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M. CUVILLIER-FLEURY ET SON JOURNAL INTIME

M. Cuvillier-Fleury prit de bonne heure l'habitude — très répandue en Angleterre, très rare chez nous — de tenir son journal, d'écrire au jour le jour des notes plus ou moins développées, où il raconte, juge, commente des événements de tout ordre et de tout caractère, politiques, littéraires, artistiques, mondains, et particulièrement ceux qui intéressent la famille princière, bientôt royale, où il a passé la plus brillante partie de sa

(i) Journal intime de Cuvillier-Fleury, publié avec une Introduction par Ernest Bertin. Tome premier (1823-1831). Un volume in-8° avec deux portraits Librairie Pion, 1900,

vie en qualité de précepteur, puis de secrétaire des commandements du duc d'Aumale.

Le Journal de Cuvillier-Fleury commence le vendredi 14 novembre 1828 ; la première page est datée du château de Neuilly. Quel âge avait alors Cuvillier-Fleury ? Depuis quand était-il dans la maison d'Orléans ? Qu'avait-il fait avant d'y entrer ? La notice biographique et l'introduction placées en tête du volume ne nous apprennent à peu près rien sur ces divers points ; elle ne nous disent même pas la date de sa naissance. J'essaierai de suppléer dans une certaine mesure, à ces lacunes, assurément regrettables, puisqu'il est nécessaire, quand on veut lire un Journal ou des Mémoires, d'en bien connaître l'auteur.

Alfred- Auguste Cuvillier-Fleury était né à Paris en 1802. Son père, après avoir été aide de camp du général Hoche, devint, sous l'Empire, officier dans le palais de Louis-Bonaparte, devenu lui-même roi de Hollande, et mourut en 1810. En 1813, l'orphelin fut nommé boursier de l'empereur à Louis-le-Grand, où il fit de brillantes études et remporta, au concours général de 1819, le prix d'honneur de rhétorique, avec un discours latin qui avait pour sujet : Manlii Capitolini ad

Senatum oratio. Ce succès eut un retentissement particulier. L'administration du collège fit peindre le portrait du lauréat, ce qui fut l'origine d'un usage constamment observé depuis. Presque au sortir de Louis-le-Grand, le jeune Cuvillier- Fleury alla rejoindre en Italie l'ancien roi de Hollande et passa deux ans auprès de lui, comme secrétaire, à Milan, Florence et Rome. Revenu en France, il fut recommandé par M. Malleval, son ancien professeur, à M. Victor de Lanneau, directeur de l'Institution de Sainte-Barbe. Il y exerça d'abord, concurremment avec M. Louis Hachette et avec Edouard Boitard, l'auteur des Leçons de ■procédure civile, dont la mort prématurée fut une si grande perte pour l'enseignement du droit, l'emploi d'examinateur, qui consistait à lire pour le contrôle du travail quotidien, les devoirs des élèves qui suivaient les cours du collège royal de Louis-le-Grand. Par la manière dont il s'acquitta d'une conférence qui lui fut confiée ensuite, il montra qu'il était fait pour un poste plus élevé. M. de Lanneau l'appela aux fonctions de préfet des études (i). C'est là qu'en 1827 le duc d'Or-

(1) Histoire de Sainte-Barbe, par Jules Quicherat, t. III, p. 203.

léans le vient prendre pour lui confier l'éducation du quatrième de ses fils, le Duc d'Aumale.

Voilà donc Cuvillier-Fleury installé au Palais Royal et au château de Neuilly, vivant au milieu d'une famille quasi-royale, chargé de former l'esprit et le cœur d'un jeune prince appelé — on le savait déjà — à recueillir la plus opulente succession de France, celle du prince de Condé ; et ce qui frappe tout d'abord dans son Journal, c'est sa haine pour le Roi, pour les grands seigneurs et ceux qu'il appelle les aristocrates. Il parle de Charles X avec colère ou avec dédain. Au mois d'août 1828, la France envoie en Morée quatorze mille hommes, commandés par le général Maison. L'affranchissement de la Grèce, tel est le but de cette expédition. Lorsque le ministre de la marine, M. Hyde de Neuville, présenta un rapport sur les forces maritimes dont nous pouvions disposer, Charles X, après avoir approuvé les mesures proposées, ajouta ces paroles:

