qu'au milieu de tant de transformations le sens germanique persiste, je le veux bien ; mais encore doit-on ne point nier l'évidence et reconnaître à quelles doses les divers éléments se combinent. La poésie de Riickert me fait l'effet d'une âme en état d'éternelle métempsycose ; que son idéal absolu soit tout allemand, on peut le soutenir; en attendant elle voyage djj corps d'un sofi persan à celui d'un brahme indien, capable au besoin de s incarner dans la peau d'un Chinois. Le dilettantisme du célèbre lyrique devait naturellement pousser à l'imitation étrangère, à cet esprit de littérature cosmopolite dont M. Menzel accusait si vertement Herder de s'être fait l'instigateur. Il n'entre point dans notre intention de nous prononcer ici sur le mouvement poétique en vigueur de l'autre côté du Rhin ;

toujours est-il qu'on n'y saurait méconnaître certaines tendances

t84 ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.

révolutionnaires, certaines velléités d'empiétement qui, si elles n'ont point encore donné de bien glorieux résultats, n*en indiquent pas moins une situation nouvelle. « La littérature allemande contemporaine n'a point à rougir du contre-coup qui lui vient de France et d'Angleterre, » a dit M. Wienbarg, l'un des coryphées du jeune groupe. Jusqu'ici le cqntre-coup n'est guère sorti de la sphère des journaux, où, du r|ste, la poésie semble de plus en plus vouloir s'emprisonner. Si nous avons bonne mémoire, sur la 6n du xviii» siècle, les idées françaises eurent aussi leur contre-coup : ce Voltaire qu'on s'imagine avoir .découvert pour les besoins du jour, ne laissa point alors que d'échauffer les jeunes tètes; mais, tout en traduisant Mahomet, tout en méritant de la Convention nationale le titre de cito^jpn ^ançais, on savait créer à sa manière, on cultivait le don de Dieu selon les lois climatériques, on s'informait sans être envahi. Aujourd'àui * je vois une poésie s abdiquant trop souvent elle-même en vue de je ne sais quel libéralisme abstrait, qui semble prendre à tâche de s'envelopper de ces mêmes nuages dont on prétend avoir dépouillé la Muse. Chez M. Freiligrath, en dehors de l'^inspiration d'ailleurs distinguée de l'auteur d'une Profession de Foi, on ne saurait méconnaître l'influence dominante de Lamartine et de Victor Hugo. M. Herwegh, avec une persévérance qui ne, se dément pas, continue à débiter contre le roi de Prusse toute sorte de philippiques dans le style de la Némésis; et quanta M. Heine, les dernières boutades de cet aimable esprit affectent si ouvertement certaines préocctipations françaises, qu'on n'en saurait en conscience reporter le mérite à la littérature de son pays. Il y a quelques années, M. Gutzkow, ayant à rendre compte du Salon, petit livre de l'auteur des Reiêebilder, renfermant, au dire du critique, plus d'un souvenir pour l'Allemagne, et pour la France plus d'un enseignement, M. Gutzkow prétendait voir dans M. Henri Heine une espèce dé prédicateur essayant sur un auditoire de poupées l'effet de son seimon. Naturellement, nous Français, nous étions les poupées, tandis que le vrai public, au contraire, le public lettré, intelligent, le seul public capable de goûter l'esprit du poë'te, siégeait de l'autre côté du Rhin.

Maintenant , s'il nous était }^rmis de nous expliquer à notre tour sur les dernières productions de M. Heine, dç jeter en passant notre mot sur les démangeaisons voltairiennes de

Tit^nieux humoriste, nous demanderions tout simplement à retourner la phrase, et nous dirions que, dans ce qu*il écrit dés(»mais pour T Allemagne, M. Heine songe beaucoup trop à nous, à nos journaux, et que tant de belles chansons, éparpillées au vent de la patrie, sont en définitive pour ces gens auxquels il a Tairde tourner le dos. Que de choses, dans cette poésie d'enfant gâté^ mises là uniquement pour qu'elles nous reviennent ! On cite certains passages des tragédies de Racine où le temps d'arrêt, nettement accusé, indique le coup d'éventail à la Monjtespan^ dont Hermione et Bérénice trouvaient on ne peut plus naturel d'entremêler la période. Je noterais ainsi, au besoin, dans les dernières poésies de M. Heine, tel endroit oh l'auteur cherche furtivement si nous dressons comme il faut les oreilles, et si l'écho produit l'effet voulu. De M. Gutzkow, qui prétend que l'auteur du Salon n'a que l'Allemagne en vue alors qu'il s'adresse à ui\ public français, et de nous, qui soutenons le contraire, qui donc a tort? Franchement, nous craignons que ce ne soit M. Hein^ En effet, on ne renonce point sans de graves dommages ailx conditions essentielles de la langue dans laquelle on écrit. Il est de ces qualités faciles et légères, de ces grâces enjouées, de ces malices, passez-moi le mot, de ces espiègleries de style, auxquelles le génie de la langue allemande, avec son habitude de l'infini, ne saura jamais se prêter. Goethe le sentait bien, mais qu'y faire? En pareille occasion, le mieux est de se résigner, et quand on ne peut faire Candide^ d'écrire Faust, je devrais ajouter pour la circonstance, le Livre lytique {dos Buch der Lieder). Il n'y avait qu'amour et printemps dans ce mince volume, et cependant M. Heine rencontra-t^il jamais si merveilleuse inspiration? G'étai^élégant et vif, sentimental avec la pointe d'ironie, vaporeux, tendre, printanier, un peu souabe. Ces pauvres Souabes ont pourtant du bon, quoiqu'ils descendent en droite ligne de Jean-Paul et de Schiller, morts augustes dont les vivant» ne veulent plus.

