SŒURS DES PAUVRES
Vers la fin de janvier 1852, comme j'entrais, rue de Tournon, dans le cabinet de M. Bosviel, avocat à la Cour de cassation, chez lequel je travaillais depuis quelques mois, la première parole de l'aimable et brillant jurisconsulte fut celle-ci : « Eh ! bien, vous ne verrez plus Lelièvre ; il est en Italie. — Mais il y était déjà allé en 1847. — Oui, mais il s'agissait alors d'un voyage d'agrément. Aujourd'hui, c'est autre chose, il vient d'entrer au séminaire, à Rome : il veut être prêtre. »
La nouvelle ne laissa pas de me surprendre.
(1) Ernest Lelièvre et les fondations des Petites Sœurs des pauvres (1826-1889), par Mgr Baunard, recteur des Facultés catholiques de Lille. Un volume in-8°, librairie veuve Ch. Poussielgue, rue Cassette, 1905.
Plus âgé que moi de quelques années, Ernest Lelièvre avait été reçu docteur en droit le 3 décembre 1851, le lendemain du coup d'Etat. L'un des secrétaires de M. Bosviel, et de beaucoup le plus fort de tous, il se proposait d'être un jour, lui aussi, avocat à la Cour de cassation et au Conseil d'Etat. Très instruit, très lettré, il unissait au charme de l'esprit et du savoir les agréments de la personne et du visage. De taille élancée, de figure fine, très soigné dans sa mise, très aristocratique de tenue et de ton, réputé tel et voulant l'être, il joignait aux manières de l'homme du monde la gaieté, l'humour, l'entrain, la vivacité. Avec cela, généreux, libéral, obligeant jusqu'à l'imprudence : celui à qui les autres s'adressent pour emprunter. Ce phénix des étudiants était pieux en un temps où on ne l'était guère au quartier latin. Fréquentant chez Frédéric Ozanam et chez Louis Veuillot, il était secrétaire d'une réunion d'ouvriers, et, comme membre des conférences de Saint- Vincent de Paul, il visitait les pauvres de la paroisse de Saint-Nicolas des Champs, une des plus misérables de Paris. Entre temps, il écrivait une Histoire d' Angleterre (il savait admirablement l'anglais sans préjudice de l'italien et de l'espagnol), et son travail formait déjà une
ébauche volumineuse d'environ 1,500 pages. Aije dit qu'il appartenait à l'une des meilleures familles du nord de la France et qu'il était extrêmement riche ? Certes, pour aucun de ses camarades de l'Ecole de droit, l'avenir ne s'annonçait plus brillant, plus rempli de promesses et de légitimes espérances. Cet avenir, il ne l'a pas manqué. Allant bien au delà de tout ce que pouvaient rêver pour lui ses amis les plus chers, il a fait fructifier au centuple les dons qu'il avait reçus de Dieu : il est devenu un héros et un saint.
Ce serviteur des pauvres est né dans un des plus riches hôtels de Valenciennes. Sa famille, une des premières de cette ville, avait acquis cette situation d'honneur et de fortune dans l'industrie des tissus et dans l'exploitation des mines du voisinage. C'est à son père qu'est due, pour une bonne part, la fondation de la Société des Forges et Hauts fourneaux d'Anzin et de Denain.
M. Lelièvre, né à Amsterdam, pendant l'émigration, avait épousé, en 1824, Adèle-Augustine- Clotilde Bernard-Beaussier, de cette dynastie industrielle des Bernard, qui remplit la région du nord de son nom et de ses œuvres. C'est de ce mariage que, le 13 avril 1826, naquit un premier fils, Ernest, et, quatre ans après, un second fils, Albert, que son aîné devait beaucoup aimer et bientôt beaucoup pleurer (2).
En 1838, pour se rapprocher de la famille de sa femme, M. Lelièvre acheta le château de Loos, près Lille, construction classique du dix-huitième siècle, avec jardins, parc anglais, pelouses, cours d'eau, bassins, avenues, grandes futaies, comprenant ensemble une vingtaine d'hectares, qui en font une vraie résidence de campagne aux abords d'une grande ville.
