Écrivains et soldats
Le P. Gratry est mort le 7 février 1872. L'heure était venue d'écrire sa vie. En moins d'un an, deux biographies de l'illustre Oratorien ont paru, l'une publiée par le cardinal Perraud, évêque d'Autun et membre de l'Académie française ; l'autre par le P. Chauvin, de l'Oratoire, supérieur de l'Ecole Massillon. Le cardinal Perraud s'est
(1) Le Père Gratry (1805-1892). L'Homme et l'Œuvre d'après des documents inédits, par le P. P. Chauvin, de l'Oratoire. Un vol. in-18 avec portrait. Librairie Bloud et Barrai, 4, rue Madame, 1901.
surtout attaché à mettre en lumière le philosophe et l'écrivain. Il n'a peut-être pas suffisamment développé la partie biographique de son sujet. Cette partie a été, au contraire, de la part du P. Chauvin, l'objet d'une longue et consciencieuse enqnête. Et c'est pourquoi son livre me paraît, plus encore que celui de Mgrl'évêque d'Autun, mériter de retenir l'attention du lecteur. Alphonse Gratry naquit à Lille, le 30 mars 1805 Son père occupait un emploi dans l'intendance militaire. Il appartenait à cette génération de l'époque impériale, toute pénétrée des préjugés du dernier siècle, emportée dans un mouvement effréné, le plus souvent ignorante des dogmes, étrangère aux pratiques chrétiennes, mais qui gardait un haut sentiment de l'honneur, du courage et de la loyauté. Il n'avait pas fait sa première communion. Ce fut son fils qui la lui fit faire, vingt ans après la sienne. Il épousa une jeune fille du pays de Flandre, douce, aimante, sincèrement religieuse, mais qui n'avait, comme lui, que des habitudes de religion naturelle. La mère du jeune Gratry s'était mariée à seize ans ; elle en avait dix-sept quand ce premier-né vint au monde. Dix-sept ans, et une nature si simple, si candidement épanouie ! A voir la jeune mère
auprès de ce berceau, on l'eût prise pour une sœur aînée. Cette influence, cette impression d'une nature presque enfantine, M. Gratry la conservera toute sa vie. Fils d'une enfant, il gardera toujours, au milieu des plus hautes spéculations de la métaphysique, le sourire et l'ingénuité de l'enfance. Les incidents de sa première éducation resserrèrent ces attaches déjà si fortes. Dans une vie errante, au milieu d'un pays étranger, — car les fonctions du chef de la famille l'avaient conduit de ville en ville jusqu'au fond de la Prusse, — l'enfant avait encore plus besoin de cette mère si tendrement aimée. Elle était pour lui la patrie sous sa plus douce image.
Son intelligence, cependant, prenait un rapide essor. La tendresse de sa mère lui évita les compressions et les dangers de l'internat. On lui offrait une bourse au collège Louis-le-Grand. Le père était d'avis de l'accepter. La mère, mieux inspirée, préféra garder son fils. Il échappa ainsi au fardeau déprimant qui accablait ses camarades. Tandis que ces derniers, dès l'âge de dix ans, étaient condamnés à rester enfermés dans un air vicié, et assis de six heures du matin à huit heures du soir, la journée du jeune Gratry, grâce à la prévoyance de ses parents, fut autrement orga-
nisée. Elle ne commençait qu'à huit heures du matin pour finir à quatre heures du soir. A ce régime humain, l'enfant resta frais, dispos, allègre. Aussi, dès le début, les succès furent-ils brillants, soit au collège de Tours, où il fit sa quatrième et sa troisième, soit au collège Henri IV, à Paris, où il ne tarda pas à prendre la tête de sa classe. En rhétorique, il fut le premier en toutes les facultés, et il obtenait le second prix d'honneur au concours général. En philosophie, au concours général encore, le prix de dissertation française et le second prix de dissertation latine couronnèrent glorieusement ses études classiques. C'était en 1824. Il l'emportait sur des condisciples qui sont devenus des hommes célèbres, tels que Natalis de Wailly, Drouyn de Lhuys, le comte Daru.
Le travail et les succès contribuèrent, pour leur part, à sauver l'adolescent. Pendant ce temps-là, en effet, il traversait une crise terrible.
C'est en octobre 1820, à quinze ans, qu'Alphonse Gratry s'était séparé de ses parents, pour entrer dans une institution en qualité d' interne t Il suivait les cours du collège Henri IV. Une épreuve redoutable l'y attendait. Le milieu où il était tombé était infecté d'un esprit d'irréligion,
de révolte et d'immoralité. A l'action des mauvais camarades se venait joindre celle des mauvais livres. Les Ruines de Volney, les Cultes de Dupuis, la Profession de foi du vicaire Savoyard, la Nouvelle Héloïse, les romans licencieux passaient de main en main, déséquilibrant les es prits et gâtant les cœurs. Ces lectures, les propos et les excitations de ses camarades, les leçons mêmes de quelques-uns de ses maîtres l'amenèrent à perdre la foi, et la perte de la foi s'accompagna bientôt chez lui d'une haine violente contre la religion et contre ses ministres. Les prêtres lui inspiraient le plus profond mépris, et le langage dévot ordinaire le dégoût le plus insurmontable. « Jamais je ne mettais le pied dans une église, dit-il dans ses Souvenirs de jeunesse, et un jour, comme premier de la rhétorique, ayant dû adresser un compliment, très modéré d'ailleurs, en vers latins à Mgr de Quélen, archevêque de Paris, qui visitait le collège Henri IV, je m'en repentis ensuite comme d'une lâcheté. »
Un pareil désarroi moral ne va pas d'ordinaire sans une tristesse d'autant plus poignante que l'âme est plus riche et plus profonde. A certaines heures, ce sentiment douloureux du vide que laissent après elles la vérité absente et les cr
ces détruites, devenait tellement intense qu'il touchait au pessimisme le plus désespéré. Au milieu des succès les plus enviés et parmi toutes les promesses de l'avenir, ce brillant jeune homme en venait à souhaiter la mort.
