LA JEUNESSE DE H. TAINE
Ceci n'est point une biographie détaillée d'Hippolyte Taine. On lit pourtant dans V Introduction : « Il avait souvent approuvé sans restriction, devant sa famille et ses amis les belles et copieuses biographies anglaises contemporaines, telles que la vie de Charlotte Brontë, celles de lord Macaulay, de lord Palmerston, etc. C'est à ces modèles que nous tentons de nous conformer ». Il me semble bien que cette promesse n'a été tenue qu'à moitié. Sans doute, les dispositions testamentaires du célèbre écrivain interdi-
(i) H. Taine, sa vie et sa correspondance, Tome I, Correspondance de Jeunesse (1847-1853). Un volume in-18. Librairie Hachette et Cie, 1902.
sent formellement toute reproduction de « lettres intimes ou privées ». « Les seules lettres ou correspondances qui pourront être publiées, ajoutet-il, sont celles qui traitent de matières générales ou purement spéculatives, par exemple de philosophie, d'histoire, d'esthétique, d'art, de psychologie encore devra-t-on en retrancher tous les passages qui, de près ou de loin, touchent à la vie privée, et aucune d'elles ne pourra être publiée que sur une autorisation de mes héritiers et après les susdits retranchements opérés par eux ».
Certes, il y a là, dans un temps comme le nôtre, où le reportage règne en maître, où les plus obscurs sont affamés de bruit, où les illustres vont d'eux-mêmes au-devant des interviews, il y a, dans cette horreur de la publicité et des indiscrét'ons sur la vie intime un trait de caractère qui honore grandement M. Taine. Ainsi que le rappellent à bon droit, et avec une légitime fierté, les éditeurs de sa Correspondance, il dérobait aux étrangers, avec un soin jaloux, l'existence la plus digne et la plus noble. Il ne pouvait souffrir la pensée qu'une photographie, une interview donnant une idée de son foyer domestique, pourraient s'étaler aux yeux du public. Il refusait toutes les autorisations d'éditer son portrait dans
les journaux illustrés. Ce fut un grand sacrifice qu'il fit à ses confrères des Débats que de consentir à figurer dans le tableau de Jean Béraud, reproduit en 1889, dans le livre du Centenaire ; et quand son ami Léon Bonnat fit de lui à la même époque l'admirable portrait qu'on a pu voir à l'Exposition de 1900, ce fut à la condition expresse qu'il ne serait pas exposé de son vivant (1). On ne peut qu'applaudir à une telle réserve, à une dignité si rare. Mais quand l'homme n'est plus, quand il ne reste plus rien de lui que son nom et ses ouvrages, un moment ne vient-il pas où il est bon, où il est juste de le faire connaître tout entier, de le révéler à tous dans ses actions comme dans ses pensées, et dans l'intime même de sa vie, de telle sorte que ses exemples nous servent, que ses leçons nous éclairent, que ses erreurs mêmes nous instruisent ? Qu'on se conforme dans la reproduction des lettres de Taine, à ses recommandations personnelles, je le veux bien ; mais elles ne sauraient faire qu'on ne doive pas nous donner un jour de lui une biographie étendue, complète, copieuse enfin, à la façon des grandes biographies anglaises.
(1) Introduction, page 2,
Hippolyte-Adolphe Taine naquit à Vouziers, le 21 avril 1828, de vieille souche ardennaise. Il eût pu trouver dans sa famille un exemple à l'appui de sa théorie sur l'influence du milieu. Son arrière grand-père, Pierre Taine, homme d'une haute intelligence, avait été surnommé le philosophe par ses concitoyens. Son grand-père maternel, M. Bezanson, sous-préfet de Rocroy sous la Restauration, avait un tour d'esprit très scientifique ; il s'était beaucoup occupé de magnétisme avec le docteur Chapelain, et son petitfils avait gardé soigneusement des traités de philosophie, de mathématiques et d'algèbre écrits par l'aïeul dans les dernières années de sa vie. Enfin, il n'était pas jusqu'aux tantes paternelles d'Hippolyte Taine, vieilles demoiselles de province, menant dans leur petite ville natale, à Rethel, la vie la plus pieuse et la plus retirée, qui n'eussent elles aussi, un goût prononcé pour les idées abstraites. Nous trouvons les lignes suivantes dans la correspondance de leur neveu, alors professeur à Nevers : « Ma tante Eugénie m'a écrit une lettre dans laquelle elle me donnait des conseils métaphysiques, avec une argumentation en forme pour soutenir le système philosophique qu'elle me proposait ».
La première éducation de Taine fut faite uniquement par la famille, à Vouziers ; il passait seulement quelques heures chaque jour dans une petite pension tenue par M. Pierson. Il fit sa première communion fort jeune, en août 1838; en 183g, lorsque la maladie força M. J.-B. -A. Taine à chercher d'autres maîtres pour son fils, il fut envoyé dans un pensionnat de Rethel, dirigé par un vieux prêtre et sa sœur, ancienne religieuse ; il y resta dix-huit mois, jusqu'à la mort de son père, qui succomba pendant les vacances de 1840, au mal qui le minait. L'année suivante, le jeune Taine fut envoyé à Paris et mis à l'institution Mathé (1), dont les élèves suivaient les classes du collège Bourbon. Mme Taine, retenue à Vouziers par le règlement de la succession de son mari, n'avait pu suivre son fils ; mais le jeune garçon très tendre et assez frêle ne put supporter le chagrin de la séparation et le médiocre régime de l'internat parisien ; sa santé s'altéra, et sa mère, alarmée, hâta la liquidation de ses affaires pour venir s'installer auprès de lui avec ses deux filles. Alors commença, dans ce quartier des Batignolles qui était presque un coin
11! Dans le faubourg Saint-Honoré.
de province, la vie de labeur acharné que devait mener le jeune Taine jusqu'à son entrée à l'Ecole Normale.