Ne voulant pas se séparer de ses fils, il leur donna un maître, dont lui-même fit son ami, et qui en était digne. M. Jean- Baptiste Despierre était un homme de petite taille et d'apparence chétive, mais d'une riche instruction, d'une religion profonde, d'un jugement et d'une sagesse qui faisaient de lui le conseil et l'homme d'affai-
(2) Albert Lelièvre mourut à dix-neuf ans, à Montpellier, le 25 mars 1849,
res de la famille entière. Après son père et son oncle, M. Kolb-Bernard, Ernest n'eut pas de confident plus sûr, de guide plus éclairé que ce précepteur et instituteur unique, directeur inappréciable encore plus que professeur accompli, à qui plus tard le jeune homme écrira de Paris, parlant d'un autre maître :« Je nel' aimerai qu'autant qu'il vous ressemblera ».
On était, au château de Loos, ardemment royaliste. M. Despierre fulminait contre 89 et excommuniait en masse l'Université, qu'il accusait de tous les malheurs de la France. Le grand-père renchérissait sur le précepteur « Mon grand- père, écrivait Ernest longtemps après, nous contait souvent les horreurs de 93 ; le massacre des Suisses, la tête de la princesse de Lamballe traînée dans le ruisseau, les Carmes, l'Abbaye, la série de forfaits qui se terminaient à l'emprisonnement de Servan (1) et à son propre départ de Paris. Il partit avec un laisser-passer signé de Danton et de Robespierre. Il connaissait cet homme ; il avait vu Marat : « Leur esprit n'est pas mort. Les Jacobins sont encore tout autour de nous ; ils « préparent leurs coups ! » C'est ce qu'il disait.
(1) Ministre de la guerre en 1792.
Nous en frémissions d'épouvante. » — Le bonhomme avait- il donc si grand tort de parler ainsi?
Ce fut principalement en vue de l'éducation de ses fils qu'au mois de juin 1839, M. Lelièvre (il était veuf depuis 1837) se remaria à Mlle Elisabeth Bernard-Beaussier, sœur de sa première femme, assuré que dans cette tante ses deux fils retrouveraient leur mère. Il y avait place, dans ce grand château de Loos, pour les rendez- vous de famille. Les premières lettres d'Ernest célèbrent la bruyante gaieté de ces fêtes d'enfants, cousins et cousines, voisins et voisines, accourus de Lille, de Cambrai, de Valenciennes, les Lelièvre, les Delloye, les Harpignies, les Kolb, les Bernard, les Fevez, les d'Hespel, les d'Aubigny, les Fockedey, dont lui-même menait les courses et les jeux effrénés à travers les prairies et les bois.
Quarante ans plus tard, quand tous ces enfants auront vieilli, le 4 août 1887, au château de Santés (4), une autre fête sera célébrée, celle-là d'un caractère inoubliable.
Il y avait plus de cent ans qu'en 1784 était mort l'ancêtre commun, Claude Bernard Agache, dont la postérité ne comptait maintenant pas
(1) Domaine des Bernard, à quatre lieues de Lille.
moins de trois cents personnes. Pour fêter le centenaire de cette mort, tous furent convoqués à se rendre le 4 août à Santés.
Cent soixante personnes, descendant toutes en ligne directe par le sang ou par l'alliance de Claude Bernard Agache, se trouvèrent réunies dans l'église du village ; un nombre à peu près égal avait dû s'excuser. Au premier rang, dans le chœur siégeaient M. Henri Bernard et M. Kolb- Bernard, doyen d'âge de l'assemblée, puis les chefs des autres branches de la famille. On y remarquait aussi M. Jacobs, l'ancien ministre, l'orateur catholique du Parlement belge ; des magistrats, des officiers supérieurs de l'armée de terre et de mer, des membres du Conseil d'Etat, du barreau, de l'Université, ingénieurs, écrivains, orateurs, industriels en grand nombre, tous Bernard par quelque côté, tous chrétiens agenouillés au pied de cet autel, à côté de leurs femmes et entourés de leurs enfants.