Dieu n'abandonne pas les âmes en détresse, il les poursuit, il les appelle, il les sollicite. L'année même où Alphonse Gratry entrait en philosophie, survenait dans la pension un nouveau maître d'études, esprit distingué, lauréat du concours général en philosophie, âme élevée et profondément chrétienne. Sa parole avait un accent de noblesse, de conviction et de foi qui tranchait singulièrement sur les banalités et les sottises des conversations ordinaires. Le jeune Gratry se sentit aussitôt attiré vers cette nature d'élite. Tout ce qu'il entendait de cette bouche allait l'élever au-dessus des mesquines et bourgeoises préoccupations de la vie, lui inspirer la passion de justice et de la vérité, faire de lui un apôtre de la lumière et du bien sur le modèle de Jésus-Christ. Le dialogue qu'ils échangent et que les Souvenirs de jeunesse (i) nous ont conservé, rappelle les plus
(i) Souvenirs de ma jeunesse, par le P. Gratry, œuvre posthume publiée en 1894.
beaux de Platon. Ce langage, si nouveau qu'il fût aux oreilles de l'écolier, n'en répondait pas moins merveilleusement aux aspirations secrètes de son âme. Il était charmé, dilaté, entraîné. Seulement, reprenait son ami, si vous voulez entrer dans cette vie supérieure, il faut avant tout vous purifier. Commencez par rentrer en vousmême, rougissez de vos fautes, humiliez- vous et demandez-en pardon à Dieu. Par cet acte de vigueur et de vérité vous deviendrez un autre homme. Préparez-le par la prière et soyez assuré que Dieu vous répondra et effectuera en vous ce qu'il veut.
Le modeste maître d'étude qui a eu l'honneur d'amener ainsi le P. Gratry à l'Evangile et de donner à l'Eglise un de ses défenseurs les plus éloquents et à l'apologétique chrétienne un de ses plus brillants champions se nommait Latrêche. Il devint prêtre et chapelain français à Lorette. Il est mort à Lorette, en 1882, et, d'après son désir formel, a reçu la sépulture des indigents.
Le jeune philosophe alla se jeter aux pieds d'un prêtre. A quelques jours de là, il entrait dans l'église de l'Assomption, et, la main étendue vers l'autel, il faisait vœu de pratiquer les conseils évangéliques, de rester libre à l'égard de toutes choses, hors la volonté de Dieu, de se dévouer à répandre la vérité, pour arracher, dans la mesure de ses forces, les hommes à leurs ténèbres. Trente ans après, il écrira : « Je n'ai pas regretté ce vœu un seul jour. Il a fait le bonheur de ma vie. »
Cependant il ne songeait nullement à se faire prêtre. Encore moins voulait-il être avocat ou médecin, homme politique ou homme de lettres, bien qu'il fût assuré de réussir et de briller au premier rang dans chacune de ces carrières, quelle que fût celle à laquelle il se consacrerait. « Votre fils sera le premier partout », avait dit à •ôon père, au moment où il sortait du collège, le proviseur de Henri IV. On lui promettait le succès, la fortune, la gloire peut-être. Rien de tout ela ne lui souriait. Alphonse Gratry ne voulait
qu'une chose, être apôtre. Seulement, pour devenir apôtre, il commencera par être polytechnicien. Il voyait qu'autour de lui beaucoup d'honnêtes gens s'enfonçaient dans l'irréligion sous prétexte de mathématiques, de chimie ou d'anatomie. Besoin était de leur montrer que la science et la religion n'étaient pas inconciliables, qu'elles avaient au contraire une affinité naturelle. Pour faire cette démonstration, il fallait qu'il possédât lui-même la clef des sciences et qu'il en pénétrât les secrets. Pour y parvenir le moyen le plus pratique et le plus sûr n'était-il pas de se faire admettre à l'Ecole polytechnique et de s'initier, près de vrais savants, aux connaissances et à la méthode scientifiques ?
Alphonse Gratry avait, à ce moment, dix-neuf ans et demi. Il ne savait pas faire une multiplication et il n'avait qu'un an devant lui. Les mathématiques élémentaires furent parcourues pendant les vacances, et des efforts surhumains vinrent à bout, en un an, des mathématiques spéciales. L'heure de l'examen arriva. Au moment de s'y rendre, Gratry se mit à genoux et fit cette prière : « Seigneur, mon Dieu ! c'est pour vous que j'ai travaillé cette année ; je livre le reste à votre Providence. Si c'est votre volonté que j'en-
tre à cette Ecole, vous me ferez recevoir. Sinon, vous me ferez refuser. »
Les programmes d'alors étaient beaucoup moins chargés que ceux d'aujourd'hui, et c'était tout profit pour l'Ecole, qui ne fut jamais plus brillante. Alphonse Gratry fut reçu. Ce fut du reste un singulier élève. Il fit de sa journée deux parties, la première consacrée aux études réglementaires, la seconde donnée à la lecture de l'Evangile et à la méditation écrite. Malgré cela, je crois bien qu'il y a lieu de regretter pour lui ces deux années passées à l'Ecole polytechnique. Plus tard, dans ses beaux livres sur la Connaissance de Dieu et sur la Connaissance de l'âme, il fera trop large la part des sciences. Il y aura quelque chose de vrai dans le mot ironique de Cousin, lui reprochant de vouloir démontrer Dieu par le calcul infinitésimal et de vouloir expliquer la création par les mathématiques. Et de même l'écrivain — si admirable chez le P. Gratry — ne laissera pas de se ressentir fâcheusement, par endroits, de l'influence de ce milieu scientifique. Parlant des ouvrages de l'illustre oratorien, M. Caro est amené à y signaler « un trop grand emploi de certaines formes empruntées au langage le plus technique, et qui, au lieu de varier le style,
lui infligent parfois une sorte de monotonie dans la singularité. » Et l'éminent critique ajoutait : « Il y a trop de foyers concentriques, ou excentriques, trop de polarité, trop de fluides explicites ou implicites, d'ellipses et de paraboles, dans la description des plus délicats mystères de la vie psychologique et morale. La géométrie et la physique abusent du droit que leur donne si bien M. Gratry d'être aimables, spirituelles, éloquentes, lyriques. » (i)
A sa sortie de l'Ecole, Alphonse Gratry fut classé quatre-vingt-douzième sur 113. Visiblement l'esprit et le cœur étaient ailleurs. Il donna sa démission, et, malgré les instances de sa famille, il la maintint. Ce fut pour les siens un coup extrêmement douloureux, l'anéantissement subit du fruit espéré de leurs sacrifices. Ils étaient sans fortune. Gratry, le cœur brisé, mais ferme et résolu, pria le Dieu auquel il se donnait de les éclairer, de les consoler, de pourvoir à tous leurs besoins. Peu après, un héritage inattendu mettait les parents à l'aise, et un mariage avantageux assurait l'avenir de la sœur.
Quant à lui, sans rien demander à personne, il
(1) Edme Caro, Philosophie et philosophes, p. 233.
s'enferma dans une petite chambre d'hôtel garni, avec ses vêtements et quelques livres pour tout bien. Dans cette solitude, il travaillait, méditait et priait, sortant peu, donnant quelques leçons pour vivre, s'endurcissant aux privations, et parfois réduit au pain et à l'eau. Il y connut la faim. Il dira plus tard que ce furent là ses meilleur; jours.
