‹ Écrivains et soldatsChapitre 6 sur 18 · LE MARECHAL CANROBERT · texte numérisé non relu

LE MARECHAL CANROBERT

Les maréchaux du second Empire furent, si je ne me trompe, au nombre de dix-sept ; le roi Jérôme, Castellane, d'Ornano, Baraguay-d'Hilliers, Magnan, Saint-Arnaud, Bosquet, Pélissier, Mac-Mahon, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, Canrobert, Vaillant, Randon, Bazaine, Forey, Niel et Lebœuf. La plupart ne semblent pas s'être souciés de manier la plume en même temps que l'épée et de prendre pour devise : Ense et Calamo. Trois seulement ont fait exception. Castellane nous a laissé son Journal, qui ne forme

(i) Le Maréchal Canrobert, Souvenirs d'un Siècle, par M. Germain Bapst. Un volume in-8°. Librairie Pion,

pas moins de cinq volumes, très originaux et très prime-sautiers comme leur auteur. Le maréchal Randon a écrit ses Mémoires, simples, naturels, modestes. Du maréchal de Saint-Arnaud, on a publié deux volumes de Lettres, qui ont ravi Sainte-Beuve et placé le vainqueur de l'Aima au rang de nos bons écrivains.

Bien qu'il eût tout ce qu'il fallait pour faire d'intéressants Mémoires, le maréchal Canrobert n'a pas cru devoir écrire les siens. Il n'a pas suivi l'exemple de son cousin germain le général de Marbot. Les souvenirs de sa vie et de sa glorieuse carrière ne seront pas perdus, cependant, grâce à M. Germain Bapst, qui les a recueillis avec un soin et une conscience qui ne sauraient être trop loues. Il nous apprend, dans sa Préface, comment le livre qu'il nous donne aujourd'hui a été composé :

« Lorsque je connus le maréchal, dit-il, je fus, comme tout le monde, saisi par l'intérêt de ses récits ; dès lors, je pris la résolution de recueillir tout ce que je pourrais apprendre de lui.

« Je confiai mon projet à une amie dévouée du maréchal, Mme la baronne de Bourgoing : elle voulut bien m' aider, mais elle me prévint que le maréchal, déjà très âgé, tenait à rester étranger

à toute idée de publicité : si on lui parlait d'écrire sa vie sous sa dictée, il s'y refuserait obstinément. Je me bornai donc d'abord à entretenir le maréchal des souvenirs de son enfance et de ceux se rattachant à l'époque où il était entré dans l'ar-

„ mée. Cette façon de procéder m'attira un accueil bienveillant, et le maréchal me raconta tous les épisodes de sa vie de jeune officier. Bientôt sa confiance s'accrut. De sa jeunesse, il passa aux événements principaux de sa carrière, et me parla des guerres d'Afrique, de ses grands commandements, de ses ambassades, des guerres de Crimée et d'Italie, de tous les faits dont il avait été le héros ou le témoin.

« Je voyais le maréchal presque tous les jours vers quatre ou cinq heures ; souvent il m'invitait à prendre le thé avec lui, et j'écrivais des notes sur le coin de la petite table sur laquelle on le servait. Rentré chez moi, je ne me couchais jamais avant d'avoir transcrit la conversation de

• lajournée. Mais les notes ainsi accumulées offraient bien des répétitions et bien des lacunes ; de plus, toutes n'avaient pas un intérêt identique ; enfirr leur publication intégrale eût exigé de six à sept volumes. Ma première tâche a donc consisté à coordonner les notes et les documents recueillis,

à les raccorder entre eux, à vérifier dans les pièces officielles jusqu'aux moindres faits, et souvent même à faire des recherches fort longues, pour retrouver la date exacte de telle ou telle anecdote particulière... Quelquefois le maréchal reprenait mes notes, les relisait et les corrigeait. Certains passages des campagnes d'Afrique, de Crimée et d'Italie ont été revus par lui. »

Le travail ainsi préparé, — et M. Germain Bapst, on le voit, n'y a pas épargné ses soins, — restait à trancher une question très délicate. Quelle forme donner aux Souvenirs du maréchal ? Convenait-il de lui laisser la parole, de mettre le récit dans sa bouche et à la première personne, comme s'il eût écrit lui-même ces Mémoires, qu'il avait seulement parlés ? — Ne valait-il pas mieux au contraire, pour M. Germain Bapst, se faire simplement le biographe de Canrobert, le narrateur de sa vie, narrateur autorisé à coup sûr, écho fidèles des confidences et des récits de son héros ? M. Germain Bapst a longtemps hésité, je le crois bien, entre ces deux partis, et ne pouvant se décider à adopter l'un ou l'autre, il a fini par les adopter tous les deux.

