‹ Écrivains et soldatsChapitre 2 sur 18 · BENJAMIN CONSTANT · texte numérisé non relu

BENJAMIN CONSTANT

M. Victor Glachant est un érudit très savant, très travailleur, et dont les livres méritent de retenir l'attention. Ce qu'il a dit de Fauriel, on le peut dire aussi de lui : « c'est un piocheitr de premier ordre, un laborieux s'il en fut ». Il a l'amour des vieux papiers, l'ivresse de Y inédit, et de cela il le faut louer ; mais peut-être ne se préoccupet-il pas assez de l'importance que peuvent avoir les documents qu'il découvre, et de l'intérêt plus ou moins réel qu'ils peuvent présenter.

L'ouvrage qu'il publie aujourd'hui a pour ti-

(i) Benjamin Constant sous l'œil du guet, par Victor Glachant, professeur de rhétorique au lycée Louis-le- Grand. Un volume in-8°, librairie Pion, 1906.

tre : Benjamin Constant sotis l'œil du guet, d'après de nombreux documents inédits. — Le guet, selon la définition de Littré, est l'acte par lequel on observe, on épie ce qui se passe, ce qui se fait. Benjamin Constant sous l'œil du guet, c'est donc Benjamin Constant surveillé par la police. Il l'a été, paraît-il sous le Consulat et l'Empire et sous la Restauration. Or, de la première de ces deux surveillances, M. Victor Glachant ne nous dit rien, ou à peu près rien. Pour toute la période de 1800 à 1814, il se borne à citer un certain nombre de lettres de Benjamin Constant à son ami Fauriel, lettres d'affaires et d'amitié, où la littérature tient plus de place que la politique. Il professe d'ailleurs, à leur endroit, une admiration qui me semble singulièrement exagérée. C'est ainsi, par exemple, qu'il écrit, à propos de l'une de ces lettres, celle du 15 septembre 1810 : « Elle me paraît proprement exquise : Mme de Sévigné et Voltaire en eussent été jaloux. » Est-ce bien sûr ? Et se seraient-ils vraiment extasiés à des phrases telles que celles-ci : « J'ai dit à Mme de Staël vos remords et vos scrupules. Elle serait charmée que vous surmontassiez les uns et que les autres vous portassent à la réparation au lieu de vous encourager à l' impénitence... » — « Je serai bientôt.

dans deux mois environ, à ce que je désire, près de vous. Je veux menyvrer d'études, si j'ai encore assez de force pour être susceptible, comme autrefois, de ce genre d'yvresse. »

La police impériale en est donc quitte à bon marché avec M. Glachant. C'est la police de la Restauration qui paiera pour elle. L'auteur réserve toute son indignation, toute sa colère pour les agents du gouvernement royal, pour les préfets, sous-préfets et gendarmes qui ont eu l'audace de signaler les agissements, les allées et venues de Benjamin Constant. Il a recherché, réuni, copié, avec une patience inlassable, tous les rapports, toutes les pièces, tous les bouts de papier déposés aux Archives et il les a intégralement publiés, sans même oublier les en- tête administratifs. C'est un dossier formidable... par sa grosseur, absolument insignifiant quant aux faits qu'il révèle. Il y a là cent pages de petit texte, qui se pourraient aisément réduire à une ou deux, sans que l'histoire de la Restauration et la biographie de Benjamin Constant y perdissent rien.

Ces pièces si laborieusement amassées, annotées avec tant de soin, ne prouvent en réalité qu'une chose, c'est que Benjamin Constant a été sous l'œil du guet pendant trois années seule-

ment (1827-1829), à l'occasion de son élection dans le Bas-Rhin. La Restauration l'a donc surveillé beaucoup moins que le Consulat et l'Empire, lesquels n'ont cessé d'avoir l'œil sur lui pendant quatorze ans. Elle était cependant en droit de se méfier d'un homme qui lui faisait, par la parole et par la plume, une guerre implacable, et qui, à un certain moment tout au moins, avait vu son nom associé à ceux des plus dangereux conspirateurs. En 1821-1822, avait éclaté à Saumur et à Thouars la conspiration du général Berton. Les accusés furent traduits devant la Cour d'assises de la Vienne. Le procureur général Mangin saisit quelques fils qui allaient se rattacher aux conspirateurs du Parlement, et il n'hésita pas à les reproduire dans l'acte d'accusation. Il rapportait que les cris : Aux armes ! Aux armes ! avaient retenti à Thouars ; que la nouvelle du renversement du gouvernement du Roi avait été publiée ; que Berton avait affirmé que le général Foy, MM. de Kératry, Voyer-d'Argenson, La Fayette, Benjamin Constant étaient membres du nouveau gouvernement. La vue des cocardes tricolores que portaient les insurgés avait accrédité ces bruits. Enfin venait un passage plus posi-

tif dans le paragraphe consacré à un accusé contumace, le chirurgien Grandménil :

