S86 ÉCRIVAINS ET POETES
bles, plus faciles à se payer de vanités, ont donné «n plein dans cet amour de l'accessoire. Parmi tant de cervelles creuses , plus d'un grand esprit s*est rencontré sans doute, et nous n'en déplorons que davantage de l'avoir vu se mettre en dehors des convenances. On ne sait point assez combien la façon de vivre, la tenue d'un auteur, influe sur Tautorité de sa parole, et quel lustre un beau livre peut recevoir de la dignité personnelle.de celui qui l'écrit. Mais je m'aperçois qu'un pareil raisonnement me conduit tout droit à madame de Sévigné, ce qui nous éloignerait singulièrement de notre sujet. Entre l'esprit le plus charmant, lé plus orné, le plus du monde qu'il y ait eu, et Bettina, Yenfanl de la nature, aucun rapport ne saurait exister. A propos de cette appellation souvent donnée à Bettina, je reviens encore à Brentano.
Clément raffolait de sa sœur ; s'il en parlait, c'était avec complaisance et de façon tout humoristique. A la fois railleur et tendre, d'une verve sarcaslique entrecoupée de traits pleins de bonhomie et de sensibilité, il aimait à vous initier aux mille contrastes de cette nature insaisissable, et comme ce peintre qui d'un coup de pinceau fait d'une tête d enfant qui pleure un frais et gracieux visage souriant d'aise, il vous donnait d'un même crayon l'ange et le lutin, a La vie de Bettina est impardonnable, disait-il, mais non blâmable. » Plusieurs fois il lui prit fantaisie de consulter la visionnaire à l'endroit de sa sœur, a Pour celle-ci je ne puis pas prier, répondit toujours Emmerique; elle vil avec la nature, » D'une dévotion ascétique cani ses pratiques, et dans son extérieur d'une dignité hautaine quelque peu farouche, il 9vait en lui du prêtre catholique espagnol, de l'inquisiteur. Son visage rappelait celui de Goethe, et lorsqu'il paraissait la tête haute et grisonnante, l'œil en feu, la joue hâlée par le soleil et sillonnée par l'habitude des larmes, vous eussiez dit,- en dépit de sa lévite violette à la coupe du jour, d'une peinture italienne du temps des IVIédicis. 11 entrait chez vous comme un spectre, et, pour peu que le vent fût au sombre, prenait place sans articuler un mot; en revanche, aux temps d'épanchements , sa causerie avait de singuliers éclairs. Les bras accoudés sur la table, la lampe derrière lui, placée de manière à ne point offusquer sa vue, il fallait l'entendre pérorer de la science et de la religion , du ciel et de l'enfer, de omni re scibili, « Pauvre homme que je suis, disait-il à Kerner, parce
que la poésie m'emportait dans Tair comme un ballon, n'ai-je pas été me croire un intéressant personnage! En fait de religion, je m'étais égaré complètement. Combien de nuits j'ai passées dans les larmes à prier Dieu de m'enseigner quoi que ce fût où me rattacher! Je ne sais quel jeu du destin me Qt connaître Ëra-> ttierique.... J'ai le malheur de ne point savoir me borner dans mes affections; c'est au point que je m'épouvante dès que je sens qu'un individu va m'intéresser. Chacun m'emporte un lambeau de moi-même. Je ne comprends rien à la modération, à la mesure ; je n'ai jamais su verser de l'eau dans un vei:re sans le faire déborder. » C'était, on le voit , un tempérament fait pour l'illuminisme, « le calice où le vin céleste n'avait qu'à se répandre. » Le premier livre qu'il médita fut un manuscrit du xrve siècle, « les Lettres d'une recluse à son confesseur. » Brentano avait même extrait du volume plusieurs passages, entre autres celui-ci , tout empreint des grâces mystiques du légendaire, et qu'il se plaisait à citer. — La nonne y raconte que dans une de ses extases elle s'est mariée avec son divin Seigneur, et décrit l'appareil symbolique des vêtements qu'elle portait aux fiançailles : d'abord un voile en triangle (allusion à la Trinité), puis une tunique de pourpre ,{ l'amour), puis une ceinture blanche (la pudeur), de blanches sandales (la pureté), etc., etc. De cet hymen sept enfants sont issus : en premier lieu, l'Obéissance, l'Humilité, l'Abstinence et la Pauvreté; ces deux derniers toujours à la maison et ne quittant point leur mère d'un instant. Plus tard sont nées la Patience et la Douleur, et enfin la Paix en Dieu , la quiétude. La nonne décrit ensuite la chambrette nuptiale qu'elle habite avec son époux divin, et les doux entretiens qu'elle et lui ont ensemble. — En assistant aux lectures de cet homme, à ses incroyables spéculations, je me demande si c'était bien là un contemporain. Avec son tempérament fanatique, sa nature ardente, fiévreuse, portée à rhallucination, son esprit dévoré d'un incessant besoin de merveilleux, Brentano aurait dû .naître en plein moyen âge. Véritabte héros de légende, comme il eût figuré dans une fresque du Campo Santo, le chaperon d'or sur les tempes, la palme ou le glaive à la main, en saint canonisé du martyrologe! comme il eût poétiquement tenu sa place dans un des cycles supérieurs de la vision dantesque! De nos jours, l'illuminé Clément n'était, même en Allemagne, qu'un anachronisme.