« Vous avez raison, la France, quand il s'agit d'un noble dessein, d'un grand service à rendre à un peuple cruellement opprimé, ne prend conseil que d'elle-même. Ainsi, que l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous délivrons la Grèce. Allez, continuez avec la même activité vos armements, je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d'honneur. Oui, je délivrerai la Grèce (i). »

Cette généreuse résolution eut son effet. La Grèce fut délivrée. Oui, mais elle est délivrée par Charles X, et de cela Cuvillier-Fleury enrage. Aussi, comme il rabaisse cette expédition, glorieuse pour la France, mais qui a le tort, impardonnable aux yeux du jeune précepteur, de faire honneur au roi :

« Les journaux, écrit-il, sont pleins de dépêches du marquis de Maison ; le château de Morée, défendu par six cents Turcs, s'est rendu à l'attaque combinée de nos vaisseaux et de nos troupes de terre ; le général en chef fait un peu trop de bruit pour si peu de besogne. — Mais comment lire sans pitié cette relation d'un fait d'armes toute farcie de formules de cour et de compliments pour la

(i) Mémoires et Souvenirs du baron H y de de Neuville, t. III, p. 399-

dynastie ? Le marquis (i) veut flaire avant tout, cela est certain ; après avoir atteint ce but de haute importance, si le général d'armée procure quelques avantages au pays, ce sera tant mieux. Aussi, voyez : s'il est impatient de pousser les travaux, s'il ouvre une brèche, s'il brûle de s'y précipiter avec ses braves, c'est que la saint Charles approche et qu'il veut fêter le Roi par la soumission du château de Morée ; de quatre batteries élevées dans le camp d'attaque, l'une s'appellera Charles X, l'autre Dauphin, celle-ci, duc de Bordeaux ; nos troupes victorieuses, qu'a poussées là un mouvement tout populaire longtemps contrarié par le roi, n'auront pourtant dé vœux, de souvenir, d'enthousiasme que pour le roi. Ainsi le raconte Maison, toujours dans le but de plaire, car c'est là le point : la cour et les courtisans ! Ce sont eux qui feront Maison maréchal (2). »

La cour et les courtisans ! notre précepteur les

(1) Le général Maison avait été l'un des plus brillants officiers de la République et de l'Empire. La Restauration l'avait fait pair de France et marquis. Charles X, en 1827, le créa maréchal de France. Sous la Monarchie de juillet, il fut ministre des affaires étrangères, ministre de la guerre, ambassadeur à Vienne et à Saint-Pétersbourg.

(2) Journal intime, Vendredi 21 novembre 1828.

a en horreur, et il ne manque aucune occasion de leur dire leur fait. Il écrit le 17 janvier 1829 :

« On a beaucoup parlé (à un grand dîner donné au Palais Royal en l'honneur des ministres), on a beaucoup parlé du grand événement arrivé au dernier bal de Mme la duchesse de Berry. Un huissier de la Chambre, en grand costume, après avoir accompagné le roi, s'est mêlé aux danses, et ayant pris courage dans une rasade de Champagne, il a offert la main à Mlle Suchet (1), qui l'a acceptée sans le connaître. Mais les seigneurs de la cour le connaissaient ; il a été entouré, conspué, mis à la porte par les épaules ; l'évanouissement causé par l'intervention de la duchesse ellemême me paraît une fable faite à plaisir. La comédie est assez complète sans cela. Le pauvre huissier avait certainement tort, mais cette grande colère des courtisans inspire une pitié plus profonde et d'un autre genre. L'huissier est chassé. Pourquoi donnez-vous des habits cousus d'or à vos domestiques ? »

Ces sentiments égalitaires sont fort beaux sans doute, et Paul-Louis Courier dans son Pamphlet

(1) MUe Suchet était fille du maréchal Suchet, duc d'Albuféra.

des pamphlets, ne parle pas autrement des courtisans et des seigneurs de la cour. Mais Paul-Louis se donnait pour un vigneron, il écrivait au fond des bois. Cuvillier-Fleury écrit, lui, dans un palais, et il trouve fort bon de s'asseoir à la table des princes, où il est servi par des domestiques qui, j'imagine, portaient, eux, aussi des habits galonnés.