Il était en philosophie lorsque le 6 mars 1848, il écrivit, sous ce titre : De la destinée humaine, une sorte de confession intellectuelle, dont voici quelques extraits :
« Jusqu'à l'âge de quinze ans j'ai vécu ignorant et tranquille... J'étais chrétien et je ne m'étais jamais demandé ce que vaut cette vie, d'où je venais, ce que je devais faire...
« La raison apparut en moi comme une lumière; je commençai à soupçonner qu'il y avait quelque chose au delà de ce que j'avais vu ; je me mis à chercher comme à tâtons dans les ténèbres. Ce qui tomba d'abord devant cet esprit d'examen, ce fut ma foi religieuse. Un doute en provoquait un autre ; chaque croyance en entraînait une autre dans sa chute... J'estimais trop ma raison pour croire à une autre autorité que la sienne ; je ne voulus tenir que de moi la règle de mes mœurs et la conduite de ma pensée ; je m'indignai d'être vertueux par crainte et de croire par obéissance. L'orgueil et l'amour de la liberté m'avaient affranchi.
« Les trois années qui suivirent furent douces , ce furent trois années de recherches et de décou-
vertes... Malgré la chute de mon christianisme, j'avais conservé les croyances naturelles, celle de l'existence de Dieu, celle de l'immortalité de l'âme, celle de la loi du devoir. J'en vins à examiner sur quels fondements j'appuyais mes croyances : je trouvai des probabilités et aucune certitude... Il me sembla que toutes les opinions étaient probables ; je devins sceptique en science et en morale ; j'allai jusqu'à la dernière limite du doute...
« Je n'avais lu encore aucun philosophe ; j'avais voulu conserver une liberté entière à mon esprit, une indépendance complète à mon examen. Aussi j'étais plein à ce moment d'une joie orgueilleuse ; je triomphais dans mes destructions... J'allais toujours plus avant, jusqu'à ce qu'un jour je ne trouvai plus rien debout. Je fus triste alors ; je m'étais blessé moi-même dans ce que j'avais de plus cher ; j'avais nié l'autorité de cette intelligence que j'estimais tant...
« Pendant les premiers mois de la classe de philosophie, cet état me fut insupportable ; je ne trouvais que des doutes et des obscurités. Je ne voyais que des contradictions dans les philosophes ; je trouvais leurs preuves puériles ou incompréhensibles..... Moi-même, irrité de l'inuti-
lité de mes efforts, je me jouais de ma raison, je me complus à soutenir le pour et le contre ; je mis le scepticisme en pratique. Puis, fatigué des contradictions, je mis mon esprit au service de l'opinion la plus nouvelle et la plus poétique ; je défendis le panthéisme à outrance ; je m'attachai à en parler en artiste ; je me complus dans ce monde nouveau et, comme par jeu, j'en explorai
toutes les parties. Ce fut mon salut J'arrivai,
à force de chercher, à une hauteur d'où je pouvais embrasser tout l'horizon philosophique, comprendre l'opposition des systèmes, voir la naissance des opinions, découvrir le nœud des divergences et la solution des difficultés. Je sus ce qu'il fallait
examiner pour trouver le faux ou le vrai Je
possédais d'ailleurs la méthode ; je l'avais étudiée par curiosité et amusement. Dès lors je me mis avec ardeur au travail ; les nuages se dissipèrent. .
J'aperçus l'enchaînement et l'ensemble »
Ecrites par un jeune homme encore sur les bancs du collège, ces pages sont étonnantes, sans doute, par le talent qu'elles révèlent, par la vigueur naissante de la pensée, par la netteté et la fermeté du style. Mais comment se défendre d'une sorte d'effroi en voyant cet enfant de quinze ans commencer ses réflexions par la sup-
pression pure et simple de sa foi religieuse, juger le Christianisme et le condamner au premier examen, sans même avoir lu aucun philosophe ? Comment n'être pas effrayé de voir cet écolier qui, déjà, se croit un maître, et qui s'estime, à dix-neuf ans, parvenu « à une hauteur d'où il peut embrasser tout l'horizon philosophique » et faire, avec la tranquillité d'un juge, le départ entre ce qui est faux et ce qui est vrai ? Et le plus effrayant, le plus triste en tout cela, c'est qu'il assiste à la chute de son christianisme, c'est qu'il passe de la foi à l'incrédulité, au scepticisme, au panthéisme et bientôt au matérialisme, avec une tranquillité sereine, sans tristesse, sans angoisses, sans autre sentiment, semble-t-il, que celui d'une « joie orgueilleuse ».
Et nous nous reportons alors, malgré nous, à la confession d'un autre enfant du dix-neuvième siècle, Théodore Jouffroy, au douloureux et dramatique récit dans lequel l'illustre philosophe a retracé cette nuit de décembre où, dans sa petite chambre de l'Ecole normale, il reconnut qu'il avait perdu la foi :
« Je n'oublierai jamais, dit-il, la soirée de décembre où le voile qui me dérobait à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré. J'entends
encore mes pas dans cette chambre étroite et nue où, longtemps après l'heure du sommeil, j'avais coutume de me promener ; je vois encore cette lune à demi voilée par les nuages, qui en éclairait par intervalles les froids carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient et je ne m'en apercevais pas ; je suivais avec anxiété ma pensée qui, de couche en couche, descendait vers le fond de ma conscience, et, dissipant, l'une après l'autre, toutes les illusions qui m'en avaient jusque-là dérobé la vue, m'en rendait, d'un moment à l'autre, les détours plus visibles. En vain je m'attachais à ces croyances dernières comme un naufragé aux débris de son navire ; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j'allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m'était cher et sacré ; l'inflexible courant de ma pensée était plus fort : parents, famille, souvenirs, croyances, il m'obligeait à tout laisser ; l'examen se poursuivait plus obstiné et plus sévère à mesure qu'il s'approchait du terme, et il ne s'arrêta que quand il l'eût atteint. Je sus alors qu'au fond de moimême il n'y avait plus rien qui fût debout ; que tout ce que j'avais cru sur moi-même, sur Dieu et sur ma destinée en cette vie et dans l'autre, je
ne le croyais plus, puisque je rejetais l'autorité qui me l'avait fait croire ; je ne pouvais plus l'admettre, je le rejetais. Ce moment fut affreux, et quand, vers le matin, je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire (i) ».