« J'ai, dit-il, laissé constamment la parole au maréchal pour le récit des premières]années de sa

vie parce qu'il s'agissait de faits tout personnels et d'un caractère privé. Dans la suite, et lorsque les faits touchaient plus particulièrement à l'histoire, j'ai dû me substituer parfois à mon interlocuteur, parce que ses conversations manquaient de lien entre elles et avaient besoin pour être comprises de certaines explications. Je craignais enfin si je ne prenais la plume à mon tour que les jugements portés sur les hommes et les événements ne dépassassent la pensée du maréchal et je tiens à en assumer toute la responsabilité, puisqu'il n'est plus là pour apporter son témoignage.» L'ouvrage qui nous est donné aujourd'hui a donc un double caractère, à la fois Mémoires et Biographie, tantôt à la première et tantôt à la troisième personne. Il présente, par suite, il faut bien le dire, les inconvénients de toute œuvre d'un genre mixte et à laquelle fait défaut cette qualité, essentielle entre toutes, l'unité de ton et de physionomie. Tel qu'il est pourtant, le livre de M.Germain Bapst n'en est pas moins de l'intérêt le plus vif et d'une réelle valeur historique.

François de Certain-Canrobert est né, le 27 juin 1809, dans la petite ville de Saint-Céré (Lot). Ses parents étaient ardemment catholiques et royalistes, et il me semble bien que cette origine et l'éducation que reçut l'enfant au foyer domestique, ne furent pas pour peu de chose dans les qualités et les vertus qu'il devait déployer plus tard.

Tous les membres de la famille de son père étaient militaires. Dix-sept de ses ancêtres servirent comme officiers, et onze d'entre eux reçu* rent la croix de Saint- Louis.

Son père, lui aussi, avait été capitaine dans Penthièvre-Infanterie, Il avait émigré et servi dans l'armée des princes ; il était ensuite passé en Vendée, et s'était battu pour la cause royale jusqu'à la pacification de 1800. — Avant la révolu, tion, il avait épousé en premières noces Mlle de Sanguinet, originaire d'une famille de Saint-Servan, qui avait donné plusieurs officiers à la

marine française ; de cette union étaient nés une fille et un fils. Pendant la Terreur, Mme de Certain fut enfermée avec ses deux enfants dans la tour du Solidor de Saint-Servan. Sa fille, âgée de treize ans, tomba bientôt malade de misère et de privations ; elle mourut sans que sa mère eût pu rien faire pour la soulager. On laissa son corps dans la cachot, et durant quelques jours la mère vécut à côté du cadavre de sa fille qu'on ne recouvrit même pas d'un drap de lit. Puis, le geôlier enleva son enfant pour aller l'ensevelir en secret dans un endroit inconnu, sans qu'elle pût le suivre et saris qu'elle espérât jamais savoir où sa fille reposait. Ce coup fut tel que la pauvre mère n'y survécut que peu de temps.

Devenu veuf, M. de Certain, lorsqu'il eût déposé les armes, alla vivre auprès de sa sœur, la générale de Marbot, la mère de l'auteur des Mémoires, qui habitait à Paris, rue de Miromesnil. Il y était depuis peu de temps, lorsque eut lieu l'attentat de la Machine infernale (3 nivôse an IX — 24 décembre 1800). Dès le lendemain, l'ancien Chouan était arrêté et conduit au Temple, où on l'interrogea. On ne put rien tirer de ses réponses : il ne savait rien. Il n'en fut pas moins gardé assez longtemps en prison, d'où il sortit

enfin grâce aux démarches du consul Lebrun et de l' ex- constituant Defermon des Chapelières (et non Defermont) , compatriote de Mme de Certain. Fouché consentit à le remettre en liberté, mais il resta encore longtemps sous la surveillance de la police. Il retourna alors dans le Quercy, où il épousa en secondes noces, Mlle de Niocel, qui habitait Saint-Céré et qui fut la mère du maréchal.