On lut la liste des défunts depuis la mort de l'aïeul, 1784 ; elle fut longue. La messe commença. Après l'Evangile, on vit monter en chaire un prêtre dont les traits émaciés, la démarche ralentie, attestaient la fatigue de trente ans d'apostolat dans les deux Mondes. C'était l'abbé
Ernest Lelièvre. Il commenta ce texte des saints Livres : « Voici des hommes de miséricorde dont les œuvres pieuses ont abondé. Ces biens se sont transmis à toute leur race ; et un héritage de sainteté est le partage de leurs arrière-enfants. » — Après la messe, M. Henri Bernard, au milieu des autres chefs de la famille qui, ainsi que lui, tenaient un cierge allumé, s'avança au pied de l'autel ; et là, à genoux, d'une voix que l'émotion faisait légèrement trembler, lut la consécration de toute la famille au Sacré Cœur de Jésus.
Que d'une telle famille il soit un jour sorti un saint, certes, il n'y a rien là qui soit maintenant pour nous étonner.
Ernest Lelièvre passa deux ans au collège Romain, de février 1852 à juillet 1854. Ces deux années furent pour lui un enchantement. Vivre à Rome, et dans quel milieu ! Pour professeurs, le P. Perone et le P. Passaglia, deux théologiens de génie. Il écrivait de ce dernier à son cousin, l'abbé
Bernard : « C'est vraiment un homme extraordinaire. Ses leçons ne sont pas seulement nourries d'érudition ; elles sont dites avec une éloquence digne des Pères de l'Eglise. Sa parole nous ravit. Pénétrant jusque dans les profondeurs de l'âme, elle y porte la chaleur et la lumière. Avec cela, ce qui nous captive, c'est le soin qu'il prend de traiter de préférence les sujets qui se rapportent le plus directement aux controverses du jour. Je dois dire que, parmi mes souvenirs de Paris, je chercherais vainement quelque chose qui me donnât l'idée d'une pareille puissance dans la bouche d'un professeur ».
Le collège Romain ne comptait que trois ou quatre Français, pour cinquante Allemands et autant d'Irlandais et d'Anglais. « Parmi les pensionnaires, écrit- il, il y en a deux surtout qui, à eux seuls vaudraient le voyage de Rome, M. Talbot et M. Manning l'archidiacre d'Oxford, converti l'année dernière et qui fait ici l'admiration de tous ceux qui le connaissent. » Et ailleurs : « Je n'ai jamais vu une si parfaite image de la vie chrétienne. Ce sont deux preuves vivantes de la vertu de notre religion, telles que je n'en ai pas encore rencontré ». A côté d'eux, un Irlandais, M. Vaughan, et M. Howard, neveu de lord Nor-r
folk, qui venait de quitter l'uniforme des gardes de la reine pour prendre la soutane. « Il a vingtquatre ans, écrit Lelièvre, la taille d'un géant, la plus belle figure qui se puisse voir, beaucoup d'esprit et de naturel, parlant le français comme vous. » Il devait devenir un jour le cardinal Howard. Cette lettre ajoute : « Il y en a d'autres encore qui promettent à l'Angleterre une génération d'apôtres. C'est avec eux que sont mes relations les plus habituelles. » Un autre de ses amis, Italien celui-là, était Mgr Monaco la Valetta, un futur prince de l'Eglise. « Il n'a guère plus de vingt-cinq ans, écrivait Lelièvre, et je doute fort qu'on trouvât à Rome un prêtre de cet âge qu'on pût lui comparer. Avec cela une simplicité et une vertu admirables. »
Que d'amis encore il avait en dehors du Collège Romain, que de conseillers et de guides sûrs : un de ses camarades d'enfance, son cousin Harpignies, le paysagiste que ses études de peinture avaient, depuis quelque temps, amené en Italie, Mgr de Ségur et Mgr de Mérode ; un Vendéen, l'abbé Bernier, correspondant de l'Univers ; enfin, le saint moine dont il avait fait le directeur de son âme, le P. Besson, duquel le P. Lacordaire avait écrit, en 1840 : « Un jeune peintre français