Deux ans se passèrent ainsi. Un jour, l'abbé Martin de Noirlieu, aumônier de l'Ecole polytechnique, au retour d'un voyage à Strasbourg, lui parla d'un groupe d'étudiants chrétiens, qui se pressaient, dans cette ville, autour de la chaire de M. Bautain, professeur de philosophie à la Faculté des Lettres, et qui se réunissaient pour mettre en commun leur travail, leurs prières et leurs efforts. Gratry s'empressa d'y courir. Il y arriva le 15 mai 1828.
Nombreux étaient les jeunes hommes intelligents, distingués, pleins d'élan, qui suivaient les leçons de M. Bautain, lui-même bien jeune encore, mais qui forçait l'admiration par la variété de ses talents et par l'éclat de son éloquence. Même à Paris, on eût difficilement trouvé une pareille élite. C'étaient Adolphe Cad, qui fut un homme d'une science presque universelle, qui a
laissé à Juilly, où il est mort Oratorien, après avoir dirigé le collège pendant vingt-quatre ans, un nom aimé et vénéré ; Théodore Ratisbonne, fils du président de la synagogue de Strasbourg, futur fondateur de la Congrégation de Nôtres Dame de Sion et de l'archiconfrérie des Mères chrétiennes ; trois autres Israélites, Jules et Nés. tor Level, de Nancy, et Isidore Goschler, de Strasbourg, celui-ci connu plus tard par ses travaux philosophiques et théologiques, directeur du collège Stanislas de 1846 à 1855 ; Eugène de Régny, auteur d'une Vie de l'abbé Bautain ; Jacques Mertian, plus tard Oratorien et curé de Juilly ; Henri de Bonnechose, avocat général à Besançon, plus tard cardinal et archevêque de Rouen ; Adrien de Reinach, d'une des plus nobles maisons d'Alsace, qui succomba en Crimée, victime volontaire de son dévouement religieux à nos soldats.
Ils se réunissaient presque tous les soirs chez Mlle Humann (1), femme d'une intelligence supérieure, d'une instruction profonde, d'une pitié ardente, et qui, sollicitée par l'attrait de la cha-
(1) Elle était sœur de M. Humann, ministre des finances sous la Monarchie de juillet, et tante du général et de l'amiral Humann,
rite, avait refusé de se marier, bien que sa fortune fût considérable. Déjà âgée, elle était pour ces jeunes hommes une mère spirituelle, « une mère, non comme la nature les fait par la chair et le sang, mais une mère en esprit et en vérité, comme la grâce les forme et comme Dieu les donne quelquefois aux âmes qu'il veut sauver (i) ».
Après avoir terminé leurs études et pris leurs grades dans les lettres, les sciences, le droit ou la médecine, tous les jeunes hommes que j'ai nommés tout à l'heure vinrent déposer leurs diplômes au pied des autels, et s'engagèrent à l'exemple de leur maître, dans le sacerdoce. Tous renoncèrent à leurs espérances d'avenir, et, la plupart, aux avantages d'une belle fortune, pour vivre en communauté dans la maison de Mlle Humann, amis de cœur et d'esprit, ayant, autant que pos^ sible, le même toit, la même table, une seule bourse, et confondant leurs biens, comme leurs âmes, à la manière des premiers chrétiens.
Plus encore que M. Bautain, Mlle Humann était l'âme de cette petite réunion, et c'est à sa mystérieuse et bienfaisante influence que celui-ci
(i) L'abbé Bautain, la Chrétienne de nos fours, Lettre XV, p. 391.
rapporte comme à sa source cachée tout le bien qui a été fait par ses fils spirituels. Elle dit un jour à Alphonse Gratry, qui étudiait encore sa vocation : « Ici, votre cœur est heureux, et par vos travaux vous pouvez espérer quelque réputation parmi les hommes. Auriez-vous la force de sacrifier tout cela si c'était la volonté de Dieu ? Or, je pense que votre vocation est de mener une vie très humble, très cachée, en présence de Dieu seul. Peut-être êtes-vous appelé à vivre d'une vie toute intérieure, à ne jamais rien écrire, à sacrifier toute votre science et tout vos goûts philosophiques, à ne jamais parler de Dieu qu'à de pauvres gens de la campagne. Par exemple, vous avez vu à l'entrée des Vosges le pauvre couvent du Bischenberg (i). Aimez-vous assez Dieu pour vivre et mourir là, si Dieu le veut ? Je vous demande d'y penser. Je crois que cette vie serait bonne, que le sacrifice serait grand et agréable à Dieu ; et je pense qu'il faut essayer. Ne vous engagez pas cependant ; faites un noviciat et éprouvez votre vocation. L'année révolue, vous vous déciderez après m'en avoir parlé. »
(i) C'était un couvent de religieux Rédemptoristes, établi à mi-côte d'un contrefort des Vosges, à quelques lieues de Strasbourg,
Le 13 mai 1830, Alphonse Gratry frappait à la porte du couvent ; il y entra avec la conviction qu'il y passerait sa vie tout entière. Sans doute, MUe Humann s'était trompée sur la vocation de cette âme généreuse ; mais où elle ne se trompait point, c'était en mettant dans les fondements d'une vie apostolique ce qui en fera la force et la fécondité, un grand sacrifice.
La Révolution de 1830 dispersa les religieux du Bischenberg et rendit â Gratry la libre disposition de sa volonté. La religion était persécutée ; il n'hésita plus : l'heure de se faire prêtre était sonnée pour lui. Il alla trouver l'évêque, Mgr de Trédern, qui venait de confier aux disciples de M. Bautain la direction du petit séminaire de Saint-Louis, à Strasbourg. On était au mois d'octobre 1830. Alphonse Gratry reçut aussitôt la tonsure et l'habit clérical et se réunit avec joie à ses amis. Il monta rapidement les degrés qui conduisent au sacerdoce. Sou?-diacre le 18 décembre 1830, en même temps que Henri de Bonnechose, diacre un an après, il était ordonné prêtre à la fin de 1832, et disait sa première messe en la fête de l'Epiphanie, 1833. Il avait vingt-huit ans..