Ce sont ces accents que l'on regrette de ne pas entendre dans la confession de Taine. L'intelligence y parle seule, l'âme n'y vibre pas. Il sera certes, et de plus en plus, un puissant écrivain, mais à ses plus belles et à ses plus fortes pages, il manquera ce qui faisait dire au poète : menlem mortalia tangunt.
Hippolyte Taine entra à l'Ecole normale en novembre 1848, avec la brillante promotion dont
(1) Nouveaux Mélanges philosophiques, par Théodore Jouffroy.
il était le chef. Il avait été classé premier, Libert second, Edmond About troisième, Lamm quatrième, Francisque Sarcey cinquième. Il rencontrait à l'Ecole, parmi les élèves des deux années précédentes, d'autres camarades très distingués dont plusieurs devinrent ses amis, MM. Assolant, Challemel-Lacour, J.-J. Weis, E. Yung, le cardinal Perraud, etc. La promotion de 1849 amena MM. Edmond Villetard, l'un des auteurs du Testament de César Girodot, Hermile Reynald, Octave Gréard, Prévost- Paradol, reçu le vingtième et dernier. La maison de la rue d'Ulm ne renfermait pas moins à ce moment de six futurs académiciens : Taine, Edmond About, Challemel-Lacour, Prévost- Paradol, le cardinal Perraud et Octave Gréard.
Taine choisit la philosophie et s'y plongea avec ardeur. Ses camarades eurent vite fait de le surnommer le Bûcheron, tant il apportait d'énergie et de force au travail. Dès la seconde année, le directeur des études, M. Vacherot, portait sur lui le jugement suivant qui fait autant d'honneur à la perspicacité du maître qu'aux mérites de l'élève :
« L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à l'Ecole. Instruction prodigieuse
pour son âge. Ardeur et avidité de connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de la pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie trop souvent la réalité, sans s'en douter, il est vrai, car il est à' une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué, mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa pensée. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza sera la sienne : Vivre pour penser. Conduite, tenue excellente. Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception étrangère à toute autre passion que celle du vrai. Cet élève est le premier à une grande distance dans toutes les conférences et dans tous les examens.
A tant d'efforts et à tant de mérites incontestés, semblait promis un éclatant succès. Et pourtant lorsqu'à la fin de sa troisième année, en 1851, Hippolyte Taine se présenta à l'agrégation de
philosophie, il fut refusé. On l'avait trouvé sans doute peu déférent pour « le spiritualisme officiel ». Au sortir de l'Ecole, le ministre — c'était je crois, M. Fortoul — lui confia la suppléance de philosophie de Nevers, vacante par la maladie du titulaire. Au mois de mars 1852, il passa de Nevers à Poitiers comme suppléant de rhétorique ; il y devait rester seulement jusqu'à la fin de l'été. Dans ces deux villes, où il ne fit du reste que passer et qu'il n'eut pas le temps de bien connaître, loin de tous les siens, loin de ses amis, en butte, comme cela était inévitable, à quelques mesquines tracasseries, il conçut pour la vie de province ce mépris facile et hautain, mais au fond nullement justifié, qui éclate à chaque page de sa Correspondance et qui plus tard s'étalera presque naïvement dans ses Carnets de voyage.
Au mois de juillet 1852, ne pouvant rester à Poitiers dont la rhétorique n'était plus vacante, Taine demanda à être transféré dans une ville où il y eût une Faculté des sciences afin d'y continuer ses études de physiologie. Il désirait rester professeur de lettres : « Il me serait impossible d'enseigner la philosophie, avait- il écrit à l'un de ses anciens camarades de la rue d'Ulm, M. de Suckau, « la gangrène hérétique croît sur moi
tous les jours ». Mais il espérait au moins l'équivalence de sa suppléance de Poitiers. La réponse du ministère fut une nomination de professeur de sixième au lycée de Besançon. Il était évident qu'on ne voulait plus de ses services. Taine le comprit et n'eut pas un instant d'hésitation ; il vint à Paris, demanda un congé de disponibilité, et chercha des répétitions pour compléter le très modeste budget qui était indispensable à ses besoins. Il voulait aliéner le moins possible sa liberté, réserver son temps pour écrire ses thèses de doctorat es lettres et suivre les cours de l'Ecole de médecine. Il régla donc sa vie de la façon la plus simple et prit une chambre à l'hôtel Servandoni, rue Servandoni.