M. de Certain-Canrobert vécut dans la retraite jusqu'à la fin de l'empire. A la rentrée des Bourbons, il ne sollicita et n'obtint aucune faveur, bornant son ambition à être commandant de la garde nationale de Saint-Céré. Lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbs, M. de Certain réunit ses gardes nationaux au nom de Louis XVIII et leur fit jurer d'être fidèles au Roi. Cela lui valut, après le 20 mars, d'être désigné au nouveau préfet comme ennemi de l'Empereur, et force lui fut de se cacher pendant quelque temps pour échapper à une nouvelle arrestation.

C'était un étrange milieu que cette toute petite ville de Saint-Céré, où le futur maréchal de France passa son enfance. « Il y avait, dit-il, à Saint-Céré quinze chevaliers de Saint-Louis, presque tous fort pauvres, comme mon père.

Trois seulement avaientf de la fortune et, chaque dimanche, l'un de ces trois seigneurs recevait dans un grand dîner ses confrères ; c'était chaque semaine une fête pour ces vieux officiers de l'armée royale. Celui des trois richards qui traitait le mieux ses camarades était le marquis de la Rochebelle. Quoique presque tous eussent été ruinés par la Révolution, ils demeuraient gais, et l'on trouvait à leur réunion l'étiquette et la distinction des salons du dix-huitième siècle. »

Certes, ce fut une rare bonne fortune pour l'enfant de grandir au milieu de ces bons hommes très particuliers. Peut-être depuis lui est-il arrivé plus d'une fois de sourire d'eux lorsqu'il évoquait leur souvenir, et pourtant quelle école, quel enseignement pouvait valoir pour lui la société et l'exemple de ces hommes, vrais chevaliers, dédaigneux de la fortune, et qui n'avaient d'autre culte que celui de la fidélité et de l'honneur ?

Lorsque le jeune François fut en âge d'entrer au collège, à neuf ans, son père déclara qu'il allait l'envoyer à l'institution des Chevaliers de Saint-Louis, à Senlis. Il sella son bidet, monta dessus, prit l'enfant en croupe, l'attacha à lui, et ils allèrent en cet équipage jusqu'à Brives-la- Gaillarde, où passait la diligence. Là, il le confia

au maître de poste qui, ne se doutant pas, à coup sûr, que ce nom serait un jour celui d'un maréchal de France, inscrivit le nom du gamin sur sa feuille avec la mention : « A la garde de Dieu et sous la conduite du conducteur. »

L'école de Senlis était sous le patronage du vieux prince de Condé. Le conseil de surveillance comprenait le maréchal de Vioménil, vieux soldat de la guerre de Sept ans, le maréchal Oudinot, les généraux de Biron et de la Galissonnière. D'après la règle établie par eux, chaque chevalier de Saint-Louis, sans se nommer, versait pour l'entretien de l'institution une somme proportionnée à ses ressources personnelles. Grâce à ces dons, les fils de ceux d'entre eux qui étaient sans fortune, recevaient une éducation conforme à leur position. Canrobert rencontra dans cette pension des petits camarades de son âge qu'il eut l'occasion de rencontrer plus tard. C'étaient les futurs généraux de Ladmirault, Renault, Guyot de Lespart, Levassor-Sorval et de Grandchamps.

Canrobert était entré à l'école de Senlis en 1818 ; il y resta jusqu'en 1823. Pendant ces cinq ans, il ne retourna pas dans sa famille. C'était la règle dans beaucoup de pensions, et j'ai déjà eu l'occasion d'en faire la remarque, à propos du

général de La Motte-Rouge (i) et les pcres et les mères de ce temps-là, tout autant que ceux d'aujourd'hui, aimaient leurs enfants ; seulement ils en faisaient des hommes.