Pour en revenir à Riickert et conclure, est-il encore des vivants? Consultez sur ce point les coryphées de la jeune phalange, ils ne manqueront pas de vous répondre qu'hélas non ; cependant mainte lettre de Berlin vous parlera du grand lyrique comme d'un être parfaitement réel, couronnant, au milieu de la considération publique, par une maturité saine et réfléchie qui n'est point la vieillesse, une existence vouée à l'étude, à la contem-

.S6 ÉCRIVAINS Eî POETES DE L'ALLEMAGNE.

plation, aux vertus douces et privées que sa muse respire. Qui donc croire alors ? Si vous m'écoutez, ni les uns ni les au très. Â merveille ; mais un homme, un poëte qui n'est ni vivant ni mort, que peut-il être? Et s'il n'habite ni l'enfer de ce monde ni le paradis de l'immortalité, en quels lieux séjourne-t-il ? Aux limbes ? X)ui, peut-être en ces limbes où les esprits supérieurs non encore consacrés par la mort se retirent loin des luttes bruyantes et des querelles de parti, en ces Champs-Elysées contemporains où Chateaubriand et Rossini, Uhland et Béranger, se rencontrent. Il y avait ainsi jadis dans les caveaux de Saint-Denis un vestibule sur le seuil duquel s'arrêtait le défunt monarque avant d'être mis en sépulture, comme s'il eût craint de passer trop subitement et sans transition de pleine vie en pleine mort. — Bien qu'il soit encore de ce monde, Riickert n'appartient déj^ plus à la génération active proprement dite, au groupe remuant : les poliliquei l'ont chassé du soleil ; combien cela durera-t-il? Ah! si Goethe vivait! Et c'est dans le calme et la^sérènité de ce demi-jour précurseur de la transfiguration des poetes^que nous l'avons entrevu l'étoile au front, et pour couronne un rameau du laurier de Pétrarque.

EDOUARD MOERIKE.

Origine d|i mouvement romantique en Allemagne. — Tieck, Dhiand, Hovalis, Wackcnroeder. — le romantisme de M. Edouard Hoerile opposé à celui de I. Henri Heine, — les poêles naïs et les diiellanli. — Diverses ten^ dances de l'école souiibe. — Caractère de la poésie de I. Edouard loerike, -<- Son naturalisme. — Conelusion.

On sait de quel ordre d'idées naquit, vers les premières années du siècle, le mouvement romantique en Allemagne ; Tétude des anciens, jointe à Tesprit critique du protestantisme, avait, sinon complètement détruit, du moins fortement compromis ce que j'appellerai Télcment naïf dans la poésie. Les esprits éminents de répoque, Tiéck et Novalis à leur tète, sentirent qu'il fallait réagir, et soudain à Tanliquité on opposa le moyen âge, à l'art réel et qui a conscience de sa force et de sa beauté, l'art qui

' s'ignore, l'art populaire, l'art naïf. Ce fut alors l'époque des fabliaux et des légendes tirés du merveilleux. Les caractères humains, agissant dans un but humain et conséquent, disparurent ; la nature devint un théâtre d'illusions et de fantasmagories, de scènes occultes représentées par des ombres insaisissables défilant au demi-jour d'un mystérieux crépuscule, et flottant sans pesanteur au gtfé de leurs aspirations infinies; en un mot, le

■ monde poétiqu^ne fut pour un moment qu'une immense nuit de Walpiirgis où La Fantaisie mena sa ronde au clair de lune avec les Fées, se roula dans le cristal des sources avec TOndine et les Naïades, et dans la flamme vive avec la Salamandre. Que de muses charmantes ce réveil d'une mythologie si féconde attira ! et parmi celles qui s'attardèrent autour du merveilleux miroir, combien se laissèrent aller à prendre le reflet pour l'image, le moyen âge de convention et de théorie pour le véritable, pour le moyen âge de fait l Je ne parle pas de Tieck, qui devait^ après

les teinp$ de délire, aborder par ses nouvelles un monde plus positif, d'où Ton aurait (ort cependant de conclure qu'il soit homme à se faire faute, même aujourd'hui, d'une libre escapade au pays des anciens rêves. Je parle encore moins d'Uhlarfd, gpprit méthodique et froid dont l'inspiration, en cette sphère du mqi^en âge qu'elle hante volontiers, a toujours choisi la zone plus éclairée, le fond lumineux dont le profil humain se détache. Mais n'est-il pas permis de penser que des natures délicates comme l'étaient Novalis, par exemple, et ce Wackenroeder, qui se rêvart le contemporain de Raphaël, que de pareilles natures, disons-nous, durent, par l'effet de leur illuminisme, se croire pour un moment au sein même de cette existence dont le seul mirage les enivrait ? A ce point de vue, tous deux sont morts à temps. Au moment où l'auteur des Méditations d'un Solitaire cloîtré et le chantre aimé de Henri d'Ofterdingen quittèrent le inonde, l'illusion de leur vie était en pleine efflorescence. Ce qu'il serait advenu s'ils eussent survécu à l'heure enthousiaste, on l'ignore. Peut-être auraient-ils persisté, au risque de passer pour retardataires aux yeux de la génération nouvelle ; peut-être aussi se fussent-ils jetés à corps perdu dans les teni^ances humanitaires et le socialisme, ainsi qu'il arrive à Bettina. Trop souvent, de nos jours, le socialisme n'est qu'un romantisme qui grisonne. Toujours est-il qu'il y avait chez certains des coryphées du mouvement rétrospectif en Allemagne un élément naïf qui, même encore aujourd'hui, se perpétue. De là toute une filiation de* muses gracieuses et discrètes, la plupart ignorées du monde et cultivant le germe transmis dans un coin de la Souabe ou de la Thuringe, de la Silésie ou de la Marche. — Ne vous est-il jamais arrivé, en parcourant les galeries cHkin château, île remarquer parmi les portraits de famille la figure élégante et douce d'un jeune homme dont l'expression mélancolique vous indique d'avance la fin prématurée? Vous descendez au jardin, et, voyant des enfants s'ébattre sur les pelouses, il vous semble reconnaître en eux quelque chose de l'air et des traits de l'aïeul adolescent. Ainsi, dans ces physionomies romantiques qui se détachent, non sans charme, sur le fond du tableau contemporain, je crois surprendre un peu du son de voix et du profil de Novalis. Pour ceux-là, nous l'avouons, les événements, n'ont pas marché; il s agit bien, en vérité, de tendances industrielles et de l^ralisme 1 que leur importe l'ère constitutionnôlle qui date de Juil-

