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Et pourtant M. Jules Simon est triste. Est-ce donc à dire qu'il ait eu à se plaindre du sort, et que la fortune lui ait tenu rigueur ?
Professeur en Sorbonne à vingt- trois ans. chevalier de la Légion d'honneur à vingt-huit (en attendant d'être fait grand'croix de la Rose du Brésil et des SS. Maurice et Lazare), représentant du peuple à trente-quatre ans, à trente-cinq il est nommé conseiller d'Etat.
Sous l'Empire, en 1863, il est élu député de Paris, en même temps que M. Thiers. Il fait partie du Corps législatif jusqu'au 4 septembre 1870 et devient alors membre du gouvernement de la Défense nationale. M. Thiers lui confie, le 19 février 1871, le portefeuille de l'instruction publique. Il est élevé au poste de président du conseil, le 13 décembre 1876, un an presque jour pour jour après celui où une double élection lui conférait, à la même heure, les titres de sénateur inamovible et de membre de l'Académie française. Il est déjà membre de l'Académie des sciences morales et politiques, qui, à la mort de M. Mignet, l'a choisi pour son secrétaire perpétuel.
Perpétuel ! Inamovible ! Immortel ! A qui le sort prodigua- t-il jamais plus généreusement ses faveurs, et ne semble- t-il pas que la fortune ait
— 2l3 — dit à M. Jules Simon, comme Auguste à Cinna : Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler !
Et pourtant M. Jules Simon est triste.
C'est qu'aussi bien, appliqués à sa vie et aux positions diverses qu'il a occupées, ces mots : Perpétuel, — Inamovible, — ont dû souvent lui paraître empreints de quelque ironie. Voyez plutôt :
Professeur de philosophie à la Sorbonne, il occupe la chaire de Victor Cousin, et ses succès ont réveillé les échos endormis du vieil amphithéâtre. Un nombreux auditoire se presse à ses leçons ; il est dans tout l'éclat de la jeunesse et du talent ; il a trente-six ans à peine, lorsque le 16 décembre 185 1, un arrêté ministériel vient suspendre son cours. Quelques mois plus tard, à la suite de son refus de serment, sa carrière universitaire est définitivement brisée.
Membre de l'Assemblée constituante de 1848, il est obligé, dès le commencement de 1849, de donner sa démission de représentant, afin de pouvoir entrer au Conseil d'Etat. Les membres de ce conseil devaient, aux termes de la loi organique du 3 mars 184g, être renouvelés par moitié dans les deux premiers mois de chaque législature.
Lors de la réunion de l'Assemblée législative, M. Jules Simon est compris par le sort dans la première moitié renouvelable et n'est point réélu, Ses fonctions de conseiller d'Etat ont duré trois mois seulement — l'espace d'un matin.
Il lui faudra maintenant attendre quinze ans, avant de pouvoir rentrer dans les assemblées du pays. En 1870, il est vrai, il deviendra l'un des hommes du gouvernement de la France ; mais dans quelles circonstances ! pour combien peu de temps ! et pour aboutir à quelle fin !
Tombé du pouvoir, il y rentre bientôt comme ministre de l'instruction publique. D'évêque, il est devenu meunier. Deux ans après, il lui faut quitter le moulin. S'il arrive, en 1876, à la présidence du conseil, ce bâton de maréchal que tous les conscrits de la politique ont dans leur giberne, c'est pour le voir presque aussitôt brisé dans sa main. Dix ans se sont passés depuis qu'il est sorti de l'hôtel de la place Beauveau, et pas n'est besoin d'être prophète pour annoncer que son rôle politique est bien fini.
En résumé, M. Jules Simon est entré dans la vie politique depuis bientôt quarante ans, et dans ce long espace de temps, près de trois fois le Ionginquitm œvi spatium de Tacite, c'est à peine si son
rare talent d'orateur, son habileté et sa souplesse d'homme d'Etat lui ont permis de conserver pendant trois ans ce portefeuille ministériel que M. Jules Ferry — ce médiocre — a détenu pen* dant six années !
Les bonnes fortunes de l'écrivain ont-elles compensé les mécomptes de l'homme politique ? L'Immortel a-t-il été plus heureux que l'Inamovible ? Il semble bien que oui, à première vue du moins.
Longue est la liste des ouvrages publiés par M. Jules Simon, et presque aussi longue est la liste de ses succès. Il a trouvé le moyen, avec des livres de philosophie, d'obtenir non seulement des succès d'estime, mais encore des succès d'argent. Tel de ses volumes, le Devoir, par exemple, a eu jusqu'à seize éditions. D'autres encore, la Religion naturelle, l'Ouvrière ; Dieu, Patrie, Liberté, n'ont pas eu une moindre réussite. Et pourtant M. Jules Simon est triste.
