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LES ANNEES DE RETRAITE DE M. GUIZOT

J'ai eu bien souvent occasion de l'écrire : Rien n'est plus intéressant que les Mémoires, les Correspondances, les Biographies copieusement documentées. Il m'est donc très agréable de rencontrer aujourd'hui la même appréciation sous la plume si autorisée de Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier. « Rien ne vaut, à mon sens, dit-il, pour l'instruction et la consolation de la vie, ces études biographiques, si nombreuses de nos jours,

(i) Les Années de retraite de M. Guizot. Lettres à M. et à Mme Charles Lenormant, précédées d'une lettre de Mgr de Cabrières. Un vol. in- 1 8. Librairie Hachette et Cie, 1901.

si documentées, et dans lesquelles les personnages apportent, les uns après les autres, avec des degrés différents de sincérité, leurs journaux, leurs mémoires, leurs lettres, leurs confidences, presque leurs confessions. C'est l'âme humaine que l'on voit ainsi apparaître tout entière, avec ses bonnes ou mauvaises qualités, avec ses passions généreuses ou avec ses vulgaires penchants, avec ses basses convoitises ou avec ses nobles et pures aspirations. »

Parmi ces publications, le volume qui vient de paraître sous ce titre : Les Années de retraite de M. Guizot. Lettres à M. et Mme Lenortnant, tiendra un rang éminent.

M. Guizot a raconté lui-même, dans une lettre à M. Théophile Foisset, comment s'était formée, sous la Restauration, l'amitié qui devait l'unir, pendant un demi-siècle, à M. et à Mme Lenormant. Ministre de l'intérieur après les journées de Juillet, il appela son jeune ami, déjà connu par de remarquables travaux, au poste de chef de la division des Beaux- Arts. Deux ans plus tard, il le nomma conservateur du département des imprimés, puis du cabinet des médailles à la Bibliothèque royale, M. Lenormant fut enfin, pendant neuf ans, de 1835 à 1844, suppléant de

M. Guizot dans sa chaire d'histoire moderne à la Sorbonne.

Le 22 février 1848, lorsque l'émeute grondait dans la rue, c'est à M. et Mme Lenormand que M. Guizot confia ce qu'il avait de plus cher au monde, sa mère et ses enfants. C'est avec M. et Mme Lenormant, dans leur modeste logement de la Bibliothèque royale, que ceux-ci suivirent les péripéties de la journée du 24 février, et traversèrent les angoisses des journées qui lui succédèrent, jusqu'au moment où ils purent rejoindre M. Guizot en Angleterre. Ces circonstances achevèrent de resserrer, de la façon la plus étroite, les liens qui existaient déjà entre l'illustre homme d'Etat et la famille de son ancien suppléant.

Dès la première lettre, celle du 24 mars 1848, écrite de Brompton, près de Londres, où il avait loué une petite maison presque de campagne, M. Guizot nous apparaît tel qu'il sera jusqu'à la fin, vaincu, mais non abattu, triste mais exempt d'amertume, sans plaintes vaines, sans récriminations contre les événements ou contre les hommes, prêt à reprendre, comme aux jours de sa jeunesse, sa vie de retraite et de travail. Voici quelques extraits de cette première lettre :

« Mon cher ami, je ne vous remercie de rien. Mais je veux vous dire que votre lettre m'a touché non pas plus, mais autant que tout ce que vous avez fait, votre excellente femme et vous, pendant ces rudes jours. Je vous ai dû, pendant que j'étais séparé des miens, la meilleure part de mon imparfaite sécurité. Maintenant que je les ai autour de moi, et que je vais reprendre mes travaux, j'accepte sans hésiter la collaboration que vous m'offrez, et j'espère que, si utile pour moi, elle vous sera, à vous, un peu profitable. Voici mes projets. Je veux reprendre à la fois : i° Mon Histoire de la Révolution d' Angleterre ; 2° Mon Histoire de France racontée à mes enfants. Je l'avais commencée, au Val-Richer, en 1839. J'en ai écrit trois chapitres. Je crois pouvoir écrire en six volumes une histoire de France solide au fond, intéressante dans la forme, lisible pour tout le monde et propre à devenir populaire ; 30 Vous avez pressenti mon troisième projet... Je veux continuer mon Histoire de la civilisation en France...

« Sur ce, je vous embrasse tous sans exception, et tout le monde ici sans exception, vous embrasse. Et j'attendrai votre réponse avec l'impa-

tience naturelle et la patience nécessaire à un exilé. — Adieu, mon cher ami. »

Sa mère, malgré son grand âge, — elle avait alors quatre-vingt-quatre ans, — avait tenu à le rejoindre à Brompton. « Maintenant je puis mourir ! » avait-elle dit en se sentant pressée dans les bras de son fils et de ses petits-enfants. Quelques jours après son arrivée, le 31 mars 1848, elle mourait en effet, pleine de calme et de courage ; le lendemain, M. Guizot écrivait à Mme Lenormant une lettre qui n'a point été reproduite dans le présent recueil, et que je tiens pour cela à citer

« Chère amie, Dieu vient de rappeler à lui, ma mère. Elle avait merveilleusement supporté le voyage ; samedi dernier, un peu de rhume commença sans cause appréciable ; mardi, un frisson qui m'inquiéta. Le rhume a presque complètement disparu mercredi, mais une irritation et une faiblesse générales l'ont envahie. Peu de souffrance, une inquiétude instinctive dans tous les membres. Hier cette inquiétude même s'est calmée. Elle nous a fait ses derniers adieux, nous a donné ses derniers conseils, nous a vus et entendus, presque jusqu'au dernier moment et s'est éteinte à sept heures et demie, le corps aussi tranquille

que l'âme. Je garde une éternelle reconnaissance aux amis qui me l'ont envoyée et amenée de si loin. Elle leur a dû le repos et la joie de ses derniers jours ; moi, je leur devrai de ne m'être séparé d'elle qu'à son dernier moment, lorsque Dieu l'a ordonné, non pas les hommes.

« Elle vous aimait beaucoup, beaucoup, vous, chère amie, et aussi votre mari et vos enfants. Elle ne cessait de me parler du temps qu'elle avait passé chez vous, de vos soins, de votre affection. Vous la pleurerez, et vous regarderez comme un bonheur dans votre vie de l'avoir connue et aimée.

« Madame votre tante (i) la préoccupait il n'y a pas six jours ; dites-le lui de ma part. Mes enfants sont bien, Pauline un peu enrhumée. Je reste seul avec eux, mes affections de l'avenir. Le passé de mes affections est clos (2). »

Au mois d'avril 1849, à la veille des élections pour la Législative, un certain nombre d'électeurs du Calvados mirent son nom en avant. Il accepta la candidature, mais il parut à beaucoup de conservateurs qu'elle avait un caractère trop

(1) Mme Récamier.

(2) M. Guizot dans sa famille et avec ses amis, par Mme de Witt, née Guizot, p. 265.

provoquant ; les uns la soutinrent avec mollesse, les autres lui firent une opposition plus ou moins déguisée. Elle ne trouva guère d'appui sérieux que parmi les légitimistes et en particulier chez les chefs du parti dans le département, M. de Fontette et M. Thomine-Desmazures. Ils lui savaient gré d'avoir dit hautement, dans un petit écrit adressé aux journaux du Calvados, qu'il était un conservateur, un libéral et un monarchiste. Ce fut, dans toute la presse républicaine, un cri de colère, une clameur de haro « Hier, écrivait-il à sa fille aînée, le 18 avril, déluge de journaux de toute espèce, sur mon manifeste, une quinzaine, le Temps, le Pays, le Crédit, la Vraie République, la République. Fureurs des républicains, terreurs des modérés. Je suis la monarchie. Cela n'aidera certainement pas à mon élection, mais cela me fait la position qui me convient. »

Tout en acceptant de se laisser porter, il se refusa, par dignité, à venir soutenir la lutte électorale, à se jeter dans la mêlée. « Mon élection, écrivait-il à M. Lenormant, non seulement pour mon plaisir de dignité personnelle, mais pour l'usage que j'en veux faire, ne doit pas être aujourd'hui un combat rude et livré par moi-même. Elle ne me donnerait pas à ce prix, la force dont

j'aurai besoin après ». Et dans la même lettre : « Il se peut que je sois encore appelé à monter sur la scène : aujourd'hui, avant les élections, je ne rentrerais que dans la coulisse. Je n'y ai nul goût; et je crois que je n'y aurais nul profit. Soyez-en sûr, mon cher ami, toutes les grandes raisons sont pour que j'attende tranquillement ici mon élection, si les efforts de mes amis doivent l'emporter sur le travail de mes ennemis. Quand on a un grand but, il faut se décider par les grandes raisons. Les petites en éloignent au lieu d'y conduire. »

Nombreuses sont les lettres relatives à cet épisode, qui se termina, on le sait, par la nonélection de M. Guizot. Toutes ces lettres respirent un haut sentiment de dignité personnelle. Ce qui est surtout remarquable, c'est qu'il n'a jamais un sentiment d'aigreur, jamais un mot dur contre ceux qui le combattent ou qui l'abandonnent. Pas un seul instant il ne se départ de sa hauteur sereine. Si c'est de l'orgueil, il faut convenir que l'orgueil, à ce degré et dans ces conditions, est bien près d'être une vertu.