vient de se donner à nous. Je n'eus que la peine de me baisser pour cueillir cette belle fleur. C'est tout à fait la miniature d'Angelico de Fiesole : une âme incomparablement pure, bonne, simple, et une foi de grand saint : il s'appelle Besson ». A l'époque des études de Lelièvre, le P. Besson était prieur du couvent de Sainte- Sabine, sur le mont Aventin. En même temps, il peignait, au couvent de Saint-Sixte, ces admirables fresques que tout Rome voulait voir, et où Pie IX luimême daignait l'aller surprendre et bénir, et à son tour baiser gracieusement la main qui exécutait ces merveilles ! « Mais, dit son biographe, la supériorité véritable du P. Besson et le grand mérite de sa vie, c'était sa science et sa vertu dans la direction des âmes. » — « Cet homme que le ciel nous a ravi, écrira de lui le P. Lelièvre sur sa tombe, cet homme fut le meilleur fruit qu'ait porté la jeune branche verdoyante que notre siècle a vu sortir du vieux tronc planté par saint Dominique sur l' Aventin. C'est là qu'il souffrit et qu'il s'immola comme un second Jean de la Croix. C'est de là qu'emporté par le zèle des âmes, il s'en alla mourir à Mossoul, d'une mort qui n'a pas grand'chose à envier au martyre. Le P. Besson fut durant trois ans mon confesseur, pendant
que j'étudiais la théologie, il n'a pas peu contribué à me précipiter chez les Petites Sœurs des pauvres. »
Le 27 mars 1853, dans la basilique de Saint- Jean de Latran, Ernest Lelièvre fit son entrée dans les ordres sacrés par le sous-diaconat. Le 30 juin 1854, il couronnait ses études par des examens qui lui méritaient le titre de docteur en théologie, et, le 10 juillet suivant, rappelé par Mgr l'archevêque de Cambrai qui voulait lui conférer lui-même le sacerdoce, il partait pour la France.
Après un court séjour au Grand Séminaire de Cambrai, il fut ordonné prêtre, c'était le 2 juin 1856. Moins de huit jours après, le 7 juin, on lisait dans la Vérité de Lille : « Le 5 de ce mois, M. l'abbé Lepailleur, directeur général de l'Institut des Petites Sœurs des pauvres, et la Révérende Mère de la Compassion, arrivant de Rennes, sont venus assister dans l'église de Loos à la première grand' messe d'un jeune homme de cette paroisse, premier-né d'une des plus honorables et des plus riches familles du pays, docteur en droit, doué d'éminentes qualités d'intelligence qui ouvraient devant lui le plus brillant avenir. Empressé de se dérober aux dignités ecclésiasti-
ques qui l'attendaient peut-être, il a voulu immédiatement, non seulement se faire religieux, mais choisir l'ordre le plus humble, le plus pauvre de tous, celui qui demande le plus complet renoncement à tout et à soi-même, l'Institut des Petits Frères des pauvres, récemment fondé pour rivaliser de dévouement avec celui des Petites Sœurs. »
Les Petits Frères étaient des prêtres missionnaires que le P. Lepailleur, en 1854, avait été autorisé par Pie IX à s'adjoindre pour le service de son œuvre, en considération des nécessités qui résultaient de ses accroissements. De ces Petits Frères, l'abbé Lelièvre fut le premier en date.
Au mois de juin 1855, l'Institut des Petites Sœurs comptait une trentaine de maisons. Grâce surtout à l'abbé Lelièvre, elles vont maintenant se multiplier avec une rapidité extraordinaire. Dès les derniers mois de 1855, il en fonde une à Strasbourg. En 1856, il en fonde trois autres à Caen, à Montpellier et à Marseille. La Maison-
mère de la pauvre Société et son noviciat étaient installés à Rennes dans des conditions tout à fait insuffisantes. Au mois d'avril 1856, il les transfère dans la magnifique propriété de la Tour- Saint-Joseph, sur la commune de Saint-Pern, près de la petite ville de Bécherel.
Toutes ces fondations, faites en moins d'une année, n'avaient pu s'accomplir que grâce à un zèle et un dévouement qui tenaient du miracle ; grâce aussi à d'énormes sacrifices. Lelièvre était, dès cette époque, beaucoup plus que millionnaire. Fils seul survivant d'un premier mariage, il abandonna à ses frères et à sa sœur du second lit une part de sa fortune et il consacra l'autre à l'œuvre des Petites Sœurs, ne se réservant rien pour lui, qui vivra jusqu'à la fin en vrai et pauvre religieux. De riches successions lui viendront encore plus tard ; toutes recevront la même destination.