1>E LA POÉSiB LYlUQtJE. 989

let? Parlez-leur de la source vive ati fond du bois et du monde merveilleux qui l'habite, parle?rleur des rapports de Fesprit avec la nature, de cette harmonie élémentaire que le christianisme a rompue. Le poëte donne à la nature un œil spirituel pour qu'elle voie, il lui donne une bouche pour qu'elle parle, il remet Têtre humain en communauté avec le soleil et la terre^ avec les plantes et les bois, et souiïle en nous ce sentiment d'épouvante sacrée que Taspect du beau inspire au sage de Platon.

Que de nuances dans le romantisme I M. Edouard Moerike est romantique et M. Heine aussi. M. Heine, si je ne me trompe, débuta au déclin de la période et vit éclore sa poésie aux derniers rayons du soleil d'Arnim et des Schlegel. Quoi qu'il fasse pour re* nier cette origine, Fauteur des Reisebilder en subira Tinfluence jusqu'à son dernier jour. Romantique défroqué, dira-t«on ; oui, sans doute; mais, heureusement pour lui, l'instinct originaire a persisté* Même en ses écrits d'aujourd'hui, il n'est point rare de trouver çà et là maint passage qui ne respire que fantaisie et grâces naïves ; peu s'en faut que vous ne le preniez alors pour un modèle de simplicité, pour un cœur d^enfant, tant il a l'air de croire à l'existence de ces Blfes et de ces Kobolds, de ces Nixes et de ces Fées dont il conte les histoires avec un si délicieux abandon. D'ordinaire l'illusion ne se prolonge guère au delà d'un paragraphe; au détour du feuillet, vous rencontrez le Faune qui ricane ; là même, selon nous, est la principale originalité de M. Heine. Dans la phalange romantique proprement dite, M» Heine n'eût jamais figuré au premier rang. Pour l'imagination et les idées, Àrnim, Novalis, Bettina ellemême, garderont toujours sur lui une incomparable supériorité. La grande habileté de l'auteur des Reisebilder est d'avoir su se faire un romantisme à part, une sorte de romantisme critique dont mieux que tout autre il possède le secret en Allemagne. Marier l'élément naïf de la poésie du moyen âge à rélén\,ent négatif de sociétés modernes, manipuler du soir au matin les principes les plus contraires, mêler Arnim à 8yron, Novalis à madame Sand, prendre même quand on peut un aiguillon à Voltaire, tel est, j'imagine, le procédé. Le docteur Julius conxparait dernièrement dans sa chaire de Koenisberg la prose de M. Heine à un paradis terrestre, pour la richesse et le luxe de la végétation. J'admets yolontiers le paradis terrestre, à condition qu'on

t40 ÉCRIVAINS JST f»OË'fËS DE L*AmEMAGNE.

n'oubliera pas le serpent. Arrivons à M. Edouard Moerike. Vis-à-vis de MM. Herwegh,- Freiligrath, Heine, de tous les dilellanti de TAllemagne littéraire contemporaine, M. Édoyard Moerike est un poëte naïf; bien entendu qu*il ue saurail être ici question que d'une naïveté relative, d*un certain état d'innocence où la fantaisie vit cloîtrée en dehors des bruits et des menées du jour. De tout temps, et cela même au moyen âge, la pèrioddfpaîve par excellence, deux muses bien distinctes se sont trouvées, en présence : la muse qui a conscience, et celle qui ne Ta pas;*k poésie d'art en un mot, et la poésie populaire. Il va sans dire qu'aujourd'hui l'art prédomine. Encore en Allemagne trouve-t-on'çà et là quelques individualités du genre^e celle qui nous occupe. Chez nous, avouons-le, ces individualités deviennent plus rares. Ce sens naïf dont nous parlions tout à l'heure^ cette virginité de l'intelligence, si tant est qUe nous l'ayons ja- >l^is eue, voici bien longtemps que nous l'avons perdue. Ainsi, ^K6l(Dr Hugo, Béranger, Sainte-Beuve, sont des artistes dans liPtitéla force de l'expression) des natures en qui la faculté critique et la faculté Imaginative marchent au moins de front. Pour trouver l'instinct naïf proprement dit, il faudrait s'adresser aux vocations féminines, et là même combien rares sont les exemples ! je ne vois guère que madame Desbordes-Valmore qu*on puisse citer ; car ce n'est ni l'auteur des Glanes, ni l'auteur de Napoline, esprits avisés, talents avant tout littéraires, qu'on rangera parmi les muses simples et qui s'ignorent. N'importe, cette rêverie, en général, a des charmes, et j'aime à l'opposer au dilettantisme du moment. Tandis que la muse de M. Frèiligrath parcourt, en oiseau de passage, toptes les zones de l'univers, et va des mers de glace au Zahara, tantôt arrêtant son vol sur l'arbusle embaumé des tropfques, tantôt couvant de l'aile, au bord du Nil, des œufs de crocodile, on se prend à suivre les modulations du rossignol qui vocalise au clair de lune sous le tilleul du voisinage; et ce poë'le qui, sans vouloir sortir du cercle un peli restreint de son domaine, se fait modestement l'écho des chastes voix de la nature et des soupirs du cœur, a souvent touché de plus près à la véritable originalité que celui dont l'imagination se met si fort en frais pour nous décrire la ceinture du cheick du Sinaï ou les mœurs des nègres du Congo. ^ Donner le procédé de cette poésie de M. Edouard Ik^rike, à