M. Guizot rentra en France en juillet 1849, quelques mois après l'ordonnance de non-lieu qui lui avait rouvert, ainsi qu'à ses collègues, les portes de la patrie. Il s'installa dans sa propriété du Val-Richer, près de Lisieux. C'est dans cette retraite qu'il passera maintenant la plus grande partie de sa vie, n'allant plus que de loin en loin à Paris. Agé de soixante-deux ans, il était encore en pleine possession de son énergie physique et intellectuelle. Il la conserva presque jusqu'à la fin, et c'est ainsi qu'il put successivement publier les six volumes de l'Histoire de la Révolution d'Angleterre, faisant suite à l'Histoire de Charles Ier, écrite en 1827, les huit volumes des Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, les trois volumes de ses Méditations sur la religion chrétienne, sans parler d'autres travaux de moindre importance. Le délassement de son esprit et de son coeur était dans l'union intime avec la famille qu'il voyait croître autour de lui, dans le repos,

sous les beaux arbres du Val-Richer. « Tout va bien ici, écrit-il à Mme Lenormant, le 26 juillet 1852, toutes les générations et toutes les personnes. Pour toutes la vie s'écoule doucement. Je travaille beaucoup la République d'Angleterre et mon propre temps. Je suis couché à dix heures et je me lève à cinq. Et je voudrais bien que les journées fussent plus longues. J'avance dans la vie. Je voudrais y mettre encore bien des choses. Je mourrai les mains pleines. Comme il plaira à Dieu. »

Sur la vie, sur le bonheur, sur la famille et sur l'amitié, le grave historien, à chaque instant, a des choses charmantes. Le 5 juin 1853 : « Tout va bien ici, très bien, si bien que j'en ai peur. L'expérience ne m'a point appris qu'il n'y a pas de bonheur en ce monde ; tout au contraire ; je crois au bonheur et au grand bonheur ; mais j'ai appris qu'il est toujours précaire et bientôt troublé. J'ai beaucoup de joie et peu de confiance. Je suis le pendant et le contraire d'Andromaque ; le sourire lui vient au milieu des larmes ; moi, les larmes sont toujours près de me venir au milieu du sourire. »

Le 2 juin 1854 : « Tout va bien ici. Mes grands enfants sont heureux, mes petits sont gais et bien

portants. Je travaille. Les journées passent vite. J'arriverai à la fin de ce qui m'en reste, sans avoir fait le quart de ce que je voudrais faire encore. Je ne parle pas de ce que je voudrais voir. La vie est un vase trop petit pour ce qu'il y a à mettre ; il déborde longtemps, puis il se brise, »

9 octobre 1854 : « .,, Adieu, chère Madame, tout mon monde va bien, très bien. Si Dieu m'accorde encore plusieurs 4 octobre (1), je ne sais pas combien j'aurai de bouquets à recevoir. Je m'arrange pour que la place ne me manque pas. Le second étage du Val-Richer sera bientôt une rangée de nids d'hirondelles. Que tous les parents et tous les petits y reviennent tous les ans, je n'ai pas d'autre vœu à former. »

Heureux de vivre à la campagne, même pendant l'hiver, M. Guizot trouvait pour la peindre, des paroles d'artiste et de poète. « Je m'y trouve à merveille, écrit-il le 24 février 1857. Le temps est superbe, un soleil brillant dans un air doux. La nature est comme une morte qui s'apprête à ressusciter et dont on sait qu'elle va ressusciter. Allez au Louvre ; regardez le miracle de saint François-Xavier au Japon, la résurrection d'une

(1) Anniversaire de la naissance de M, Guizot.

jeune fille, à mon avis l'un des plus beaux chefsd'œuvre du Poussin. Le père, la mère, toute la famille, des voisins sont là, penchés sur le corps de la morte, épiant les premiers retours de la vie, pleins à la fois d'espérance et de doute, pendant que le saint prie debout, les yeux au ciel, sûr de sa puissance et ne prenant pas la peine de regar* der si elle agit. C'est admirable, surtout la mère et le saint. Il n'y a dans la vallée ni saint, ni mère, mais des prés, des bois, des champs qui commen. cent à ressusciter, et moi qui les regarde en me promenant avec ma fille, grâce à Dieu très vivante »

Une autre fois, on est en septembre, l'automne est pluvieux, et il écrit : « Mes agriculteurs commencent à se plaindre de la pluie. Moi, elle .ne déplaît comme spectacle. Plus on devient en ce monde un pur spectateur, plus on a besoin d'avoir quelque chose de beau à regarder. Je vis beaucoup dans mon cabinet, je lis, j'écris ; j'aime infiniment, en levant les yeux, à les promener sur un ciel lumineux, sur une nature riante. Je me laisse tenter à l'invitation du soleil, je sors, je me promène à pas lents, je m'assieds tour à tour sur les bancs qui me donnent les divers aspects de

ma vallée. Ce sont là les plaisirs matériels de mes loisirs (1). »

La beauté de son parc ne lui fait pas oublier les fruits de son jardin : «... Hier, écrit-il le 12 mars 1859, ^ faisait presque froid, nous avions eu la nuit précédente une forte gelée blanche ; mais mes abricotiers et mes pêchers n'en ont pas du tout souffert ; ils sont couverts de rieurs. Je m'amuse de l'intérêt que je leur porte, intérêt fort désintéressé, car, quoi qu'il leur arrive, je n'en mangerai probablement pas une pêche de plus ni de moins ; mais, dans la nature comme dans la société, j'aime la vie et l'ordre ; il faut que le bourgeon devienne fleur, que la fleur s'épanouisse et devienne fruit. Le spectacle de la mort prématurée et violente, est triste partout. Nous devrions y être accoutumés ; que n'ai-je pas vu tomber et mourir avant le temps, depuis que j'assiste au monde ? Mais l'expérience ne détruit pas nos instincts. »

Dans le jardin du Val-Richer, il n'y avait pas seulement des pêchers et des abricotiers, il y avait aussi... des calembours, un peu moins cependant que dans celui de Pontmartin.f Je lis

(1) Lettre du 9 septembre 1858.

dans la lettre du 5 juin 1853, à propos d'un voyage à Paris du poète Jasmin, l'auteur de Marthe la folle et de Y Aveugle de CasteUCnillé.

« Jasmin est une preuve de plus de l'extrême difficulté des transplantations. J'ai dans mon jardin des ormes d'Amérique, gigantesques, dit-. on, dans leur pays et qui, ici, ne grandissent que languissamment. Si cela arrive aux ormes, que voulez- vous que deviennent les jasmins ? Guil. laume (1) ne me pardonnerait pas ce calembour : il lève les mains au ciel quand il m'en vient un sur les lèvres une fois tous les ans. »

Depuis qu'il vivait ainsi dans sa retraite du Val-Richer, M. Guizot était un homme heureux, et cela il le devait surtout à ses sentiments religieux. Jamais protestant ne fut plus près d'être catholique. Je pourrais, ici, multiplier les citations. Deux ou trois suffiront. Il écrit à Mme Lenormant le 3 novembre 1853 :

[i) Le fils de M. Guizot,

« Deux mots seulement de votre lettre sur lesquels je veux non pas vous répondre, mais vous dire tout de suite ce qu'il y a réellement en moi. En fait de soumission à Dieu, j'ose croire qu'il n'y en a point de plus entière que la mienne, Elle a été mise à l'épreuve. J'ai été bien frappé, au fond de l'esprit comme du cœur, dans la vie privée et dans la vie publique. Jamais un murmure ne s'est élevé, je ne dis pas sur mes lèvres, mais dans mon âme. J'ai tout accepté, non seulement sans rébellion intérieure, mais avec confiance. « Les voies de Dieu ne sont pas nos voies.» Dans notre destinée personnelle comme dans celle du monde, je ne sais ni le motif ni le but des voies de Dieu, mais je crois en Dieu, et la foi c'est la confiance dans la soumission. »

Longtemps après, tout occupé de son grand ouvrage sur la religion, il écrit, le 27 juillet 1867 :