C'est qu'ici encore, derrière les apparences, pour brillantes qu'elles soient, se cache une réalité bien faite pour inspirer à l'éminent académicien de mélancoliques réflexions.
M. Jules Simon, en philosophie, n'a pas été comme son ami M. Rémusat, un amateur seulement.
Ami de la vertu, plutôt que vertueux.
Il est homme du métier, et M. Cousin l'a compté parmi ses meilleurs lieutenants. On lui doit une Etude sur la Théodicée de Platon et d'Aristote, une Histoire de l'école d'Alexandrie, en deux gros volumes, le Devoir, la Religion naturelle (i), et sans parler d'un Manuel de philosophie, jadis en honneur dans l'Université, de nombreux articles dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, dans la Liberté de penser et la Revue des Deux- Mondes.
Histoire, études, articles, Manuel même, tout
(i) Sur M. Jules Simon, -philosophe, et en particulier sur ses deux livres : le Devoir et la Religion naturelle, voyez d'admirables pages de Mgr Pie, évêque de Poitiers, dans ses Instructions synodales sur les principales erreurs du temps présent. (Discours et Instructions pastorales de Mgr Pie, tome II, p. 375 et suiv., et tome III, p. 137 et suivantes).
cela est clair, élégant, d'une lecture aisée. Ce n'est pas à M. Jules Simon que M. Jourdain aurait jamais eu besoin de dire : « Il y a trop de tintamarre là- dedans et trop de brouillamini... Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs, apprenons autre chose qui soit plus joli. » Tout est joli chez l'auteur de la Religion naturelle, et avec lui le Devoir n'a rien de rébarbatif. Malheureusement dans tous ces écrits, on voudrait rencontrer plus d'originalité, dût-on y trouver moins d'agrément. Disciple de M. Cousin, il n'est que l'écho affaibli de la parole du Maître.
Addictus semper fur are in verba magistri.
Il ne se distingue sur aucun point des autres écrivains de l'école : M. Damiron, M. Garnier, M. Jacques, M. Saisset, M. Franck et le trop aimable M. Caro. De tout ce groupe, dont M. Victor Cousin était l'âme et le chef, une seule physionomie se détache, pâle, ardente, désespérée, celle de Théodore Jouffroy, garrotté dans les liens de cette fausse philosophie qui l'a séparé de Dieu, et les brisant un jour avec éclat, redevenant libre un instant pour écrire l'histoire de ses combats intérieurs, de ses souffrances, de ses
angoisses, dans une page superbe, la seule qui survive au naufrage de l'éclectisme (i) ?
Une autre école, qui faisait d'ailleurs très bon ménage avec l'école éclectique, l'école libérale, compte aussi M. Jules Simon parmi ses plus fervents adeptes. Il a beaucoup écrit pour propager ses principes, qui n'étaient peut-être pas toujours ceux de la vraie liberté. Précisément sous ce titre la Liberté, il a publié deux volumes, deux traités, l'un sur la Liberté de penser, l'autre sur la Liberté civile. Un autre volume sur la Liberté de conscience s'y vint bientôt ajouter. C'était sous l'empire, dans le même temps où M. Laboulaye faisait paraître le Parti libéral et son programme, Y Etat et ses limites, et aussi des contes satiriques, des fantaisies, un peu lourdes, où il mettait le libéralisme en épigrammes ; le prince Caniche et Paris en Amérique. Mon Dieu ! comme tout cela est loin de nous ! Et ne semble-t-il pas qu'elle soit déjà perdue dans la brume des fictions mythologiques, cette époque oà l'auteur du Prince Caniche était populaire ! Qui donc songe à lire aujourd'hui ses ouvrages ? Et si on ne lit plus le
( i) Voyez le livre de Mgr Baunard, le Doute et ses victimes dans le siècle présent, pages 7 et suivantes.
Parti libéral de feu M. Laboulaye, croyez- vous qu'on lise davantage la Liberté de M. Jules Simon ?