Trois mois plus tard, le 17 avril 1829, avait lieu la promenade de Longchamps. On lit sur le Journal :

« La promenade de Longchamps a été brillante... Du reste, rien d'inepte comme la cohue des spectateurs rangés des deux côtés de l'avenue pour faire galerie aux grands airs de l'aristocratie. J'étais en calèche Daumont avec mes deux jeunes princes, par conséquent, de ceux que l'on considérait. 77 en coûte d'être peuple ! Rien n'est plus vrai : sequitur fortunam, et, pendant ce temps-là des courtisans le dévorent. »

Déclamer contre des gens qui roulent carosse, quand on descend soi-même d'une « calèche Daumont », où l'on était en compagnie de deux prin- j ces, c'est peut-être pousser la plaisanterie un peu loin.

Au mois de juin 1829, le baron Gérard expose II

son tableau du Sacre de Charles X. Cuvillier- Fleury va le voir, et il écrit au retour :

« J'ai été voir le tableau du Sacre par Gérard. Le sujet était pauvre, l'exécution est à la hauteur du sujet... Rien de plus plat que cette corbeille de courtisans chamarrés, avec leurs figures fardées, leur enthousiasme soldé ; et que sais- je ?

« Le peuple n'est pas mentionné dans ce tableau, mais il juge le peintre et les courtisans, et ses arrêts sont sévères et sans appel ; qu'on y prenne garde ! »

Au mois de mars 1831, Eugène Delacroix vient au Palais-Royal saluer le roi Louis-Philippe, qui ne devait s'installer aux Tuileries que le 30 septembre suivant. Cuvillier-Fleury est charmé de la visite du grand peintre, et il ne croit pouvoir mieux témoigner sa satisfaction qu'en se livrant à une nouvelle sortie contre « Messieurs les chevaliers, marquis, vicomtes, gens à quartiers, nobles à parchemins ! » Encore une fois, c'est à merveille ; mais, quand on est un si bon démocrate, comment peut-on se résigner à vivre sous les lambris dorés du Palais-Royal et bientôt après sous ceux des Tuileries ?

Prenons cependant l'auteur du Journal tel qu'il se peint à nous, parfait démocrate, voire même quelque peu républicain, — un républicain qui montera tout à l'heure dans les carosses du Roi. Son Journal contient des détails et des anecdotes d'un réel intérêt. « Ce soir, écrit-il à la date du 30 novembre 1828, après la poule accoutumée, étant resté au salon avec MM. Atthalin et d'Houdetot (tous les deux aides de camp du duc d'Orléans), j'ai été retenu par l'intérêt de leurs récits jusqu'à près de minuit. Il s'agissait de la campagne de Russie ; tous deux y étaient, M. d'Houdetot n'y a échappé que par miracle. Il résulte de leurs conversations que l'idée générale qu'on serait disposé à se faire de cette étonnante catastrophe de la retraite n'approche pas à beaucoup près de la réalité, quand on est conduit dans les détails par un témoin ou une victime de ces tristes événements... Lors de la déroute sur le pont de la Bérézina, M. d'Houdetot était parvenu à passer avec l'état-major

du général. Il est envoyé au maréchal Ney qui soutenait encore la bataille au delà du pont.

« Dans l'impossibilité où il se trouve de lutter contre la foule qui se précipite, il remonte le pont en dehors du parapet sur l'extrémité des poutres mal assurées qui le forment, mais arrivé au milieu de ce périlleux trajet, un mouvement d'hommes et de chevaux effrayés par la mitraille que vomissaient les hauteurs vient à le culbuter, lui, vingtième, dans le fleuve ; là, il est soutenu par les débris de toute espèce dont le fleuve est encombré et il arrive à bord ; le maréchal Ney était en pleine retraite ; ses troupes se précipitant sur le pont allaient ajouter au désordre et au péril de ce sauve-qui-peut ; d'Houdetot remonte de cinquante pas le rivage, et là, sous le canon ennemi, il traverse la rivière à la nage, revient à l' étatmajor. Le général lui dit : « Il faut retourner d'où vous venez ! » Mais ses vêtements glacés qui craquent à chacun de ses mouvements, son visage pâle, ses lèvres tremblantes annoncent assez que son courage même ne le soutiendrait plus ; on le dépouille de ses habits ; on l'enveloppe d'une couverture, il est placé près d'un foyer, avec quelques pièces de bois pour l'entretenir. C'est alors qu'un gendarme d'élite ayant fait menace

