FELIX ARVERS
C'est Sainte-Beuve, je crois, qui compare la postérité à ces voyageurs qui redoutent pardessus tout les excédents de bagages et qui allègent le plus possible leur valise. Heureux les poètes qui, comme Horace ou Musset, peuvent tenir en un seul volume ! Je vois d'ici Alfred de Musset, un petit volume à la main montrant du doigt à Victor Hugo l'énorme pile de ses Œuvres complètes et lui disant avec un léger sourire : Horace, avec deux mots, en dit plus long que vous.
Félix Arvers, lui, a fait mieux encore. Il a pris décidément le plus court pour aller — non à
(i) Le poète Félix Arvers, par Charles Glinel. Un volume in-8°, A. Rouquette, libraire, 69, passage Choiseul,
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l'Académie, mais à la postérité. Il a bien composé un volume, Mes Heures perdues, mais ce volume se résume en une seule pièce, en un Sonnet qui a suffi pour immortaliser son nom. Ce sonnet, partout cité, n'est pas toujours fidèlement reproduit. En voici le texte exact :
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère : Un amour éternel en un moment conçu ; Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire, Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.
Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés et pourtant solitaire ; Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle ira son chemin, distraite et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas ;
A l'austère devoir pieusement fidèle Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle a Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra
[pas.
Ce sonnet, qui a eu un si heureux destin, n'aura pas été la seule bonne fortune de Félix Arvers. Un'aimable et délicat écrivain, M. Charles Glinel, a réuni, avec un soin pieux, avec une érudition impeccable, toutes les informations, tous les documents qui peuvent servir à éclairer la vie du poète.
L'auteur de Mes heures perdues naquit à Paris le 23 juillet 1806.
Voici l'extrait de son acte de naissance :
« Du vingt-cinq juillet mil huit cent six, deux heures un quart du soir, acte de naissance de Alexis-Félix, du sexe masculin, né avant-hier, à sept heures du soir, rue Guillaume, n° 1, division de la Fraternité, fils du sieur Pierre-Guillaume- Thérèse Arvers, marchand de vin en gros, et de dame Jeanne Vérieu, domiciliés susdite demeure, mariés à Paris depuis douze ans. Premier témoin, sieur François-Etienne-Ebbon Prignol, ancien avocat, âgé de 54 ans, demeurant rue de la Loi (1), n° 29 ; second témoin sieur Edme Lemoine, marchand de vins en gros, âgé de 50 ans, demeurant rue Guillaume, n° 4... »
L'enfant fut baptisé sur la paroisse de Saint- Louis-en-1'Ile.
La rue Guillaume, où est né Arvers, reliait le quai d'Orléans à la rue Saint-Louis-en-1'Ile ; elle porte aujourd'hui, en vertu d'un décret du 27 février 1867, le nom de rue Budé et elle est située dans le IVe arrondissement.
(1) C'est vers 1806, d'après le Dictionnaire des rues de Paris, de Félix Lazare, que le nom de Richelieu fut rendu à la rue de la Loi.
M. Arvers père paraît avoir continué son commerce de vins à Paris jusqu'en 1819, habitant successivement le n° 1 de la rue Guillaume jusqu'en 1809 ; le n° 3 jusqu'en 1812 ; le n° 9 de la rue des Filles-du-Calvaire jusqu'en 1814, et en dernier lieu le n° 7 de cette même rue.
Vers 1819, sans renoncer aux opérations commerciales, il se retira. Mais sur ces entrefaites, l'enfant avait grandi, il fallait songer à son instruction. C'est d'abord à l'institution Guillet qu'il fut confié, puis, en 1831, à l'Institution Massin, dont les élèves suivaient les cours du collège Gharlemagne. Au concours général de 1824, il remporta, comme vétéran de rhétorique, le prix d'honneur de discours latin et le premier prix de discours français. « En discours français, dit M. Glinel, Arvers l'avait emporté sur Alfred Nettement, du collège Sainte-Barbe (2e prix des vétérans) et Désiré Nisard, du collège Charlemagne (ier prix des nouveaux) ». Il y a là une petite erreur. Le rhétoricien Désiré Nisard était, comme Alfred Nettement, un élève de Sainte- Barbe.