C'est, je crois, M. Thiers qui a dit de l'économie politique qu'elle était la plus ennuyeuse de toutes les sciences. Le jour où il a prononcé cette parole, il oubliait son ami M. Jules Simon, qui a su rendre cette science attrayante. N'est-ce pas sur ce terrain ingrat entre nous, qu'il a remporté ses plus vifs succès, avec l'Ouvrière, l'Ouvrier de huit ans, l'Ecole et le Travail ? Quelque chose pourtant manque à ces livres, pour échapper à l'oubli qui les menace. Ils sont bien composés et bien écrits ; ils renferment de sages conseils et d'utiles leçons ; mais où est l'inspiration, l'éclair, la flamme ? La statistique est une belle chose, et aussi la raison philosophique et aussi le bon sens ; mais si tout cela ne s'allume pas au feu de la charité, je reste froid et je passe. Combien un économiste chrétien, M. Armand de Melun, par exemple, qui
n'était pourtant pas un grand écrivain, est supérieur à un philosophe comme M. Jules Simon ! Lorsque M. de Melun parle des ouvriers et de leurs souffrances, on sent qu'il est ému jusqu'au fond des entrailles. M. Jules Simon aime les ouvriers lui aussi, je n'en fais, pour ma part, aucun doute ; mais pourquoi ne trouvé- je pas chez lui au moins cette petite larme dont parle Mme de Sévigné ? Il aime les pauvres et il leur vient en aide ; mais pourquoi écrit- il des phrases telles que celle-ci : « Il est aussi absurde, en pratique, de faire l'aumône, qu'il le serait en théorie d'admettre des exceptions aux lois de la nature (i). » Livres de philosophie, de politique, d'économie sociale, nous avons passé en revue l'œuvre entière de Jules Simon écrivain, et nous savons pourquoi il est triste. Aucun de ses livres ne restera. Tous au moment de leur apparition, ont obtenu du succès, et ce succès, je l'ai dit, était mérité. Mais, entre le succès du jour, même justifié, et le succès du lendemain, il y a souvent aussi loin que de la coupe aux lèvres. A quelquesuns de ces ouvrages, il manque très peu de chose pour être hors de pair ; mais ce peu de chose
(i) Le Travail, page 143.
est tout. L'auteur atteint parfois la limite audelà de laquelle est la gloire durable, la couronne que le temps ne peut flétrir ; mais cette limite, il ne la franchit pas. Il s'approche du but aussi près que possible, sans cependant y toucher jamais. Il ne lui manque qu'un point pour gagner la partie ; hélas ! La Fontaine l'a dit :
Faute d'un point, Martin perdit son âne.
J'imagine que dans cette modeste maison de Lorient où est né M. Jules Simon le 31 décembre 1814, les bonnes fées du pays, — il y en avait encore en Bretagne, — n'avaient pas manqué d'être convoquées autour de son berceau. Généreuses marraines, elles prodiguèrent à leur filleul les dons les plus rares, l'esprit, l'éloquence, l'habileté, la finesse et ces deux trésors précieux entre tous, l'amour du travail et l'honnêteté. Mais cette fois encore, on avait négligé d'inviter la fée Guignon, qui jura de se venger. Elle entra dans la chambre et se tint dans un coin, courbée sur sa béquille. Quand une des bonnes fées disait à l'enfant : Tu seras conseiller d'Etat. — Oui, ri postait la fée Guignon, mais cela ne durera pas quatre mois. — Une autre disait : Tu seras président du conseil des ministres. — Oui, reprenait la
là
fée Guignon, mais cela ne durera pas six mois. — Une troisième disait : Tu feras des livres et tu seras académicien. — Oui, oui, ajoutait la fée Guignon, avec un petit rire sec qui résonnait comme une crécelle, tu seras immortel, mais tes livres ne vivront pas.
La méchante fée a tenu parole. Elle a glissé dans les livres de M. Jules Simon, au milieu de chapitres heureusement venus et d'un style excellent, des pages d'où sont absentes toutes les qualités habituelles de l'auteur. C'est ainsi, par exemple que, dans son discours de réception à l'Académie, celle de ses œuvres qu'il a peut-être écrite avec le plus de soin, je rencontre la page suivante :
« IL — M. Charles de Rémusat — IL partit. IL habita d'abord la Belgique, puis l'Angleterre. IL parcourait la Suisse, lorsqu'un journal tombé par hasard entre ses mains lui apprit qu'/Z. pouvait rentrer dans son pays. IL hésita presque à profiter de la liberté qui lui était rendue. La France, qa'IL avait si constamment et si passionnément aimée, l'attirait ; IL rougissait de cette société française, si prompte à accepter la prospérité matérielle comme un dédommagement de la liberté. IL revint cependant et put assister au
réveil des idées libérales. IL y contribua puissamment. Exclu de la vie politique jusqu'à la fin de l'empire, IL se livra avec une nouvelle ardeur à la philosophie et aux lettres". IL avait commencé de bien bonne heure à écrire... »
Je me garderai bien de demander à mon ami M. de Pontmartin ce qu'il pense de cette page. L'auteur des Nouveaux Samedis, dont vous connaissez, comme moi, le faible pour les calembourgs, serait capable de me répondre que, si M. Jules Simon est du Morbihan, sa prose est pleine à' IL... -et- Vilaine.