Canrobert fut reçu à Saint-Cyr en 1826 ; il en sortit en 1828 pour entrer comme sous-lieutenant dans le 47e de ligne, dont le colonel était le comte de Rougé, le père du savant égyptologue qui a succédé à Champollion. Dans quelles dispositions d'esprit il arrivait au régiment, lui-même va nous l'apprendre, « Non seulement, dit-il, mes goits me portaient à aimer l'état militaire, mais l'éduc ition que j'avais reçue m'avait façonné de telle sorte que forcément je devais réussir dans cette carrière. Mon père m'avait toujours habitué à une obéissance passive, sans jamais me permettre ni réplique ni observation. J'avais quitté la maison paternelle dès l'âge de neuf ans, et par

(1) Voir p. 73-74.

conséquent j'avais été de très bonne heure privé de toutes les douceurs de l'affection maternelle. Je dus suppléer à toutes les tendresses dont une mère entoure généralement son enfant par les relations affectueuses que j'entretins avec mes camarades. Préparé par mon père, je me pliai vite à la discipline du collège et à celle de l'Ecole. J'étais d'ailleurs, d'une nature plutôt douce ; jamais je ne faisais d'observations, et l'habitude

— quin'estqu'une seconde nature — se développa fortement en moi de ne jamais discuter un ordre et de me persuader que quiconque manquait aux prescriptions d'unsupérieur méritaitd'être puni.»

Voilà, certes, de très louables sentiments et des dispositions parfaites. Cette douceur pourtant, cette modestie, ce respect quasi religieux de la discipline n'étaient peut-être pas sans avoir quelques inconvénients. Il pourra arriver tel moment

— on le verra bien en Crimée — où ces vertus conduiront le chef d'armée à une sorte d'effacement et à une acceptation trop facile du second rang. Telles n'étaient pas, j'imagine, les dispositions avec lesquelles abordaient la vie militaire ces officiers que Canrobert rencontrera plus tard devant lui, les Saint-Arnaud et les Pélissier.

Moins de deux ans après sa sortie de l'école,

l'expédition d'Alger allait ouvrir au jeune officier une carrière où se pourraient déployer à l'aise ses mérites et ses talents. Ce ne sera cependant qu'en 1835 qu'il sera envoyé en Afrique, mais il ne la quittera presque plus jusqu'en 1850. Ces quinze années furent pour lui une série presque ininterrompue de brillants services et de glorieux faits d'armes. Il y a là, dans le volume de M. Germain Bapst, quatre ou cinq chapitres qui sont particulièrement intéressants. Ils sont pleins d'anecdotes, comme il sied dans un livre de Souvenirs, et on y trouve sur le maréchal Bugeaud et sur Changarnier, sur Le Flô, Cavaignac, Lamoricière et bien d'autres des détails curieux et nouveaux, même après les publications si nombreuses auxquelles à donné lieu la guerre d'Afrique. Canrobert ne se fait d'ailleurs pas faute, et il a bien raison, de recueillir les souvenirs plus anciens qu'il rencontre au passage. J'en donnerai un exemple. En 1838, au camp de Blidah, n'étant encore que capitaine, il nota soigneusement un récit du lieutenant-colonel du 47e, M. de Montréal, qui avait fait les guerres de l'Empire. M. de Montréal raconta un jour devant ses officiers qu'étant capitaine de grenadiers, à Waterloo, il avait, au commencement de la bataille,

défilé avec son régiment devant une petite maison où se trouvait l'Empereur. Ses troupes et lui hurlèrent à tue tête : « Vive l'Empereur ! » Mais Napoléon n'entendait rien ; il était assis à cheval sur une chaise, la tête appuyée sur ses mains vissées sur le dossier ; il dormait lourdement. « Ce spectacle, ajoutait le colonel de Montréal, me causa la plus pénible impression. Je continuai néanmoins à crier : « Vive l'Empereur ! » et mes grenadiers faisaient de même. Quelques minutes après, nous étions culbutés sans avoir été soutenus. Je compris que Napoléon était malade, usé, trop vieux pour commander, Li première qualité étant d'être jeune. Certes, si Napoléon avait eu vingt-huit ans comme à Rivoli, il nous eût fait gagner la bataille ! » Et comme Canrobert, stupéfait à ce récit, demandait au colonel de Montréal s'il était bien sûr que l'empereur affaissé dormait en un pareil moment, il lui répondit : « Oui, je l'ai vu comme tout le monde. »

Le 13 janvier 1850, Canrobert, nommé général de brigade, était appelé d'urgence à Paris pour y prendre le commandement d'une brigade de la division active de la capitale. Le dernier chapitre renferme le récit des années 1850 et

1851 et s'arrête au lendemain du coup d'Etat du 2 décembre. Plus encore que ceux sur la guerre d'Afrique, ce chapitre est plein d'intérêt et de nouveauté.

