‹ Écrivains et poètes de l'AllemagneChapitre 27 sur 44 · DU RHIN · texte numérisé non relu

DU RHIN

Aujourd'hui, il faut le reconnaître, le vent n'est plus à la Souabe. Les coryphées du moment trouvent en Allemagne cette poésie de Schiller et d'Uliland, de Kemer et de Sch-Vvab, étroite et bornée. M. Wienbarg et tout son monde la condamnent, et c'est à qui la renverra d'un ton de persiflage on ne peut plus charmant au culte des scarabées, des fleurettes et des infiniment petits, dont les cerveaux cyclopéens de la pléiade nouvelle lui laissent dédaigneusement le partage microscopique. Or, cette réaction contre un genre qui depuis cinquante ans a valu à FAllemagne ses plus sentimentales élégies, ses poèmes les plus frais et les plus agréables, vous étonnerez- vous en apprenant qu'elle émane de Goethe '? Le chantre merveilleux de tant de lieds et de ballades qui ne respirent que printemps et chevalerie attaquer les Souabesl Goethe se déclarer contre Uliland, contre Schwab, contre toute cette phalange enthousiaste des poètes de Stuttgard et de Tubinge qui l'adorait à l'égal d'un demi-dieu, à l'ingratitude! Mais Goethe avait de ces retours d'humeur, propres du reste aux natures sceptiques. Le vieux Merlin savait conserver son sang- froid, plus que son sang-froid, son ironie, au milieu des mouvements exaltés où les tours de son génie prestigieux entrahiaient la peuplade littéraire. L'assentiment des gens» loin de le désarmer, aiguisait sa verve satirique, et toute l'admiration de Hegel et des siens n'a jamais fait qu'il se soit gêné le moins du monde sur leur compte. Voici ce qu'il écrivait à la date du 4 octobre 18il. Ajoutons que ces lignes bien anières ne devaient point empêcher ces honnêtes Souabes de s'écrier, en le pleurant quelques mois plus tard, que l'auguste vieillard de

i Je me reprends : de Goethe e( des éyéncments de 1830 , de la r évoIaUan de Juillet, de la chute de la Pologne, de la philosophie de Hegel et de nos doctrines socialistes envahissantes. Goethe s'était contenté de jeter )e mot de la réaction, les divers éléments dont nous parlons firent Tère nouvelle. Aux tendances poliUques de la jeune Allemagne il fallait une école de lyriques révolutionnaijres, M. Herwegh, M. Hoffmann (deFallerslebeo), M. Dingelstedt lui aussi par aventure. Ere de bruyantes expériences et de tentatives de tout genre. Que n'a-t-on pas essayé, de la chanson jusqu'au roman, du roman au drame, des facétieuses boutades de l'auteur d^AUa Troll aux machines scéniques de MM. Gutzkôw, Mundt et Wienbarg f

quatre-vingt-trois ans était mort trop toi pour la littérature. « J'ai reçu ces jours derniers les poésies de Gustave Pfizer, et j*ai parcouru çà et là le volume à moitié coupé. Ce poète me paraît posséder un talent réel, et en même temps être un bon homme (und aùch ein guter Mensch zu Seyn), Néanmoins cette lecture n'a produit sur moi qu'un assez pauvre effet, et je me suis hâté de rejeter le volume, car, par ces temps d'invasion du choléra, il faut se tenir sévèrement en garde contre toute influence DÉPRESSIVE. L'opuscule est dédié à Ûhland, et j'avoue que de là région où celui-ci plane, rien de tonique, de fécond, de capable en un mot^de subjuguer la destinée, ne me semble devoir sortir. Je ne dirai point de mal de cette production, mais aussi n'y retournerai-]e pas. C'est merveille comme tous ces petits messieurs ont su se faire une guenille poético-morale et religieuse dont ils s'enveloppent du reste fort artistement, quittes, si le coude p^rce un peu,. à vous donner la chose pour une intention poétique. Je vous adresserai l'opuscule en question dans mon premier envoi (la lettre est écrite à Zelter), ne serait-ce que pour le savoir hors de chez moi. » La boutade, on le voit, ne ménage personne, et j'en veux d'autant plus à Goethe de se l'être permise, que sa parole, ayant force d'oracle, devait nécessairement réagir sut les critiques du jour. De là, sans aucun doute, la tardive adoption de leur part d'une muse que la voix populaire dut leur imposer pour qu'ils daignassent y prendre garde. D'ailleurs tout ce que Goethe écrit à ce sujet est-il donc bien juste? e,t sans parlei^ de tant de rapsodies que. le vieux de Weimar fait mine de prendre au sérieux \ lorsqu'il traite à la légère les meilleurs d'entre ses rivaux lyriques, l'auteur de Mignon et du Comte prisonnier condamnant chez Uhland, comme frappé d'impuissance et de pauvreté, un genre sur lequel sa propre imagination s'est exercée avec tant de succès, Goethe ne risque-t-il pas de s'atteindre lui-même?