Et pourtant j'ai bien cru voir le moment où les maléfices de la fée Guignon allaient être conjurés.
Je parlais en commençant des articles hebdomadaires publiés par M. Jules Simon dans le Matin. Ce sont, ou peu s'en faut, de vrais petits chefs-d'œuvre. Cette fois, sans doute, le triomphe de l'écrivain va être complet... Eh bien ! non, la
fée Guignon a encore passé par là. C'est contre le parti radical, hommes et idées, qu'il fait campagne ; contre le conseil municipal de Paris qu'est dirigé surtout 'son effort ; et contre de tels adversaires, les seules armes qu'il emploie sont l'ironie socratique, l'allusion délicate, la plaisanterie légère. Rien de mieux aiguisé que ses épigrammes, en tout pareilles à des épingles dont la pointe est d'une ténuité, d'une finesse extrêmes, dont la tête est ciselée avec un goût exquis. Mais avec des épingles, on pique des papillons sur une carte, on ne tue pas un bœuf. Et c'est bien à un bœuf que M. Jules Simon a ici affaire, plus pesant, plus redoutable que celui auquel Louis Veuillot — il avait une épée, celui-là, sans préjudice à l'occasion d'une assez jolie petite pelote d'épingles, — assénait un jour ces coups vigoureux : « Donc, tu peux m' écraser, imbécile ! Mais tu m'écrases avec tes pieds, avec tes mugissements, avec ta masse immonde, et non avec ton esprit ; tu m'écrases comme le bœuf en fureur écrase parfois le pâtre qu'il rencontre seul et désarmé. — Triomphe et sois vainqueur, ô bœuf ! Tu pèses un millier et tu portes au front deux cornes : C'est trop contre une fronde. Seulement, écoute ceci : Tu m'écraseras ; mais je suis un homme, et j'aurai dit quel-
ques paroles que tes beuglements n'empêcheront pas d'arriver à l'oreille de ceux qui sont hommes, comme moi. Ces paroles leur apprendront à te ramener à l'étable et au labour (i) ».
Les armes dont se sert M. Jules Simon ne sont donc pas appropriées aux circonstances. Première cause d'insuccès. Il en est une autre que je suis bien obligé de signaler.
Dans la campagne qu'il a entreprise contre le radicalisme, il fait preuve de courage, non moins que de talent, Il se rend impossible comme ministre, lui, l'ancien président du conseil, et il le sait bien. Après avoir connu la popularité et ses ivresses, il va au devant de l'impopularité ; il ne se borne pas à l'accepter, il la provoque. Au galant homme qui donne sans relâche, avec une simple et noble fierté, de tels exemples de courage et Fd' honneur, nous ne devons marchander ni notre admiration ni notre estime. Mais ses amis d'autrefois, contre lesquels il est aujourd'hui armé en guerre, ne sont-ils pas en droit de lui rappeler qu'il a jadis combattu dans leurs rangs ? Pourrait-il leur être défendu d'exhumer contre lui certain livre intitulé précisément : La -politi-
(i) Les libre-penseurs, par Louis Veuillot, p. 104.