Je ne ferai qu'un reproche à ce premier volume : les dates y sont trop rares. J'y relèverai aussi un certain nombre d'inexactitudes, assez légères du reste.

Avant d'entrer à Saint-Cyr en 1824, Canrobert alla au spectacle pour la première fois. C'était à la Comédie- Française. On jouait Y Ecole des vieillards, de Casimir Delavigne. Talma, qui jouait la comédie pour la première et la dernière fois, lui parut emphatique, Mlle Mars, au contraire, l'enthousiasma. « Durant toute la pièce, dit-il, elle fut d'une séduction incomparable ; par moments, tout en restant dans son rôle d'honnête femme, elle devenait mutine, ensorceleuse, presque provocante, mais avec tant de naturel et de gentillesse — bien qu'elle n'eut pas moins de cinquante

ans — que j'en devins amoureux fou. » — Mlle Mars était née le 9 février 1779 ; elle n'avait donc, en 1824, que quarante-cinq ans, ce qui était déjà un âge respectable pour une « jeune première ». Il est vrai qu'à la fin de sa carrière, à soixante ans, elle jouera encore le rôle de Henriette, des Femmes Savantes, avec une naïveté piquante que n'ont jamais eue les actrices qui l'ont joué après elle.

En 1829, le 47e de ligne, en garnison à Belle- Isle-en-Mer, fut envoyé à Lyon. Une de ses premières étapes fut Nantes. Le général Despinois (et non Despinoy) commandait dans cette ville. « Son rôle dans l'affaire des quatre sergents de la Rochelle, dit Canrobert, lui avait donné une célébrité fâcheuse. Ces sous-officiers s'étaient fiés à sa parole d'honneur. Une fois en possession de leurs aveux, Despinois les livra à la justice, et ils furent guillotinés. »

Avant d'accueillir contre un général une imputation aussi déshonorante et de lui donner l'autorité de son nom, le maréchal Canrobert aurait dû chercher à s'éclairer sur la valeur de cette imputation.

Le sergent Bories fut arrêté le 14 février 1822, dès son arrivée à la Rochelle. Le sergent Pom-

mier fut arrêté le 14 mars ; ni l'un ni l'autre, n'avaient vu le général Despinois qui était à ce moment à Nantes. Le 19 mars, un des conjurés, Goupillon, fit au colonel de Toustain, qui commandait le régiment, le 45e, les aveux les plus explicites. Il donna les noms de ceux qui faisaient partie de la vente militaire à laquelle il appartenait. Tous ceux qu'il désigna, et particulièrement les sergents Raoulx et Goubin, furent mis sous les verrous.

Les quatre sergents étaient donc arrêtés, sans que le général Despinois y eût été pour rien. Dès ce moment, les preuves de la réalité du conflit et de la culpabilité des affiliés étaient aux mains de la justice, On avait trouvé sur eux des poignards, des balles, des cartes découpées, etc. Tous d'ail, leurs, à l'exception de Bories, firent des aveux, non seulement les comparses, comme Hue, Labouré, Cochet, Perreton, Bicheron, Lefevre, mais encore les trois sergents Pommier, Raoulx et Goubin. Et ces aveux, ils les firent, non au général Despinois, mais à leur colonel M. de Toustain. C'est seulement à ce moment, alors que les coupables étaient déjà arrêtés, alors qu'ils avaient déjà avoué, c'est seulement à ce moment que le général Despinois vint à la Rochelle. Quel y fut

son rôle ? L'historien de la Charbonnerie, M. Trélat, carbonaro lui-même, et à ce tHre quelque peu suspect, raconte ainsi les choses :

« Le général Despinois se rendit dans leur prison. Le misérable essaya de les attendrir en feignant de partager leur douleur. Il leur parla de leurs mères ; il alla jusqu'à pleurer, et, voyant qu'il n'en obtenait rien, il changea tout à coup de système et se porta contre eux à la plus grande fureur et aux plus grossières brutalités. Ces âmes généreuses réagirent contre une pareille lâcheté, et laissèrent échapper, sous forme de menace, quelques aveux au milieu de l'expression de leur mépris. C'était tout ce que voulait l'espion (1). »

Quelles preuves M. Trélat apporte-t-il à l'appui de cette imputation ? Aucune. Son récit est du reste démontré faux par ce fait que Pommier et Goubin écrivirent deux lettres qui sont aux Archives nationales (2). M. Guillon, dans sa récente histoire des complots militaires sous la Restauration, en parle en ces termes : « Nous possédons les deux lettres de Pommier et de

(1) Trélat, La Charbonnerie, dans Paris révolutionnaire, tome II.