Malgré ses succès universitaires, au lieu d'entrer à l'Ecole Normale, dont les portes se seraient ouvertes toutes grandes devant lui, Félix Arvers
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commença son droit pour s'arrêter, il est vrai, après son premier examen de licence.
Il se sentait alors irrésistiblement entraîné vers la poésie ; l'une des premières pièces de Mes Heures perdues, à M. Victor Hugo, remonte au mois de janvier 1828 ; il écrivait la Saint Barthélémy, du même recueil, en juillet 1829, et la Ressemblance, destinée à un volume qui n'a jamais paru, est datée de janvier 1830.
A cette dernière date, cédant au désir de sa
mère, (son père était mort en 1823) il entra en
qualité de sixième clerc chez M. Guyet-Desfontaines, alors l'un des premiers notaires de Paris. Gendre du littérateur et membre de l'Institut Amaury Du val, neveu par alliance de l'académicien Alexandre Duval, beau-frère enfin du peintre Amaury Duval, le patron d'Arvers vivait dans un milieu qui répondait exactement aux aspirations poétiques et à l'esprit délicat et rêveur de son jeune clerc. Sa femme, non moins remarquable par son esprit que par sa beauté, avait un goût très vif pour les lettres ; elle a publié, sous le voile de l'anonyme, des romans dont quelques-uns ne laissèrent pas d'avoir un assez vif succès. C'est un détail que M. Charles Glinel a omis d'indiquer. M. et Mme Guyet-Des-
fontaines donnaient de brillantes réceptions en leur hôtel de la rue d'Anjou-Saint-Honoré, n° 34, où les sommités politiques (M. Guyet-Desfontaines était devenu en 1834 député de la Vendée), se rencontraient avec Mme Emile de Girardin, avec Alexandre Dumas, Eugène Delacroix, et l'élite des littérateurs et des artistes. Ils possédaient à Marly-le-Roy une belle maison de campagne et ils y firent construire un petit théâtre sur lequel on jouait la comédie de société. Ce fut Bayard,leur ami, qui composa le prologue d'inauguration.
Félix Arvers avait donc rencontré le patron qu'il lui fallait. Il venait justement d'être inscrit comme troisième clerc, lorsqu'en 1833 il publia son volume des Heures perdues, un bel in-octavo, imprimé chez Crapelet, avec une vignette sur le titre, représentant un papillon sur une branche dans une feuillée,
Outre une curieuse préface en vers A mon livre, ce volume renferme quinze pièces déta-
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chées, un drame : la Mort de François Ier et une comédie : Plus de peur que de mal. La comédie est piquante et spirituelle. Le drame, qui n'était pas destiné à la scène (le Théâtre- Libre n'était pas encore inventé), avait été composé au mois de juin 1831, bien avant le Roi s'amuse (1), avec lequel il n'est pas sans avoir plus d'un rapport. Si l'on doit regretter que l'auteur ait mis sa verve et son talent au service d'un sujet qu'il fallait laisser à la chronique scandaleuse et au pamphlet soi-disant historique, il n'en reste pas moins que l'œuvre d'Arvers est très dramatique, pleine de vigueur et d'éclat. Elle est assez forte pour soutenir, sans en être le moins du monde écrasée, le redoutable voisinage du drame de Victor Hugo. Les quinze pièces détachées sont, pour la plupart, très remarquables. Deux seulement sont des sonnets. Le premier a pour titre : Sonnet pour mon ami R... Il est ainsi conçu :
J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage Comme un port où le cœur ,trop longtemps agité, Vient trouver à la fin d'un long pèlerinage Un dernier jour de calme et de sérénité.