que radicale (i), dans lequel il réclamait, comme eux et avant eux, « les destructions nécessaires ? » Est-ce qu'il n'a pas adressé, le 15 septembre 1869 aux Radicaux réunis en congrès à Lausanne la lettre suivante :
« Des hommes qui se réunissent spontanément de tous les pays du monde pour un but commun et pour un noble but ; qui n'ont d'autres préoccupations que de concourir au triomphe du bon sens et de la raison ; qui, dans la politique, dans le socialisme et dans la science, ne recherchent que la vérité, traitant avec un égal mépris la force brutale et la routine, ces deux ennemis de la pensée ; une assemblée qui n'a d'autre président que celui qu'elle se fait, c'est un spectacle qui console de la vérité officielle, de la liberté octroyée par le menu, et de la vérité étouffée sous des myriades de restrictions et de conventions. Croyez-moi, quand j'ai demandé à la tribune la destruction des armées permanentes, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et la liberté totale de la presse, avec suppression du délit d'offense à la morale publique et religieuse, ce n'est pas au corps législatif que je parlais, c'est à votre congrès ; je
(1) La politique radicale, par Jules Simon, 1 vol. in-8°,
lui apportais ma part par avance, comme je lui envoie aujourd'hui de loin mon adhésion et mes voeux. »
En 1853, en tête d'une édition nouvelle de ses Odes et Ballades, voulant expliquer les variations de ses opinions politiques, Victor Hugo écrivait : « L'histoire s'extasie volontiers sur Michel Ney, qui, né tonnelier, devint maréchal de France, et sur Murât, qui, né garçon d'écurie, devint roi... Monter d'une échoppe à un palais, c'est rare et beau, si vous voulez ; monter de l'erreur à la vérité, c'est plus rare et c'est plus beau. » Cela est vrai. Aussi, en publiant la lettre du 15 décembre 1869, en mettant en regard de ses opinions actuelles, ses opinions d'autrefois, avons-nous voulu, non faire pièce à M. Jules Simon, mais lui faire honneur, au contraire, d'être monté de l'erreur à la vérité. Seulement, pourquoi s'est-il arrêté en chemin ? Comment ne voit-il pas que l'entreprise est vaine de combattre le radicalisme, lorsqu'on reste, comme il le fait, sur le terrain de la Repu-
blique ? Installer la république en France et s'étonner qu'elle produise la désorganisation, les excès de toutes sortes, l'écrasement des honnêtes gens, le triomphe de la sottise et de la lâcheté, c'est planter un chêne et s'étonner qu'il produise des glands.
Après M, Thjers, nul n'a plus contribué que M, Jules Simon à nous donner la république. Est? ce assez qu'il s'élève contre ses inévitables conséquences, s'il déclare en même temps bien haut que le principe d'où elles découlent doit être com serve ? Qu'il y prenne garde ! le mariage qu'il a contracté avec la République est de ceux qu'un galant homme peut et doit rompre. Il le tient pour sacré, et n'entend pas qu'on y touche. Soit ; mais alors de quoi se plaint-il ? Ses querelles avec la dame de ses pensées ne sont plus en ce cas que des querelles de ménage, et quel intérêt veut-il que nous y prenions ? Je lui en demande bien pardon, mais est-ce ma faute si ces querelles domestiques me font songer, malgré moi, à certaine scène d'une comédie de Molière ? Lorsque M. Jules Simon prendra république à partie et lui montre qu'elle a tort de n'être pas conservatrice ; lorsqu'il reproche à Marianne, — à Angélique, veux- je dire, — de se laisser courtiser par
M. Clemenceau, — non, par Clitandre, — ne vous semble-t-il pas entendre le mari d'Angélique reprochant à sa femme de ne pas chasser les galants ? La situation est la même, et presque les paroles :
Angélique
Moi, chasser les galants ? Et par quelle raison? Il ne me scandalise point qu'on me trouve bien faite, et cela me fait du plaisir,..., C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messieurs les maris, et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte à tous les divertissements, et qu'on ne vive que pour eux. Je me moque de cela, et je ne veux pas mourir si jeune... Je prétends n'être point obligée à me soumettre en esclave à vos volontés ; et je veux jouir, s'il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m'offre la jeunesse, prendre les douces libertés que l'âge me permet, voir un peu le beau monde, et goûter le plaisir de m'ouïr dire des douceurs. Préparez-vous-y, pour votre punition, et rendez grâces au Ciel de ce que je ne suis pas capable de quelque chose de pis.
Georges Dandin Oyf ! c'est ainsi que vous le prenez. Je suis
votre mari, et je vous dis que je n'entends pas cela!
Angélique
Moi, je suis votre femme, et je vous dis que je l'entends,
Georges Dandin
Il me prend des. tentations d'accommoder toyt son visage à la compote, et de le mettre en état de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes. Ah ! allons, Georges Dandin, je ne pourrais me retenir, et il vaut mieux quitter la place (i).
Hé I non, il ne faut pas quitter la place, mais bien plutôt en finir une bonne fois avec cette union malséante, et mettre cette pendarde hors de votre maison.
M. Jules Simon a assez de bon sens et de courage pour que ses vrais amis ne désespèrent pas de lui voir prendre bientôt ce parti. Ce jour-là, qu'il en soit sûr, son talent, débarrassé des entraves qui le gênent, rajeuni, vivifié par le sentiment d'un grand devoir accompli, ne sera plus une force perdue. En dépit de la fée Guignon et de ses maléfices, désormais impuissants, il lui sera donné ce jour-là, de remplir tout son mérite.
Novembre 1886.
(1) Georges Dandin, acte^II, scène II.
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