de lui enlever un des fagots, le malheureux aide de camp fut contraint, nu comme un ver et le sabre à la main, de défendre contre le brigand le seul espoir de salut qui lui restât .» — Ces simples détails, dit très bien Cuvillier-Fleury, peignent mieux que bien des livres.

Le colonel Marbot était aussi l'un des aides de camp du duc d'Orléans. On lit sur le Journal à la date du 9 janvier 1830 :

« Causerie vive, éloquente, dramatique du colonel Marbot ; l'empereur et le colonel à Esling : « Où est le colonel ? — Mort ! — Où est-il ? qu'on me montre le corps ! — Dans les rangs ennemis. — Quoi ! vous laissez aux ennemis le corps de votre colonel ! Vous acceptez cette honte ! » Le régiment s'arrêta dans sa retraite et se précipita avec fureur dans les rangs ennemis ; quelques moments après on rapporta un corps sanglant : c'était celui du colonel.

« Le siège de Ratisbonne ; le général Lannes ; assaut intrépide ; sang-froid du colonel Marbot. »

Après la révolution de juillet, le colonel Marbot fut fait maréchal de camp. Le Journal porte à la date du 28 mars 1831 :

« Le général Marbot nous a raconté ce soir une série d'aventures de sa vie militaire qui sont du

plus haut intérêt. Les dangers qu'il a courus à Eylau et la façon miraculeuse dont il a été sauvé, son passage du Danube avant la prise de Vienne sont des scènes admirables que je reproduirais ici, si je pouvais espérer de reproduire sa manière, et si d'ailleurs elles n'étaient consignées dans des Mémoires militaires qui paraîtront un jour. On peut leur promettre du succès. »

Jamais Cuvillier-Fleury ne fut meilleur prophète.

Ses anecdotes, malheureusement, ne sont pas toujours aussi exactes.

Comme il détestait Chateaubriand, qui avait le double tort, à ses yeux, d'être royaliste et romantique, il croit pouvoir consigner sur son Journal, à la date du 8 janvier 1829, le récit suivant :

« M. de Chateaubriand, revenu d'exil, vint retrouver sa femme en Touraine. Celle-ci se plaignait à un vieux chevalier de Malte, de ses amis, commensal du château, de la froideur inaccoutumée de son mari. Conseils du chevalier ; on prépare une tarte que l'on sert au malencontreux époux, saupoudrée de je ne sais quelle préparation surexcitante. Le soir arrive ; chacun se retire, le vieux chevalier tout joyeux de sa ruse,

lorsque des cris se font entendre ; on accourt, on s'empresse dans la chambre des époux, d'où partait le bruit : M. de Chateaubriand était en proie à des coliques convulsives du genre le plus alarmant. Qu'on juge de la frayeur du vieux chevalier ! On appelle le médecin, l'apothicaire ; des explications sont demandées et données. Le médecin, qui avait crié au poison, se rassure en apprenant de quelle drogue on s'est servi, mais il réprimanda fortement l'apothicaire d'en avoir donné une pareille dose. M. de Chateaubriand parvient à se débarrasser à force de laxatifs et d'émollients, mais il quitte le château, il plante là sa femme... et ce n'est qu'à l'époque de la Restauration qu'il consent à la revoir ; elle n'avait pas eu d'autres torts. »

Cuvillier-Fleury s'applaudissait sans doute d'avoir mis ici Chateaubriand en ridicule posture. Son récit est assez plaisant ; seulement il est faux d'un bout à l'autre.