(2) Archives Nationales, F. 7, 6659-D 152; (Complot cle la Rochelle),

Goubin. Elles sont d'un style humble et repentant, sans ombre de menace (i) ».

En résumé, à la date du 19 mars, les quatre sergents de la Rochelle et leurs complices étaient sous la main de la justice. Les preuves de leur culpabilité étaient réunies ; tous, à l'exception de Bories, avaient fait des aveux ; tout cela, je le répète, à la date du 19 mars, c'est seulement le 25 mars que Despinois vient à la Rochelle et qu'il voit les prisonniers. Il est donc absolument faux de dire que « ces sous- officiers s'étaient fiés à sa parole d'honneur ; qu'une fois en possession de leurs aveux il les a livrés à la justice, » et qu'ainsi c'est lui qui les a fait guillotiner.

Dans son dernier chapitre, Canrobert, ou plutôt ici M. Germain Bapst, parle assez longuement du rôle de Changarnier et des services qu'il avait rendus en 1848 et 1849 à la cause de l'ordre. Il le loue en particulier d'avoir sauvé l'Assemblée nationale dans la journée du 15 mai 1848. « Lamartine, écrit M. Germain Bapst, était, à ce

moment, ministre des affaires étrangères Le

matin du 15 mai, le général se rendit boulevard

(1) Les Complots militaires de la Restauration d'après les documents des Archives, par E. Guillon. Librairie Pion, i87S,[p. 229;

des Capucines, à l'hôtel du ministre En le

voyant, Lamartine lui demande de prendre le commandement des gardes nationales qui se réunissent. Changarnier ne se le fait pas répéter ; il court à la première légion rassemblée, la conduit au Palais-Bourbon, délivre la Constituante et chasse de la salle des séances les insurgés qui l'ont envahie. »

Il y a ici bien des erreurs dont l'une au moins ne laisse pas d'être assez grave. Et d'abord, le 15 mai 1848, Lamartine avait cessé d'être ministre des affaires étrangères : il était, depuis le 10 mai, membre de la Commission executive et avait été remplacé au boulevard des Capucines par le citoyen Bastide, celui dont Marrast disait : « Bastide est étranger aux affaires, plaçons-le aux affaires étrangères. » Mais le plus grave, c'est ceci : Le 15 mai 1848, Changarnier était... à Alger. Nommé par décret du 30 avril aux fonctions de gouverneur général de l'Algérie, en remplacement du général Cavaignac appelé à Paris, il s'était mis immédiatement en route, et le 11 mai, il avait débarqué à Alger, où son prédécesseur lui avait remis le commandement. (1)

(1) Changarnier , par le comte d'Antioche, page 212.

Tout à la fin du volume, lorsqu'il raconte la journée du 2 décembre 1851, Canrobert est amené à dire un mot du général Tartas : « Dans l'aprèsmidi, nous vîmes déboucher de la place de la Concorde dans la rue Royale la brigade des carabiniers. Elle passa ensuite devant nous pour longer les boulevards. En tête marchait le général Tartas, le « Murât africain », à la fois député de la Gascogne et général de la grosse cavalerie. Comme quelques jours auparavant il avait voté contre les ministres et que le président lui en faisait l'observation : « La main peut se trompère quelquefois, le coeurs jamais! » répondit-il avec son accent méridional. » Déjà le général du Barail, au tome Ier de ses Souvenirs, nous avait conté la même anecdote. « Sous la présidence du prince Louis-Napoléon, lisons-nous à la page 177, devenu général de division, Tartas fut nommé député, et il vota pour la fameuse proposition des questeurs, dont le Président ne voulait pas, et pour cause. Le soir, il vint à la réception de l'Elysée. — « Comment ! général, vous avez voté contre moi ! lui dit le Prince — Ah ! monseigneur, répondit Tartas avec effusion, la main peut se tromper quelquefois, mais le cœur jamais ! »

Le mot est joli, mais il n'a pas été prononcé. Le vote sur la proposition des questeurs eut lieu le 17 novembre 1851. Le général Tartas ne vota pas pour ; il ne vota pas contre ; il ne s'abstint pas non plus. Il y avait à cela une excellente raison. Il n'était plus député depuis le 4 novembre. A la séance du 4, le président Dupin avait donné lecture de la lettre suivante :

« Monsieur le président, « Malgré tous les regrets que j'éprouve de me séparer de mes collègues, parmi lesquels je suis bien fier de compter de nombreux amis que j'espère conserver, je vous prie de faire accepter par l'Assemblée ma démission de représentant.