(1) La première représentation du Roi s'amuse eut lieu le 22 novembre 1832.
Une femme modeste, à peu près de mon âge Et deux petits enfants jouant à mon côté, Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été.
J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente,
Je voulais une amie, une âme confidente
Où cacher mes chagrins qu'elle seule aurait lus.
Le ciel me donna plus que je n'osais prétendre ; L'amitié par le temps a pris un nom plus tendre Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus.
Quant au célèbre sonnet ( « Mon âme a son secret... »), il a son histoire et il a excité bien des curiosités. Arvers lui avait donné pour titre : Sonnet imité de l'Italien. D'après M. Jules Troubat, d'un des secrétaires de Sainte-Beuve, le célèbre critique disait volontiers que le sonnet d' Arvers était bien réellement imité de l'Italien ; mais il n'a jamais fourni à son secrétaire la preuve de cette assertion, ni indiqué la source étrangère à laquelle le poète français aurait puisé son inspiration. Il eût été sans doute fort empêché de le faire. Il n'existe pas dans la poésie italienne, de sonnet qui ait servi de modèle à Félix Arvers Tout au plus pourrait-on rapprocher de sa pièce le passage suivant de la Jérusalem délivrée du Tasse (chant II, strophe 16). Il s'agit des amours d'Olinde et de Sophronie :
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Ei che modesto é si comm'essa é bella,
Brama assai, poco e nulla chiede, Né sa scoprirsi, o non ardisce ; ed ella, O lo sprezza, o nol vede, on non s'avvede, Cosi finora il miser o ha servito, O non visto, o mal noto, o mal gradito.
(Aussi modeste amant que sa maîtresse est belle, il désire beaucoup, espère peu et ne demande rien ; il ne sait ou n'ose découvrir sa flamme. Elle, de son côté, ne le voit point, ou ne distingue point ses feux, ou les dédaigne. Ainsi l'a servie jusque-là le malheureux inaperçu, ou mal connu, ou dédaigné).
Arvers, en écrivant son Sonnet, songeait-il à ce passage de Torquato ? J'en doute un peu. Le sentiment qui lui a dicté ses vers est bien personnel, et il est certain, en tous cas, que malgré sa réminiscence (si réminiscence il y a eu), il a su rester original et touchant. S'il a mis en tête de sa pièce ces mots : Sonnet imité de l'Italien, c'était uniquement afin de mettre sur une fausse piste les lecteurs trop curieux. Ceux-ci, du reste, ne s'y sont pas laissé prendre, et longue serait la liste de tous ceux qui ont cherché à pénétrer le mystère, à découvrir quelle était Y Inconnue d' Arvers. M. Charles Glinel a poussé plus loin que personne cette enquête, et c'est là peut-être la partie la plus intéressante de son travail. J'y trouve ces
lignes, que je me reprocherais de ne pas citer ici :
« Serrons la question de plus près encore, dit M. Glinel, et évoquons à la fois le précieux témoignage et l'émouvant souvenir de l'excellent et à jamais regretté chroniqueur de la Gazette de France, Dancourt (Adolphe Racot).
« Dans les premiers jours du mois d'avril 1886, il rendait visite, à Fontenay-aux-Roses, à la fille de Charles Nodier, Mme Marie Mennessier- Nodier, retirée là avec une partie de sa famille. Le 6 mai suivant, Adolphe Racot nous écrivait une longue et très intéressante lettre, dont nous détachons ces passages :
« Malgré son âge, Mme Mennessier est active, sans la moindre infirmité et on ne lui donnerait pas plus de cinquante ans. Elle a beaucoup d'esprit et tous ses souvenirs présents.