« Pluie ou soleil, je travaille. Je suis rentré dans mes méditations sur la religion chrétienne. J'ai à cœur de finir aussi cette œuvre là. J'espère que Dieu m'y aidera. Plus j'avance dans la vie, plus je demeure convaincu qu'on ne fait rien sans lui, rien qui vaille la peine d'être fait. »

Et dans une autre lettre : « Je ne m'arrêterai plus (dans mes travaux sur la religion) que lors-

que j'irai chercher, non plus de foi mais plus de lumière. J'ai appris deux choses dans ma longue vie : à croire et à ignorer. Mais je n'en aspire pas moins à voir clair dans ce que je crois. »

Voici comment ce protestant parlait des Congrégations et des religieuses : « J'accepte de grand cœur, écrivait-il à Mme Lenormant, le 19 octobre 1851, vos vœux pour moi à saint François d'Assise. En 1834 ou 1835, j'avais envoyé quelques mille francs à la Supérieure des Sœurs de Portieu, dans les Vosges, pour qu'elle réparât sa maison où il pleuvait ; elle m'écrivit pour me remercier en me disant : « Je viens de faire dire une messe « pour vous. On dit que vous êtes protestant. « C'est égal ; vous n'en avez que plus besoin. » Je garde de la Supérieure de Portieu un affectueux souvenir. »

Dans les lettres où il parle de la question romaine, il n'hésite pas à se séparer de ses coreligionnaires, à flétrir les actes des ennemis du Saint-Siège et à faire cause commune avec les Catholiques. « Je ne crois pas à la durée de ce qui se fait là : ce sont des châteaux de cartes, construits avec des ruines et dans le chaos !» — « Je n'ai pas cru au succès du général Lamoricière (à Castelfidardo et à Ancône, en 1860), mais je

lui ai su, et je lui sais très bon gré de la tentative (d'arrêter l'invasion des Etats- Pontificaux). Les actes de dévouement et de foi sont rares de nos jours. Il y en a eu autour de lui de très beaux et de très touchants, Notre indifférent public en a été un peu ému et notre public révolutionnaire un peu embarrassé ». — « Je suis de plus en plus préoccupé de Rome. Je ne redoute pas l'issue lointaine et définitive, ce que je désire, c'est qu'il n'y ait point d'illusion puérile, mais de mauvaise concession... Ce qui me plairait beaucoup, ce se» rait que Garibaldi fût battu par les zouaves pontificaux, avant l'arrivée de nos régiments. Je suis très touché du zèle et du dévouement des Catholiques. Eux, du moins ne se laissent pas battre sans se battre. Les hommes partent, et les bourses s'ouvrent. »

Mais ce qu'il convient surtout d'admirer dans ces lettres, c'est le père, le mari, l'ami qui, revenant par la pensée sur les pertes qu'il a subies, à travers de longues années, trouve pour célébrer ses deuils, des paroles d'une si poétique et si suave mélancolie :

« La solitude me convient : je dirai presque qu'elle me plaît. J'y vis avec mon passé, entouré d'ombres chères et charmantes. La longueur des

regrets leur enlève quelque chose de leur amertume. »

« J'ai immensément perdu dans le cours de ma vie ; mais c'est que j'avais immensément possédé ; et quoique rien ne remplace ce que j'ai

perdu, je jouis beaucoup de ce qui me reste

Mon fils François (i) m'est sans cesse présent ; lui, sa mère, la mère de mes filles, toute cette famille de qui j'ai reçu tout ce que j'ai goûté de vrai bonheur en ce monde ! Je ne les ai plus là, autour de moi ; mais je puis penser à eux, quelquefois même en parler sans supplice C'est

toujours la tristesse de l'absence, ce n'est plus le déchirement de la séparation ! »

« Dieu ne permet pas, je pense, que nous ayons une vue claire des relations qui subsistent encore entre nous ici-bas et ceux que nous avons aimés... Mais je suis sûr, malgré les ténèbres qui nous séparent, qu'ils sont touchés de la tendre fidélité de notre cœur ! »

En 1880, lorsque parut le livre de Mme de Witt, M. Guizot dans sa famille et avec ses amis, Mgr de Cabrières était à Paris, chez M. le baron de Larcy,

(7) Le fils aîné de M. Guizot, jeune homme d'une distinction et d'un talent rares, mort à vingt et un ans, le. 15 février 1837,

l'ancien adversaire de M. Guizot. « Quel ne fut pas mon étonnement, raconte aujourd'hui Mgr l'Evêque de Montpellier, en voyant M. de Larcy me tendre ces deux volumes, dont chaque page portait déjà, en signes évidents, la trace d'une lecture très attentive ? Prenez cela, me dit- il, et lisez-le. Vous admirerez ce talent et ce cœur ! »

Je ne puis que dire la même chose à mes lecteurs, en leur annonçant les Lettres à M. et à Mme Lenormant. M. Charles de Loménie ne saurait être trop remercié de nous les avoir données. Et maintenant, à quand la Correspondance complète de M. Guizot ?

Février 1902.

LE DUC DE NEMOURS («j

On a dit de Madame la du chesse d'Angoulême « C'était le plus loyal gentilhomme, et qui n'a jamais menti (2). » Ce mot, on le pourrait dire aussi du duc de Nemours. Il fut de ceux qui font partout leur devoir, et plus que leur devoir. Il avait la noblesse du cœur comme celle du sang, sage dans le conseil, héroïque sur le champ de bataille, admirablement désintéressé, pur de toute ambition, d'une élégance et d'une distinction suprêmes ; très instruit, ami des arts, unissant à la solidité du jugement l'art de bien dire, il était par-dessus tout bon, charitable, d'une vertu sans apparat et d'une piété sans ostentation.

(1) Le Duc de Nemours, par René Bazin.de l'Académie française. Un volume in-40, orné de 41 gravures, dont 4 tirées en héliographie. Tours, Maison Alfred Marne et fils, 1906.

(2) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, tome V, page

Il n'avait peut-être qu'un seul défaut, car c'en est un chez un prince : il était timide ; il avait, lui si brave, peur de se mettre en avant, de prendre la première place. Le Ier avril 1832, au plus fort de l'épidémie, avec son aîné le duc d'Orléans et avec Casimir Périer, qui prit dans cette visite les germes du mal dont il mourut le 16 mai, il traversa les salles de l'Hôtel-Dieu, s' approchant des malades, ne manifestant ni répugnance ni appréhension. Seulement, tandis que son frère se répandait en paroles de consolation et d'encouragement, il parlait très peu, parce qu'il n'était qu'en second, et le duc d'Orléans de lui dire : « Allons, Nemours, parle donc ! Tu emboîtes trop le pas !

— Près de toi, je n'ai qu'à m' effacer.

— Tu as tort ; je veux que tu sois aimé autant que moi.

— Que faire pour cela ?

— Te montrer.

Montrer le duc de Nemours, c'est ce que vient de faire M. René Bazin dans son très beau livre.

Petite fille de Marie-Thérèse d'Autriche, nièce de Marie-Antoinette, fille de Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles, et de la reine Marie-Caroline, la princesse Marie-Amélie épousa, à Païenne, le 25 novembre 1809, Louis- Philippe -Joseph, duc d'Orléans. Trois enfants étaient déjà nés de ce mariage, — le duc de Chartres, la princesse Louise et la princesse Marie, — lorsqu'en 1814, la chute de Napoléon ouvrit aux exilés les portes de la France. C'est à Paris, au Palais Royal, que la duchesse d'Orléans, le 25 octobre 1814, accoucha de son second fils, qui fut appelé duc de Nemours. Dès qu'on lui eut annoncé qu'elle venait de donner le jour à un prince, elle se tourna vers M. de Blacas et lui dit : « Je vous prie d'apprendre au Roi qu'il a un fidèle sujet de plus ». C'était un mot touchant, et un mot de Française.

Le lendemain, le duc de Nemours fut tenu sur les fonts de baptême, à la chapelle du château des Tuileries, par le Roi et Mme la duchesse d' An-

goulême. L'archevêque de Reims, grand aumônier de France, fit le baptême, en présence de MM. les curés de Saint-Roch et de Saint-Germain-1'Auxerrois. Le duc de Nemours reçut les prénoms de Louis-Charles-Philippe-Raphaël.

Marie-Amélie avait voulu que son fils portât, parmi ses prénoms, celui de Raphaël, parce que, pendant ce long et pénible trajet de Palerme à Paris, elle s'était placée sous la protection de saint Raphaël, patron des voyageurs.

On prenait alors de moindres précautions qu'aujourd'hui. Huit jours après ses couches, elle se levait. Le onzième jour, elle recevait dans sa chambre, et c'est à l'une de ses visiteuses qu'elle dit : « Le roi a été fort sensible à la naissance de ce petit Bourbon ».