« Veuillez agréer, etc.

« Le général « représentant du peuple,

« E. TARTAS.

Le troisième volume des Souvenirs du maréchal Canrobert va, du Congrès de Paris et de la naissance du prince impérial (mars 1856), à la

victoire de Solférino (juin 185g). La plus grande partie est consacrée à la guerre d'Italie. Non content des renseignements et des notes fournies par le maréchal, M. Germain Bapst les a complétés par des pièces inédites dues à la bienveillance de Mme la comtesse Délia Rocca, veuve du général Délia Rocca, chef d'état-major du roi Victor Emmanuel. Il en doit aussi beaucoup à M. Chiala, sénateur du royaume d'Italie, qui combattit dans les rangs de l'armée sarde en 1859, et à M. Roberti, professeur à l'Académie de guerre de Turin. D'autres encore lui ont été communiquées par MM. Louis Thouvenel, de Courville, Gauthier-Villars et Amiot. Quant aux acteurs qui ont joué un rôle dans ces événements et qui vivent encore, M. Germain Bapst les a vus pour la plupart et les a interrogés. Presque tous, diplomates ou militaires, sont devenus gé.iéraux d'armée ou commandants de corps, amiraux ou ambassadeurs, et quelques-uns ministres. Ils lui ont donné le plus précieux concours, tant par la communication de leurs papiers que par des renseignements oraux.

J'ai un faible pour les anecdotes, et je sais gré à M. Germain Bapst d'en avoir recueilli un grand

nombre. Je n'en citerai pourtant que deux ou trois.

Un soir, au camp de Châlons, après un dîner donné par l'empereur aux maréchaux et à une foule de généraux, le maréchal Vaillant lisait à haute voix le dernier volume paru du Consulat et de l'Empire, de M. Thiers. Il y était parlé de la première partie de la campagne de Russie, en 1812, et des discussions qui s'étaient élevées entre Napoléon et son dernier frère, le roi Jérôme, renvoyé de l'armée en raison de son insuffisance.

M. Thiers, qui de tout temps,avait été lié avec le roi Jérôme et avait reçu de lui nombre de communications importantes pour son ouvrage, avait atténué ses fautes et glissé sur les colères de l'Empereur.

Après avoir religieusement écouté, Napoléon III, coupant la parole au lecteur : « Ça n'empêche pas, dit-il, que j'ai dans mon tiroir, à Paris, une lettre de l'Empereur à mon oncle Jérôme où il lui dit qu'il l'eût fait fusiller s'il n'avait été retenu par la pensée de la peine qu'il aurait causée à leur mère. »

On pense bien que Napoléon III n'avait pas communiqué cette lettre à la Commission chargée, de la publication de la Correspondance de

Napoléon 7er, d'autant plus qu'à ce moment le roi Jérôme vivait encore. Cependant ,comme son existence avait été révélée, elle a été l'objet de recherches minutieuses de la part de plusieurs historiens, particulièrement de M. Frédéric Masson, qui eût voulu la publier dans ses études sur Napoléon et sa famille, mais toutes les investigations ont été faites en pure perte.

Ce document cependant a été sauvé de l'incendie des Tuileries en 1871, et l'impératrice Eugénie, qui le possédait, poussée par un sentiment d'affection fort légitime pour les petits-fils du roi Jérôme, l'a détruit tout dernièrement.

Après le père, le fils, après le roi Jérôme, le prince Napoléon.