D'après ce récit, lorsque Chateaubriand revint d'exil — au mois de mai 1800 — il serait allé retrouver sa femme en Touraine, l'aurait quittée au bout de quelques jours et ne l'aurait plus revue qu'en 1814, soit après une séparation de quatorze ans. Et d'abord Mme de Chateaubriand n'a

jamais mis les pieds en Touraine. Elle avait toujours vécu en Bretagne, quand au mois de février 1804 elle vint à Paris pour rejoindre son mari qui arrivait de Rome, après avoir donné sa démission de secrétaire d'ambassade. « Lorsque M. de Chateaubriand, écrit-elle à la première page de ses Mémoires (1), revint de Rome, au mois de février 1804, nous prîmes un logement à l'Hôtel de France, rue de Beaune. » Mme de Chateaubriand a conduit ses Mémoires jusqu'à la deuxième Restauration. Ils sont exclusivement consacrés à son mari, et il en ressort que, sauf pendant le voyage du grand écrivain à Jérusalem (juillet 1806, juin 1807), les deux époux ne se sont pas quittés depuis 1804 jusqu'en 1814, non plus du reste que dans les années suivantes, jusqu'à la mort de Mme de Chateaubriand (2). On le voit, Cuvillier-Fleury s'est moqué de ses lecteurs, à moins — ce qui est fort probable — que ceux qui lui ont raconté cette belle histoire, à la table de M. de Lavallette, ne se soient gaussés de lui.

(1) Les Mémoires de Mme de Chateaubriand ont été publiés en 1889, par l'abbé G. Pailhès, dans son très remarquable ouvrage : Madame de Chateaubriand, d'après ses Mémoires et sa Correspondance.

(2) Mme de Chateaubriand mourut le y février 1849.

J'ai dit tout à l'heure qu'il n'aimait pas les romantiques. En littérature, comme en politique, il appartenait à l'école du Constitutionnel. Victor Hugo était sa bête noire. Les Orientales parurent au mois de janvier, il écrivait sur son Journal :

« Nous avons lu ce soir et analysé trois Orientales de Victor Hugo : les Fantômes, Novembre, Lui ; les deux dernières ont paru absurdes, même à Delacroix ; il y a de grandes beautés avec d'incroyables platitudes dans la première... L'album de Charlet nous a un peu reposés de la fantasmagorie de Victor Hugo. »

Cuvillier-Fleury pensait et parlait tout justement comme cet excellent M. Jay, futur académicien et l'un des principaux rédacteurs du Constitutionnel, qui se disposait à publier la Conversion d'un romantique (i), où il est dit, dès les premières pages, que « M. Hugo, jeune homme

(i) La conversion d'un romantique, manuscrit de Jacques Delorme.publié par A. r'Jay, Un volume in-8°, 1829,

d'ailleurs heureusement doue est tombé dans l'absurde ».

Le 25 février 1830, avait lieu au Théâtre- Français la première représentation de HER- NANI ou L'HONNEUR CASTILLAN, drame nouveau en cinq actes et en vers. Le lendemain, Cuvillier-Fleury écrivait :

« Hier, a eu lieu la première représentation d'Hernani. Tous ces messieurs en sont revenus confondus. Il paraît que la nouvelle tragédie est à faire peur ».

Cela n'est encore que l'opinion de ces Messieurs. Voici maintenant son opinion personnelle :

« Lundi, 15 mars 1830. — Enfin, j'ai vu le monstre. J'ai assisté à une représentation du drame de Victor Hugo. Une véritable comédie se jouait au parterre ; les sifflets étaient nombreux et vigoureux ma foi ! c'est fort mal de siffler, sans doute ; mais avec les amis de M. Victor Hugo, si l'on ne sifflait pas, il faudrait en venir aux coups de poings ; leur enthousiasme est intolérable.