« Cet accusé fit des voyages à Paris. Il résulte des discours qu'il a tenus, qu'il a été présenté à MM. les députés Laffitte, Benjamin Constant, La Fayette ; qu'il s'en est fait reconnaître à l'aide de cartes de carbonari ; qu'il les a vus séparément et réunis. Les débats feront connaître à qui Grandménil a tenu ces discours... Au surplus, il est prouvé que cet accusé a présenté au marquis de La Fayette, au mois de mai dernier, un des agents les plus considérables de la nouvelle conspiration, et que le marquis de La Fayette dit à Grandménil au moment où il prit congé de lui: Allons, du courage/ mon cher Grandménil . »

Quelques jours après, à la Chambre des députés, le général Foy protesta avec énergie contre l'acte d'accusation rédigé par M. Mangin. « Le procureur général, s'écria- t-il, a eu soin de mettre l'accusation principale dans la bouchp d'un nommé Grandménil, contumace qui ne reparaîtra plus, sur le compte duquel on mettra tous les mensonges qu'il importe à la faction antinationale, antifrançaise, de mettre en avant, dans la bouche d'un homme qui ne pourra pas être interrogé publiquement, qui ne donnera pas d'explications

sur les atroces mensonges qui ne sont pas sortis de sa bouche, je le parie, car ils sont l'ouvrage du ministère. Je répète que c'est une machination atroce, perverse, infâme, et, comme j'en ai le droit, je réclame une enquête. »

Et pendant que le général Foy tenait ce langage, voici ce qui se passait dans une tribune publique. Un homme placé entre le fils du général La Fayette et un membre de la gauche la plus avancée, M. de la Pommeraye, député du Calvados, s'agitait violemment, essayant de se lever et de parler, et contenu à grand' peine par ses deux voisins de tribune. Ceux-ci réussirent enfin à l'emmener hors de la salle. Cet homme était Grandménil, venu là parce que M. Georges de La Fayette lui avait promis de lui procurer, par l'intermédiaire de M. de la Pommeraye, un passeport pour l'étranger et lui avait donné rendezvous au Palais-Bourbon. Le débat sur le complot de Saumur avait surgi d'une façon inattendue, et quand Grandménil s'était vu traiter par le général Foy d'agent provocateur, de policier « qui ne reparaîtrait plus », il avait été, au moment de se précipiter dans la salle et de s'écrier : « Me voilà ! » Non seulement M. de Vaulabelle, si hostile à la Restauration, si favorable aux conspira-

teurs, raconte in extenso cet incident (i) ; mais une lettre de M. Georges de La Fayette, datée du 24 mai 1840, certifie l'exactitude de ces détails. Il est de plus établi, par le récit de Vaulabelle, que le général Foy, avant de monter à la tribune, et son collègue Benjamin Constant, avaient causé tous les deux, dans la salle des Pas- Perdus, avec avec Georges de La Fayette et avec Grandménil.

De tout cela, M. Victor Glachant se garde bien de dire un mot. Qui n'aurait lu que son volume pourrait croire qu'il n'y a jamais eu de conspirateurs sérieux sous la Restauration, à peine quelques « libertaires », quelques « charbonniers », quelques « taupinières politiques », dont les membres « se mêlaient d'autorité, aux rangs des libéraux modérés, au risque de les compromettre... Constant, La Fayette et leurs amis ont décliné tant qu'ils l'ont pu l'appui de ces gens-là, et refusé de fusionner avec eux ».

Benjamin Constant peut-être, parce qu'il était prudent et avait horreur des coups, parce que son libéralisme n'allait pas sans beaucoup de scepticisme et une absence complète de passion. Mais La Fayette ? mais ses amis, ceux que M.

(1) Histoire des deux Restaurations, t. VI, p. 79.

Glachant appelle de purs patriotes et qui, d'après lui, ne furent jamais mêlés à aucun complot, les Manuel, les Corcelles, les Voyer-d'Argenson, les Koecklin !