L'abbé Gratry resta pendant dix ans à Strasbourg, soit au petit séminaire, où il professait la rhétorique, soit dans une maison libre d'ensei. gnement secondaire, se faisant recevoir docteur es lettres, étudiant à la fois la théologie et la philosophie réunies, la scolastique et la mystique prises ensemble, le tout comparé avec toutes les sciences qu'il pouvait connaître ou qu'il apprenait à mesure. C'est alors qu'il écrivit quinze ou vingt grands cahiers in-folio ; tantôt des méditations, dont les plus belles ont été publiées par le cardinal Perraud sous le titre de Méditations inédites ; tantôt des études philosophicoreligieuses où percent et commencent à briller la plupart des idées qui feront plus tard le fond de la Connaissance de Dieu et de la Connaissance de l'âme. L'ensemble représente un travail immense, une maîtrise de pensée et de plume qui va s'affirmant de jour en jour.
En 1841, l'archevêque de Paris lui offrit la direction du collège Stanislas. Par esprit d'obéis-
sance, l'abbé Gratry accepta. Il reprit l'enseignement par la base et organisa une Ecole préparatoire aux travaux classiques ; il le couronnait en même temps au sommet par une Ecole préparatoire aux grandes écoles du gouvernement. Malheureusement, il était un très médiocre administrateur, si bien qu'au bout de cinq ans, il plia sous le poids de sa charge. Ses forces morales diminuaient ; sa santé s'altérait. Il chercha autour de lui de robustes épaules capables de porter le fardeau. L'abbé Goschler se présenta. C'était l'un de ses anciens amis de Strasbourg, qui venait de se détacher de la Société de Saint-Louis ; il était très instruit, ne manquait pas d'expérience, paraissait plein de confiance en lui-même et en son étoile. Il allait au-devant de cette mission avec autant de joie que l'abbé Gratry en éprouvait à s'en décharger. Ils se furent vite entendus. L'initiation du nouveau directeur se fit dans les derniers mois de 1846 et le changement eut lieu sans secousse et sans trouble. A cette heure-là même, Mgr Affre offrait à l'abbé Gratry des fonctions tout à fait en harmonie avec ses goûts, celles d'aumônier de l'Ecole normale supérieure. Il s'empressa de les accepter avec l'enthousiasme
qu'il apportait au début de toute nouvelle entreprise.
Durant les cinq années que l'abbé Gratry devait passer à l'Ecole normale, de 1847 à 185 1, les promotions furent particulièrement brillantes. On y remarquait Prévost, Paradol, Gréard, Fustel de Coulanges, Levasseur, Léon Crouslé, Dyonis-Ordinaire, Paul Albert, Francisque Sarcey, J.-J. Weiss, Hippolyte Taine. C'était le groupe des voltairiens. Cette troupe compacte, agressive et caustique, trouvait cependant à qui parler. Un petit groupe de catholiques, courageux et décidés, faisait bonne contenance. Parmi eux se signalaient Adolphe Perraud, aujourd'hui cardinal, qui sortit de l'Ecole en 1850 ; Cambier, l'héroïque missionnaire, mort en Chine en 1866 ; Heinrich, auteur d'une Histoire de la littérature allemande, mort doyen de la Faculté des Lettres de Lyon ; Vignon, jeune Lyonnais, ardent de caractère et fervent chrétien ; Claude-Charles Charaux, plus tard professeur de philosophie à la Faculté de Grenoble, et qui représentait, au dire de Taine, « la foi du charbonnier » ; Barnave, petitfils d'une sœur convertie du fameux Constituant, « catholique de toutes pièces, à la manière de Bossuet »; disait de lui son camarade et ami, le
protestant Rieder. Ces jeunes chrétiens se rer lavaient sur la brèche et faisaient face à l'ennemi.
L'abbé Gratry les soutenait et les encourageait, indiquant les lectures à faire, résolvant les difficultés et se multipliant selon les nécessités de l'action, Sa situation était difficile et singulièrement délicate. Celui des professeurs dont le cours avait le plus de succès était M. Ernest Havet, esprit fin, incisif, mais dénigrant et passionnément injuste envers le christianisme. Le directeur des études, M. Vacherot, s'était fait l'apôtre de la doctrine hégélienne. Il enseignait que le christianisme n'est point d'origine surnaturelle et révélée, mais qu'il est simplement le fruit de la sagesse humaine et une transformation de l'hellénisme.
En 1844, l'Académie des sciences morales et politiques avait couronné un Mémoire de M. Vacherot sur l'Histoire de V Ecole d'Alexandrin. Remis sur le métier, ce Mémoire se transforme en un grand ouvrage en trois volumes, dont les deux premiers parurent en 1846. Le troisième, retardé par la Révolution de février, ne fut publié qu'en 185 t. Il accentuait encore le caractère antichrétien de l'ouvrage et se résumait en cette affirmation ; les dogmes chrétiens principaux, c'est-à-
dire le dogme d? la divinité de Jésus-Christ et le dogme de la Trinité, sont le fruit d'une élaboration progressive, due à l'influence de la philosophie grecque, et surtout à l'influence de l'école néo-platonicienne d'Alexandrie.
A l'apparition de ce troisième volume, l'abbé Gratry alla trouver M. Vacherot, et lui dit : <( J'ai examiné votre livre. La partie historique est un tissu d'erreurs et de contradictions ; la partie philosophique aboutit logiquement à une profession d'athéisme. Je vais être obligé de le combattre. Retirez-le de la circulation et corrigez-le. Vous -i l'éviterez le pénible devoir de le réfuter. »
M. Vacherot était trop convaincu et trop engagé pour reculer. Il refusa. L'abbé Gratry crut alors de son devoir de déclarer la guerre, non pas à l'homme, mais à la doctrine. Il se mit à l'œuvre avec douleur, et, en préparant sa réponse, « il fut toujours, dit-il lui-même, plus près des larmes que de la colère. » Cette réponse ne tarda pas à paraître sous le titre : Une étude sur la Sophistique contemporaine, ou Lettre à M. Vacherot. L'émotion qu'elle produisit fut profonde , le ministre de l'instruction publique, M. de Crou-
seilhes, déféra le cas au conseil supérieur de l'instruction publique.
La séance du Conseil fut présidée par M. Thiers. M. Portalis s'éleva avec force contre le scandale causé par l'ouvrage du directeur des études de l'Ecole Normale et contre les doctrines dissolvantes et pervertissantes qu'il répandait parmi la jeunesse. Il signala en particulier une formule évidente d'athéisme dans cette phrase : « Non seulement la substance universelle n'est pas sans les individus, mais elle n'a d'être et de réalité que dans et par les individus. Prise à part, elle n'est qu'une abstraction de l'esprit. »
M. Vacherot fut mis en disponibilité ; l'abbé Gratry avait donné sa démission quelques jours auparavant.
Sa Lettre à M. Vacherot était le premier de ses écrits, le premier du moins qu'il eût donné au public, et il avait alors quarante-six ans. Jusquelà, sans souci de la renommée, il s'était renfermé dans l'étude, la méditation et la prière. Son premier livre révélait à tous un esprit supérieur et un maître écrivain. Maintenant ses publications se succéderont, nombreuses, considérables, souvent profondes, toujours éloquentes ; et dans le nombre il y aura plus d'un chef-d'œuvre.