vrai dire, on ne le saurait guère [ c'est Iç chant àfi l'oiSau sur

ard H^r dl» Vomi

la braqphe, la chanson populaire dans sa plus naïve expression. On croirait lire de la prose, tant cette strophe a de simplicité ; et cependant la rime vient à point, et la cadence est telle, que vous vous prenez à fredonner, à part vous, je ne sais quel motjf imaginaire, comme si cette poésie avait en soi une musique infuse. Essayez donc de traduire, et vous verrez le beau chef-d'œuvre qui vous restera dans les mains; autant vaudraitessayer de noter les vocalises du rouge-gorge. 11 faut avoir vé(fl^parmi ces honnêtes populations de la Souabe, «nlendu les refi ains du vieux temps qui se chantent à la brune sous les tilleul^e Tèglise , pour comprendre l'idyllique fraîcheur de cçs compositions naï> ves; c'est d'ordinaire l'éternelle histoire du cœuV des pauvres jeuues filles : un amoureux qu'on avait, et qui s'est enfui sans tenir ses promesse^ ; les rêves caressés des anciens jours '(^u'on évoque pour les voir s'évanouir soudain, comme cette' plainte jetée à l'écho du vallon, et qu0 la brise emporte, a Temd9t!es roses, hélas l que tu as passé vile ! es-tu donc passé pour j^nlffls? Ah! si mon amoureux m'était resté, je ne souffrirais pa^lre la sorte. En honneur de la belle moisson, elles chantent toutes,' les faucheuses; mais moi, triste et pauvre engeance, rien d'heiiteux ne m'attend ici-bas. A travers la prairie en fleurs je me ^isse perdue en mes songes jusque vers la montagne où mille fois il m'a juré fidélité, et là, sur le versant, je pleure à l'ombre du tilleul, tandis qu'à mon chapeau le vent agite le ruban rose qu'y attacha sa main. » Ainsi finit le doux moiif, ou, pour mieux dire, il ne finit pas, car c'est le caractère, car il entre dans te caractère même de ces émanations élégiaques de laisser l'imagination en suspens, de s'arrêter en l'air comme ces mélodies de«Weber et de Schubert, désespoir éternel des amateurs de la symétrie musicale. Un soupir de harpe éolienne, un ruban qui flotte, une larme, voilà toute celle poésie. Libre à vous de passer outre, et ménle de sourire, si vous n'avez pas la note sympathique. Cependant il est dans ce même volume de M. Edouard Moerike mainte chanson d'un naturel charmant auquel il faut qu'on s'attendrisse ; et pour peu que vous vous souveniez de la complainte que psalmodie à son rouet la diyine Marguerite de Faust, vous aimerez l'histoire de cette pauvre délaissée dont un mal pareil trouble (a vie :

« ^1 bonne heure, avant que le coq chante, avant que l'étoile ait pàli^e descends et j'allume le feu.

til ÉCRIVAINS ET POETES DE L*ALLEMAGNE.

« La flamme natt, rétincelle pétille, je regarde la flamme et Té* tincelle toute plongée en ma douleur!

« Et soudain il me revient, cruel enfant, que j*ai rêvé de toi toute la nuit.

^<f Larmes sur larmes coulent de m,es yeux; ainsi le jourVécoule; ahl s'il pouvait revenir!

Une autre fois, TAriane cham'pêtre s'adresse au vent : « brise qui murmures, vent qui grondes, dis-moi d'où tu viens, où tu vasé yt Mais le vent poursuit sa course sans l'entendre. « Le secret de ma vie, enfant, est-te que moi-même je le sais? Je Tai de*mandé aux montagaes, je l'ai demandé au ciel , aux fleuves, à rOcéan, et ni les montagnes, ni le ciel, ni les fleuves, ni l'Océan, ne m'ont répondu ; ainsi je vais depuis des siècles. •*— De grâce, arrête un seul moment, s'écrie alors la jeune fille, ne me diras-tu pas au moins en quels lieux est la patrie de l'amour ? ne me diras-tu rien du secret de sa naissance et de sa fin ? -^ Qui peut répondre à ce que tu me demandes? L'amour, ma belle, est comme le vent t rapide et prompt, jamais il ne repose, il est étemel ; ce qui change, c'est le cœur l j>

La muse de M* Édcmard Moerike aime le merveilleux, les histoires de sorcières et les contes de fées, en un mot toute cette poésie du nord de l'Allemagne dont nous avons vu Kerner naturaliser l'esprit au jardin du Neckar. Ainsi, même en ce groupe souabe si étroit, si uni, l'étude nous signale deux tendances : Tune réaliste, historique, plus portée quand le surnaturel serenconlre, à le circonscrire dans l'ordre des phénomènes de conscience, — Uhland et Schwab ; l'autre exclusivement romantique et toujours prête à transporter les choses sur le domaine de la fantaisie, Justin Kerner et Mi Edouard Moerike, son meilleur élëve ou disciple^ comme il vous plaira. « Il n'est point mal, écrit le docteur Frédéric Vischer, dans ses Sentiers critiques, il n'est point mal que de temps en temps la poésie se révèle sous une apparence fantastique à la plate raison qui prétendrait la condamner à ne jamais produire qu'une froide et vulgaire copie des choses ; ne fût-ce que pour montrer à sa rivale, si prompte à regarder toute simplicité de l'âme comme une concession faite à sa manière prosaïque d'envisager le monde, ne fût-ce, ^ons-nous, que pour lui montrer que le génie poétique, loin de -laisser les choses comme elles sont, les modifie, les retourne et les transports^ dans un royaume nouveau et imaginaire. » Et pour ma part, je me

DE ht POÉSIE LYRIQUE. 2(8

range assez volontiers de Tavis du docteur Tiibingen, et j*avoue que j'adore les arabesques lorsqu'elles ont de sveltes encolures de Sirène, des huppes de colibri et de voluptueux enroulements de fleurs. — En parlant de Sirène, il nous semble ouïr les voix traîtreusement enehanteresses de celles dont M. Édouaiti Moerike peuple les grottes de son lac. — Sirène ici n'est pas tout à fait le mot; en cette mythologie du mx)yen âge, Nixe * conviendrait mieux : si je l'écris me le passera-t-on ?