« La -pièce fait pitié à force d'affectation, de bizarrerie, de non sens dans la conception de l'ouvrage ; à force de platitude ou de recherche dans le style ; de négligences étudiées, de barbarismes impertinents dans la versification. Sj

c'est là le dernier mot du romantisme, je le plains. Les acteurs étaient dans un embarras visible, le caissisr seul triomphe, et Victor Hugo remplit ses poches ; il a bien gagné son argent ! »

Cuvillier-Fleury sera plus tard un critique éminent ; mais il faut reconnaître que, pour son début, il n'a pas eu la main heureuse. Le style à'Hernani n'est pas sans défauts, assurément ; mais s'il en est un dont il soit exempt, c'est justement celui que lui reproche l'auteur du Journal — la platitude. Quant aux prétendus barbarismes de Hugo, le reproche est plus étrange encore. La vérité est que, dans ses plus grandes audaces, le poète a toujours obéi aux lois de la grammaire. Qu'il écrive en vers ou en prose, il est toujours de la plus irréprochable correction, et, à ce point de vue, son style est véritablement impeccable. Dans son Commentaire sur Corneille, Voltaire a relevé, chez l'auteur du Cid, à tort souvent, il est vrai, de nombreuses incorrections. Qui entreprendrait un semblable travail sur l'auteur à'Hernani, ne trouverait peut-être pas à signaler, dans toutes ses œuvres, une seule faute contre la langue.

Le 23 avril, Cuvillier-Fleury revient encore sur

Hernani : « Le Prince, dit- il, a conduit sa famille à N-i-ni, parodie fort plaisante du drame grotesque de Victor Hugo. Les fautes de la composition y sont relevées avec une finesse assez remarquable ; les ridicules du style, la négligence affectée du rythme y sont châtiés avec esprit. »

Le mérite d'un Journal, c'est de nous reporter au temps où il a été écrit. Besoin est donc qu'il soit accompagné de notes nombreuses et précises. Si l'auteur parle d'une pièce, je veux savoir sur quel théâtre on la jouait, quels en étaient les acteurs, qui l'avait composée. Le très érudit et très spirituel éditeur du Journal intime a été beaucoup trop sobre de ce genre de notes. Il ne dit rien de cette parodie dont Cuvillier-Fleury s'amusa si fort et qui était, en effet, extrêmement piquante. C'est au théâtre de la Porte-Saint- Martin que fut joué, dès le 12 mars 1830, N-I-NI ou le danger des Caslilles, amphigouri dramatique en cinq tableaux et en vers, qui avait pour auteurs MM. Dupeuty, Carmouche et de Courcy. Dans cette pochade, où Hernani était transformé en M. N-I-NI, vagabond échappé du dépôt de mendicité, dona Sol s'appelait Mlle Parasol ; don Ruy Gomez, M. Dégommé ; et Charles-Quint, Arlequin- Pathos, fabricant de blanc d'Espagne, à

Madrid, près le bois de Boulogne. Engagé dans un immense monologue, où il entassait métaphores sur métaphores, Arlequin- Pathos s'arrêtait tout à coup, tirait sa montre, regardait l'heure et annonçait au public qu'il n'achèverait pas son monologue ce jour- là, car le spectacle n'en finirait pas. Un peu plus loin, les auteurs de la parodie mettaient en relief, avec non moins d'esprit, un des plus grands défauts du drame. Après le quatrième tableau (le quatrième acte), le régisseur se présentait avec un grand sérieux, et s'adressant aux spectateurs, qui se disposaient à sortir, disait : « Messieurs, l'administration vous supplie de rester ; vous avez peut-être cru que la pièce était terminée, tout le monde l'aurait pensé comme vous, mais il y a encore un acte pour le second et le vrai dénouement ^de l'ouvrage. » C'est Provost qui jouait le rôle du brigand, N-I-N-I, ne se doutant guère qu'il créerait bientôt des rôles dans les drames de Victor Hugo ; l'Angély, dans Marion de Lorme ; Gubetta, dans Lucrèce Borgia ; Simon Renard, dans Marie Tudor, et Homodei, dans Angelo.