A Nevers et à Poitiers, il avait préparé ses thèses, toutes les deux sur des sujets philosophiques. La thèse française était une étude sur les Sensations ; la thèse latine avait pour titre : De cognitione rerum externarum. Il écrivait à M. de Suckau, le 20 avril 1852 : « Accepteront-ils ma thèse ? je dis que le moi sentant est étendu et situé dans les nerfs et je prouve Yentélékeia d'Aristote. Un fracas de méthode psychologique et ce grand nom me sauveront peut-être. — Ne crainstu pas de les hérisser d'horreur en ayant le sens
commun sur la Liberté (i) ? Fataliste, gare à toi. Matérialiste, gare à moi... »
Les deux thèses furent refusées, M. Adolphe Garnier, professeur en Sorbonne, qui avait été chargé de les examiner, terminait ainsi sa lettre au doyen, M. Victor Le Clerc :
« J'ai vu M. Taine au dernier concours d'agrégation. Il a un très grand talent de parole ; ses mœurs oratoires sont irréprochables, il est impossible de s'exprimer avec plus de grâce et de mieux séduire son auditoire ; mais ce sont là des qualités oratoires et non des qualités philosophiques... Je suis persuadé qu'il a trop d'imagination pour être philosophe, et qu'il trouverait dans la littérature et la poésie un emploi plus légitime et plus heureux de ses brillantes qualités. »
Remplacez le mot poésie par le mot histoire, et vous avez là, sous la plume de M. Adolphe Garnier, une prévision d'une singulière justesse.
Obligé de renoncer à ses thèses philosophiques, Taine dut se retourner vers des sujets empruntés à la littérature. Il s'arrêta définitivement, pour
(i) M. Edouard de Suckau, alors professeur de philosophie au lycée de Saint-Etienne, avait commencé une thèse sur « la Liberté ».
le sujet de sa thèse française, aux Fables de La Fontaine. — De personis Platonicis, tel était le titre de sa thèse latine. Le 31 mai 1853, après une brillante soutenance, il fut reçu docteur à l'unanimité. « Cher Edouard, écrivait-il à M. Suckau, je suis docteur. Six heures de discussion, une charge à fond de M. Wallon sur le paganisme de ma thèse latine. Personne n'a parlé du panthéisme de la française. On m'a fort tracassé sur le plan ; et surtout sur les caractères d'hommes qu'on m'a accusé de construire arbitrairement. M. Garnier a beaucoup attaqué l'Etre, l'action, l'unité, la variété, a fait allusion à la thèse, etc. J'ai battu en retraite sur la philosophie ; j'ai été grave comme un chat qui boit du vinaigre, à ce point que M. Vacherot trouve que je n'ai pas porté assez haut ni assez franchement le drapeau de la philosophie. Du reste tout s'est passé convenablement et j'en suis hors... »
Ici s'arrête le premier volume de la Correspondance. Ces lettres, écrites de 1848 à 1853, de vingt à vingt-cinq ans, font grand honneur à Taine, à
son caractère non moins qu'à son talent. On y trouve une grande sincérité, une loyauté parfaite, une remarquable élévation de sentiments. Son style est net, précis et annonce déjà un maître ; il sait analyser et il sait peindre. Dans ses lettres à sa sœur Virginie, qui avait comme lui des goûts d'artiste ; dans celles à son ami Prévost-Paradol, il a des paysages à la plume qui sont des œuvres d'un travail presque achevé.
Les lettres les plus intéressantes du volume sont celles qu'il écrit à Prévost-Paradol. Bien que son aîné d'un an seulement, Taine a pour lui une affection quasi-paternelle. Il ne lui ménage ni les conseils, ni les avertissements, ni les prières. Paradol a reçu des dons merveilleux, mais son ami ne se dissimule pas ses défauts, la faiblesse du caractère, l'absence de volonté, jointe à la fougue des passions. Nul n'a plus besoin d'un Mentor, et Taine aspire à le devenir. Il lui écrit, le 18 avril 1849, al°rs <lue Prévost-Paradol est encore sur les bancs du collège :
« Je te plains, mon pauvre ami ; je pourrais te guérir ; tu ne veux pas ; je le désirerai toujours, mais je crains qu'il ne soit bientôt plus temps. La politique va t' emporter ; tu vas t'enrôler sous un drapeau ; puis une fois dans la vie
de l'action, comment pourras-tu revenir à la vie de la pensée ? Le retour te sera fermé. Ne l'est-il pas déjà ? Et n'est-ce pas cette ardeur pour la politique et l'action qui t'empêche d'étudier et de chercher une lumière ? N'est-il pas déjà aveugle celui qui nie le besoin de la lumière ?
« Quel malheur ! Et combien j'en suis peiné ! Que de choses perdues ! Plus je relis tes lettres, plus je m'attriste ; j'y vois l'âme la plus ardente, le cœur le plus généreux et le plus dévoué, les dons de l'esprit, de la logique, du style, tout ce qui fait l'homme le plus aimable, le plus estimable, le plus capable. A quoi bon tout cela ? A faire ton malheur. Regarde, mon ami, combien tu es déjà malheureux ; combien cette ardeur pour l'action, cette sensualité de désirs, cette fougue irréfléchie qui erre de tous côtés, ne sachant où se prendre et cherchant à se fixer, combien tout cela affaiblit ton corps, ta volonté et ta pensée... »
Et plus loin dans la même lettre :
« Quand je pense à ce que tu es, je vois tout en toi, hors la volonté... Tu as une nature d'artiste et d'orateur... Nul de tous ceux que j'ai connus dans mes classes n'avait des dons pareils et n'avait senti avec cette profondeur, comprends par
là combien je tiens à toi, combien je souffrirais de te voir tomber dans l'erreur, le malheur ou l'impuissance, combien sur toi je fonde d'espérances. Ne les renverse pas. Il y a si peu de gens qui peuvent. Faut-il donc que ceux qui peuvent, ne veuillent pas !... »
Le 21 juillet 1849, ^ mi ^cr^ encore :
« Si tu continues, je trouverai en toi la vie de Rousseau ton maître : son talent, peut-être ses passions, et surtout ses douleurs. Hélas ! j'ai fait en vain tout ce que j'ai pu pour te placer dans le tranquille asile de la réflexion solitaire, et te communiquer ce calme qui naît d'une vie réglée, d'un amour ferme et patient pour la science, du culte des arts, de l'admiration de la nature. J'ai fait tout pour me pacifier, tu fais tout pour te troubler. Puisses- tu être moins malheureux que ne le promet ta nature ! »
N'y a-t-il pas dans ces lignes, dans cette évocation de Rousseau, comme un vague pressentiment du coup de folie qui, vingt ans plus tard, presque jour par jour, le 19 juillet 1870, terminera la vie de Prévost- Paradol ?