En 1821, la Charbonnerie fut introduite et établie en France. Elle se composait de ventes (ou associations) particulières ; de la haute vente, c'est-à-dire la réunion des députés de ventes, et enfin de la vente suprême ou comité directeur. Faisaient partie de la vente suprême : La Fayette député de la Sarthe ; son fils Georges, député du Haut-Rhin ; Manuel, député de la Vendée ; Voyer-d'Argenson, député du Haut-Rhin ; de Corcelles, père, député du Rhône ; Dupont (de l'Eure), député de l'Eure ; Jacques Kœcklin, député du Haut-Rhin ; M. de Beauséjour, député de la Charente- Inférieure de 1819 à 1820. Les membres non députés étaient le baron de Schonen, Mauguin, Barthe, Mérilhou et le colonel Fabvier.

Ce fut ce Comité directeur, ce furent ces purs patriotes qui organisèrent les conspirations militaires de Belfort, de Saumur, de la Rochelle. M. Glachant les passe entièrement sous silence ; il n'y fait même aucune allusion. Il n'hésite pas, en revanche, à déclarer que l'accusation portée

contre La Fayette et ses amis d'avoir conspiré en 1822 est proprement « absurde, inadmissible ». — Il s'écrie « Comment ! ces messieurs sont accusés légèrement de ce crime infâme entre tous : tenter de débaucher l'armée ! ...La Fayette ! Fallait-il donc qu'un patriote dont le désintéressement, l'honnêteté et la hauteur d'âme commandent le respect de la postérité, passât pour le centre d'un complot, pour le vulgaire excitateur des commotions populaires ! Voilà donc (on croit décidément rêver quand on constate ces turpitudes), voilà à quels sots griefs, à quelles présomptions d'attentats ne tenant pas debout étaient en butte, au milieu de l'an de grâce 1822, des citoyens sans reproche, des hommes dont la rumeur publique, mieux informée que les policiers de l'Intérieur, vantait et consacrait déjà le dévouement légendaire à la patrie. Mais quoi ! tout leur était bon, à ceux-là. Racine l'a dit : Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage.

« Les vrais enragés, c'étaient ces despotes, ces accusateurs en l'air : enragés à susciter des périls imaginaires, pour feindre tous les jours de sauver le régime. »

Quand on lit de telles affirmations en contradiction si formelle avec les faits les plus incon-

testables et les mieux établis, n'est-on pas autorisé à dire, en se servant des expressions mêmes de M. Glachant : « On croit décidément rêver, quand on constate ces ignorances ? »

Comme c'est en Alsace que Benjamin Constant a été sous l'œil du guet, afin de bien montrer à quel point cette surveillance était dénuée de tous motifs, il insiste sur l'absence, dans cette province, de tout élément d'agitation. « Au vrai, écrit- il, jamais l'Alsace ne semble avoir fait grise mine à la monarchie restaurée. Là, nul ferment de discorde ; nulle menace de révolte, et, à part quelques protestations individuelles plus ou moins clairement exprimées, nulle velléité d'émeute. Un sol qui rend la semence avec usure n'est pas propice aux insurrections, aux barricades, comme le dur pavé des villes. »

Et la conspiration de Belfort ? « L'Alsace fut considérée comme le point le plus avancé et le plus favorable pour la première tentative. » C'est M. Trélat, l'un des fondateurs de la Charbonnerie, qui fait cette constatation. Trois des membres de la Vente suprême, MM. Georges de La Fayette, Voyer-d'Argenson et Jacques Kœcklin, étaient députés du Haut-Rhin. A Belfort, à Neuf-Brisach, à Huningue, à Colmar, des offi-

ciers en retraite pratiquaient les régiments. MM. Kœcklin, Voyer-d'Argenson et Bûchez répondaient de Mulhouse. Un avocat, M. Petit- Jean, annonçait que le Haut-Rhin et le Eas-Rhin appuieraient le mouvement. La conspiration avait des ramifications jusque dans la garnison de Strasbourg.

La Fayette était à la tête du complot .11 avait promis de se rendre à Belfort ; mais, au moment où il allait partir, plusieurs de ses collègues de la Chambre, qui n'avaient pas la même confiance que lui dans le mouvement, l'avaient supplié de rester, et il avait consenti, non à retirer la parole qu'il avait donnée, mais à attendre de nouvelles informations. Il se mit enfin en route avec son fils ; mais on avait été forcé à Belfort d'avancer de vingt-quatre heures le moment de l'insurrection. Elle fut vite étouffée, et il fallut courir au-devant de La Fayette pour l'empêcher d'arriver. Sa voiture seule fut saisie et mise sous les scellés par la gendarmerie. Comme elle aurait pu devenir une pièce à conviction contre lui, ses amis réussirent à l'enlever nuitamment et à la faire brûler.