Six mois après, l'arrivée foudroyante de Napoléon condamnait le « petit Bourbon » à son premier exil. Le duc d'Orléans et sa famille, réfugiés à Londres, occupèrent d'abord un modeste appartement à Grillion's hôtel, Albemarle Street, allèrent ensuite habiter un hôtel situé sur le point le plus élevé de la ville de Richmond, l'hôtel Star and Garter, et, un peu plus tard s'établirent au bord de la Tamise, à Twickenham, dans le domaine qui portait alors le nom du propriétaire,

M. Pocock, et qui a pris, par la suite, le nom d'Orléan's House.

Leur séjour dura deux ans. Ce fut seulement le 15 avril 1817 que le duc et la duchesse d'Orléans et leurs enfants revinrent à Paris et s'installèrent dans ce « charmant Neuilly » où devaient s'écouler les plus heureuses années du duc de Nemours, de ses frères et de ses sœurs.

« Neuilly ! dit le prince de Joinville (1) dans ses Vieux Souvenirs. Je n'écris jamais ce nom sans émotion, car il se lie pour moi aux souvenirs les plus doux de mon enfance. Que ceux qui n'ont pas connu le Neuilly dont je parle se figurent un vaste château sans prétention, sans architecture, composé presque exclusivement de rez de-chaussée ajustés les uns au bout des autres, de plainpied, avec de ravissants jardins. Autour, un parc immense, s'étendant des fortifications à la Seine, là où passe aujourd'hui l'avenue Bineau. Dans ce

(1) Il était né à Neuilly, le 14 août 18 18. Les autres enfants du duc et de la duchesse d'Orléans, nés sous la Restauration, furent : le duc de Penthièvre, né très débile, le 28 mars 181 5, et qui devait disparaître de très bonne heure ; la princesse Marie-Clémentine, née le 3 juin 1817, à Neuilly ; le duc d'Aumale, né le 16 janvier 1822, à Paris ; le duc de Montpensier, né le 31 juillet 1827, à Neuilly.

parc, des bois, des vergers, des champs, des îles... et tout cela à un quart d'heure de Paris. Si ce beau domaine était le lieu de prédilection de mon père et de ma mère qui l'avaient créé, qui l'embellissaient tous les jours et qui y vivaient à cette époque, loin des soucis de la politique, entourés de ces nombreux enfants dont ils étaient tendrement aimés, il l'était aussi pour nous... Le matin, dès cinq heures, avant les études, avant le collège nous galopions dans le grand parc. Pendant les récréations, les congés du jeudi, du dimanche, la bande d'enfants s'en allait aux champs... De ce Neuilly charmant, il ne reste que le souvenir... C'est à peine si, quand je passe avenue Bineau, je retrouve, dans les villas qui s'y sont élevées, quelque arbre de ma connaissance derrière lequel je m'embusquais pour tirer les lièvres... Quant au château, témoin d'une orgie épouvantable, il a été mis à sac et incendié par les glorieux vainqueurs de 1848. Il n'en reste rien. Tous les objets d'art qu'il contenait ont été détruits. »

Le duc de Chartres avait neuf ans, en 1819, lorsque, vers la fin de l'été, ses parents décidèrent de le faire entrer, comme demi-pensionnaire, au collège Henri IV. Des indiscrétions ébruitèrent le projet. Les journaux s'en emparèrent. Louis XVIII fut averti et chargea aussitôt le comte Decazes d'exprimer son étonnement au duc d'Orléans, qui était alors à Neuilly. Celui-ci accourut, et la conversation qu'ils eurent, mesurée, prudente et très nette de part et d'autre, n'est pas sans une grandeur secrète et sans accent dramatique. On la trouvera tout au long dans le livre de M. Bazin, qui renferme ainsi, et en grand nombre, de précieux documents, tous de première main. Plus curieux encore que le texte de la conversation entre Louis XVIII et le duc d'Orléans, est le récit écrit par Marie- Amélie de la conversation qui eut lieu entre Charles X et le duc, le 21 septembre 1824, cinq jours après la mort de Louis XVIII. Charles X avait toujours témoigné

de la sympathie au duc d'Orléans, et il lui en donna, dès le début de son règne, des preuves nouvelles et signalées.

Depuis 1821, le duc de Nemours avait pour précepteur M. Larnac (1), ancien professeur au collège royal d'Avignon. Au mois de mai 1824, il entra au collège Henri IV, en qualité d'externe, mais dans des conditions qui n'étaient pas tout à fait les conditions communes. Il était accompagné de M. Larnac, qui lui donnait des répétitions dans une salle réservée, pendant l'intervalle des classes, quand les internes se tenaient dans leurs études. Il dînait avec eux à midi, mais avec un couvert à part, de vaisselle plate pour lui et son précepteur, tout en haut de la table, dont le maître d'études occupait le bout (2).

Il était encore à Henri IV lorsque, le 17 novembre 1826, il fut nommé par le roi Charles X colonel du Ier régiment de chasseurs, qui porta désormais le nom de Chasseurs de Nemours. Ce colonel de treize ans n'avait pas encore fait sa première communion. La raison n'en peut être

(1) M. Larnac fut plus tard secrétaire des commandements de M. le duc de Nemours, et député sous la Monarchie de juillet.

(2) Mémoires du baron Haussmann.

cherchée dans l'indifférence des parents : la piété de la duchesse d'Orléans est connue, ainsi que l'esprit de mesure et de convenance en toute chose du duc d'Orléans. Elle est ailleurs : dans le préjugé janséniste dont la plupart des catholiques de cette époque étaient imbus. Le duc de Nemours avait près de quatorze ans quand il reçut la communion des mains de l'abbé Guillon (i) en l'église paroissiale de Neuilly, le 5 juin 1828. Il fut préparé à sa confirmation par l'abbé Dupan* loup, et je donnerai à ce sujet quelques détails, omis par M. Bazin et qui me paraissent avoir de l'intérêt.

L'abbé Dupanloup, à sa sortie du séminaire, à la fin de 1825, avait été nommé vicaire de la Madeleine. Chargé de faire les catéchismes de la paroisse, il y déploya de telles qualités qu'il jeta presque de la gloire sur ces humbles fonctions. Attaché bientôt à l'aumônerie de Madame a Dauphine, il fut choisi pour être le catéchiste et le confesseur du duc de Bordeaux. La duchesse d'Orléans, jalouse de faire avant tout de ses fils des chrétiens, se préoccupait vivement de leur éducation religieuse. Madame la Dauphine lui

(1) Il devint, en 1832, évêque in partibus de Maroc.

recommanda à cet effet l'abbé Dupanloup. La duchesse consulta l'abbé Gallard, curé de la Madeleine, qui avait toute sa confiance ; celui-ci répondit qu'elle ne pouvait mieux choisir. L'abbé Pupanloup fut donc chargé de préparer le duc de Nemours à sa confirmation, et la princesse Clémentine à sa première communion. Ces instruc tions se faisaient au Palais-Royal, dans le salon d'études de la princesse et Madame la duchesse d'Orléans y assistait souvent.

Un ou deux ans auparavant, le duc de Nemours avait failli être nommé roi, Charles X avait délivré la Grèce. Aux Grecs affranchis il fallait un Roi. Le nom du second fils du duc d'Orléans fut prononcé, et sa candidature réunit de nombreux partisans. Leur vœu dut s'effacer devant le sentiment des insurmontables difficultés que créerait la jalousie de l'Europe.

En France, d'ailleurs, le jeune duc recevait de brillantes compensations. Le 15 novembre 1829, le bon roi Charles X le nommait chevalier du Saint-Esprit ; au commencement de 1830, il le nommait pair de France.

Ce fut avec une douleur profonde que le duc de Nemours vit tomber le trône du vieux roi son bienfaiteur. Une se consola jamais de la chute des

Bourbons de la branche aînée. Il répétait volontiers ce mot adressé un jour par le roi Louis-Philippe à ses fils : « La révolution de 1830 est le plus grand malheur qui ait frappé la France moderne,»

La Révolution qui, en 1830, sépara la Belgique de la Hollande, eut pour résultat de créer un nouveau royaume. Comme les Grecs en 1827, les Belges durent chercher un roi. Le 3 février 1831, au congrès national réuni à Bruxelles, le duc de Nemours fut élu par quatre-vingt-dix-sept voix contre soixante-quinze données au duc de Leutchenberg, le candidat de l'Angleterre. Dans toute la Belgique, la nouvelle est accueillie avec enthousiasme. On illumine. Le soir même, une députation, conduite par le président du Congrès, part pour Paris, où elle portera l'acte de nomination et un exemplaire de la Constitution à laquelle l'élu doit prêter serment de fidélité. Elle fut reçue au Palais- Royal, le 17 février, par le Roi, ayant à sa droite le duc d'Orléans et à sa gauche le duc de

Nemours. Par des considérations tirées à la fois de l'intérêt de la Belgique et de l'intérêt de la France, le roi refusa, au nom de son fils, la couronne qui lui était offerte,

Au mois d'août suivant, le duc de Nemours, qui avait failli entrer en Belgique comme roi, franchissait la frontière comme soldat, et pour porter secours au nouveau royaume.