« Quand je suis entré dans le petit salon au rez-de-chaussée, j'ai été frappé et ému. Dans ces six à huit mètres carrés tient tout ce qui reste de l'Arsenal : un grand portrait de Nodier, peinture de Guérin ; un autre également grandeur nature, de Marie Mennessier, par Amaury Duval, resté ami intime jusqu'à sa mort toute récente ; une petite vue peinte de Saint-Point où elie accom-
pagna son père et sa mère dans le voyage avec M. et Mme Hugo ; deux jolies esquisses d'anges, par Amaury Du val, d'après les têtes des deux filles ; une grande photographie de Mm? Hugo ; un joli Bonington original ; enfin, sur la cheminée, le buste en terre cuite de Sébastien Nodier, l'aïeul.
« Mme Mennessier possède un album du temps où elle était jeune fille ; j'y ai trouvé, parmi des poésies signées de tous les poètes illustres de l'époque, le sonnet autographe et signé d'Arvers.
« Je vous en envoie une copie exacte et minutieuse, ponctuation et majuscules initiales. Vous y verrez les changements qu'Arvers y apporta dans l'édition imprimée. »
Le titre : « Sonnet imité de l'italien » n'existe que dans le texte imprimé : il ne figure pas sur l'album.
Et maintenant, que Marie Nodier ait été Y Inconnue d'Arvers, cela ne fait pas doute pour M. Charles Glinel. L'un des témoins de la vie de Mme Marie Mennessier-Nodier a bien voulu lui redire une confidence que l'éditeur Hetzel lui avait faite comme la tenant d'Arvers lui-même, c'est que le poète, en composant son fameux sonnet, avait pensé à Marie Nodier.
Or, c'est précisément sur l'album de celle-ci qu'il l'a écrit entièrement et signé de sa main.
La date de ce sonnet doit être placée entre le 17 février 1830 jour du mariage de M. et Mme Mennessier-Nodier et la seconde moitié de l'année I833, époque de la publication de Mes Heures perdues. La dame était mariée ; les expressions : le mal est sans espoir, à l'austère devoir pieusement fidèle, et surtout : Quelle est donc cette femme? L'indiquent suffisamment. D'un autre côté, les épithètes de douce et tendre de l'imprimé, préférables à celles « bonne et tendre » du manuscrit, font supposer que les vers de l'album ont précédé ceux insérés dans Mes Heures perdues. Arvers aura voulu dérouter les recherches et dépister la curiosité en introduisant dans l'imprimé la mention imité de l'Italien qui, je l'ai déjà dit, ne se rencontre pas dans le manuscrit.
S'il est, dans la littérature du dix-neuvième siècle, un moment qui brille d'un éclat incomparable, une heure privilégiée, fraîche comme le printemps, jeune comme l'aurore, c'est celle où le Cénacle romantique, en ces belles années de la Restauration finissante, se réunissait à l'Arsenal, autour de Charles Nodier.
Gais comme l'oiseau sur la branche
Le dimanche Nous rendions parfois matinal
L'Arsenal (i).
C'est Musset qui dira cela plus tard. Une jeune fille, la fille de Nodier, poète elle-même, était le charme et le rayon de ces inoubliables matinées. Son souvenir ne périra pas. Elle a retracé dans un aimable livre, (2) le tableau de ces jours heureux ; elle a dicté à Musset des sonnets immortels ; elle a inspiré le sonnet d'Arvers.
Lorsque Félix Arvers mourut, en 1850, il n'avait pas publié d'autre volume de poésie que Mes heures perdues. Il avait cependant composé d'autres vers, et M. Charles Glinel a été assez heureux pour retrouver quelques-unes de ces pièces demeurées inédites. Deux d'entre elles sont particulièrement dignes de mention. La première, inti-
(1) Stances à Nodier, 15 août 1843.