Ce qu'Uhlanda fait pour le lied et la ballade ne peut se contester; personne en Allemagne, et jo n'excepte pas Goethe, n'a su donner à l'idée ce cercle exact et net qui l'incorpore en un moment -précis. Tout poème, avec Uhland, se compose de deux parties bien distinctes : l'une visible, faite et même parfaite ;

1 FeuiUeter à cette intention certaines parties des œuvres posthumes, [Die NachgelcLssene» )

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Tautre encore dans le vague, écho, si l'on veut, de la première, mais écho si puissant qu'il force le lecteur à créer un second poëme comme complément indispensable de la chose première. Je dirai plus : souvent c'est en dehors de la forme elle-même que le véritable poëme existe. A certains moments, vous vous surprenez le volume à moitié clos entre vos mains et le nez en Taîr,

Comme i^n poëte cherchant son vers à la pipée.

Vous croyez vous complaire en une simple jouissance littéraire^ et vous êtes vous-même en travail de composition. C'est, à mon sens, le suprême du genre, Tins^iration moins la rime, la rose Sans répine. A défaut des autres mérites, les Souabes posséderaient encore celui-là qui leur appartient en propre, et que Goethe, tant s'en faut, ne dédaignait pas. Eux seuls, en effet, ont le secret de cette rêverie contenue dans un mot, comme une essence volatile au creux d'un diamant. Chez les nouveaux, l'essence manque, et, je le crois bien, le diamant aussi : beaucoup de bruit pour d'assez médiocres tentatives. Plus de sentimen* talité, de monotone rêverie ; en revanche, force lieux communs politiques, force déclamations, dont la lyre s'empare apparemment parce que la prose n'en veut plus. On reproche à la poésie souabe son abeille; mais cette abeille ne lui venait-elle pas de Milet en droite ligne ?

Ces promenades au soleil couchant, ces douces histoires naïvement contées, tant de frais et suaves trésors de poésie intime, ont bien aussj leur mérite, quoi qu'on dise. Où est Prométhée? s'écrie-t-on. A tout prendre, Goethe pouvait le demander ; mais vous tous, virtuoses d'hier, qu'une rime de circonstance met en renom, girouettes qu'un souffle aventureux fait passer alternativement du soleil à l'ombre et de l'ombre au soleil, est-ce de bonne foi que vous le dites? Ainsi que vous, nous aimons les œuvres titaniques; ainsi que vous, nous préférons Homère à Théocrite , la Divine Comédie aux sonnets de Pétrarque, le Faust de Goethe aux lieds d'Uhland et de Kerner ; il s'en faut cependant que le culte du sublime nous empêche d'admirer les beautés d'un ordre plus modeste, et nous ne sommes pas de ceux qui s'imaginent servir la Muse en insultant les Grâces. l)'ailleurs la grande question, c'est de réussir dans la sphère où l'on s'exerce, de porter à la perfection le point dont on s'occupe ; à ce compte, on nous l'accordera, les Souabes sont sans repro-

m U PQfi$JE LYRIQUE* m

che. En direz^vous autant de leurs adversaires, gens ambitieux peut-être, féconds en tentatives grandioses, mais auxquels, il faut bien Tavouer, un avortement coûte peu ? J'estime infiniment le palmier sublime et le lotus mystique, divins emblèmes de la spéculation transcendante en poésie; cependant, mieux qu'un pal* mier tortueux et mal venu, mieux qu'un lotus épanouissant sa coupe symbolique au sein d'une eau trouble et marécageuse, j*aime le simple liseron et la clochette bleue secouant son odeur matinale ; et quand les harpes n'ont point en elles de voix pro* fondes et d'indicibles harmonies, ce n'^t point la peine de les suspendre aux saules du rivage.