La France, en effet, devait empêcher la reconstitution de l'ancien royaume des Pays-Bas, créé contre elle, et remplir sa promesse de sauvegarder l'indépendance d'un peuple ami ; mais il fallait le faire sans éveiller les jalousies des puissances, qui craignaient l'esprit de révolution et l'esprit de conquête de la France. La plus jalouse étant la plus voisine, c'est à gagner la confiance de l'Angleterre qu'il importait de s'efforcer, Louis- Philippe y réussit. Et, au moment où la Belgique menacée par la Hollande, qui veut recouvrer ses droits, en appelle à l'Angleterre et à la France, la France répond immédiatement, en ordonnant au maréchal Gérard d'entrer en Belgique avec cinquante mille hommes. — « Je demande seulement comme une faveur que Chartres et Nemours soient à l' avant-garde », avait dit le roi à Casimir Périer.

Le régiment de chasseurs dont le duc de Nemours était colonel depuis 1826 était devenu, à la date du 17 février 1831, le Ier régiment de lanciers, ou « lanciers de Nemours », ou « lanciers rouges >\ C'est donc en cette qualité de colonel de lanciers qu'il rejoignit, dès le 4 août, le corps d'opération. Il n'avait pas encore dix-sept ans.

Il prit à la campagne une part brillante et se distingua particulièrement au siège d'Anvers (19 novembre — 24 décembre 1832). Dès le début du siège, il demanda « la permission de tranchée », comme on demande à l'armée une permission de théâtre. C'était une fête, une première occasion de courage et de gloire militaire. Il voulait visiter les tranchées sous le feu' de l'ennemi, comme son frère Orléans. Le roi le refusa d'abord, le trouvant trop jeune ou bien pensant que, des deux princes royaux, un seul devait être exposé. Au commencement de décembre cependant la permission tant désirée est accordée. Au plus vif de la canonnade, le duc de Nemours parcourt la tranchée avec le maréchal Gérard. Il a tous les bonheurs : un boulet frappe tout près de lui le parapet, et couvre de terre le prince et sa suite. Un obus brise une branche de saule tout à côté de lui.

A Paris, la prise d'Anvers causa une vive émo-, tian, que Guizot a notée dans ses Mémoires : « Quand, le 24 décembre au soir, le Roi en reçut les félicitations, j'étais encore hors d'état de sor, tir ; ma femme alla seule porter les miennes aux Tuileries. « J'ai été hier au château, écrivait-elle le lendemain à sa sœur ; le Roi et la Reine faisaient plaisir à voir... « Mes fils ont fait leur devoir, m'a dit la Reine ; je suis charmée que Ton « sache que l'on peut compter sur eux en toute « circonstance. »

Le ierjuilleti834,leduc de Nemours fut promu maréchal de camp et envoyé dans l'Est. En 1835 il visita l'Angleterre, et en 1836, avec le duc d'Orléans, il visita Berlin et Vienne. Dans ces deux capitales, les éminentes qualités des deux jeunes princes frappèrent tout le monde. On a publié récemment les Souvenirs de la baronne du Montet, qui habitait alors Vienne. Très ardente légitimiste, elle n'en fait pas moins un éloge complet des deux fils de Louis-Philippe. « Je ne vous dissimulerai pas, écrit-elle à une amie, qu'ils ont beaucoup de succès à Vienne ; on les a trouvés les jeunes gens les mieux élevés, de véritables types de bonne éducation, tels qu'on en voit bien peu, non seulement parmi les princes, mais même dans

les rangs moins élevés de la société. Si leur manière d'être est un rôle qu'ils ont étudié, on doit les proclamer les plus grands acteurs du monde, car ils ont forcé leurs plus grands antagonistes au silence. Leur personne, leur conduite, le ton parfait qu'ils montrèrent dans toutes les occasions, l'aisance de leurs manières, également éloignées d'une confiance présomptueuse comme de la timidité, tout cela fut reconnu, loué, admiré. Il y avait partout foule sur leur passage, par la raison toute simple que les hommes aiment à voir comment d'autres se tirent d'un pas difficile, d'une situation que l'on suppose gênée ; rien en eux ne trahissait ce sentiment ; le voyage de ces jeunes gens me semble être le comble de la politique du père. »

Des succès d'un autre ordre allaient signaler le duc de Nemours à l'attention du pays.

La double expédition de Constantine a été l'un des événements les plus considérables de la con-

quête de l'Algérie. Le prince prit part à la pre» mière et à la seconde de ces deux opérations.

Lors de la première, dirigée par le maréchal Clauzel (novembre 1836), il n'exerçait aucun commandement, mais il paya largement de sa personne, notamment dans la nuit du 23 au 24 novembre, où eut lieu l'assaut, donné prématurément, du côté de la porte d'El-Kantara. Aux cris de : « En avant ! » les soldats du 63e de ligne se précipitent ; mais la brèche n'est pas faite ; la mine n'est même pas prête ; les soldats demandent inutilement des échelles pour escalader les murs. Un feu terrible les reçoit. Le duc de Nemours et le maréchal Clauzel arrivent au galop jusqu'à la tête du pont d'El-Kantara, mais ils tombent dans une mêlée et une confusion inexprimables. Les soldats se sont heurtés contre la porte ; entassés dans un espace étroit, ils sont criblés de balles ; ils essayent de revenir et sont refoulés par les arrivants. Les travaux de mine ont été arrêtés par la cohue ; les sacs de poudre sont éventrés ; les coups de feu partent de tous les points des remparts de Constantine.

Une autre tentative d'attaque avait eu lieu sans plus de succès, sur le plateau de Koudiat- Aty, en face des portes d'El-Djabia. Le duc de

Nemours s'y était également porté, jusqu'à l'extrême ligne de tirailleurs, dans le plus vif du feu et selon le mot heureux d'un témoin, il s'y était montré « comme un homme qui ne s'en aperçoit pas».

La retraite commença dès le point du jour, le lendemain. Elle aurait été désastreuse sans la force de caractère et l'héroïque sang- froid du maréchal Clauzel, de Changarnier et du duc de Nemours. « Le calme courage de ce dernier, écrit Thureau-Dangin, ne se démentit pas un instant, et il s'appliquait à soutenir et à encourager le soldat, (i) »

La France ne pouvait rester sous le coup d'un premier revers. Une seconde expédition fut décidée, avec le général Damrémont comme gouverneur général. Le duc de Nemours avait voulu avoir sa part dans la revanche de nos armes. Il reçut le commandement de la première des quatre brigades qui composaient le corps expéditionnaire, et il se trouva ainsi avoir sous ses ordres le lieutenant-colonel de Lamoricière, qui commandait le Ier bataillon de zouaves et le 2e léger.

(i) Histoire de la Monarchie de Juillet, t. III.

Les troupes arrivèrent devant la ville le 6 octobre 1837, e* ce jour-là un ordre de l'armée fit connaître que le commandement du siège était confié au duc de Nemours. Dès le 12 octobre, le succès des opérations paraissait certain. Dans peu d'heures, la brèche devait être praticable. Le temps était magnifique. Tout respirait dans notre camp la joie d'une prochaine victoire. Le général Damrémont partageait cette joie. Il mit pied à terre avec le duc de Nemours un peu en arrière des ouvrages, et, se dirigeant vers la tranchée pour examiner les travaux de la nuit, il s'arrêta sur le chemin qui y conduisait,, à un point très découvert, d'où il se mit à observer la brèche ; il était huit heures et demie du matin. Le général Valée, qui était au milieu de ses canonniers, se détacha pour venir à la rencontre du gouverneur et du prince et leur fit signe de se défiler du feu de la place qui, depuis plusieurs heures, avait labouré la partie de la route de Tunis sur laquelle ils descendaient avec leur état-major ; d'un autre côté, le général Rulhières, qui rendait compte à son chef des opérations militaires de la nuit, interrompit son rapport pour dire :

« — Prenez garde, gouverneur, nous sommes

entre les deux batteries, au point de mire de l'ennemi.

« — Allez toujours et continuez votre rapport », lui répondit tranquillement Damrémont.