Ces lettres à Paradol mises à part, au tout premier rang, on lira encore les autres avec intérêt, non cependant sans les trouver un peu trop cor-
rectes et trop sages. Il leur manque la chaleur communicative et la flamme. On éprouve à cette lecture un sentiment de respect, parfois même un sentiment d'admiration ; mais on ne se sent jamais ému, remué, transporté, comme on l'est par le moindre billet de Lacordaire.
Le deuxième volume de la correspondance va du 24 juillet 1853 au 31 juillet 1869. Les lettres qui le composent ont sans doute été l'objet de plus d'une coupure, surtout les lettres de famille. Taine n'avait-il pas prescrit de « retrancher tous les passages qui, de près ou de loin, toucheraient à la vie privée »?
Dans ses lettres à sa sœur Sophie, dans celles à sa mère, pour laquelle il avait cependant un véritable culte, on ne trouve aucun détail personnel, aucun épanchement familier. Lorsqu'il écrit à sa sœur, il cause avec elle littérature, et lui indique les livres à lire et les devoirs à faire : un jour, sur l'Ode de Malherbe à Louis XIII marchant contre
la Rochelle ; un autre jour, sur la Mort de Socrale d'Alphonse de Lamartine. Sur Malherbe et son Ode au Roi, il a d'ailleurs une très belle page :
« Tout cela, dit-il, fait revoir le vieux soldat des guerres de la Ligue, qui écrit sans modèles français, obligé de tout créer, franc, hardi, libre et familier de langage, comme un homme d'action qui écrit avec la pointe de son épée. Son style est net et nerveux, comme le corps maigre et robuste d'un vieux capitaine coureur d'aventures guerrières. La vanterie convient au métier et au siècle. L'imagination est rare, mais ce sol sec et âpre la fait exquise quand il la produit. Vois cette strophe : « Que sa façon est brave », etc. Le second vers est digne de Rubens. Cela est chatoyant et resplendissant. Toutes les teintes se sont adoucies et effacées sous Boileau. Ici il y a encore la verdeur et le soleil du seizième siècle. — Ce sont des hommes, non des courtisans. Vois sa lettre sur la mort de son fils, quel ton, et c'est au Roi ! Rien n'est plus beau que cette indépendance, cette franchise. Ils parlent haut et ferme et n'ont point peur d'être inconvenants, quand les salles du Louvre retentissent de leurs voix et sous leurs éperons ».
Je le répète, la page est belle ; mais dans une
lettre d'un frère à sa sœur nous aimerions à trouver autre chose.
De même, dans ses lettres à sa mère, comme il lui écrit surtout quand il est en voyage, lorsqu'il va aux Pyrénées, en Hollande ou sur le Rhin, ses lettres ne renferment guère que des descriptions, et ces descriptions sont déjà parfaites.
Il n'aura qu'à les reprendre dans le tiroir de sa mère pour les porter à l'imprimerie. Que l'on puisse écrire de tels morceaux dignes d'une anthologie, sur une table d'auberge, currente calamo, c'est sans doute une merveille ; mais ce n'est pas de merveilles et de descriptions qu'il s'agit dans une correspondance ; on y cherche surtout l'émotion, la tendresse, le charme. Il n'y en a pas trace dans les lettres de Taine, telles du moins que nous les possédons et c'est pourquoi l'auteur de Y Intelligence, malgré son admirable talent de styliste, ne prendra pas place à côté de nos grands épistoliers, et restera toujours loin, je ne dis pas de l'inimitable marquise, mais encore de Joseph de Maistre et de Louis Veuillot.
Si bien doué qu'il fût, Taine a été un triste ; et de cette tristesse, il ne sera pas sans intérêt de rechercher ici les causes.
En 1853, après la soutenance de ses thèses,
renonçant à remplir dans des collèges de province des postes infimes, il était revenu à Paris et y avait repris le cours de sa laborieuse carrière. Il voulait tout connaître, tout savoir, au moins dans l'ordre scientifique ; il s'absorbait dans ses études de physiologie et de sciences naturelles. On le voyait partout, à l'Ecole de médecine, au Muséum, à la Salpêtrière. Il assistait aux cours de MM. Duchartre, Bérard, Mime- Edwards, Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, Balard, Sainte- Claire Deville, Valenciennes, Baillarger, Brongniart. Il complétait par de nombreuses lectures les leçons de ses maîtres et analysait les oeuvres de Cuvier, Mueller, Milne-Edwards, Burdach, Serres, Béclard père, Grizelles, Piorry, Chomel, Flourens, Esquirol, Albercrombre, Leuret, Charma, de Jussieu, Auguste Saint- Hilaire, Brongniart, etc. A l'Ecole de médecine, il suivait, en outre, l'enseignement pratique et disséquait avec les jeunes étudiants.
Pendant ce temps, il fallait vivre, et, pour assurer son existence, le jeune docteur donnait quelques leçons particulières, soit à l'institution Jauffret, soit dans un certain nombre de familles. Mais les élèves lui manquent souvent. « J'avais trouvé un élève, écrit-il à son ami Edouard de
Suckau, il tombe malade ». Un autre jour : « Je suis jusqu'au cou dans les questions d'argent, je cours après les leçons comme un lièvre, je n'en trouve pas ; mes gens de l'an dernier sont toujours en voyage... » A son ami Guillaume Guizot (19 octobre 1855) : « Les leçons que j'allais reprendre se sont trouvées malades de la poitrine, et M. Andral vient de les envoyer à Pau. J'ai couru les toits et les gouttières pour en trouver d'autres, et sans en trouver d'autres.