Au mois de mai 1858, nous le trouvons domicilié à Paris, d'où il écrit à ses frères : « Me voilà au milieu des pauvres auxquels je sers d'aumônier, et dans un calme dix fois plus grand que je n'étais à la Maison-mère. Je couche dès ce soir rue Oudinot, chez les Frères de Saint-Jean de Dieu qui font bouillir ma marmite, et où l'on
m'a donné une petite chambre sur le jardin, laquelle n'est pas désagréable. » De là Lelièvre allait tous les jours dire la messe et confesser, avenue de Breteuil, 66. Enfin il prêtait en même temps son ministère à la maison de la rue Beauvau, faubourg Saint-Antoine, sur le boulevard Mazas, partageant entre les deux maisons sa parole et ses soins.
De 1858 à 1861, Paris demeura son quartier général. Mais, de ce centre, il rayonne sur tous les points où le dirigent ses supérieurs, comme visiteur, fondateur, prédicateur de la Petite Famille. Dans ces trois années, il construit à Bordeaux de nouveaux bâtiments ; à Poitiers, il annexe à la maison des vieillards une chapelle plus grande, à l'usage d'une population rurale éloignée de la paroisse, et laquelle y réclame à grands cris une place. En même temps il fonde des maisons nouvelles, à Valenciennes, à Cambrai, à Roubaix et à Maubeuge.
Mais ce n'était pas seulement entre Paris et la province, c'était entre Paris et Rome que, durant ces mêmes années 1858, 1859, 1860, l'abbé Lelièvre avait à se partager.
Les affaires de l'Institut en Angleterre traver-
saient une crise. Au commencement de 1859, Lelièvre était à Rome pour la dénouer.
Alors que le décret ou bref, par lequel le Saint- Siège, en donnant l'approbation à la Société, plaçait toutes et chacune de ses maisons sous l'autorité commune du supérieur et de la supérieure générale de Rennes, les sœurs et novices de la maison de Londres émirent, à la date du 9 août 1854, ^a prétention de former une branche de Petites Sœurs des pauvres à l'usage des pays de langue anglaise, et se gouvernant par ellemême. Mgr Wiseman leur avait prêté son appui, et la contestation avait été finalement déférée au Saint-Siège.
Lelièvre fit trois séjours à Rome, de 1859 à 1861, pour y défendre la Petite Famille, la cause de l'unité, et cela à l'encontre du prélat le plus justement accrédité qui fût en Angleterre. Le décret du Saint-Siège fut enfin rendu le Ier mars 1861. La maison de Londres n'était pas autorisée à se séparer de l'Institut des Sœurs françaises, ni comme maison particulière, ni pour former une Congrégation distincte. Conséquemment les Sœurs de Londres devaient, sous deux mois, se soumettre à la Supérieure générale ; sinon elles resteraient privées du nom, de l'habit, des privi-
lèges accordés par le Saint-Siège aux Petites Sœurs des pauvres, avec défense d'ériger d'autres maisons du dit institut. L'abbé Lelièvre avait donc eu complètement gain de cause. Se doutait-il, à ce moment, que bientôt, avec l'aide même de son adversaire accidentel, Mgr Wiseman, il lui serait donné de réaliser, sur le sol anglais, l'œuvre la plus laborieuse, mais la plus glorieuse de son ministère d'apôtre dans les deux mondes ?
Aux premiers jours de septembre 1861, après une dernière course nécessaire et rapide à Rome, Lelièvre descendit à Londres. Il y trouvait dans la banlieue, à Southwark, et dans une maisonnette occupée en location, huit Sœurs et vingtcinq vieillards. Six ans plus tard, l'Angleterre comptera dix maisons, cent trente Petites Sœurs et deux mille vieillards hospitalisés par ses soins. A peine débarqué, il écrivait à Lille. « J'ai besoin que la maison Bernard frères me fasse ouvrir sur
une banque de Londres un crédit montant à 50 mille francs. Je ne sais dans quelle mesure j'userai de ce crédit, mais il est certain qu'une partie du moins me sera nécessaire. » Le compte courant était ouvert, il ne se fermera plus.