MM. Kœcklin, Voyer-d'Argenson et La-Fayette devaient être proclamés membres du gouverne-

ment provisoire, si la conjuration avait réussi. Or, c'étaient eux, ces trois conspirateurs-jurés, qui étaient les hôtes de Benjamin Constant dans ses tournées d'Alsace et qui multipliaient les fêtes en son honneur. Comment le préfet ne se serait-il pas préoccupé un peu de ses voyages et des manifestations auxquelles ils donnaient lieu ?

M. Victor Glachant ne passe rien à ce malheureux préfet ,M. Esmangart (ce n'était cependant pas un de ces hommes titrés dont l'auteur ne parle qu'avec horreur). Il épilogue sur tout. Un jour, M. Esmangart fait insérer dans le Journal politique et littéraire du Bas-Rhin un article où se lisaient ces lignes : « A-t-on entendu M. Benjamin Constant élever la voix quand le conquérant foulait aux pieds toutes les lois, comprimait toutes les libertés, enlevait les enfants à leurs pères, décimait la France pour faire périr des générations entières sur les champs de bataille, sans autre but que de placer dans les mains débiles de ses frères, et sur des têtes trop faibles pour les porter, les couronnes des vieilles dynasties ? » M. Glachant pique ici cette note : « Toujours le même argument rebattu : Napoléon grand consommateur d'hommes ! »

Rebattu tant que vous voudrez, l'argument

n'en porte pas moins. C'est une page d'histoire, une page ineffaçable, que Chateaubriand a écrite: lorsqu'il a dit, dans sa terrible brochure de 1814 : « Le code de la conscription sera un monument éternel du règne de Buonaparte... Les générations de la France étaient mises en coupe réglée comme les arbres d'une forêt : chaque année quatre- vingt mille jeunes gens étaient abattus. Mais ce n'était là que la coupe régulière : souvent la conscription était doublée ou fortifiée par des levées extraordinaires ; souvent elle dévorait d'avance les futures victimes, comme un dissipateur emprunte sur le revenu à venir. On avait fini par prendre sans compter : l'âge légal, les qualités requises pour mourir sur un champ de bataille n'étaient plus considérés ; et l'inexorable loi montrait à cet égard une merveilleuse indulgence. On remontait vers l'enfance ; on descendait vers la vieillesse : le réformé, le remplacé étaient repris ; tel fils d'un pauvre artisan, racheté trois fois au prix de la petite fortune de son père, était obligé de marcher. Les maladies, les infirmités du corps n'étaient plus des raisons de salut. Des colonnes mobiles parcouraient nos provinces comme un pays ennemi, pour enlever au peuple ses derniers enfants... A défaut du

frère absent, on prenait le frère présent. Le père répondait pour le fils, la femme pour le mari : la responsabilité s'étendait aux parents les plus éloignés et jusqu'aux voisins. Un village devenait solidaire pour le conscrit qu'il avait vu naître. Des garnisaires s'établissaient chez le paysan et le forçaient de vendre son lit pour les nourrir : pour s'en délivrer, il fallait qu'il trouvât le conscrit caché dans les bois. L'absurde se mêlait à l'atroce : souvent on demandait des enfants à ceux qui étaient assez heureux pour n'avoir point de postérité ; on employait la violence pour découvrir le porteur d'un nom qui n'existait que sur le rôle des gendarmes, ou pour avoir un conscrit qui servait depuis cinq ou six ans. Des femmes grosses ont été mises à la torture, afin qu'elles révélassent le lieu où se tenait caché le premier né de leurs entrailles ; des pères ont apporté le cadavre de leur fils, pour prouver qu'ils ne

pouvaient fournir ce fils vivant On en était

venu à ce point de mépris pour la vie des hommes et pour la France, d'appeler les conscrits la matière première et la chair à canon. On agitait quelquefois cette grande question parmi les pourvoyeurs de chair humaine : savoir combien de temps durait un conscrit ; les uns prétendaient

qu'il durait trente-trois mois, les autres trentesix. Bonaparte disait lui-même : J'ai trois cent mille hommes de revenu. Il a fait périr, dans les onze années de son règne, plus de cinq millions

de Français Dans les douze derniers mois qui

viennent de s'écouler, Bonaparte a levé sans compter la garde nationale) treize cent mille hommes, ce qui est plus de cent mille p^r mois ; et on a osé lui dire qu'il n'avait dépensé que le luxe de la population. »