Quid non mortalia pecora cogit Auri sacra famés ! »
Et un peu plus tard, au fidèle Edouard de Suckau. « La sœur de ma leçon de la rue de... est malade de la poitrine, M. Andral l'envoie à Pau, toute la famille l'accompagne. Tu vois que toute médaille a son revers ; l'Etat t'approvisionne d'élèves ; moi je suis obligé de chasser aux leçons. J'ai couru tout mon monde et, ma sœur Anne, je ne vois rien venir. Il faut pourtant que j'essaie de trouver, car l'argent que je gagne chez Hachette est loin de proportion avec le travail. »
Le métier était dur, et le pauvre homme de génie, malgré son courage, en sentait la tristesse. « Je vois l'avenir couleur de suie, » écrivait-il. Et ce qui n'est pas pour le rasséréner, c'est qu'il est
presque toujours malade. Le mauvais état de sa santé vient sans cesse interrompre ses travaux. « M. Guéneau de Mussy, dit- il, le 3 décembre 1853, me cautérise le dedans de la gorge depuis quinze jours, je n'obtiens ainsi qu'un soulagement assez faible. J'ai cessé le travail, je passe la journée à tisonner et à rêver l'unité de composition de Geoffroy-Saint-Hilaire. »
Pendant les années qui suivent, et jusqu'à la fin du volume, nous retrouvons ses plaintes sur sa santé ; du moins comme Mérimée dans ses Lettres de l'Inconnue, il ne nous entretient pas du détail de ses misères. A la différence de l'auteur de Colomba, Taine est un stoïcien. Il souffre surtout de ne pouvoir donner au travail et à l'étude tout son temps, et ses jours et ses nuits.
Le succès cependant était venu avec le Voyage aux Pyrénées, et maintenant chacun de ses ouvrages fera du bruit et accroîtra sa légitime renommée. Mais ici encore que de mécomptes ! Au commencement de 1854, il présenta son Essai sur Tite-Live au concours de l'Académie Française. M. Guizot s'en était fait le parrain. L'incontestable talent de l'auteur ne put triompher des méfiances qu'inspiraient sa méthode et ses doctrines.
Le prix ne fut pas décerné, et le concours fut reporté à l'année suivante. La lettre du 7 juin 1854 renferme à ce sujet de curieux détails.
« Voici les détails de cette aventure ; je les tiens d'un académicien.
« Un membre de la majorité s'est levé et a avoué que, malgré son vote, il lui restait quelques petits scrupules. Quand cette conscience a été bien déchargée, M. Cousin a pris la parole avec sa passion ordinaire et a demandé lecture. Le passage sur Montesquieu a fait pousser des cris. On n'a pas admis qu'il y eût une autre philosophie de l'histoire, ni surtout qu'elle pût être tirée des contemporains, et qui pis est des Allemands. Tout cela se passait jeudi ; dans l'intervalle des deux séances, j'ai vu plusieurs membres amis et hostiles. M. Cousin m'a dit qu'il ne savait pas que le mémoire fût de moi. M. de Vigny, M. Vitet, M. Saint-Marc Girardin m'ont défendu. Je vois par votre lettre que M. Guizot avait intéressé plusieurs personnes à ma cause :
... Si Per ganta dextrâ Defendi possent... »
Taine consentit à faire quelques changements, et en 1855 son Essai fut couronné.
Quelques années plus tard, en 1864, après
l'achèvement d'une de ses œuvres maîtresses, l'Histoire de la littérature anglaise, il sollicita de l'Académie le prix Bordin. La Commission se montra favorable, mais ses conclusions furent combattues par M. Cousin, M. de Falloux et Mgr Dupanloup. L'évêque d'Orléans avait apporté avec lui les trois gros volumes de M. Taine dont il avait fait une étude à fond. Il n'eut pas de peine à établir que ses doctrines se résumaient dans le fatalisme et le matérialisme. L'auteur n'était-il pas allé jusqu'à dire : « Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre ? » N'allait-il pas jusqu'à l'annonce d'une nouvelle morale et d'une nouvelle religion à espérer pour l'avenir ?
Le discours de l'évêque d'Orléans retourna la majorité. L'Académie, par treize voix contre onze, décida qu'elle s'abstiendrait. Le concours fut renvoyé à l'année suivante, mais Taine, cette fois, refusa d'y prendre part.
Comme ces échecs n'allaient pas sans de très importants succès, il ne suffisaient pas à expli-
quer la persistante tristesse de Taine. Elle avait pour cause la doctrine qu'il avait embrassée avec une entière bonne foi, et qu'il appliquait partout, dans le moindre de ses articles, comme dans les plus considérables de ses ouvrages. Son complet matérialisme l'avait forcément conduit au plus noir pessimisme. C'est à toutes les pages de ce volume qu'on en retrouve les traces. — « Ah ! mon Dieu, quelle sottise vous avez faite en me mettant au monde ! Quel besoin aviez-vous, Seigneur, de loger une pensée dans une goutelette de lymphe qui aurait si bien pu circuler et s'évaporer avec les autres ! » Et ailleurs : « ... Je retombe aussitôt après dans le réel avec plus de tristesse. Il faut alors pour m'apaiser une avalanche de raisonnements froids comme neige ; du reste, j'espère avec le temps tuer l'ancien moi et ne laisser subsister que la machine. Je me répète tous les matins la phrase suivante : une morue contient quatre millions d'œufs, deux cents arrivent à l'état d'adultes. Il est naturel que je sois dans les trois millions neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille huit cents autres. Cette phrase une fois bien appliquée et infusée dans une décoction de Spinosa, on devient une bête raisonnable et convenable en paletot, lunettes et cravate noire, faisant
régulièrement son service à la façon des chevaux de moulin, estimée dans le monde, utile à l'ordre social, et parfaitement digne d'être portefaix ou ministre. »
Etait-ce vraiment la peine de se livrer à tant de recherches, de suivre tant de cours, d'étudier à fond la physiologie et les sciences naturelles, de travailler pendant vingt ans à un traité sur l'Intelligence, pour en arriver à ce résultat : remplacer tous les matins son Pater noster par une prière sur les morues !