Au même moment un boulet parti de la place le renversa sans vie. Il mourait de la mort de Turenne. Presque en même temps, le général Perregaux qui se baissait vers le gouverneur, recevait une balle au front ; le général Rulhières était blessé à la joue, et le duc de Nemours avait sa capote trouée de plusieurs balles. Sans souci de la vie, tout le monde s'empressait autour des blessés. Les plus braves pleuraient. Le prince refusait de s'éloigner ; enfin, il ordonna qu'on couvrît le corps du gouverneur d'un manteau, et qu'on l'emportât au quartier général. A l'instant où le cortège funèbre se mettait en marche, le duc de Nemours abaissa son épée, et se tournant vers les officiers présents, il leur dit d'une voix émue : « Saluons, messieurs, c'est notre général en chef qui passe ». Et tous saluèrent, pendant que de la place, les boulets et les balles continuaient de grêler sur la route.

Le 13, à quatre heures du matin le général Valée, qui, la veille, avait été reconnu comme commandant en chef, se rendit dans la batterie

de la brèche avec le duc de Nemours, lequel devait, comme commandant de siège, diriger les colonnes d'assaut. Trois colonnes d'attaque furent formées. Le prince aurait voulu en commander une. Mais, malgré ses instances, il n'obtint du général en chef que la permission de marcher avec la colonne de secours, s'il en était besoin.

Le 13 octobre, l'assaut avait lieu, la ville était prise : une nouvelle province d'Algérie était acquise à la France. Le 13 octobre ! c'était, à quelques jours près, le jour anniversaire de la naissance du duc de Nemours.

Il avait vingt-trois ans. A ce moment, il fut vraiment sous le rayon, et c'est surtout à cette date glorieuse que la postérité le voudra voir, sous les murs de Constantine, jeune, élégant, modeste, héroïque, entre Damrémont et Lamoricière.

Le lundi 27 avril^i.840, au palais de Saint- Cloud, avait lieu le mariage du duc de Nemours, en présence de tous les membres de la famille

royale à l'exception du duc d'Orléans et du duc d' Aumale « absents pour le service du roi ». Il épousait la princesse Victoire-Augusta-Antoinette, fille du duc Ferdinand-Georges- Auguste de Saxe -Cobourg-Gotha,sœur du roi du Portugal et nièce du duc régnant, du roi des Belges et de la duchesse de Kent, mère de la reine d'Angleterre.

La jeune duchesse était une des princesses les plus accomplies de l'Europe, aussi distinguée par son intelligence et par l'élévation de ses sentiments que par les qualités du cœur et les grâces de sa personne. Elle arrivait en France précédée d'une grande réputation de beauté. C'était vraiment « la princesse Charmante » des Contes de fées.

Dès l'année suivante, cependant, le duc de Nemours partait de nouveau pour l'Afrique. Bugeaud venait d'être nommé gouverneur général en remplacement du maréchal Valée. Il conçut, dès lors, le plan de cette guerre d'une activité sans pareille, guerre perpétuelle, permanente, qui, poursuivie sur tous les points à la fois, devait finir par fatiguer l'infatigable Abdel-Kader lui-même, et lasser les tribus insoumises par la dévastation de leurs terres et la perte de leurs troupeaux.

Le duc de Nemours prit part à plusieurs de ces expéditions, notamment, au mois de mai 1841, à celle qui avait pour objet de ravitailler Médéah et Milianah. Dans son rapport, le gouverneur général citait en première ligne le fils du Roi et, le mettant ainsi à l'ordre du jour, il ajoutait :

« Son Altesse Royale Mgr le duc de Nemours, qui en toute circonstance pourrait servir d'exemple à l'armée pour la discipline comme pour le courage, à chargé, le 3, à la tête de deux bataillons, et a bien vite mis en fuite les Kabyles qui se trouvaient devant lui. »

Une autre expédition suivit de près, celle contre Tagdempt, très probablement le Gaduen castra des Romains, dont l'émir avait commencé, dès 1836, à relever les ruines pour en faire le centre de sa domination. Des deux divisions d'infanterie réunies pour cette expédition, la première était commandée par le duc de Nemours, la seconde par le maréchal de camp de Lamoricière. Le succès, cette fois encore, fut complet ; le rapport du gouverneur général au maréchal Soult, président du Conseil, renferme ces lignes, que M. René Bazin n'a pas reproduites : « Mgr le duc de Nemours a été, comme dans la division d'Alger, ce qu'un prince de sa race doit être à

l'armée : un exemple et un stimulant pour tous. » De retour en France, il était à Nancy en cours d'inspection lorsque, le 13 juillet 1842, le duc d'Orléans mourut près du château de Neuilly, en s'élançant de sa voiture dont les chevaux s'étaient emportés. Le fils aîné du Roi laissait deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres. Le duc de Nemours n'est donc pas prince royal ; il n'est pas héritier du trône, mais il va désormais en remplir les fonctions et représenter son père dans de nombreuses circonstances. Il devra se montrer plus qu'il ne l'a fait, et plus qu'il n'aimait à le faire. Aucune affaire grave ne sera décidée par le Roi, sans que le duc de Nemours ne soit consulté. Il avait le tact, la mesure et la prudence, si bien que le Roi répétait souvent : « J'ai plus de confiance en son jugement qu'au mien. »

Louis-Philippe avait près de soixante-dix ans ; le prince héritier n'en avait pas quatre. Une régence s'imposait donc. Par qui serait-elle exercée ? par le duc de Nemours, qui est l'oncle, ou par la veuve du duc d'Orléans, qui est la mère ? Le Conseil des ministres, d'accord avec le roi, se prononça pour le duc de Nemours. Le projet de loi qui lui conférait éventuellement la régence fut voté à la Chambre des députés, le 20 août

1842, par trois cent dix voix contre quatre-vingtquatorze ; il fut adopté le 29 août par la Chambre des pairs, à la majorité de cent soixante- trois voix contre quatorze. Il avait été combattu très éloquemment par Lamartine, qui depuis... mais alors il ne voyait de salut pour la France que dans la régence de la duchesse d'Orléans.

Le rôle du duc de Nemours dans les journées de février 1848 a été raconté par lui-même, et M. Bazin a cité de longs extraits de cet important document, jusqu'à présent inédit. Le prince se montra, pendant ces jours d'émeute, tel que l'a dit M. Thureau-Dangin, quand il résume ainsi son jugement sur le duc de Nemours : « Loyal, courageux, admirablement désintéressé, ce prince devait se montrer, dans les journées tragiques, plus que jamais digne du bel éloge que faisait de lui le duc d'Orléans : « Mon frère, c'est le devoir personnifié ».

A la suite de ce consciencieux récit, véritable page d'histoire, je viens de relire les pages ironiques de Victor Hugo sur la Fuite de Louis-Philippe. Le poète essaie de déverser le ridicule sur le vieux roi, dont il avait été le flagorneur et auquel il avait dit un jour : « Sire, Dieu et la France ont besoin de vous!» Le récit de Victor Hugo

porte du reste en lui-même son antidote ; les détails en sont à peu près tous inexacts.

Le second exil du duc de Nemours commençait : il devait durer vingt-deux ans. Débarqué à Douvres le 27 février 1848, il s'installa bientôt, avec le roi et la reine, au château de Claremont. C'est là que le trouva, au mois de novembre 1849, un visiteur parisien, M. Edouard Lemoine, qui publia, à son retour, une brochure dont le succès fut considérable et d'où j'extrais ce passage :

« Dans l'entretien que j'eus avec Louis-Philippe, le roi me dit : « Sans la stabilité dans le gouvernement, point de prospérité nationale ; sans hérédité du trône, point de stabilité dans le gouvernement... On me dira que je n'ai pas toujours pensé ainsi, on me citera 1830. Je répondrai : En 1830, je pensais ce que je pense aujourd'hui. J'ai déploré la révolution, oui, déploré ! Retenez le mot, on le retrouvera dans mes dis^

cours, dans mes proclamations. La révolution s'est accomplie contre mon gré. »

M. Lemoine, le soir de son entretien avec le Roi, assiste au dîner de famille :

« J'étais, dit-il, entre les généraux Dumas et de Chabannes, Je fus particulièrement frappé de la cordialité du duc de Nemours... Tout en rendant justice à son mérite, à ce courage imperturbable dont il a fait preuve sous le feu des batteries de Constantine, on l'accusait de froideur, et, je dirai le vrai mot, de fierté... Je regarde comme un devoir de constater ici que, sous des dehors réservés et froids à force de timidité, le duc de Nemours est animé des dispositions les plus affectueuses, qu'il est impossible de s'exprimer avec plus d'aisance, plus de goût et plus d'à propos qu'il ne le fait, d'avoir une gravité plus aimable, une bonhomie plus séduisante, une raison plus persuasive, des aperçus plus droits, plus fins et plus sensés ».