Ainsi accrédité, Lelièvre put adjoindre à la maison de Southwark une maison contiguë qu'il prit en location. Le nombre des pauvres fut porté de vingt-cinq à soixante. C'était un petit commencement.
Son ami Manning était alors curé ou recteur d'une grande paroisse de Londres, dans le quartier de Parangon. Avec son aide et les encouragements du cardinal Wiseman, dès le mois d'octobre 1861, il y fonda une maison située à sept milles de celle de Southwark, et qui partagera maintenant avec celle-ci les soins actifs de Lelièvre. Ses lettres le représentent courant d'un bout à l'autre de Londres, afin de pouvoir se donner à chacune des deux tour à tour. En décembre, nouvelle fondation, cette fois à Manchester. Ses principaux auxiliaires, dans cette dernière ville, furent M. Vidal et M. Lee, desquels il écrit à son ami Louis Marest, d'Amiens : « Vidal est votre digne émule. J'ai dîné avec lui, dimanche, chez le plus riche catholique de Manchester, M. Lee, que
Dieu a enrichi en proportion de ses aumônes. Je crois que cet homme a donné deux millions, et qu'il en a reçu quatre en retour. »
Ce fut un Français qui l'appela en Ecosse, M. Thiébault, qui lui était apparenté ou allié par son frère. Après une jeunesse laborieuse écoulée dans la région du Nord et du Pas-de-Calais, et de nombreux voyages d'affaires en France et à l'étranger, ce Français était devenu un des plus riches négociants de Dundee. Il en était sans conteste l'habitant le plus charitable. « M. Charles Thiébault fait ici pour nos Petites Sœurs ce que vous avez fait vous-même à Amiens », écrivait Lelièvre à Louis Marest. Et dans une autre lettre : « De tous ses grands revenus, M. Thiébault fait le bien, en se privant pour lui-même. Je l'ai vu fumer un cigare d'un sou pour en épargner trois qu'il donnait aux pauvres. C'est un cœur d'or, en prenant l'or au sens de l'Ecriture qui est la charité ». Nous le rencontrons, la main dans la main de Lelièvre, à chaque fondation entreprise en Ecosse, en Irlande, un peu partout. En 1862, fondation d'une maison à Dundee, d'une autre à Glascow, d'une autre encore à Bristol. En 1863- 64, autre fondation à Edimbourg. En 1865, fondation à Leeds, la grande métropole industrielle
du Yorkshire. En 1866, fondation à Newcastle. On voudra lire dans le très beau livre de Mgr Baunard le récit de toutes ces fondations faites au milieu de difficultés sans nombre, aggravées encore par la faillite du banquier de Londres chez qui sont déposés les fonds de Lelièvre. L'éminent biographe a multiplié ici les détails, les anecdotes, et je lui en sais, pour ma part, un gré tout particulier. Cette histoire des merveilleuses créations de la charité, des luttes de l'abbé Lelièvre contre les échéances et les dettes sans cesse renaissantes, offre plus d'intérêt si je l'ose dire, que les meilleurs romans de Balzac. Lelièvre y déploie autant de ressources, autant de génie et d'humour, que l'auteur de la Comédie humaine dans sa lutte éternelle contre ses créanciers. Ce millionnaire qui fondait des hôpitaux pour les autres s'arrangeait de façon à finir lui-même à l'hôpital. C'était jusqu'au dénûment qu'il se dépouillait. Si sa tante Pillion, pourvoyeuse de * son vestiaire, s'avisait de lui envoyer un billet de cent francs pour réparer ses hardes, le billet allait aux pauvres : « J'ai fait honneur à votre envoi, ma bien chère tante. Mes souliers ont été raccommodés par Patrick, le cocher des Petites Soeurs de Parangon. J'ai payé 0 fr, 60, On dirait
qu'ils sont tout neufs ! Nous nous proposons de les mettre à l'Exposition, comme spécimen d'un raccommodage à bon marché, fait par un cordonnier improvisé, retiré rentier dans un hospice. Pour mon chapeau, je l'ai bien brossé. Puis j'ai donné le surplus aux pauvres. C'est la^grosse part : Dieu vous le rende ! »