Les poètes libéraux de la jeune Allemagne nourrissent contre les Souabes un grief qu'ils ne se lassent point d'articuler, et que nous n'oserions passer sous silence. A les entendre, l'école souabe serait une pépinière d'aristocrates, d'esprits bornés, uniquement préoccupés d'évocations féodales, pour le moins intempestives. Voyez un peu cependant la contradiction : on reproche aux Souabes leurs goûts puérils, leurs insipides prédilections : on leur crie : — Vous êtes des enfants qui ne savez que guetter une mouche et faire la chasse aux scarabées, — 'Ot puis en môme temps on les accuse d'aristocratie. Encore s'ils célébraient les royautés du désert comme M. Freiligrath, s'ils en voulaient aux lions, aux panthères ; mais non : les malheureux ! un simple scarabée qui bourdonne autour d'une aubépine en fleur va les émouvoir toute une journée, et n , plus tard , le ver luisant s'al* lume aux clartés des étoiles, ils n'en demanderont pas davantage pour rimer jusqu'au lendemain. Eux des aristocrates 1 Y pensez- vous? Et que devient alors le fameux sonnet de M. Her*" wegh? « Lorsqu'un lion pose devant vos yeux, il ne s'agit pas de venir nous chanter l'insecte qu'il peut avoir sur lui. » Reste à savoir ce qu'on entend par ce lion apocalyptique. Si votre lion n'est qu'une espèce de mannequin gonflé de vide ou de misérables lieux communs à l'usage de certains mécontents toujours en humeur de soulever les passions populaires contre le régime existant, oh ! alors, mieux vaut cent fois l'insecte, fût^il la puce de la chanson de Goethe. Si, au contraire, c'est de l'homme que vous voulez parler ; si votre poésie politique est celle qui ce* lèbre les actions et les destinées des peuples, celle avec qui l'idée, déjà devenue fait, ne demande au penseur, en Quelque sorte, qu'une consécration suprême, à la bonne heure, et nous

' conviendrons aisément avec vous qu'il n'en existe pas de plus grande. A ce compte, Homère et Sbakspere sont des poètes politiques ; et quant aux Souabes, on se trompe fort si l'on imagine abolir avec des épigrammes aiguisées par l'envie les droits imprescriptibles que ces nobles gardiens de la tradition épique en Allemagne se sont acquis à la reconnaissance de la Muse.

Ce reproche d'aristocratie, si on veut bien le discuter sérieusement, né saurait atteindre tout au plus que les romances et les œuvres du genre épique ; car nous ne pensons guère qu*on puisse l'adresser aux poésies lyriques, à ces pièces d'une inspiration si douce, et dont le sentiment de la nature anime et féconde la lettre. On a dit qu'Uhland, Kemer, Scbwab, Anastasius Griin , Pfizer, Juliùs Mosen , Moerike , Lenau , tous les Souabes enfin, maîtres ou simples coryphées, n'en veulent qu'aux supériorités sociales; à moins d'avoir au front la tiare d'empereur d'Allemagne, à moins d'appartenir à la race de Hohenstaufen ou de Habsbourg, nul n'a droit à la consécration posthume de leurs chants. Voyez-les revenir sans cesse à leur thème favori , au motif de prédilection ; c'est la Cavalcade de l'empereur Rodolphe au Tombeau (de Kemer), V Empereur Maœimilien (d'Aiiastasius Griin), le Compte -Eberard, la Traversée du roi Charles (d'Uhland); toujours la chevalerie et le moyen âge. A ce pix)pos, nous demanderons si l'épopée a jamais fait autre chose que choisir ses héros parmi les races conquérantes et souveraines. La poésie, accoutumée à ne voir partout que symbole, conclura volontiers, et cela jusqu'à la fin des siècles, de la grandeur et delà dignité extérieure à la grandeur et à la dignité morale, des privilèges de naissance, de fortune et de rang, aux attributs de l'âme et de l'esprit. Si la conclusion semble choquante et inadmissible aux poëtes démocrates de la jeune Allemagne, ce n'est t)oint aux Souabes qu'ils doivent s'en prendre, mais au vieil Homère lui-même, à Eschyle, à Sophocle, à tous ces immortels génies de la Grèce républicaine, lesquels n'ont su donner à leurs poëmes, comme à leurs tragédies, que des princes et des rois pour héros ; ou plutôt, les vrais, les seuls coupables en cette affaire, sont les chroniqueurs et les historiens. Uhland, Kemer, Grûn, Schwab, Riickert et les autres, transcrivant dans la langue des muses la tradition qu'ils recevaient, ont accompli noblement, et selon toutes les conditions du pays, leur tâche de poëte. En Ecosse, où la tradition, perpétuée au sein même du peuple, rase