Dans leur palais profond, sous les gouffres marins, Trône le chœur fatal des Sept Nixes ; leurs mains De la rose des eaux balancent le calice.

Leurs yeux guettent le jour dont xfa pur rayon glisse.

Et dès que sur les flots par la brise emporta, ' ^

Un navire txAi comme une ombre , Du royaume d^s eaux monte une clameur sombre, Un affreux çti de mort par sept fois répété.

Une cloche magique alors s'ébranle et sonne,

Les pâles sœurs dansent en rond; Leur robe se défait, leur ceinture se rompt, Leurs cheveux dénoués laissent choir la couronne.

Et la mer aussitôt déchaîne ses fureurs, '

Et les éléments en délire

Rugissent autour du navire Jusqu'à ce qu'il s'abîme au sein des profondeurs.

Ainsi chante l'astrologue Dracon au balcon de la princesse Liligi, la blonde élève qu'il a charge d'instruire dans les sciences occultes. Vers minuit le grimoire s'est clos, et l'ardente jeune fille a supplié le maître de satisfaire à sa passion du merveilleux on lui contant des légendes d'un autre monde, la Grotte des Sept- Sœurs^ par exemple, et l'histoire du Fils du Roi. L'astrologue n'a rien à refuser à la princesse, et le voilà commençant les préludes que nous venons d'entendre. — La lune éclaire et se mire dans les transparences vives des grandes eaux du parc; le pin rend ses accords nocturnes , de tièdes bouffées d'aubépines et d'acacias nagent dans l'air, et puis la voix de l'alchimiste a des vibrations si profondément sympathiques 1 Car maître Dracon n'appartient point à cette race classique d'astrologues rébarbatifs qu'on nous mooAe la baguette à la main, et sur le dos une robe sordide à peine digne d'orner la carcasse d'un usurier talmudiste du Ghetto. Dracon est jeune encore, il est beau, et dès qu'un peu d'exaltation «en mêle, soif œil noir jette des

%H ÉCRIVAINS ET POETES DE f'ÂLLEMAGNE.

flammes. douce et blanche Liligi, pourquoi prolonger cette heure dangereuse? Que fait donc votre imprudente mère? Cependant la jeune fille continue" à s^enivrer des paroles de Tenchanteur, qui, tandis qu'un charme inconnu la fascine, étend ses mains sur elle, et de sa lèvre basanée effleure .ses doux yeux d'hyacinthe, dont une somnolence magnétique appesantit déjà les paupières^ — Liligi s'endort, et pendant son rêve il lui semble qu'elle eptsnd les harmonies des sphères, et que les étoiles révèlent à ses esprits le secret de nos destinée^. Bientôt pourtant elle s'éveille. « maître, vous vous taisez ; de grâce, encore la ballade du fils du Roi; » et l'astrologue continue ainsi :

A la surface de l'ondo Glisse le vaisseau royal , Et les Sept Sœurs à la ronde :

Viens à nous, bel amiral !

Viens, nos chants doux et suaves Te berceront désormais; Viens, tu verras' nos palais I Viens, nous serons tes esclaves !

Et le filsdu roi, siduit, * '

Quitte son bord ; ô ^émeitce \ On Taccueille, on le conduit Sous la vive transparence.

« Vois la porte du sérail

« Où t'attendent les sultanes ! *

« Vois l'escalier de corail ,

« Les minarets diaphanes ! » —

Cependant le même soir, • *

Sur rOcéan solitaire,

L'étoile du ciel put voir

Un corps flotter vers la terre.

C'éUit le beau fiancé Du chœur des Nixes marines.

Sept blessures purpurines Étoilaient son sein glacé. *

Ici la même scène à laquelle nous avons assisté tout à l'heure se renouvelle ; le couplet qui nous a dit l'enivrement de la jeune fille sous les incantations de l'astrologue se reproduit en manière de refrain; et, comme dans ces ballades de-Schubert, à l'anxiété croissante de la mélodie, au ton plus orageux de l'accompagnement qui toujours davantage se complique, on sent les approches du dénoûment. — ÎVonc , la prinoesse Liligi demande une autre

histoire ; Dracoii obéit : ce sera la dernière. Il chante, et sa lèvre, sur la fin, effleure encore laY^upière dé la jeune 611e endormie. — Plus d'histoires désormais ni de baisers ; eett« fois Liligi ne se réveille pas : car cet homme est 4in magicien au service desNixes, et voilà cette nuit trois, senïaincs qu'il s*est introduit, à la faveur d'un emploi mensonger, dans le palais du roi pour préparer le sortilège. — Dracon s'empare cfû corps inanimé de la- belle Liligi , et , porté sur son manteau ftfhtastique, gagne l'Océan, où^ bientôt il plonge avec sa proie, et va frapper à la porte de corail, amenant aux ^pl Sœun l'aimable princesse qui sera Nixe un jour, et commence, en attendant, ion apprentissage.