Une autre fois c'est sa redingote de clergyman qui crie misère par tous les membres : « C'est bien ma faute, très chère tante. N'ai-je pas eu l'idée, pour épargner la bourse des pauvres, d'acheter chez un juif la démise d'une redingote qui m'a valu d'abord quelques compliments, mais qui actuellement menace de tomber en lambeaux ? Ce n'est pas certainement que j'en sois honteux pour moi-même, ma chère tante, mais je le suis pour votre neveu... Comment cela ? C'est qu'on me demande : « Qui te chausse ? Je réponds : Ma tante. — Qui t'habille ? — Ma tante ! — Qui te coiffe ? — Ma tante ! — C'est une bien bonne tante, me dit-on. — Ah ! oui, et je voudrais que vous la puissiez connaître ! Mais à présent, le neveu n'oserait pas compromettre votre honoré nom dans ses affaires. Le temps de mes magnificences est passé : la redingote l'est aussi. Les pantalons n'ont été rapiécés qu'en deux ou trois
endroits. Le gilet tient : c'est du bon drap, qui blanchit sans s'user... Mais assez, ne parlons plus de cela. Décidément j'ai fait une boulette pour cette redingote. Encore une fois, n'en parlons plus. Allons faire un tour de votre jardin, ma chère tante, et une prière à Notre Dame de toute grâce. »
Elles sont charmantes, ces lettres de l'abbé Lelièvre. Celles qu'on a mises à la disposition de Mgr Baunard sont au nombre de 2,740, et ce sont elles surtout qui lui ont permis d'écrire une si complète et si admirable Biographie. ,On en pourrait former deux ou trois volumes qui seraient la lecture la plus édifiante à la fois et la plus agréable du monde. Sur ses pauvres d'Angleterre il a des récits que n'eût pas désavoués Dickens. Cet homme d'oeuvres était par surcroît un écrivain.
Mais nous ne sommes qu'en 1866, et Lelièvre devait vivre encore vingt-trois ans. Ces vingttrois années ne furent pas moins bien remplies que les précédentes.
De la fin de 1866 à la fin de 1868, le missionnaire des Petites Sœurs partagea son temps entre la France et l'Angleterre, fondant des maisons à Tarare, Saint- Etienne, Annonay, Agen ; créant, à Waterford, la première maison d'Irlande,
A la fin de 1868, il est en Amérique, d'où il reviendra seulement au mois de juillet 1872, ayant fondé quatorze maisons, à Brooklyn, Cincinnati, Baltimore, New-Orléans, Saint-Louis, Philadelphie, Louisville, Boston, Cleveland, New- York, Washington, Albany, Pittsburg, Vincennes.
Il revenait d'Amérique avec une santé délabrée irrémédiablement. Cela ne l'empêchera pas de continuer son œuvre. De 1876 à 1887, il fera sept séjours en Espagne, et il y fondera une cinquantaine de maisons. En même temps, il visitait tout le littoral de la Méditerranée, l'Algérie, Malte, la Sicile, Rome, le Piémont, créant partout des maisons, à Malte, Catane, Acireale, Messine, Syracuse, Palerme ; à Naples, Arien '.o, Noie, Andria, dans la province de Bari ; à Rome, Florence, Lucques, Pérouse, Coni, Turin.
Epuisé par tant de travaux, l'abbé Lelièvre mourut à la Maison-mère de la Tour, le 3 juillet 1889 ; il était âgé de soixante -trois ans. La famille hospitalière comptait une trentaine de maisons quand il s'y associa ; elle comptait deux cent soixante-trois établissements lorsqu'il mourut. Depuis saint Vincent de Paul, la
France et l'Eglise n'avaient pas connu un plus grand serviteur des pauvres.
Je ne saurais trop recommander la lecture du livre de Mgr Baunard. En fermant ce volume, me rappelant mon ancien camarade de l'Ecole de droit, je ne puis me défendre de dire : Saint Ernest Lelièvre, priez pour moi !
Juin 1905.