I^CRIVAINS ET POETES
avait horreur de se voir imprimé. « C'est pour moi une douleur insupportable, répétait-il souvent; figurez-vous une jeune fille forcée d'exécuter, pour divertir les gens, une danse qu'elle aurait apprise aux dépens de son innocence et de son repos. J'ai écrit au moins autant de livres que ma sœur, mais je garde sur elle l'avantage de les avoir tous jetés au feu. » Parfois il lui arrivait de s enfermer chez lui , d'allumer des cierges, et de se mettre ensuite à prier des nuits entières pour ceux qui souflcent. Singulière chose que cette fusion de l'esprit méridional et du génie du Nord, dout cet homme offre le phénomène! J'ai dit qu'il y avait de l'ascète cliez Brentano, du religieux extatique des bords du Nil, du thaumaturge; il y avait aussi du don Quichotte. Mais revenons à ces prétendues correspondances de Clément Brentano , à cette couronne printanière que la Bettina se pose avec tant de complaisance sur le front, tout en ayant Tair de la tresser à la mémoire de son frère. Puisque madame la baronne d*Ârnim était si préoccupée d'élever un monument aux mânes de Clément Brentano , que ne nous 4onnait-elle une édition revue et définitive des poésies du mystique rêveur? Là, du moins, le zèle pieux qu'elle aime tant à montrer se fût, il semble, exercé plus utilement. Il fallait choisir soigneusement parmi les meilleures pièces, annoter au besoiti, et composer de la sorte un petit volume où les esprits curieux de toute chose en littérature, même d'extravagances, fussent allés chercher le véritable sens de cette imagination bizarre, de çe\ie riche intelligence enfouie sous un fatras cabalistique et démonologique, à travers lequel l'étincelle perce pourtant par intervalles. C'eût été là un méritoire service rendu au souvemir de Clément, un service d'autant plus réel, que ses poésies, je parle des meilleures, de celles qu'une heure sereine et lucide vit éclore, portent en général le cachet de son originalité. En deçà comme au delà des morceaux dont je parle, qu'il s'agisse de causerie intime ou de confidences épistolaires, vous ne trouverez guère que prélude ou bien écho affaibli. La préoccupation unique de madame d'Arnim en cette affaire était de donner un certain montant à quelques divagations échappées à la jeunesse de son frère. De là des remaniements continuels du texte, dont le lecteur ne saurait être dupe, toute sorte d'arrangements, d'impromptus à tète reposée, dont le moindre défaut n'est pas toujoùrs^de mettre au bout de la plume de Clément le style individuel, caractéristique
de Bettina. Le malheur veut qu'un tel système ait quelque peu vieilli ; madame d'Arnim n'en est pas aux débuts avec ces interpolations singulières, et quand on a mis en prose des vers de Goethe pour laisser croire aux gens que la reâite, Villuslralion, était du côté du poète, tandis qu'elle, l'enfant, donnait le motif génial, on peut tout se passer en fait de caprices de ce genre. Je le répète, le procédé n'a point changé, c'est toujours le même exercice, la même pirouette; seulement, cette fois, notre zingara décrit ses évolutions autour de l'ombre de son frère trépassé, ce qui donne au ballet une physionomie éminemment fantastique, et vous force à songer au célèbre pas de la nonne au troisième acte de Robert le Diable, Un peu de musique de Meyerbeer ici conviendrait à merveille.
Je doute que ces lettres aient jamais été écrites , en tant que correspondance du moins. Qu'elles existassent à l'état de fragments épars, de notes dispersées sur les feuillets d'un livre de jeunesse, remanié après coup, on l'admettrait plutôt. Le fait est que ces lettres sont sans date; pour la plupart, elles ont trait à des événements de la révolution française. Le duc de Choiseul habite à Francfort la même rue que Bettina ; tous les après-midi, le noble émigré se rend à la maison Brenteno, où le prince d'Aremberg arrive aussi, chargé d'un dossier de lettres de Sieyès, de Mercier, de Pétion, et de tant d'autres, documents « intéressant au plus haut point les destinées du monde. » Tout ce que Bettina entend ià « met sa jeune âme en désaccord avec ce que le monde lui présente , et lève à ses yeux le voile de 1% corruption. » Le soir, lorsque chacun s'est retire, l'aïeule et Venfanl causent ensemble; d'ordinaire, l'entretien roule sur Mirabeau, qu'on appelle une comète enflammant tout à son approche. La vieille jwusse même l'admiration pour l'illustre orateur de la Constituante jusqu'à faire des extraits de ses lettres; et, donnant une épingle à Bettina, elle lui enjoint de piquer au hasard le papier. Or, l'épingle fatidique rittrape cet aphorisme : que « la puissance de Thabitude est une chaîne que les plus grands génies ont eux-mêmes beaucoup de peine à rompre. » Là-dessus toute sorte d'apostrophes déclamatoires en l'honneur de Mirabeau. « Son esprit, s'écrie Venfanl en un mouvement d'exaltation digne d'une prêtresse d'Apollon Pythien, son esprit a passé dans mon sang; je lui devrai de me tenir jusqu'à la fin en garde contre cet esclavage de l'habitude. » Puis, reprenant .