Depuis le jour où Alphonse Gratry avait consacré sa vie à Dieu et à ses frères, la Providence n'avait cessé de le mener comme par la main. Elle l'avait conduit d'abord à Strasbourg, pour y continuer, pendant douze ans, dans un milieu très cultivé, généreux et plein d'élan, sa formation intellectuelle et spirituelle ; puis à Stanislas, où, tout en poursuivant ses méditations, il avait pu étendre son action éducatrice et compléter son expérience ; enfin à l'Ecole normale, où, tout en se dévouant à une jeunesse d'élite, il avait eu plus de loisirs pour approfondir les grandes questions philosophiques et religieuses et pour en mûrir la solution. Après cette longue préparation, après un labeur acharné, un instinct secret le poussait à déployer toutes ses facultés à agrandir le champ de ses opérations, à entamer l'œuvre qu'il avait rêvée : la réconciliation du christianisme et de l'esprit moderne, de la science et de la foi, la transformation de la société pré-
sente et du monde entier par l'Evangile mieux compris et mieux pratiqué.
Pour réaliser une telle œuvre, pour la tenter seulement, il lui était nécessaire, et l'abbé Gratry le comprit aussitôt, de multiplier ses forces par celles de l'association. « Il y a une œuvre, écrivait-il à Mgr Dupanloup, que Notre Seigneur demande depuis un demi-siècle au clergé français et qu'il ne peut obtenir, c'est un atelier d'apologétique, c'est l'étude de la science comparée et instaurée. »
Pour mener à bien son projet, le meilleur instrument lui parut être tout d'abord l'association telle que l'a conçue saint Philippe de Néri.« Petits groupes de prêtres, réunis en commun, sans vœux, très libres dans leurs tiavaux, mais s'aidant, s'encourageant et s'exhortant entre eux. Ces groupes demeurent absolument indépendants les uns des autres, et ne relèvent, comme il convient aux membres de l'ordre sacerdotal, d'aucun autre pouvoir que du pouvoir central de l'Eglise catholique, et du pouvoir prochain de chaque évêque. Point de supérieur général, point de maison centrale ; aucune maison n'en gouverne aucune autre, pas plus qu'aucune famille, dans la commune, ne gouverne les autres familles. Voilà
qui peut facilement s'étendre et s' établir partout, et puissamment contribuer à l'organisation de la vie des prêtres, pour tout le clergé séculier, dans tous les diocèses du monde ( i ). »
Il y avait justement alors, dans le clergé de Pans, un prêtre renommé pour sa vertu, pour l'ardeur de son zèle, pour sa grande autorité morale, qui nourrissait, non pas le même projet, mais un projet à quelques égards analogue. C'était l'abbé Pététot, curé de Saint-Roch. Il s'était entouré de jeunes prêtres animés de son esprit, désintéressés, dévoués, supérieurs aux préoccupations d'avancement, et il réalisait avec eux un essai de vie commune ecclésiastique. Son presbytère était devenu une sorte de couvent ; chaque semaine, des conférences spirituelles réunissaient autour de lui le petit groupe ; elles contribuaient à entretenir chez les membres la piété, la vie surnaturelle, la charité apostolique.
Cette généreuse tentative répondait trop bien aux idées de l'abbé Gratry pour ne pas l'intéresser singulièrement. Bientôt, il fit partie de la petite société, et le temps vint même où il allait passer tous les dimanches à Saint-Roch, assis-
(i) Henri Perreyve, par le P. Gratry, p. 79.
tant aux offices, dînant avec le curé etjses vicaires et revenant chaque fois plus édifié de ce qu'il avait vu et entendu.
Cependant, malgré l'admirable fécondité de son ministère, malgré la joie que lui donnaient, par leur dévouement, les jeunes prêtres groupés autour de lui et formés à son image, l'abbé Pététot ne se tenait pas pour satisfait. A ses yeux, pour sauver la religion en France, il fallait généraliser ce mouvement, il fallait multiplier, non point le nombre des prêtres, mais le nombre des apôtres détachés de tout intérêt humain et prêts à tous les sacrifices.
Pendant qu'au presbytère de Saint-Roch grandissait l'idée de régénérer le clergé par une éducation mieux appropriée au besoin des temps, à l'Ecole normale l'abbé Gratry nourrissait celle de défendre et propager la vérité chrétienne par la science. Ces deux idées suscitaient à la fois deux mouvements religieux et comme deux courants, dont la réunion prochaine allait bientôt former le nouvel Oratoire.
Le mot fut vite prononcé. « Un jour écrit le P. Gratry, je reçus la visite de l'abbé de Valroger: N'avez-vous jamais pensé à reconstituer l'Oratoire ? » me dit-il... Le soir même, j'en parlai au
curé de Saint- Roch, qui fut très frappé de cette idée, et qui, dès le premier moment, y vit une ouverture providentielle. On prit jour avec l'abbé de Valroger et quelques autres pour parler de cette fondation. On devait se réunir à Saint- Roch. L'évêque d'Orléans présida à la réunion (i). »
Pour répudier les souvenirs gallicans et jansénistes que le nom pouvait réveiller, il fut convenu qu'il serait modifié en celui de l'Oratoire de l' Immaculée-Conception. Tel fut, en effet, le premier titre de la Congrégation restaurée ; elle le garda jusqu'au décret d'approbation de 1864, qui la désigna définitivement sous celui de l'Oratoire de Jésus et de Marie- Immaculée.
Ainsi le projet mûrissait et se précisait peu à peu.
En 1852, l'heure d'une décision était venue. L'abbé Gratry, après sa démission d'aumônier à l'Ecole normale avait passé l'année près de Mgr Dupanloup, son conseiller et son ami, en qualité de vicaire général d'Orléans. C'est là qu'il prit sa résolution définitive. Cependant, s'il était bien résolu à se dévouer tout entier à l'œuvre de l'Ora-
(1) Manuscrit inédit.
toire, il estimait au-dessus de ses forces d'en être ou le fondateur, ou le supérieur. Un seul homme, selon lui, était à la hauteur de cette tâche, le curé de Saint-Roch. Sur ses instances, sur celles, non moins vives, de Mgr Dupanloup et du P. de Ravignan, l'abbé Pététot finit par se décider. Après avoir reçu à Rome les encouragements et la bénédiction de ses confrères et à la grande désolation de ses paroissiens, il renonça généreusement aux avantages et aux honneurs d'un poste brillant que des années d'activité féconde lui avaient rendu si cher.