Louis-Philippe mourut à Claremont, le 26 août 1850, chrétiennement, recevant la communion et l'extrême-onction, au milieu de toute sa famille qu'il avait appelée autour de lui, bénissant ses fils, sa fille, ses belles-filles et ses douze petitsenfants.

A partir de ce moment, le duc de Nemours devient le conseiller le plus habituel de sa mère, « son confesseur civil », disait-elle. « Aucun acte ne se fait, écrit M. Bazin, aucun écrit n'est signé sans qu'on ait pris l'avis du duc de Nemours. C'est que tout le désigne pour ce rôle. Il est par l'âge — il a trente-six ans — le chef de la famille ; il est politiquement et de par la loi le régent, et, bien qu'il n'ait jamais argué de ce titre, c'en est un pour qu'il tienne la première place dans le Conseil, et enfin il est un homme d'une loyauté, d'une sagesse, d'une fermeté éprouvée. La destinée l'a mis et l'a laissé au second rang dans la maison princière dont il était issu, mais il y fut supérieur. On n'est jamais un homme de second ordre quand on fait son devoir, n'importe où : or, il fit le sien complètement et avec tout le scrupule d'une conscience chrétienne. »

Le lendemain de la Révolution de février, deux des conseillers du comte de Chambord entraient dans le cabinet de Berryer. « Que faire ? deman-

cours, dans mes proclamations. La révolution s'est accomplie contre mon gré. »

M. Lemoine, le soir de son entretien avec le Roi, assiste au dîner de famille :

« J'étais, dit- il, entre les généraux Dumas et de Chabannes, Je fus particulièrement frappé de la cordialité du duc de Nemours... Tout en rendant justice à son mérite, à ce courage imperturbable dont il a fait preuve sous le feu des batteries de Constantine, on l'accusait de froideur, et, je dirai le vrai mot, de fierté... Je regarde comme un devoir de constater ici que, sous des dehors réservés et froids à force de timidité, le duc de Nemours est animé des dispositions les plus affectueuses, qu'il est impossible de s'exprimer avec plus d'aisance, plus de goût et plus d'à propos qu'il ne le fait, d'avoir une gravité plus aimable, une bonhomie plus séduisante, une raison plus persuasive, des aperçus plus droits, plus fins et plus sensés ».

Louis- Philippe mourut à Claremont, le 26 août 1850, chrétiennement, recevant la communion et l'extrême-onction, au milieu de toute sa famille qu'il avait appelée autour de lui, bénissant ses fils, sa fille, ses belles-filles et ses douze petitsenfants.

A partir de ce moment, le duc de Nemours devient le conseiller le plus habituel de sa mère, « son confesseur civil », disait-elle. « Aucun acte ne se fait, écrit M. Bazin, aucun écrit n'est signé sans qu'on ait pris l'avis du duc de Nemours. C'est que tout le désigne pour ce rôle. Il est par l'âge — il a trente-six ans — le chef de la famille ; il est politiquement et de par la loi le régent, et, bien qu'il n'ait jamais argué de ce titre, c'en est un pour qu'il tienne la première place dans le Conseil, et enfin il est un homme d'une loyauté, d'une sagesse, d'une fermeté éprouvée. La destinée l'a mis et l'a laissé au second rang dans la maison princière dont il était issu, mais il y fut supérieur. On n'est jamais un homme de second ordre quand on fait son devoir, n'importe où : or, il fit le sien complètement et avec tout le scrupule d'une conscience chrétienne. »

Le lendemain de la Révolution de février, deux des conseillers du comte de Chambord entraient dans le cabinet de Berryer. « Que faire ? deman-

dèrent-ils. — LA RÉCONCILIATION, répondit Berryer. Nous ne devons plus avoir d'autre pensée (i). » De même que le grand orateur de la Droite, le duc de Nemours n'en eut pas d'autre. Il fut le plus convaincu, le plus déterminé, le plus agissant des fusionistes. On a dit, non sans raison, qu'il était, en politique, légitimiste. Luimême se disait tel volontiers. Il l'était par sentiment et par raison, par la connaissance qu'il avait du droit monarchique et par la haute estime que lui inspiraient les qualités du comte de Chambord.

M. René Bazin a très bien indiqué quelle fut la part du prince dans les négociations très longues qui amenèrent la réconciliation des deux branches de sa famille ; il a reproduit quelques faits ou documents déjà connus ; il en a cité d'autres qui ne le sont pas, et son livre contribuera ainsi à faciliter l'histoire future de cet épisode de la politique contemporaine.

Le siège de Constantine avait été la grande affaire de la vie militaire du duc de Nemours ; la réconciliation des princes et la « fusion » des par-

(i) Vie de Berryer, par Charles de Lacombe, t. II, page 537.

tis furent la grande affaire de sa vie politique : toutes les deux lui font honneur.

La période de 1850 à 1870 fut marquée pour lui par d'autres événements, par des deuils et des joies qu'il faut aussi sommairement rappeler. Plus deuil que joie ! N'est-ce pas la devise de tous, princes ou simples particuliers ?

Le 10 novembre 1857, en quelques heures, à Claremont, un mal foudroyant enleva aux siens la duchesse de Nemours, cette épouse admirable, cette mère si tendre, cette chrétienne si parfaite. Dans une lettre testamentaire, datée du 7 mars 185g, le duc de Nemours s'exprime ainsi :

« La communication que je fais ici de mes volontés, de mes vœux et de mes pensées à ceux que je laisserai après moi sur cette terre, est devenue d'autant plus nécessaire, aujourd'hui, après le coup foudroyant dont il a plu à Dieu de frapper ma famille, en lui enlevant la tendre et vigilante mère de mes enfants, ma chère, adorée, et amèrement pleurée épouse Victoire, celle qui était icibas une autre moi-même, qui possédait mes pensées aussi bien que mon cœur, avec laquelle je croyais devoir passer le reste de mes jours, et à qui, après moi, je voyais avec confiance remis tout ce que j'ai de plus cher, les fruits de notre

heureuse union ; celle à laquelle je dois au-delà de ce qui eût jamais pu être reconnu ; celle qui m'avait consacré toute son existence ; celle qui par sa douce et modeste tendresse, par sa complète abnégation, par son absolu dévouement, avait conquis mon cœur tout entier, et qui m'a fait goûter un bonheur aussi complet qu'on peut l'avoir en ce monde ; celle qui a fait pour moi bien plus que tout cela encore, en me faisant entrer, par le seul contact de ses pures et simples vertus, dans la voie bonne et vraie, la seule qui ne trompe pas et qui puisse conduire au bien, inestimable bienfait qui survit à elle-même, puisque même après le plus affreux des malheurs, après sa perte cruelle, il m'apporte la seule source possible de consolation, l'espoir en la miséricorde de Dieu, grâce à laquelle je puis un jour voir renaître mon bonheur perdu, en étant réuni de nouveau, et pour l'éternité, à cette chère épouse, dont le souvenir adoré et béni reste vivant dans mon cœur. »

En 1858, le 18 mai, c'était à Richmond, la mort de la duchesse d'Orléans, « l'ardente exilée ». En 1866, la reine Marie- Amélie mourait presque subitement le 24 mars, pendant la retraite de Pâques, dont elle avait établi l'usage

depuis son arrivée à Claremont, et qui, cette année-là, était prêchée par le Père Didon, tout jeune encore.

Le mariage de ses deux fils apporta au duc de Nemours de précieuses consolations. L'aîné, le comte d'Eu, avait épousé, le 15 octobre 1864, la princesse impériale du Brésil, Isabelle, fille aînée de l'empereur Don Pedro II, héritière du trône. Quatre ans plus tard, le 28 septembre 1868, son second fils, le duc d'Alençon, épousait, au château de Possenhofen, la princesse Sophie- Charlotte-Auguste, fille du duc Maximilien de Bavière, et de la duchesse, fille elle-même de Maximilien Ier, roi de Bavière. De ses quatre sœurs, l'une était impératrice d'Autriche, une autre reine des Deux-Siciles, l'héroïne du siège de Gaète.