la terre de plus près, les choses se fussent autrement passées, sans aucun doute; mais nous sommes en Allemagne, au cœur même de TAllemagne impériale, en Souabe et sur cette terre des Barberousse, le fantôme qu'on évoque a vingt coudées. Le seul génie épique dont la France littéraire contemporaine ait à se glorifier, Victor Hugo, remuant dans Notre-Dame de Paris les traditions du passé pour leur donner la vie poétique, a fait, à l'égard de notre histoire (mais d'une main plus hafdie et plus puissante, car il est seul et les autres sont vingt), la même opération que les Souabes. En Allemagne, Victor Hugo eût été Souabe; ses lettres écrites du Rhin et les Burgraves indiquent assez la tendance, car le chantre des Orientcdes et des Feuilles d'Automne, il est bon qu'on le sache, a le malheur de déplaire fort à la jeune phalange, qui ne se gène pas non plus pour médire de Lamartine. Cette levée de boucliers contre les poêles âë ta nature, Nalurdichler, comme on les appelle de l'autre côté du Rhin, qu'a-t-elle produit jusqu'ici ? Beaucoup de bruit sans doute, beaucoup d'invectives rimées et de pamphlets poétiques, que leurs auteurs, chose étrange! ne parviennent à rassembler en volumes qu'en y adjoignant en manière d'appendices toute sorte de bouquets printaniers et de ballades du bon vieux temps, dont on emprunte le sentiment et le style à ceux-là mêmes qu'on prétend livrer à la risée du monde. Voyez la Profession de Foi de M. Freiligrath. Le volume n'est certes pas bien gros, et cependant, sur dix pièces, à peine en compterez- vous trois qui répondent au titre; le reste se contente d'aller puiser à la source commune. Quelle gloire cependant pour ces nobles Souabes, de pouvoir dire à leurs adversaires : « Vos petits livres, si minces qu'ils soient, n'existent qu'à la condition de nous emprunter le soufQe! Sans la défroque dont il s'enveloppe, et qui sort ds notre propre garde-robe , votre voltairianisme ne saurait con)ment se produire, et si de ce volume, que vous menez en guerre contre nous à si grand bruit, vous ôtez les sylphes, les étoiles, les fleurs et les gnomes, vous n'aurez plus aux doigts qu'un peu de venin où les journalistes de Paris ne daigneraient même pas tremper leur plume. » Mais je m'arrête, car les Souabes n'ont pas ce ton d'amertume et d'aigreur, qui conviendrait plutôt à leurs adversaires. Les polémiques ardentes les trouvent résignés et cléments; parfois un peu de découragement s'en mêle, comme on dit qu'il est arrivé pour Uhland. Le plus souvent on n'y

prend pas garde ; on continue a vivre pour la méditation , pour la paix domestique, pour la solitude et pour Dieu, venant en aide aux pauvres, aux souffrants, comme ce bon Kerner, la providence de toute la vallée d'Heilbronn, et rimant, sur le soir au retour , quelque frais motif , quelque modeste idylle ressentie , dont le volume exquis va s'augmenter à sa vingtième édition,

FIN DE l'essai SUR LA POÉSIE LTRIQUE»

Jean-Paul Richter. — Herder. — Wietand. —

Immermannt -~ Michel Béer. — Grabbe. — Raapach. — Julius Mosen.

Frédéric Halm. — Tieck. — Clément de Brentano. -* Bettina d'Àmim.

Caroline de Gfinderode. — Amim. — Goethe et madame la

comtesse Auguste Stolberg.

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