Cuvillier-Fleury aimait beaucoup le théâtre. Le Palais-Royal n'était-il pas d'ailleurs, le plus proche voisin de la Comédie- Française ? Dans la

même page où il parle de N-I-NI, il dit également :

« Le duc d'Orléans a mené ses enfants au Théâtre-Français. Nous avons eu Shakespeare amoureux, fort bien joué par Perrier et l'amusante comédie bourgeoise du Collatéral et Tom Jones, assez mauvais pastiche qui ne donne pas l'idée de l'excellent livre de Fielding ». Ici encore une note n'eût pas été de trop. Shakespeare amoureux était une comédie en un acte et en prose de l'académicien Alexandre Du val ; le Collatéral ou la Diligence à Joigny était une des plus jolies pièces de Picard ; Tom Jones à Londres, de Desforges, comédie en cinq actes et en vers, avait été, avant la Révolution, un des grands succès de la Comédie-Française. Le duc d'Orléans, ce jour-là (21 mars 1830), avait voulu donner à ses enfants une soirée classique. Tom Jones remontait à 1782, le Collatéral à 1800 et Shakespeare amoureux à 1802.

Il est maintes fois question, dans le Journal, du Théâtre des Nouveautés. Je lis, par exemple, à la date du 23 janvier 1830 : « M. le duc de Chartres m'a conduit aux Nouveautés ; M. Sans-Gêne est une drôle de charge... » Les Nouveautés, aujourd'hui c'est bien vieux. Où était situé ce théâtre ?

Depuis quand a-t-il disparu ? Ici encore, j'aurais désiré une note.

La salle des Nouveautés, dont l'ouverture avait eu lieu le Ier mars 1827, était sur la place de la Bourse. Elle avait été construite sur une partie de l'emplacement du passage Feydeau, qui allait de la rue des Filles-Saint-Thomas à l'ancien Opéra-Comique. Outre des vaudevilles, le nouveau théâtre donna des pièces à musique inédites, des pièces à spectacle ; il reprit bon nombre d'ouvrages précédemment joués ailleurs, ce qui s'accordait mal avec son nom et fit dire dans une revue-vaudeville :

A ces vieilles, vieilles vieilleries, Je reconnais les Nouveautés.

Malgré quelques succès assez brillants, et bien qu'elles aient compté parmi leurs acteurs Déjazet et Mme Albert, Pottier et Bourré, les Nouveautés ne réussirent pas. En 1838, leur local fut occupé par le Vaudeville, dont la salle, située près du Palais-Royal, entre la rue de Chartres et la rue Saint-Thomas-du-Louvre, venait d'être incendiée. Le Vaudeville est resté place de la Bourse dans l'ancienne salle des Nouveautés, jusqu'en 1869, époque à laquelle il se transporta boulevard des Italiens.

Le premier volume du Journal intime s'arrête au 16 juin 1831. Les pages consacrées par Cuvillier-Fleury à la révolution de 1830 sont vivantes, brûlantes d'enthousiasme, d'une chaleur qui anime et fait briller son style, d'ordinaire un peu froid. Il sera curieux de comparer plus tard son récit des journées de Juillet avec celui que lui inspireront, dix-huit ans plus tard, les journées de février. Je soupçonne qu'en 1848, il y aura quelque déchet dans son enthousiasme pour les journées révolutionnaires. Mais, en 1830, il est tout à la joie ; tout est beau, noble et grand. Dans son ivresse, il débute par une citation latine, ce qui est chez lui la marque la plus sûre d'une émotion sincère et profonde ; il s'écrie :

Respexit tamen et loti go post tempore venil ;

donnant ainsi un vers des Bucoliques pour épigraphe à son récit de nos luttes civiles, plus quàm civilia bella. Au cours même de son récit, il ne

manque pas de citer encore Virgile. Le samedi 31 juillet, il part du château de Neuilly pour aller voir un peu ce qui se passe à Paris :

« Je partis à onze heures, après avoir attaché à ma boutonnière un ruban tricolore que la princesse Louise m'avait donné. L'avenue des Champs-Elysées présentait à peu près le même aspect que la route de Neuilly... Le peuple qui se pressait dans l'avenue se composait de curieux qui n'avaient pas bougé pendant les journées précédentes et qui venaient maintenant visiter le champ de bataille :

juvat ire et Dorica castra Deserosque videre locos littusque relictum. »

Je le répète, ce récit des 27, 28 et 29 juillet 1830 est le morceau capital du volume. Il y aurait à en extraire plus d'un détail anecdotique. Faute d'espace, j'y relève seulement ces quelques lignes, empruntées à la journée du 28 : « Ce fut un beau jour ! Dès le matin, la mousqueterie nous réveilla... Scheffer, le peintre (1), accourut vers huit heures ; il nous raconta la fuite de Thiers et de Mignet sur Montmorency... »

(1) Ary Scheffer, professeur de dessin des princesses d'Orléans.