(2) Charles Nodier, épisodes et souvenirs de sa vie, par Mme Marie Mennessier-Nodier.
tulée : Déclaration, est des plus piquantes. La seconde, datée du 13 novembre 1832, est une Epitre à M. Alfred Tattet, si connu depuis par son étroite intimité avec le chantre de Rolla. Alfred Tattet, très lié avec Arvers, paraissait à ce moment l'abandonner un peu pour se rapprocher de Musset, connaissance plus nouvelle. Arvers en éprouva quelque dépit et essaya de ramener l'infidèle. Sa pièce, très longue, est des plus curieuses En voici la fin où, comme on le verra, l'auteur des Contes d'Espagne et d'Italie n'est pas précisément ménagé :
Moi, je suis ainsi fait : au rang des plus grands crimes
Je mets le fantastique et le", mauvaises rimes :
La rime est un écho qui se perd sans effet
S'il ne sait recueillir la voix à sa naissance ;
C'est un instrument faux et j'appelle impuissance
Le dédain orgueilleux que certains en ont fait.
Je ne suis pas de ceux qui croient que la pensée,
Dans un cadre grossier bien ou mal enchâssée,
Puisse assez resplendir de sa propre pensée.
Beaucoup en cette erreur sont tombés dans notre âge
Je veux qu'un grand dessein, éclairant tout l'ouvrage
Imprime à chaque vers la vie et l'unité.
Je ne suis pas de ceux qui vont dans les orgies
S'inspirer aux lueurs des blafardes bougies ;
Qui, dans l'air obscurci par les vapeurs du vin,
Tentent de ranimer leur muse exténuée,
Comme un vieillard flétri qu'une prostituée
Sous ses baisers impurs veut réchauffer en vain.
Je crois que le génie est un fils du mystère, Qui veut être lavé des fanges de la terre Pour marcher dans sa force et dans sa liberté ; Je crois qu'un vase infect en souillerait la flamme. Que pour l'œuvre divin le corps ainsi que l'âme, A besoin de pudeur et de virginité.
C'est ainsi que j'entends l'œuvre de poésie : Chacun de nous s'est fait l'art à sa fantaisie, Chacun de nous l'a vu d'un différent côté. Prisme aux mille couleurs, chaque œil en saisit une Suivant le point divers où l'a mis la fortune ; Dieu lui seul peut tout voir dans son immensité. Conserve ta croyance et respecte la nôtre, Apôtre dévoué de la gloire d'un autre ; Fais-toi du nouveau Dieu confesseur et martyr. Ne crois pas que mon cœur cède comme une argile. Ni que ta voix, prêchant le nouvel Evangile, Si chaude qu'elle soit, puisse me convertir. Adieu. Garde ta foi, garde ton opulence, Laisse-moi recueillir mon cœur dans le silence, Laisse-moi consumer ma vie comme un reclus ; Pardonne cependant à cette rêverie.
C'est le chant d'un proscrit en quittant la patrie. C'est la voix d'un ami que tu n'entendras plus.
Ce n'était là du reste qu'une boutade de poète ; non seulement Arvers ne se brouilla point avec Alfred Tattet, mais il devint bientôt, lui-même, un des amis de Musset.
Il était encore chez M. Guyet-Desfontaines et venait d'être inscrit comme deuxième clerc, lorsque, le 30 novembre 1835 il fit représenter sur le théâtre du Gymnase-Dramatique, en société avec Bayard et Paul Foucher, En attendant.
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comédie-vaudeville en deux actes. Trois mois plus tard, il renonçait définitivement au notariat, pour devenir un des fournisseurs attitrés des théâtres de vaudevilles. De 1836 à 1850, soit seul, soit en collaboration avec son ami Ernest d' Avrecour, il ne fit pas jouer moins de seize pièces, dont quelques-unes réussirent brillamment : les Deux maîtresses, les Anglais en voyage, les Deux César, Lord Spleen. Deux fois il aborda notre première scène ; il fit représenter au Théâtre-Français, le 8 mars 1839, ^a Course au Clocher, comédie en trois actes et en vers ; et, le 3 avril 1841, le Second Mari, également en trois actes et en vers. Malheureusement les petits théâtres l'avaient pris et ne le lâchèrent plus. Dans sa dernière pièce, le Banquet de camarades, vaudeville en un acte, où il retraçait ses souvenirs de pension, il faisait raconter par l'un des personnages que le prix d'honneur de 1824 (l'année même de son triomphe universitaire) était souffleur aux Funambules. N'y avait-il pas là une allusion mélancolique à sa propre destinée ? Lui qui aurait pu, qui aurait dû arriver à l'Académie, en passant par le Théâtre- Français, n'en était il pas venu à travailler pour les Délassements-Comiques ?