Les dernières années de Taine nous le montreront faisant de généreux efforts pour briser les liens qui l'ont si longtemps enchaîné et pour s'élever, des bas fonds du matérialisme, jusqu'aux hauteurs de la vérité chrétienne. Mais, dans ce volume, jusqu'en 1870, toutes les fois qu'il se trouve en face d'un fait ou d'un personnage religieux, il en parle avec une pitié méprisante.
De sainte Thérèse, par exemple, il dira : « sainte Thérèse traduite par d'Andilly m'amuse. Ce sont tour à tour des excès de dégoût et d'enthousiasme, comme les gens qui vivent d'imagination. Elle a commencé par une longue maladie nerveuse qui contractait tous ses membres. Son livre est le commentaire des Leuret, Lélat, etc., que
j'ai lus à la Bibliothèque. De notre temps, elle eût fait une George Sand. »
Taine renvoie sainte Thérèse aux médecins aliénistes. Quant à Jeanne d'Arc, il la loge sans plus de façon à la Salpêtrière ; il écrit le 25 mai 1855 :
«... J'écris tout le cours de la Salpêtrière, et notamment toutes les réponses des folles. Une d'elles, voisine de Domrémy, reproduit exactement les débuts de Jeanne d'Arc. Elle est venue quatre fois à Paris à pied, pour sauver la France des puissances étrangères. Elle veut aller à Sébastopol. Elle fait tout haut des prières enthousiastes à Dieu. Elle a un frère crétin. Il y aurait un livre curieux à écrire là-dessus : prendre les inspirés modernes, les Ruakers, les prophètes des Cévennes, les hallucinés d'Amérique, enfin tous ceux dont on a les procès- verbaux authentiques, comparer point par point leur état à ceux des fous de la Salpêtrière et de Bicêtre, et en conclure rigoureusement l'état des fondateurs de religion. L'hallucination et l'extase étaient l'état normal pendant les trois premiers siècles après Jésus- Christ. — Il me semble que la folie a joué un
très grand rôle dans le monde Mes cours de
physiologie m'enseignent l'histoire. »
Hélas ! ils lui enseignaient le contraire de l'histoire. Il est certain qu'avant 1870, de l'histoire de France et de l'histoire de l'Eglise, Taine ne savait à peu près rien. J'en pourrais fournir plus d'une preuve et de bien singulières.
On ne déplorera jamais trop les grossières erreurs auxquelles, avant qu'il ne se ressaisît enfin, le matérialisme et le pessimisme avaient conduit ce grand et noble esprit.
« Ne méprise pas les choses invisibles », disait Socrate à Euthydème. Et Joubert parlait, en les plaignant, des esprits « qui n'ont pas de fenêtres ouvertes du côté du ciel ». Taine a commencé par le mépris des choses invisibles, plus spécialement des choses divines. Ce sentiment ira s' atténuant peu à peu ; dans le grand et admirable ouvrage qui remplit toute la fin de la carrière de l'auteur on n'en trouverait plus un vestige ; bien plus, on voit naître dans son esprit le respect et même l'admiration pour les grandes choses que la foi à l'invisible et au divin a produites encore dans les vies humaines qu'elle inspire et dans les sociétés où elle règne. Mais la beauté des effets ne l'amènera point à croire à la réalité de la cause. Les fenêtres de son esprit ne s'ouvrent point du côté du Ciel.
Il faut donc, bien à regret, reconnaître la fidé, ljté de ce portrait tracé, au lendemain de sa mort, par une main très amie : « Taine était un positiviste pur, écrivait M. Emile Faguet, un positiviste sans mysticisme, ce qui est excessivement rare en France. Notre race est foncièrement idéaliste. Quand elle devient positiviste, elle croit à lasciencecommeàunedéesse,àrhumanité comme à une personne sacrée et divine, fille et puis mère du progrès. Taine était positiviste tout simplement. Il ne croyait qu'aux faits et à quelques petites lois très humbles auxquelles une patiente, méthodique, minutieuse, héréditaire et séculaire observation des faits peut conduire. Les hommes sont une fourmilière et les grands événements du monde qui nous entoure sont des éléphants. Avec de bons télescopes, une connaissance vague des éléphants, et avec une observation intense — quelques indications sur les chemins ordinairement suivis par les éléphants, et leur façon de marcher voilà ce qui est permis aux plus intelligentes des fourmis. Ramasser des faits et en tirer quelques lois plus ou moins certaines et toutes relatives, proportionnées à la taille des citoyens des fourmilières, voilà le droit, et voilà aussi le devoir du philosophe. Taine ne voyait rien et se
refusait à rien voir au-delà. Personne ne fut moins religieux. »
Et c'est pourquoi, malgré tous ses succès, il fut toujours, ainsi que je l'ai dit, un Triste. Ce fut aussi le cas de son ami Sainte-Beuve, qui était du reste bien loin de le valoir. Il faut bien croire d'ailleurs "que le bonheur n'est pas d'ordinaire le lot des écrivains célèbres. Parmi ses camarades de l'Ecole Normale, il en est deux qui réussirent presque aussi brillamment que lui, Edmond About et Prévost- Paradol. A première vue, il semble que tous les deux aient été parfaitement heureux. Le 12 octobre 1853, Taine écrit à sa
mère : « M. About est ici Je nous souhaite
l'entrain, la gaieté, la force, l'espérance qu'il y a en lui... Il ne voit jamais que le beau côté des choses, et est toujours prêt à tout... » Dans une autre lettre : « Je déjeune demain avec About, qui reste à Paris et va écrire... C'est un plaisir et un encouragement d'être avec lui, tant il est gai, confiant, vivant ». Dans une lettre à Edouard de Suckau, du 30 janvier 1854 : « Vas tu dans le monde ? Peu, j'imagine. Edmond (About) y va pour nous. Son beau-frère me disait hier qu'en une nuit il allait souvent à trois soirées. Sera-ce un Rastignac ? »
Le 14 Mars 1854 : « Edmond a remis sa pièce de vers à l'Académie et sa comédie aux Français. Il a toujours l'air heureux comme plusieurs hommes heureux. » Dans tout le reste de sa Correspondance, le nom d'About ne revient jamais sans être accompagné de l'épithète à! heur eux. Attendons la fin. Nous sommes en 1885. Par une dernière chance, il vient d'être nommé à l'Académie française pour remplacer Jules Sandeau. Il ne pourra prononcer son discours de réception, il ne lui sera même pas donné de l'écrire, condamné qu'il était alors à se défendre, dans sa maison du XIXe Siècle, contre ses actionnaires qui voulaient procéder à son expulsion et le menaçaient d'une poursuite qui n'avait rien d'académique. Cette lutte brisa ses forces. Il est mort le 16 janvier 1885, n'ayant pas encore accompli sa cinquante-sixième année. « L'heureux About » s'était suicidé.