Le Journal ne nous en apprend pas davantage sur cette promenade à Montmorency, si opportunément faite, en pleine bataille, par nos deux héros de Juillet. Voici, à ce sujet, quelques détails complémentaires :

Le 26 juillet, quarante et quelques journalistes s'étaient réunis dans les bureaux du National et avaient signé une énergique protestation contre les Ordonnances. M. Thiers avait ardemment poussé à cette prostestation : il l'avait rédigée ; il y avait mis bravement son nom le premier, en disant : « Il faut des responsabilités, il faut des tètes engagées. » Le lendemain, la bataille commençait. M. Thiers qui avait si bien parlé des têtes à engager, croyant la sienne menacée, alla chercher une prudente retraite, dans la vallée de Montmorency, chez Mme de Courchamp, la sœur d'Etienne Béquet, qui, à l'avènement du ministère Polignac, avait écrit, dans le Journal des Débats, le fameux article : « Malheureuse France ! malheureux roi ! » (1).

Mais en voilà assez, trop peut-être : Sat prata biberunt. Je ne terminerai pas cependant sans

(1) Notes inédites sur M. Thiers, par Joseph d'Arçay (le Dr B. de Malherbe) .ancien rédacteur du National, p. 52 — (ii

signaler à l'aimable éditeur du Journal intime, M. Ernest Bertin, la nécessité de reviser l'orthographe des noms propres. Plusieurs ont été fâcheusement estropiés. C'est ainsi que l'on a imprimé à tort M. de Raichecourt, membre de l'Assemblée constituante de 89, au lieu de Raigecourt ; I.ally- Tollendal, au lieu de Lally-Tolendal ; Forbin des Essards, conseiller d'Etat, au lieu de Forbin des Issarts ; Delaveau, ancien préfet de police sous la Restauration, au lieu de de Lavau ; Lecler, au lieu de Théodore Leclercq, l'auteur des Proverbes dramatiques ; le bourreau Samson, au lieu de Sanson ; Béranger, au lieu de Bérenger (de la Drôme), pair de France et membre de l'Institut ; Anaux, le peintre, au lieu de Alaux ; Claude de Barante, au lieu de Prosper de Barante, l'académicien et l'ambassadeur ; Ozanneaux, poète et auteur dramatique, au lieu de Ozaneaux ; Zchokke, historien et romancier suisse, au lieu de Zschokke.

Dans son récit des obsèques de M. de Lavallette (17 février 1830), Cuvillier-Fleury signale les noms d'une dizaine d'assistants. Sur les dix, il en est trois qui n'ont pas été correctement donnés : Menneval, au lieu de Méneval ; Excelmans,

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au lieu de Exelmans ; Lemarois, au lieu de Lemarrois.

A la date du 30 avril 1831, Cuvillier-Fleury rend compte en ces termes d'une séance de la Chambre des députés, à propos de M. Alexandre de Laborde, suspendu de ses fonctions d'aide de camp du roi, pour son adhésion à Y Association nationale. « J'assistai le lendemain à une discussion très vive, qui eut lieu à la Chambre des dépu" tés, précisément au sujet de cette malheureuse Association ; le nom de M. de Laborde y joue son rôle. Bouard (de Rennes) apprit au public sa destitution en termes d'un pathétique admirable. M. de Laborde est un grand étourdi... Est-ce là un héros de patriotisme, je le demande à Bouard ! » A cette demande, Bouard n'avait garde de répondre, puisqu'il n'existait pas. Son nom est là pour celui de Bernard (de Rennes), qui fut, après 1830, procureur général à la Cour royale de Paris et qui était, en 1831, un des principaux orateurs de la Chambre des députés.

Avril 1900,

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