En résumé, le volume de M. Victor Glachant est surtout un réquisitoire dirigé contre le gouvernement de la Restauration. Le malheur est que i'auteur ne paraît pas beaucoup connaître les événements et les hommes de cette époque. C'est ainsi, par exemple, que rencontrant sur son chemin M. Ravez, président de la Chambre des députés il en fait un duc, : il l'appelle par deux fois le duc de Ravez. Or M. Ravez, député de la Gironde, était tout simplement le fils d'un honnête marchand de parapluies. Jamais il ne fut fait duc. M. Glachant veut encore que ce soit « un personnage peu connu ». Or, ce personnage peu connu a été premier président de la Cour royale de Bordeaux et pair de France : il a été président de la Chambre des députés pendant dix sessions

consécutives. Doué d'une véritable éloquence, il a été le plus grand avocat de Bordeaux au dixneuvième siècle et l'un des premiers avocats de France. Il a été l'un des maîtres de la tribune dans ces assemblées de la Restauration où il y avait tant d'orateurs remarquables. Voici comment, dans le Livre des Orateurs, le juge, M. de Cormenin, qui n'était pourtant pas de sa paroisse : « M. Ravez, l'aigle du barreau Girondin, célèbre par la gravité de sa prestance et l'ample beauté de son organe ; l'un de ces hommes qui commandent, où ils paraissent et où ils parlent, l'attention de leurs auditeurs ; puissant par sa logique, savant dans ses expositions, maître de ses passions et de celles des autres, et qui, s'il n'eût pas été président de la Chambre, aurait, comme orateur, dominé le côté droit (i). »

Le désintéressement de M. Ravez et la noblesse de son caractère étaient à la hauteur de ses talents. Il est moins connu sans doute que Benjamin Constant, ce coureur de popularité, mais son nom est-il moins honoré ?

(i) Le Livre des Orateurs, par Timon, t. II, p. 8.

Il m'en a coûté, je ne le cache pas, de me montrer aussi sévère pour le nouveau volume de M. Victor Glachant. L'auteur, je l'ai dit en commençant, est un crudit sérieux, non certes en matière historique, mais sur le terrain purement littéraire. Lorsque parurent ses premiers ouvrages, Papiers d'Autrefois et l'Essai critique sur le théâtre de Victor Hugo, j'ai été heureux d'en signaler le mérite et la très réelle valeur. C'est justice également de mettre à part certaines parties de Benjamin Constant sous l'œil du guet et d'en recommander la lecture : en premier lieu, tout ce qui concerne, en ce qui est de Benjamin Constant, la bibliographie et l'iconographie ; en second lieu, de très savantes et très minutieuses recherches sur la Correspondance inédite de l'orateur ; enfii^ les différents chapitres consacrés à l'étude de son caractère, chapitres d'une psychologie souvent très fine et très délicate.

D'après une note de M, Glachant, nous aurons

bientôt une complète monographie d'ensemble sur Benjamin Constant par M. Rudler, professeur de l'Université, lequel est muni depuis plusieurs années de renseignements multiples communiqués par M. d'Estournelles de Constant et de documents puisés aux meilleures sources, suisses et françaises. Le livre annoncé sera curieux sans nul doute, mais il ne saurait faire, si je ne me trompe, que l'auteur d'Adolphe devienne un personnage sympathique.

Benjamin Constant s'est marié deux fois et il ne semble pas que ces deux mariages agrémentés de divorces, aient été parfaitement heureux. S'il a réussi, après et en même temps que beaucoup d'autres, auprès de la Châtelaine de Coppet, il a ridiculement échoué auprès de Madame Récamier. Coryphée du libéralisme, il a été le panégyriste du 18 Fructidor, c'est-à-dire de l'un des plus grands attentats qui aient jamais été commis contre la liberté. Homme politique, il a attaché son nom, en 1815, à la plus éclatante palinodie que le dix-neuvième siècle ait eu à enregistrer. Ecrivain, il a consacré plus de vingt années de sa vie à composer un livre qui devait, croyait-il, le mettre au premier rang, les cinq volumes sur la Religion considérée dans sa source, ses formes et

ses développements, et les deux volumes sur le Polythéisme romain considéré dans ses rapports avec la philosophie grecque et la Religion chrétienne; à peine parus, ces sept volumes sont tombés dans l'oubli et ne se sont pas relevés. Comme il aimait la popularité, il aimait aussi l'argent ; mais, joueur effréné, il a presque toujours vécu dans la gêne, et il lui a fallu, pour payer des dettes criardes, accepter du roi Louis-Philippe une aumône de deux cent mille francs. Une de ses grandes ambitions était de devenir académicien, et l'Académie a toujours refusé de lui ouvrir ses portes. Il y frappait encore quelques semaines avant sa mort, le 18 novembre 1830, mais c'était pour se voir préférer M. Viennet !

Benjamin Constant demeurera donc comme « un personnage très connu », mais en même temps comme le type le plus complet du raté.

Avril 1906.

Page 1