agi * ÉCHiVAlMS ET POKTES
le dithyrambe : « Âh! Clément! s'écrie-t-elle à son frère, ceMi^ rabeau, que je voudrais donc être en sa présence ! Dès que je pense à lui, je sens mon visage qui brûle. De toute la puissance de mes bras, de mes yeux, de tout ce qui chez moi peut étreindre, je voudrais embrasser ses genoux, les genoux du héros qui porte sur sa lèvre les destinées du peuple, qui anime ce peuple, qui l'embrase au souille de sa bouche, d C'est textuel. Ne dirait-on pas que le grand homme est là, qu'il se dresse au milieu de l'action, de la lutte, dont ces paroles pleines d'enthousiasme semblent un écho vibrant et rapproché? Patience, nous verrons tout à rheure. Elle reçoit de son héros une silhouette au crayon ; c'était la manie du temps; nous en surprendrons bientôt un nouvel exemple dans le commerce épistolaire de Goethe et de madame la comtesse Auguste Stolberg. Une note de Lava ter accompagne le croquis ; le mystique cicérone du visage humain ne trouve aucune expression aux traits de Mirabeau. Cette face de l'orateur populaire lui parait une caricature; il y décou\re le symbole du racornissement de l'âme. Le nez de Mirabeau, au dire du grammairien de la physionomie, indique bien mieux un rustre qu'un héros ; ses lèvres, tuméûées et pendantes par les coins, n'annoncent aucun sentiment honnête; son œil brille, mais d'une iombre arrogance, et son front porte la marque d'une énergie sans pudeur plutôt que les nobles indicé du courage. En un mot, c'est la caricature du génie, une exaltation voisine de la démence* A ce commrataire peu flatté, on l'avouera, du masque de son idole, Venfani devient pourpre de Colère et bondit comme un jaguar blessé. « Creusé de petite vérole, dites-vous? eh ! que m'importe à moi? c'est dans le creux de son intelligence que je veux m'étendre, c'est là que je veux m'ensevelir! » Ce petit accès de rage, si ridicule qu'il soit, se comprendrait encore comme . un résultat des passions du moment; mais, je le demande, que penser d'un pareil fanatisme combiné froidement, après coup, et devenant un effet? Mirabeau mourut au commencement d'avril 4791 , et, en admettant que la cervelle volcanique de YenfatU ait bouillonné pour les héros de la Constituante et de la Convention , Bettina se trouverait avoir à l'heure qu'il est soixante-dix ans, ni plus ni moins ; ce qui , je pense, ne serait nullement le compte de madame d'Arnim. Du poète ou de la femme, lequel des deux se trompe? Je gage que, s'il fallait opter, la spirituelle baronne s'arrangerait encore pour
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donner raison au poëte , même au risque de passer pour centenaire. Cent ans, après tout, n'est-ce point Page des fées?
Dans les œuvres d*imagination , qui en doute? les dates ont moins d'importance, et, pour quelques anachronismes qui se rencontrent, on serait mal venu de chicaner un auteur; mais des correspondances qu'on publie sous la responsabilité d'un nom littéraire honorablement connu de toute l'Allemagne, peuvent-elles donc prétendre aux libertés que s'adjuge à bon droit un conte fantastique? Derrière cette enfant qui sue sang et eau pour me faire croire a la naïveté de ses expansions romanesques, au sincère élan de ses enthousiasmes, je ne vois qu'une matrone occupée à repasser les souvenirs d'autrefois, à recueillir des lettres de jeunesse qu'elle annote ingénieusement, et dont elle va semant les marges de miUe découvertes venues avec l'âge en un cœur resté cependant toujours jeune. M. Kiihne, le critique dont nous parlions plus haut, Ta dit excellemment : « Si Betlina eût ressenti tout ce qu'elle prétend avoir ressenti , elle ne s'en serait pas tenue aux paroles, et le monde aurait salué en elle une moderne Jeanne d'Arc. »
Son frère, Clément Brentano, la jugeait bien : « C*est un bouquet dénoué, s'écriait-il souvent; les fleurs y sont, il y en a même de fort rares dans le nombre; mais, pour rassembler tout cela, aucun lien » Folle et bizarre nature, vouée pour la vie à toutes les excentriques puérilités de ces malheureux petits êtres qu'un hasard terrible baptise à leur naissance du nom d'enfant de génie I A neuf ans, elle aspirait à vivre de la vie d'une fleur, et tandis qu'elle se roulait dans l'herbe, au soleil, sa compagne allait remplir un arrosoir à la fontaine pour le lui répandre ensuite sur la tète, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'une tulipe ou d'un cactus opuntia, flore eœnUeoodoratisiimo. Cependant aujourd'hui encore, à Berlin, l'enfantillage continue. A la vérité, on a renoncé aux tapis de gazon, — un rhumatisme est si vite pris!-* mais il reste, Dieu merci, les tapis d'Orient pour y faire la chatte et la couleuvre, et soupirer d'un accent plein de cajolerie enfantine : a Bettina veut dormir {die Betlina will sehlaffen), » Cette originalité affichée ainsi à tout propos, ce calcul chez les femmes de l'effet à tout prix, est, à mon sens, le pire fléau qu'ait produit la divulgation de l'esprit littéraire, de l'esprit artiste particulier à notre époque. A défaut des attributs du génie, on s'en est adjugé les travers. Les femmes surtout, plus impressionna-