L'Empire cependant approchait de sa fin. La politique de Napoléon, italienne et allemande et par suite doublement antifrançaise, en tous points conforme d'ailleurs à celle du parti républicain, l'entraînait fatalement à sa perte. Dans une lettre au duc d'Alençon, en date du 10 juin 1866, à la veille de la guerre entre la Prusse et l'Autriche, le duc de Nemours jugeait ainsi cette politique :

« ... M. de Bismarck sait que[TItalie"va marcher contre l'Autriche... Aussi veut-il profiter de cette occasion pour absorber tous les états de l'Allemagne au profit de la Prusse. Il s'est fait en un mot le Cavour de l'Allemagne, appuyé comme son modèle par le gouvernement de la France. L'Empereur a exposé son système à cet égard dans une lettre qu'il a fait lire au Corps législatif. En dépit de ladite lettre, je reste quant à moi dans mes vieilles idées, à savoir que l'unité de l'Italie est une chose prodigieusement nuisible à la France, et que l'unification de l'Allemagne au profit de la Prusse surtout est encore bien plus nuisible à mon pays. Nous entrons dans une période de grande crise ; Dieu sait où elle s'arrêtera. »

Le 8 juillet 1870, à la veille de la guerre entre la France et la Prusse, il laisse échapper de nouveau un cri d'angoisse :

« Depuis hier soir, écrit-il, on est tout à la guerre. Quelle folie ! Est-il possible de se jouer d'une nation, de galvauder la dignité, la fortune, le sang d'un peuple comme le fait le gouvernement français dans cette affaire d'Espagne, pour aboutir à l'éclat insensé du langage que l'on a fait tenir à Gramont au Corps législatif, il y a

trois jours ! Si le gouvernement pense ce que son ministère a dit, son langage est le sûr moyen d'en empêcher la réussite. S'il pense le contraire, c'est la plus coupable tromperie qu'un gouvernement puisse faire. »

Le 10 août, après Frœschwiller et Spickeren, il écrit cette autre lettre, d'un sentiment si patriotique, et, en même temps, d'une si pénétrante clairvoyance :

« Inutile de dire que je suis navré de nos revers. La presse française et la presse anglaise, bien qu'animées chacune de sentiments tout différents, s'accordent à les attribuer à l'Empereur. La situation est donc à tous égards, en France, extrêmement grave ; mais le devoir de tout bon citoyen est de fréter tout le concours que chacun peut donner four la défense du fays, en y aidant le gouvernement, car on ne peut défendre le pays en dehors du gouvernement, et un pays sans gouvernement ne peut pas se défendre. Une tentative four renverser le gouvernement maintenant serait honteuse et cou fable four ceux qui la feraient. Le langage des républicains avancés n'est malheureusement pas rassurant à cet égard, et leurs demandes sont insensées... Il n'est pas impossible, que dans un court délai, les dangers de la

France ne soient tels que chacun, selon sa capacité, et malgré même ses incapacités doive offrir ses services et qu'ils soient acceptés.

« P.-S. — Mme de Barrai qui arrive de Paris, en apporte de bien mauvaises nouvelles ; les républicains modérés (soi-disant) font des demandes insensées. Ces gens-là achèveront la perte de la France ! C'est bien douloureux. »

On sait la noble conduite du prince de Joinville et du duc de Chartres, après le 4 septembre ; de leur côté, le comte de Paris, le duc de Nemours , le duc d'Alençon, le duc de Penthièvre adressèrent chacun une lettre au ministre de la guerre, M. Gambetta, pour demander à prendre du service dans les armées françaises. Ces lettres restèrent sans réponse.

Après la réunion de l'Assemblée nationale et l'abrogation des lois d'exil (8 juin 1871), les princes d'Orléans rentrèrent en France. Le duc de Nemours, cependant, ne le fit pas sans quelque

hésitation. Il avait peur que la vie privée et bourgeoise, que la vie séparée aussi que mèneraient les princes, chacun de son côté, ne nuisît à la vigueur de l'action politique et au succès de la cause monarchique.

Le 5 juillet, il revoit Paris et descend à l'hôtel de Londres. Le g mars 1872, il a la joie d'apprendre qu'il vient d'être réintégré dans l'armée. Il est placé hors cadre et sans solde dans la première section du cadre de l'état-major de l'armée, avec le grade de général de division, auquel il avait été nommé le 11 novembre 1837. Il y reprenait son rang d'ancienneté. En 1873, il fut nommé président de la Société de secours aux blessés (Croix- Rouge).

Maintenant qu'il est remis dans le droit commun, il loue un petit hôtel, 15, rue de Berri. Plus tard (1878), il achètera l'hôtel portant le n° 19 de l'avenue du Bois-de-Boulogne, qu'il habitera une dizaine d'années.

Au maréchal de Mac-Mahon a succédé l'honorable M. Jules Grévy. Le 16 janvier 1883, le citoyen Floquet propose à la Chambre une loi qui exile « les membres des familles ayant régné sur la France » et les prive de tout droit politique. Une crise parlementaire d'une extrême violence

s'ouvrit, le Sénat se refusant à voter les textes adoptés par la Chambre. Enfin, après un mois d'agitation et deux ministères renversés, un nou* veau ministère fut constitué le 24 février, sous la présidence de M. Jules Ferry, et dans sa déclaration aux Chambres annonça qu'il saurait prendre, sans qu'il fut besoin de lois nouvelles, « les mesures immédiates » que lui semblait comporter la situation.

Il tint parole. Le 24 février, le général Thibaudin, ministre de la guerre, mettait dans la disposition de non-activité, par le retrait d'emploi, le duc d'Aumale, le duc de Chartres et le duc d'Alençon.

A quelques mois de là, en août 1883, le Comte de Paris, le duc de Nemours et le duc d'Alençon se rendaient à Frosdhorf, auprès du comte de Chambord, gravement malade. L'auguste prince les pressa fortement dans ses bras, les entretint avec affection et mourut consolé, sachant qu'il laissait sa cause en des mains vraiment royales et françaises.

Au mois de juin 1886, une loi de proscription fut édictée contre le comte de Paris et son fils le duc d'Orléans ; elle autorisait de plus le gouvernement « à interdire le territoire de la Repu-

blique aux membres des familles ayant régné en France. »

Le duc de Nemours jugea qu'il était de sa dignité de s'éloigner ; il se rendit à la Haye. Son absence ne durera pas, mais sa résolution est prise de cesser complètement de recevoir, et de donner sa démission de président de la Société de secours aux blessés. Il quittait ainsi des fonctions qu'il aimait et qui l'attachaient encore à l'armée. Il se défit, en 1887, de son hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne et s'installa moins grandement au n° g de l'avenue Kléber. Son principal soin et sa principale occupation seront désormais de se préparer à bien quitter la vie. La piété et la charité se partagèrent ses dernières années. Il assistait tous les jours à la messe et faisait une visite au Saint Sacrement. « Je ne puis rester au lit, disait-il, quand il y a une messe dans la maison ». Extrêmement généreux, il secourait, toujours discrètement, un nombre incroyable d'infortunes, dont la plupart étaient venues à lui, et que parfois il avait su découvrir. L'examen et le classement des demandes de secours qui lui étaient adressées l'obligeaient à faire ce qu'on peut appeler l'aumône de son

temps, car c'est bien une seconde aumône ajoutée à l'autre.

De grandes douleurs vinrent encore l'atteindre. Sa fille, la princesse Czartoryska, mourut le 24 octobre 1893. En 1894, il perdit une nièce très aimée, la princesse Amélie de Saxe-Cobourg, fille de sa sœur la princesse Clémentine ; en juin, il perdait son gendre, le prince Ladislas Czartoryski. Le 8 septembre, le comte de Paris mourait à Stowehouse.

Quand pour lui viendra la mort, moins de deux ans plus tard, le duc de Nemours sera prêt. Au mois de juin 1896, après une crise d'extrême faiblesse, sentant un peu de force lui revenir, il demanda avec instances qu'on le transportât à Versailles. Peut-être croyait-il s'y rétablir. Peutêtre écoutait-il tout simplement l'instinct profond de la race qui voulait qu'un prince d'une âme aussi royale vînt mourir près du palais de Versailles. En attendant qu'il pût trouver une villa, il se fit conduire à l'hôtel des Réservoirs, le 17 juin. C'est là qu'il mourut, le 26 juin, dans les sentiments de la plus profonde piété.

Le duc de Nemours avait le profil et la bonne grâce de Henri IV, son aïeul. Lorsqu'il fit son entrée dans la salle du Palais-Mazarin, le 23 avril

1873, le jour de la réception du duc d'Aumale à l'Académie, il fut l'objet d'une ovation émouvante. « Henri IV ! » disait-on ; et de fait, jamais l'évocation n'avait été plus complète. Avec sa barbe grisonnante, le sourire qui éclairait sa figure bourbonnienne, le grand ancêtre reparaissait aux yeux de tous. Mais c'est surtout pour saint Louis que le duc de Nemours avait un véritable culte, et souvent, en tête de ses lettres, il inscrivait le nom du pieux roi. Et c'est pourquoi je suis reconnaissant à M. René Bazin de m' avoir, par son beau livre, fourni l'occasion de rendre un modeste hommage à l'admirable prince dont le nom rappellera toujours ces deux grands noms : Henri IV et saint Louis.

Février 1906.

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