Les lettres de Félix Arvers (M, Charles Glinel
a eu la bonne fortune d'en trouver quelques-unes) valent mieux que ses vaudevilles. Elles sont d'un fin lettré et d'un homme d'esprit. A ce dernier titre, il haïssait cordialement la République. Le 19 juillet 1850, il écrivait à l'un de ses amis :
« Vive le président ! dirai- je à mon tour, car en vérité cet enfant va très bien.
« Savez- vous qu'il vient de nous donner une petite loi qui ôte la moitié de leur influence aux journaux, ces grands faiseurs de révolutions ? C'est ce que M. Victor Hugo appelle encore une violation de la Constitution. Or on a remarqué que, chaque fois que cette pauvre Constitution était violée, c'est le signal du retour de la confiance et de la reprise des affaires. Les comptes hebdomadaires de la Banque et le tableau du produit des revenus indirects, publié par le Moniteur, témoignent de cet état de prospérité, qui n'attend pour être complet que la suppression totale de la République.
« Ah ! oui, la révolution de Février, j'en ai entendu parler sur la côte de Coromandel. Eh bien ! Monsieur, la Révolution de Février a fait le bonheur de la France... pour l'avenir, car, pour ce qui est du présent, je ne vous cacherai pas qu'elle a ruiné pas mal de monde, mais ruiné, là,
à plates coutures ; quand la République fait les choses, elle ne les fait pas à moitié ; si bien que ceux qui dînaient chez Véry dînent aujourd'hui à quarante sous, ceux qui dînaient à quarante sous dînent à dix-huit et ceux qui dînaient à dixhuit ne dînent plus du tout. »
Le 25 octobre 1850, Arvers, gravement malade, quitta son domicile de la rue Neuve-Saint- Nicolas pour entrer à la maison municipale de santé (hospice Dubois). On constata qu'il était atteint de rhumatismes qui, remontés au cœur, l'emportèrent. M. Abel d'Avrecour a donné sur les derniers jours du poète de précieux détails. J'emprunte à son récit l'anecdote suivant :
« Le grand poète fut un légitimiste ardent. Je tiens l'anecdote suivante de mon père qui la tenait lui-même du seul et unique témoin. Toujours au même hospice Dubois, l'abbé X... était venu lui apporter les derniers secours de la religion. La confession terminée, le prêtre lui demanmanda s'il n'avait plus rien à ajouter : — « Pardon, mon père, dit Arvers, j'allais oublier le plus gros péché de mon existence, celui qui m'a pesé toute ma vie sur la conscience. »
« Et devant la mine effarée à juste titre de l'ecclésiastique, il reprit : « J'ai dit un jour du
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mal de Charles X !» Et l'abbé, le célèbre abbé X..., était un libéral à tous crins : Arvers avait conservé son ironie satirique jusqu'aux affres de la mort ! »
Arvers mourut le 7 novembre 1850, il fut inhumé à Cézy ; il n'avait que quarante-quatre ans.
Heureux poète ! Aucun discours n'attrista ses modestes funérailles. Les journaux ne parlèrent pas de lui. Il repose dans un humble cimetière de campagne auprès de son père et de sa mère. Le vulgaire, qui n'avait jamais su son nom, continue de l'ignorer. Mais tous ceux qui aiment la Muse répéteront à jamais le Sonnet d' Arvers.
Octobre 1897.