Le premier groupe oratorien se réunit d'abord au 21 de la rue de Calais, en novembre 1852. Il ne se composait que de six membres : le P. Pététot supérieur, le P. Gratry, le P. de Valroger, chanoine titulaire de Bayeux. Les trois autres étaient des jeunes gens : le P. Adolphe Perraud et le P. Cambier, tous les deux sortis de l'Ecole normale ; enfin le P. Lescœur, brillant élève de Stanislas,
avocat et licencié ès-lettres. D'autres vocations s'annonçaient, en particulier celles de Henri Perreyve et de Charles Perraud.
Bientôt on put acheter, rue du Regard, n, une maison très vieille et toute délabrée. On accédait à la chapelle provisoire par un escalier de bois massif et incommode. Mais on était chez soi, on avait un jardin d'une étendue raisonnable, une vaste pelouse, quelques arbres, et à peu de temps de là, sur un mot du P. Gratry, les fidèles allaient eux-mêmes construire une chapelle neuve et élégante.
C'est dans cette chapelle de la rue du Regard que, pendant plusieurs années, les homélies du P. Gratry attirèrent un auditoire d'élite. L'enceinte était trop étroite pour en contenir le flot débordant. Les degrés, le palier de l'autel euxmêmes étaient submergés. Guizot y coudoyait le duc de Broglie ; Vitet s'y rencontrait avec Berryer ; Montalembert y était assidu. Le vaisseau de l'édifice, d'une étendue limitée, convenait parfaitement à la faible voix de l'orateur. Il était inégal sans doute, comme tous ceux qui ne disent que ce qu'ils sentent et qui ne connaissent point l'émotion de commande. Mais dans les jours de verve, cette parole était un charme. On ne résis-
tait point à l'enchantement, à ce don magique d'amener les âmes à soi, de les élever dans la lumière et dans l'amour.
Le succès fut tel qu'on demanda à l'orateur de donner ses conférences dans la chapelle des catéchismes de Saint-Etienne-du-Mont. Il s'empressa d'accepter. « J'ai trouvé, écrivait-il à l'un de ses amis, une chapelle incomparable, beaucoup plus grande que l'Oratoire, plus facile à la parole, contiguë à l'Ecole polytechnique, à l'Ecole normale, à l'Ecole de droit et à trois grands collèges. De là un auditoire nouveau et tel que j'aurais dû le chercher depuis longtemps.
« Une foule empilée remplit la chapelle. C'est une bataille pour entrer. Toute l'enceinte est réservée aux hommes ; les femmes, à l'entour et derrière, entrent avec des billets.
« Je ne puis vous dire la sympathie de l'auditoire. La solidité des résultats me comble de joie. »
Les divers travaux du P. Gratry ne l'empêchaient point de songer à l'organisation des études. C'est lui qui avait dressé le plan des cours pour les jeunes. Outre le noviciat proprement dit, pure école de formation spirituelle, à laquelle devait présider le P, Pététot, il y avait à mener
de front une double préparation, une préparation théologique et une préparation scientifique.
Pour présider à la première, le P. Gratry eut l'heureuse fortune de découvrir et de gagner à ses desseins un travailleur infatigable, homme d'une science prodigieuse, d'une modestie rare, l'abbé Gillet, prêtre du diocèse de La Rochelle. En ce qui concernait la préparation scientifique, il s'en réserva la direction. L'œuvre était donc en bonne voie ; il pouvait croire qu'il touchait enfin à la réalisation de son projet, si longtemps pour, suivi, d'un atelier d'apolégétique religieuse, «d'une sorte de Port- Royal, moins le schisme et l'erreur ». Et pourtant, au bout de quatre ans, survenait une crise douloureuse.
Il est plus facile de s'estimer et de s'aimer que de s'entendre. Les deux fondateurs de l'Oratoire ne tardèrent pas à en faire l'expérience. Animés du même zèle, du même désintéressement, du même désir de servir l'Eglise, ils ne s'inspiraient pas, au fond, de la même idée directrice. Démontrer l'harmonie des sciences et de la religion, retourner le courant philosophique depuis si longtemps opposé à l'Evangile, tel était le rêve du P. Gratry depuis sa jeunesse. Toute autre, l'idée dont s'inspirait le P. Pététot. Pour celui ci, les
préoccupations scientifiques étaient d'ordre secondaire. Ce qui importait surtout à ses yeux, c'était de faire que les prêtres devinssent des hommes surnaturels et des saints. Les préparer dès l'adolescence, pénétrer les aspirants au sacerdoce de l'esprit de pauvreté, de désùité^ ressèment et d'abnégation, leur souffler le feu sacré du dévouement, telle était la réforme à entreprendre et le premier service à rendre à l'Eglise. Cette action, d'après le P. Pététot, devait commencer par les petits séminaires.
En 1857, l'évêque de Coutances, Mgr Daniel, offrit à l'Oratoire la direction du petit séminaire et collège diocésain de Saint-Lô. La majorité du Conseil, ne jugeant pas la société assez nombreuse pour suffire à une mission pareille sans appauvrir à l'excès le groupe de Paris, se prononça contre l'acceptation. Le P. Pététot passa outre et imposa sa décision. Huit Oratoriens durent prendre le chemin de Saint-Lô. Chaque année, une nouvelle trouée était faite parmi les jeunes confrères ; d'autre part, les Pères restés à Paris étaient contraints, par la nécessité de vivre, de s' employer à la prédication et dans des aumôneries. L'atelier tant rêvé ne se fondait pas.fvi
Le P. Gratry restait, pour ainsi dire, seul. Il
était inconsolable. Cédant à la fois aux préoccupations d'une santé fatiguée et à l'impulsion de ses tendances naturelles, il s'écarta peu à peu de la vie commune, A partir de 1858, il paraissait rarement en récréation, Souvent il prenait ses, pepas dans sa chambre, parce qu'au moment de descendre, une idée l'avait frappé et qu'il avait voulu l'écrire de suite, Pour prévenir une rupture, la nécessité d'une solution s'imposait. Elle intervint en 1861. Il fut convenu que le P. Gratry en considération des immenses services qu'il avait rendus à la Congrégation, serait autorisé officiellement à se retirer de la communauté pour habiter chez lui, tout en conservant le titre d'Oratorien. Peu après, à la première assemblée générale, qui eut lieu en août 1861, une motion fut proposée ainsi conçue :
« Considérant les nombreux et éminents services rendus à la Congrégation par le P. Gratry, l'Assemblée, avant de se dissoudre, tient à inscrire dans le recueil de ses actes un témoignage public de son affection et de sa reconnaissance envers le P. Gratry. »
La motion fut votée à l'unanimité.