388 ÉCRIVAINS ET POETKS
Il apparaît ainsi de loin en loin de ces âmes dépaysées failes pour vivre étrangères au monde qui les entoure, et se^consumer en un long cri d'angoisse et de détresse. Ne dirait-on pas, à les voir, ces pauvres oiseaux attardés appelant sur une grève aride leurs frères des airs, dès longtemps envolés au pays des tropiques? £t cependant, pour c€s âmes dépareillées, presque jamais l'appel ne reste sans écho. Les infirmes se cherchent par le monde et se trouvent. Il y a dans certaines souffrances du cœur un magnétisme inexplicable qui, d'un pôle à l'autre, pousserait deux âmes à se rapprocher. Voyez Brentano et sa petite église : Emmerique, Giinderode, Bettina ; une cataleptique, une nonne humanitaire, un enfant de la nature. Mais c'était la maison des fous, s'écriera-t-on. Qui vous dit que cela aussi ne l'a point fait vivre? Qu'importent le troupeau et le berger, si l'étoile éclaire?
Vis-à-^is d'Arnim, l'époux de Bettina , l'attitude de Clément trahit quelque embarras. Le grand poëte avait trop de scepticisme au fond du cœur, trop de fine raillerie au bout des lèvres, pour plaire longtemps à notre mystique. Brentano commença par l'aimer d'exaltation : dans cette nature réservée et critique, il n'avait vu d'abord que le romantisme, et ce fut par ce point qu'ils se rencontrèrent; mais chez Àrnim il y avait plus qu'un romantique, il ^ avait l'homme de son siècle : aussi, du côté de Brentano, l'enthousiasme ne devait point tarder à se refroidir, et, de désillusion en désillusion, il finit par en venir à regretter la part qu'il avait prise au mariage. « C'est moi , disaitil, qui l'amenai à Bettina, que je livrais par là à la littérature, aux philosophes, à la jeune Allemagrfe; c'est moi qui suis cause qu'elle n'a plus de religion. Si j'eusse été moins impie à cette époque, j'y aurais regardé à deux fois avant de conduire vers elle un protestant. » La boutade se comprend de reste : on avait entrevu un sectaire, un nouveau frère pour sa thébaïde, et l'on trouvait un «sprit fort, une imagination tumultueuse, ardente, folle, si vous voulez, mais au fond point dupe d'elle-même, et qui pouvait impunément, et sans être éblouie le moins du monde, tirer en l'air au clair de lune tous si s merveilleux feux d'artifice; car, s'il y avait du romantique allemand Chez Ârnim, il y avait aussi du Boccace. Noble et chevaleresque nature! Un Berlinois de ses amis nous racontait dernièrement certaine circonstance originale de la première entrevue avec Bettina, et qui prouverait que, lorsque Brentano les présenta l'un à l'autre.
DH L'ALLKMAf.NK. âRU
nos deux futut^ époux s'étaient une fois du moins déjà rencontrés. Un jour, Arnim se promenait sous les tilleuls (unter den Linden)\ Bettina vint à passer. Àchim d'Arnim était beau comme les anges, il avait la noblesse de Tâme empreinte sur tous les traits du visage, et ^n large front à la Schiller ne respirait qu'enthousiasme et génie; r enfant, qui ne marchait point les yeux baissés, sentit la tète lui tourner. Tout entière à sa première impression, Bettina s'approche du poète, et de ce ton résolument mutin qu'elle affecte encore aujourd'hui : a Vous, ditelle en le dévisageapt d'un regard de feu, si vous voulez, je vous épouse. » Arnim sourit, et peu après le mariage se célébra. — . II ne nous appartient point ici de rechercher s'il trouva le bonheur dans cette union fantasque. Les bienséances ont leurs réserves. Contentons-nOus de rappeler à ce sujet le mot de Clément ; il est significatif : « Arnim, écrit quelque part le frère de Bettina, Arnim vécut tourmenté jusqu'à la fin de l'histoire avec Goethe. » A la bonne heure I on constate volontiers de pareils instincts chez les gens qu'on aime. Voilà nos scrupules levés sur * l'homme ; quant au poëte, Achim d* Arnim est un des plus grandf que TAlleipagne ait eus. Nous reviendrons à tous les deux.
Jd.
«Wif.