Une des grâces principales de cette poésie est, selon moi, dans la naïveté même de l'inspiration du poëte, dans la profonde sympathie de lauteur pour son sujet. M. Edouard Moerike aime, on le voit, cette mythologie romantique; H y croit, il a foi dans son naturalisme; et, quand il parle de cette vie élémentaire des sources et des fleuves, je trouve en son accent quelque chose de la persuasive sérénité de Novalis interrogeant au sein des mines de la terre les forces vives des métaux. — Au premier abord l'idée pourra sembler étrange ; et cependant rien n'est plus vrai : il y a parmi les poêles des organisations plus spécialement appelées à rendre certains frémissements, certaines sensations de la vie de la nature. On dira de tel fieintre : il fait bien l'eau, le ciel, les arbres; pourquoi n'en dirait-on pas autant de tel poëte, de Wiihelm Miiller et de M. Edouard Moerike par exemple, les deux lyriques en Allemagne qui, selon nous, ont pénétré le plus avant dans ces mystérieuses confideuces de la Naïade moderne? Celui-là est un peu prosaïque, un peu bourgeois , comprenant davantage Tcau qui fait aller le moulin, le courant leste et clair où voyage la truite entre deux haies de gazon émaillé ; celui-ci plus entraîné vers le merveilleux, plus romantique, et préférant au ruisseau de la belle meunière la grotte de cristal des Ondines du Rhin ou du Danube.

Sur le Danube immense un esquif a glissé , Vois, c'est la fiancée avËC le fiancé.

M Que puis-jc te donner, mon bien-^imél dit-el'.e. Dis, qnel est le trésor que ton désir appehe! »

Lai plaisante et sourit ; mais la vierge, à ces mots. Plonge Mas bésiter son bru aa aein dei flota.

u Naïade du Danube t ah 1 que ton flot m'enteie « Four mon doux bien-aimé quelque splendide proie 1 »

Et soudain dans sa main étincelle au soleil Une royale épée au pommeau de verpieil.

A.Bon tour, lui s'incline, et voilà qu'il ramène Dans ses doigti un collier qu'envirait une reine.

Sur le front de sa belle il le pose à l'instant ; - On dirait A la voir la fille du sultan 1

m l^aïade du Danube, ah I que ton flot jn'envoie Pour mon doux bien-aimé quelque splendide proie ! »

La vierge recommence, et sa main, 6 trésor I Du sein des flots émus retire un casque d'or.

Et lui, durant ce temps, pêches miraculeuses 1 *

Ramène un peigne orné de pierres précieuses.

Pour la troisième fois sa main plonge dans l'eau ; O malheur 1 la voilà tombée hors du bateau.

^ Il s'élance après elle, et la saisit à peine, ' Que la Nymphe tous deux vers le fond les entratne,

La Nymphe du Danube est avare et sans cœur ; Jeune fille et garçon patront cher sa faveur.

La barque sur les eaux désormais flotte vide, Le soleil disparatt, la nuit tombe rapide;

Et, quand la lune au ciel se leva, les deux corps Surnageaient enlacés et voguaient vers les bords.

Ces forces élémentaires, hostiles à la race humaine, ne séjournent pas seulement sous les eaux ; le naturalisme populaire du moyen âge dont la muse romantique évoque Tesprit, le naturalisme du moyen âge en peuple la création. Gomme TOcéan et les fleuves, la terre et Tair ont une vie occulte, et malheur à qui refuse d'y croire ! Une belle jeune ûlle, courtisée de tous, s'amuse à bafouer ses amoureux : a Plutôt que.de me marier, dit-elle un soir, j'aimerais mieux me faire la fiancée du vent. » Or, pendant la nuit, le vent survient et l'emporte; et, neuf mois après, la commère met au monde le bandit Jung Yolker. Autre part, c*est la fille du meunier, Greth aux maléfices, que l'Esprit du vent ensorcelle. — Un matin, le fils du'roi entre au moulin, et, la trouvant seule, va l'embrasser, lorsque soudain la chevelure de la celle se met à tournoyer, à bruire, à gronder, que c'est une tempête dans la maison, tandis qu'au dehors pas un rameau ne bouge. « Ahl s'écrie le don Juan épouvanté, tu es la fiancée du vent; c'est toi qui, l'autre nuit, as enlevé le drapeau de mon

DE LA POÉSIE LYRIQUE. t47

palais. » A ces mots, un coup de v«nt brise la fenêtre et les emporte tous les deux par delà les mers, sur un pie désolé où 1^ sorcière étouffe son amant d'une étreinte. Dirai-je encore l'histoire fantastique de ce petit bo«ime à bonnet rouge qu'on voit apparaître à la lucarne d'une certaine maison de la ville chaque fois qu'un incendie doit éclater dans la contrée? Dès la veille, il va et vient, monte'et descend, se remue et s'agite comme sous une fiévreuse influence ; puis, à la prenvîère alarme, on le voit sortir de sa retraite sur un maigre t)idet doiH les iii^ux ont. l'air de flairer la flamme, et jusqu'à ce qu'un nouveau désastre menace d'éclater, cavalier et monture ne reparaissent plus. — ^Mais, dira-t-on, ce sont là des contes de nourrice que nous débite votre auteur. Peut-être ; seulement ne médisons pas trop de ces enfantillages de la pensée, ilsontbienaussileurscharmesetleur intérêt. C'est à tort d'ailleurs que nous comptons l'enfance et la jeunesse au nombre de ces choses qui passent sans retour. On citerait au besoin tel moment de l'existence le plus sérieusement oc<ïupée, où ces aimables fantaisies du berceau reparaissent, en secret évoquées, et. pour peu qu'une forme élégante et littéraire ravive ajors ces réminiscences d*un autre temps, on goûte sans tr(f() rougir^ rénfantillage, et le poëte est bienvenu. En ce sens, at-on jamais rien pensé de plus vrai que ce \ws tant connu :