Le P. Gratry quitta la maison de la rue du Regard en juillet 1861 ; et, en*octobre,|il s'ins-
tallait avec son domestique rue Barbet-de- Jouy, 34-
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Toute consentie qu'elle fût et arrangée à l'amiable, cette séparation n'en était pas moins douloureuse. Le P. Gratry eut le sentiment très vif que c'en était fait du rêve de sa vie, de son atelier d'apologétique religieuse. Pour lui du moins, pendant les huit années qu'il avait passées à l'Oratoire ; il avait travaillé de son mieux. C'est de cette période de 1852 à 1861 que datent ses plus beaux ouvrages : De la Connaissance de Dieu fi.853,) ; — Logique fi.855,) ; — De la Connaissance de l'âme fi.858,).; — Le Mois de Marie de V Immaculée Conception (1859) > — La Paix (^i86ij ; — La Philosophie du Credo (1861J.
M. Thiers, qui avait toutes les prétentions, même celle d'être un philosophe (!!!), refusait volontiers ce titre au P. Gratry. Sans doute, sa philosophie ne ressemble en rien aux analyses des Ecossais ou à celles des éclectiques. Rien
d'étonnant qu'elle déroute un peu l'observateur superficiel. On n'est plus habitué à ces démarches-là, qui rappellent Platon et saint Augustin. Par les principes de sa méthode, comme par les résultats obtenus, tout incomplets qu'ils soient, l'illustre Oratorien s'est rangé de droit parmi les maîtres de la pensée chrétienne. Son livre De la connaissance de l'âme, en particulier, est un admirable chef-d'œuvre. Si ce n'est pas de la philosophie classique, au gré de l'école, c'est à coup sûr de la philosophie vivante et de la philosophie féconde, qui classe le P. Gratry dans la famille des Platon, des saint Augustin, des Malebranche, des Maine de Biran et des Newman.
Pour le P. Gratry, la plume, comme la parole, ne fut qu'un instrument d'apostolat. Chez lui, rien de l'homme littéraire, aucun souci de l'applaudissement. Pensée, parole, style, tout tend à l'action. « C'est à l'action qu'il vise, et il suscite l'action, selon le mot d'Ollé-Laprune, et plus il s'éprend des divines clartés, plus il est impatient de les communiquer à autrui ; plus il participe à la vraie vie, plus il brûle d'en faire part aux autres ».
Les principes de son style sont simples et mâles. D'abord, pas de rhétorique. Retrancher ce
qui n'est que vêtement, ornement, appât, ruse, effet, précaution, transition. Ne penser qu'à Dieu et à la vérité, sans aucun respect humain. Rien que la sévère nudité du vrai.
Avant de rien publier, — et il aura alors qua» rante^six ans, — il a soumis son esprit à un long, multiple et intense labeur de préparation. Pen» dant vingt^cinq ans de silence méditatif, il a amassé un trésor intellectuel qui lui permettra d'être un admirable improvisateur, de puiser sans fatigue à une source intarissable. Elle a grossi ses eaux, lentement et dans l'ombre souterraine. Quand une fois elle a trouvé son issue vers le jour et sa pente dans un sol propice, elle se verse avec une sorte de joie et semble bondir vers la lumière (i).
Le style du P. Gratry est varié, rythmé, harmonieux. Il a le sens de la cadence et du nombre. Il a l'amour des mots nobles, sonores, et encore qu'un peu vagues, chers à l'oreille de nos contemporains. Comme le philosophe chez lui est doublé d'un poète, outre l'harmonie musicale du mot et de la phrase, ce qui caractérise son style, c'est la magie de la couleur. L'image ne cesse d'animer la mélodie.
(i)]Caro, Philosophie et philosophes, p. 221.
Est-ce à dire qu'il soit un écrivain parfait ? Non sans doute. Chez lui la composition est souvent défectueuse. Il lui arrive d'avoir çà et là des subtilités étranges, des excès d'ingéniosité raffinée, des rencontres d'analogie bizarres, des entraînements de parole qui excèdent visiblement la pensée. Ces défauts et ces excès n'empêchent pas le P. Gratry d'être un écrivain d'une rare originalité, l'un des maîtres de la littérature du dixneuvième siècle.
Aux ouvrages que j'ai déjà rappelés, beaucoup d'autres sont venus s'ajouter de 1861 à 1870 : Les Sources (1862) ; — Commentaires sur l'Evangile de Saint Mathieu (1863) ; — Crise de la foi (1863) ; — Les Sophistes et la Critique (1864) ;
— Henri Perrcyve (1866) ; La Morale et la Loi de l'Histoire (1868) ; — Lettres sur la Religion (1869);
— Les Sources delà Régénération sociale (1871) (1). Un jour vint où le grand écrivain songea à
l'Académie. Il reconnaissait lui-même « qu'il tenait beaucoup, en toute modestie, suavité, sérénité, à entrer à l'Académie, mais par des motifs profondément philosophiques... L'Académie dou-
(1) Depuis la mort du P. Gratry ont paru : Souvenirs de ma jeunesse et Méditations inédites (1874).
blerait en Europe mon auditoire (i) ». Il n'épargna point les démarches pour préparer et assurer son élection. Y mit-il, à son insu, quelque complaisance humaine ? C'est possible. Le péché après tout serait véniel.
Dès 1858, il songea à l'Institut, et il s'en ouvre à Mgr Dupanloup qui lui répond, le 11 juillet de la même année : « Rien n'est plus difficile et délicat de décider le jour et l'heure d'une candidature comme la vôtre. »
En 1861, il aspire à remplacer Lacordaire, et il fait une démarche officielle près du secrétaire perpétuel, qui était alors M. Villemain. L'année suivante, il convoite le siège de Biot. Celui d'Ampère le tente ensuite. En 1865, il subit un pénible échec. Il ne se décourage pas. « Je pense parfois, écrit-il gaiement à Mgr Dupanloup, que je ferais bien — en égard au but très important que je poursuis — que je ferais bien de me présenter tranquillement, toutes les fois qu'il y a une place vacante, comme le conseillait Alfred de Vigny. Corneille ne s'est-il pas présenté sept fois et Voltaire huit fois ?
« Je ne suis pas plus fier que Corneille. »
(1) Lettres à Montalembert.