La Correspondance nous montre aussi Prévost- Paradol réussissant partout, courant de succès en succè :, recherché dans les salons, fêté à l'Académie, dont il est le Benjamin. Comme About, « l'heureux Paradol » finira lui aussi par le suicide.
Ce tome II, on le voit, renferme plus d'un
enseignement. Le tome III qui, nous l'espérons, ne tardera pas à paraître, nous donnera, non plus Taine le ph'losophe, dont l'œuvre est destinée à pé ir, mais Taine, l'auteur de cette œuvre immor* telle, les Origines de la France contemporaine,
Je viens de dire que rien ne resterait de l'œuvre philosophique de Taine. Cette opinion que certains trouveront peut-être excessive, beaucoup la partagent, qui sont plus compétents que moi, et, au premier rang, un éminent universitaire, M. Charles Bénard, qui fut précisément le professeur de philosophie de Taine au co'lège Bourbon. La lettre qu'il écrivait récemment à M. Victor Giraud, le dernier biographe de l'auteur d i Y 'Intelligence, est ici, si je ne me trompe, d'une importance capitale. En voici le texte :
« i° Sur ce que j'appellerai la genèse de la pensée philosophique de Taine, voici ma réponse :
a Taine est entré (1847) dans la classe de philosophie, sortant de rhétorique, mais déjà philosophe, j'entends disciple fervent de Spinoza. Sa foi au spinozisme était déjà telle qu'il n'y avait pas à la changer d'un iota. Il s'y était enfermé comme dans une forteresse dont, du reste, il n'est jamais sorti. Il n'y avait pas même à discuter avec lui là-dessus. Il a, je crois, profité de mes
leçons sur les différentes parties du cours de philosophie classique. Il m'a toujours témoigné, alors et depuis, beaucoup de respect et même d'affection ; mais je ne crois pas avoir exercé sur lui, quant au fond, la moindre influence. Je venais sans cesse me heurter à un parti pris, en particulier en ce qui concerne la pierre de touche, le libre arbitre...
« Voilà tout ce qui je puis vous dire sur le premier point. Comment est-il devenu hégélien, ou semi-hegelien ? Il n'y a qu'un pas à franchir. Ma traduction de l'Esthétique de Hegel, les livres, en allemand, de Hegel, que je lui ai prêtés, surtout à l'Ecole normale, ont pu y contribuer. Mais c'est une influence tout extérieure. Plus tard, il est devenu positiviste. Comment son positivisme s'est-il enté sur le spinozisme et l'hegelianisme ? Pour moi, sans parler de l'évolutionisme qui est déjà dans la dialectique hégélienne, il faut y joindre l'immanence spinoziste, aujourd'hui le grand mot à la mode, qui est la clef qui devra, selon moi, forcer toutes les serrures. C'est ainsi que l'on est passé en Allemagne de Hegel à Schopenhauer, à Von Hartmann. C'est ce qui s'appelle l'idéalisme concret succédant à l'idéalisme abstrait. — Mais ici, je m'arrête, ayant trop à dire.
« 2° Sur le second point, je m'expliquerai en toute franchise. Taine philosophe et artiste est-il plutôt l'un que l'autre ? Quelle est, selon sa langue, sa faculté « maîtresse » ? Pour moi, Taine n'est pas à proprement parler un philosophe. Il a été du moins sous ce rapport beaucoup surfait. C'est un écrivain d'un très grand talent, un merveilleux esprit d'assimilation {réceptif , non spéculativement parlant, original et né créateur) ; comme penseur, toujours disciple à la suite de Spinoza, de Hegel, de Comte, de Darwin, de Spencer. Ses formules sont vides (race, milieu, moment) . Ce qu'il a produit sous ce rapport ne laissera pas la moindre trace, — du moins à mon avis. C'est autre chose s'il s'agit de l'écrivain, du styliste, du poète, comme vous dites. L'imagination chez lui domine de beaucoup, quoique le sens pittoresque ne lui manque pas. — J'aurais encore, monsieur, trop à dire sur ce sujet, en particulier de l'abus énorme qu'il fait sans cesse de la métaphore, scientifique si vous voulez, mais qui ne donne que de grossières analogies.
« Sur Taine, encore une fois, je n'.en puis dire plus ; cela me mènerait trop loin. »
Juin 1902