Si Peau d'âne m'était conté, etc.1

Il s'en faut cependant que cette muse naïve ignore les purt secrets de l'art, les idéales combinaisons de la forme classique ; je noterais , à ce propos, plus d'une élégie touchée de main de maître, et qui tiendrait fort dignement sa place daiis le recueil du mieux goûté de nos intimes, la Visite au Val d^Urach^ par exemple, morceau tout empreint d'une exquise et touchante mélancolie. — ' Le poëte, évoquant son passé, retourne aux lieux où s'écoulèrent ses premières années. Impossible de rendre avec plus de bonheur que ne l'a fait M. Edouard Moerike en cette aimable pièce, l'émotion d'une pareille scène :

« Vallon chéri, je crois rêver en m'égarant ainsi spus ton épaisseur; aucun prodige dans ce que voient 'mes yeux, et pourtant il me semble que le sol frémit, que Pair et la feuillée gazouillent; cent ^« miroirs verdoyants me renvoient mon passé-, qui me trouble en me

souriant; la vérité me devient une poésie, et ma propre image un fanttoe étrange à la fois et doux. »

2i8 ÉCRIVAINS ET PORTES DE L'ALLEMAGNE.

S'adressanl alors à ces torrents que le soleil inonde de ses feux, à ces bois profonds, dont les ch||udes bouffées lui arrivent chargées de vapeurs balsamiques : « Me reconnaissez- vous, s*écrrc- ' t-îl, moi qui si longtemps ai védQ parmi vous? '

« Ici, chaque tige m^enlace en dMnelTables médiations; païM' caillou, pas un brin d*berbe si petit, que mon «égard ne s*y attache ^ avec langueur. Brins d*hcrbe et cailloux me parlent de choses'oubliées i d^i; la joie et la peine se disputent mon âm^; je voudrais pleurer, et la larme s'arrête, tandis qu'en ma fiévreuse angoisse j'ai bftte de pénétrer plus avant. »

 quelques pas de là, notre poëte rencontre les sources de la vallée. Aussitôt, comme vous pensez, le motif favori lui revient, et nous le voyons interroger de nouveau cet Esprit de la nature dont il semble pressentir la vie élémentaire sous la transparence des eaux.

.«Montrez-moi, s'écrie-t-îl , 6 sources! «montrez-moi vos cellules tapissées de mousse, montrez-moi» au plus secret du bois, les matrices profondes où s'élaborent vos ondes impétueuses avànf de s'é- ^ mâcher en cascades sur les rochers et la vallée. »

'J^ regrette de ne pouvoir donner aucune idée du grand air queVespirent ces stances, du vigdureux métal dont se composent ces octaves. Ici, on peut le dire, le poëte* est digne jd6 son interlocuteur, et certes il faut que l'Esprit de la nature ait fait vœu d'ua -mutisme impitoyable pour ne pas répondre à qui l'interroge sur ce mode antique et solennel. Que de grâce encore et de tendre émotion dans ce tableau des amitiés dont ce paysage lui rappelle les beaux jours i 11 évoque du sein des touffes de feuillage le camarade de son enfance* :

« toi qui jadis fus un autre moi-même, 6 viens, cher ékifaat, vieps sans crainte; aujourd'hui encore nous nous ressemblons, et jamais nous n'auron.s à nous effrayer l'un de l'autre. »

Mais en vain il étend les bras, en vain il conjure la place, le feuillage reste immobile, et sur le banc accoutumé Tami d*au- Irefois ne revient pas s'asseoir :

« Adieu donc, ô vallée! soupire alors le poëte en s'éioi^nant, le cœur gonflé de larmes; adieu, seuil paisible de mon existence, foyer où je puisais le meilleur de mes forces, nid embaumé des premières sensations, adieu, je pars, et que ton génie m'accompagne! »

Il y a plus : maint' fragment de ce trop court volume, surtout dans la derrière partie, témoigne d'un commerce assidu des anciens. Sans parler de diverses traductions de Gatule heureusement veîiues (le choix n-indique-4-il pas ici certaine affinité de €{im(lexion?), on noterait çà et là telle pièce où le symbolisme antique se mêle, non sans charme, aux détails un peu ^éels de nos pratiques modernes : le «poëme intitulé Fêles éT Automne, par exemple, dans lequel Dyonisos évoqué se révèle, en vrai dieu légitime qu'il est, à ces bons paysans de la Souabe. Garçons, filles .et matrones , sont rassemblés pour les vendanges ; déjà la fête va son train. Mais voyez donc, sous ces bosquets, ce marbre festonné de pampre et de lierre? Quel air rêveur! Serait-ce là Bacchus? a Viens te mêler à nos groupes joyeux, secrient les vendangeurs, viens, ou du moins fais-nous signe de la main que tu nous as compris, et mesure trois pas le long de nos vignes riantes. » Mais le dieuMemeure immobile, et chacun croit avoir perdu sa peine, lorsque trois coups de tonnerre ébranlent , la vallée.

« Ainsi Zéus lui-même a voulu 4ue son fils nous soit propice* ainsi nulle prière n^est vaine, et l'Olympe exauce encore les yœux des gens. » j ;

A cette manifestation divine succède un silence sacré; puis le trouble rehgieux se dissipant, on songe à couronner la fête.