Si les ajournements qu'il subit ne troublent pas sa sérénité, son ami, Mgr Dupanloup, s'impatiente davantage. « Mon cher ami, écrit-il à Montalembert le 21 mars 1865, ce que je vous demande, c'est de bien faire sentir à ces Messieurs qu'on ne peut vraiment pas traîner ce bon Père plus longtemps comme on le fait d'année en année. Tout le monde connaît l'éminence de ses titres. Il faut être tout à fait résolu à le présenter pour l'élection prochaine. »
Le 2 mai 1867, le P. Gratry fut élu en remplacement de M. de Barante, par 18 voix contre 12 accordées à Théophile Gautier. Le P. Chauvin ne donne aucun détail sur l'élection. Peut-être eût. il été bon de rappeler la colère qu'elle souleva parmi les partisans de la libre pensée, et en particulier chez Sainte-Beuve. Lorsqu'il fut reçu, le 16 mars 1868, l'auteur des Lundis écrivait à la princesse Mathilde :
« L'Académie recueille ce qu'elle a semé. Ce Gratry n'a pas même su nous donner une faible esquisse de ce pâle M. de Barante (r) ; il s'est jeté dans l'abstraction et dans le mystique, non sans
(1) Sainte-Beuve, dans ses Portraits contemporains avait célébré avec enthousiasme M. de Barante, quand ce dernier était vivant et le pouvait servir.
se passer les attaques et les sournoiseries. Ce qui ne me révolte pas moins, c'est l'éloge que M. Vitet a fait de ce faux savant et de cet esprit si peu juste. Nous voilà bien lotis avec ce nouveau confrère, qui fait la paire avec le Dupanloup. »
A quelque temps de là, il écrivait encore à M. Paul Albert :
« Cette Académie est infectée d'un prélat qui a commis une mauvaise action académique au sujet de Littré et qui n'est pas d'humeur à en rester là, car mauvaise action oblige ; elle est infectée de ce triste Gratry, qui poursuit depuis vingt ans son duel contre Vacherot, et qui n'est entré à l'Académie que pour s'asseoir dans le pré. tendu fauteuil de Voltaire, et il ne s'est trouvé personne pour l'avertir ou pour protester contre cet acte d'insigne mauvais goût. »
Le P. Gratry avait depuis un an pris séance à l'Académie, lorsqu'éclata dans le public la controverse passionnée sur l'Infaillibilité pontificale.
Il avait écrit et réimprimé, dans les éditions successives de la Connaissance de Dieu, sa profession de foi explicite sur la question : « presque tous les catholiques, disait-il, croient en théorie, et tous admettent en pratique que le Souverain Pontife, jugeant solennellement, ex cathedra, en matière de foi ou de mœurs, est infaillible. » Entraîné par son amitié pour Mgr Dupanloup et pour Montalembert, il se jeta avec ardeur dans la lutte qui venait de s'ouvrir, et il essaya de prouver, contrairement à ses précédentes affirmations que la croyance à l'infaillibilité pontificale était une nouveauté. Mgr Dupanloup venait d'être pris à partie par Mgr Dechamps, archevêque de Malines, à propos de ses Observations sur la controverse relative à la définition de l'Infaillibilité au futur Concile. Une polémique animée s'en était suivie. Le P. Gratry s'empare brusquement de la discussion et publie une première Lettre à Mgr Dechamps. Trois autres suivirent, Elles eurent un retentissement immense, mais elles soulevèrent, en même temps, d'ardentes protestations.
Le 18 juillet 1870, l'infaillibilité fut proclamée.
Comme beaucoup de mathématiciens et de philosophes, le P. Gratry était homme à idées fixes, et il avait peine à s'en déprendre. Il eut le
courage cependant de reconnaître qu'il s'était trompé et de désavouer son erreur. Quand Mgr Guibert, transféré de l'archevêché de Tours à celui de Paris, eût pris possession de son siège, le Père s'empressa de lui écrire, le 25 novembre 187 1 :
« Monseigneur,
« Si je n'étais fort malade et incapable d'écrire une lettre, je vous aurais déjà, depuis bien des jours, adressé mon hommage de bienvenue.
« Je veux du moins aujourd'hui, Monseigneur, vous dire simplement ce qui, ce me semble, n'avait pas même besoin d'être dit, savoir que j'accepte, comme tous mes frères dans le sacerdoce, les décrets du Concile du Vatican. Tout ce que, sur ce sujet, avant la décision, j'ai pu écrire de contraire aux décrets, je l'efface.
« Veuillez, Monseigneur, m' envoyer votre bénédiction et prier pour moi. »
Ces luttes morales, les douleurs de la patrie, les tristesses de la guerre et les horreurs de la Commune l'avaient atteint jusqu'au fond de l'âme ; elles avaient profondément altéré une santé fatiguée par toute une vie de travail intense. Depuis plusieurs mois déjà les premiers symptômes d'un mal inquiétant s'accusaient de plus
en plus. Une tumeur glandulaire se développait sous la joue gauche et prenait peu à peu des proportions effrayantes. En septembre 1871, le docteur Lustreman, beau-frère du Père, et le docteur Richet lui conseillèrent d'aller, pendant l'automne, tenter une cure de raisin à Montreux, sur les bords du lac de Genève, Il s'y rend le 8 octobre. Malgré le dévouement d'une famille amie, la famille Molher, qui était accourue de Sainte-Marie-aux-Min es, p^ur le soigner, le mal ne fit qu'empirer. Le 5 février 1872, l'Extrême- Onction lui fut donnée sur sa demande. Il la reçut avec une humilité et une foi profondes, témoignant, jusqu'à la fin, de la sincérité de son amour pour Jésus-Christ, baisant pieusement le crucifix ; après quoi, il donna à ses deux disciples fidèles, les PP. Charles et Adolphe Perraud, une bénédiction suprême. Le 7 février, après une lente et douce agonie, il expirait entre sa sœur et son beau-frère, soutenu par les prières de ses fils spirituels, et, au milieu des larmes de tous les siens, il rendait à Dieu sa belle âme, « toute faite de lumière et de paix ».
Les funérailles eurent lieu à Paris en l'église des Missions étrangères, le mardi 13 février au milieu d'un grand concours d'amis et d' admira-
teurs. Le corps du P. Gratry repose au cimetière Montparnasse.
La vie de ce grand croyant, de ce généreux apôtre, de cet admirable écrivain a été racontée par le P. Chavuin avec un rare talent, avec une émotion sincère, c'est un beau livre, vraiment digne de l'auteur de la Connaissance de Dieu et de la Connaissance de l'Ame, de celui dont le Pape Léon XIII a dit : a Ce fut un grand esprit et un noble cœur. »
Janvier 1902.