« Entonnez les dernîères chansons et descendez par couples jusqu'au fleuve, où vous attend un bateau pavoisé. A la place d*honneur, que le dieu s'installe et nous dirige, et que Téquipage glisse en chuchotant par les frais sentiers que la hifte éclaire. »

L'épigramme dans le goût antique, et telle du reste que Goethe Ta restaurée^, se montre aussi par moment aiguisée tant bien que

1 A propos des épi grammes de Goethe, qu'on me permette d'en extraire une peu connue et qui ne se trouve guère que dans les dernières éditions. Elle est intitulée Légende , et caractéristique à l'endroit de certaines antipathies de tempérament sur lesquelles nous avons eu déjà l'occasion de nous expliquer autre part. La voici :

Un saint reclus en proie à la dévote ilSvre\ Yoit dans sa Thébaïde, à sa grande stupeur, Accourir un matin un Faune au pied de chèvre. Qui l'aborde et lui dit : Priez pour moi, 8eic;neur, Priez pour mes cousins, mes amis, et ma race ; Faites qu'au paradis chacun de nous ait place,

tiial et voulant mor4re, mais plus volontiers sentimentale, comme dans ce sixain que le poëte adresse à sa mère :

« Eh quoi! de tant de poésies, pas une qui te soit destinée, 6 ma mère! Pour te chanter, crois-moi, je suis trop pauvre ou peut-être trop riche, car toi seule, en mon sein, es tout un poëme encore inchanté if un poëme que nul ne sentirait et que je garde pour me consoî^ lorsque mon cœur attristé se détourne du monde, et, solitaire, contemple en lui la paix durable de son immortelle* partie. »

Une autre fois le poë'te, traversant un cimetière de village, s*arrète devant une sépulture délabrée. Que d'abandon et de mi[* sère! C'est à peine si quelques vieillards du pays se souviennent du nom qui fut gravé sur cette dalle, et nul, à coup sûr, n'y soupçonne un sanctuaire. Là repose la mère de Schiller, du prince des lyriques souabes. Le passant attendri cueille sur la place une églantine , et la r\)se sauvage devient entre ses mains je sujet d'une élégie en douze ver^ qui serait peut-être la meilleure épitaphe à inscrire sur la pierre de celle qui mit au monde un immortel, si pendant qu'on élève des statues au fils on pouvait s'informer encore de l'endroit où gisent les ossements de la mère.

Nous en avons dit assez sur M. Edouard IVtoerike pour qu'on ait une idée du caractère de cet aimable esprit. Nous n'osons croire cependant que les amateurs du haut goût en littérature /accommodent jamais d'uti régime si simple, à moins que ce ne soit par contraste à l'ordinaire du jour. On nous a tant saturé le palais de genièvre et d'arack, qu'il pourrait se faire peut-être qu'un peu d'eau pure et naturelle puisée à la source voisine eût son mérite parmi nous. Inutile d'ajouter que dans tout ceci nul sentiment réactionnaire ne nous anime. En feuilletant cette infinité de publications poétiques que le libraire Cotta édite sans relâche, çt qui, chose étrange, se vendent toutes plus ou moins,

Car le zèle divin enflamme notre cœur.—

L'Anachorète alors en se signant réplique :

Je doute que là-haut ton cri soit entendu :

Avec le pied de chèvre, hélas ! comment veux- tu

Être propre jamais au salut angélique ! —

— Mais l'hôte des forêts : « Singulière rubrique !

i< Vous voulez vous moquer, saint homme, assurément.

« Qu'a donc mon pied de chèvre à faire qu'on me damne,

M Lorsque j'en ai tant vu d'autres qui vaillamment

« S'acheminaient au ciel avec des têtes d'&nel n

1 £in noch Ungesungtnes Lied ruhst du mir im Busen.

tant est vivace aujourd'hui encore le goût des vers dans cette Allemagne de madame la comtesse Habn-Hahn et de M. de Stemberg, il nous a semblé surprendre chez l'auteur de ce mince volume une fraîcheur native, un romantisme doucement élégiaque que nous avons essayé de faire apprécier à nos lecteurs. Ici rien de titanique, de byronien. La douleur humaine, quand elle se rencontre, n'est guère qu'un soupir, qu'une larme assez -tapidement séchée. Quant au cri déchirant de la eonscience moderne, à ces accents sublimes qui ne résonnent que sur les. lyres immortelles, demandez-les aux chantres de Werther et de René, de Childe-Harold et de Jocelyn. La muse dont nous parlons garde modestement la plaine et l'ombre, et si l'envie lui prend de parcourir les régions de l'air, ce n'est pas sur les ailes d'un aigle qu'elle voyage, mais sur le nuage d'Arnim et de Brentano, qui l'entraîne à la chasse des Elfes et des Fées. Nous savons très-bien que la Muse peut avoir, de nos jours, à remplir de plus sérieuses missions, et qu'il ne s'agit pas pour elle uniquement désormais de soupirer quelque élégie oiseuse aa clair de lune, ou d'insuffler, à l'aide d'une sarbacane, je ne sais quelles vaporeuses silhouettes que le vent emporte. La poésie éclaire de son flambeau les plus secrets recoins de la vie des peuples; la poésie chante l'épopée du coeur, et ne se lasse pas de redire d'âge en âge l'éternelle imprécation de Prométhée humain; la poésie explore toute profondeur, tout abîme, et, comme Jésus-Christ, comme Dante, ne reculera pas devant la descente aux enfers. Bien entendu, cependant que dans ces explorations si solennelles l'esprit d'en haut interviendra. A Jésus -Christ lui-même la légende donne un ange pour guide; Dante, comme on sait, eut Virgile. Or, pour peu qu'on ne soît pas bien sûr d'avoir quelque génie à ses côtés, j'imagine qu'on fera toujours mieux de restreindre sa sphère.* En pareil cas, le plus prudent est encore de suivre le sentier de la fantaisie et de s'en aller rêver au bois voisin ; là du moins, si l'on s'égare, on a bientôt retrouvé sa voie , et le pire qui puisse arriver, c'est d'avoir perdu quelques heures,

252 ÉCRIVAINS ET POETES DE L'Âl^LEMAGNE.

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