Dans la nuit du 16 mars 1856, vers trois heures du matin, le prince impérial vint au monde, et la gouvernante, Mme Bruat, les sous-gouvernantes, Mme Bizot et Mine de Brandon, le présentèrent à l'Empereur qui était dans le ravissement. A peine l'eut- il vu et eut-il su que c'était un fils qu'il se précipita, en proie à une exaltation exubérante dans le palais, où attendaient les plus grands dignitaires, en criant : « C'est un fils ! c'est un fils ! » Il se jeta sur les premières personnes qu'il rencontra et les embrassa à cœur joie, les serrant

contre lui, répétant toujours : « C'est un fils ! je suis heureux ! » Après quelques minutes, l'Empereur reprit son calme et dit aux assistants: « Je ne puis vous embrasser tous, mais je vous remercie de l'intérêt que vous me témoignez. » C'était dans le palais une joie universelle. Seul, le prince Napoléon était renfrogné ; jusqu'alors, il était l'héritier du trône, ses espérances s'envolaient. Lorsque MM. Fould et Baroche vinrent lui présenter l'acte de naissance à signer comme premier prince du sang, il les envoya promener d'une verte façon. On eut beau insister, le prince refusait. Il tint ainsi en suspens tous les membres de la famille impériale et les officiers de l'état civil depuis trois heures et demie du matin jusqu'à huit heures. Alors, la princesse Mathilde, qui avait de l'autorité sur lui, l'admonesta devant tout le monde : « Il y a vingt-sept heures que je suis ici ; vas-tu, par ta mauvaise humeur, nous faire encore rester ? A quoi peut-il te servir de refuser de signer ? Tu n'empêcheras pas l'évidence, et ta mauvaise humeur ne peut faire tort qu'à toi ». Sur ces paroles, le prince céda.

Une dernière anecdote sur M. de Persigny, alors notre représentant à Londres, qui venait d'épouser Mlle de la Moskowa, beaucoup plus

jeune que lui. La petite- fille du Brave des Braves ne brillait pas précisément par la douceur, et la société anglaise s'amusait fort des histoires de notre ambassadeur et de sa moitié. A un dîner chez la reine Victoria, l'ambassadeur arrive seul et excuse sa femme qui est malade, dit-il. Il y a une heure qu'on est à table ; Mme de Persigny se présente à l' improviste, toute parée, et s' adressant à la Reine : « Votre Majesté me pardonnera, mais c'était aujourd'hui le jour du déjeuner du grand boa du jardin zoologique, et je n'ai pas voulu manquer ce spectacle ; c'est ce qui m'a mise en retard. »

Une autre fois, chez lord Malmesbury, elle arrive les yeux rouges, furieuse, lançant des gros mots à son mari qui a la joue toute écorchée. Durant tout le dîner elle? ne desserre pas les dents, envoie des regards de feu à M. de Persigny et, après le dîner, veut s'en aller. Le second secrétaire, M. de Jaucourt, les accompagne jusqu'à leur voiture et en rentrant dans le salon il dit en souriant : « Vous serez bien aises de savoir que, dans le vestibule, M. et Mme de Persigny se sont embrassés. »

J'ai dit que la guerre d'Italie occupait la plus ;j grande partie de ce troisième volume : Elle n'éclata qu'.en 1859, mais dès 1856 elle était décidée dans l'esprit de l'empereur, ou plutôt elle l'était depuis les années mêmes de sa jeunesse. L'éminent historien du second Empire, M. Pierre de la Gorce, s'y est trompé, ainsi que l'a fait , après lui, M. Emile Ollivier. L'un et l'autre semblent croire que, si M. de Cavour n'eût pas existé, s'il n'avait pas été là pour jouer le rôle de tentateur la guerre de 1859 n'aurait pas eu lieu. C'est urnj erreur profonde et sur laquelle j'ai eu plus d'une fois l'occasion de m' expliquer (1). M. Germaii Bapst est entièrement de mon avis, et on m< permettra d'en ressentir quelque satisfaction « L'Italie ! dit-il, c'est à l'Italie que Napoléon II était tout entier (en 1856)... Dès son plus jeuni âge, depuis le moment où il avait commencé

raisonner, il s'était cru appelé par le destin à verj

(1) Voy. le tome II de mes Causeries historiques.

ger Waterloo et Sainte-Hélène et à détruire les traités oppresseurs de 1815, en libérant les peuples asservis et tout d'abord ceux d'Italie. Si, jusqu'alors, il avait été empêché de se donner à l'accomplissement de son œuvre, maintenant qu'il était le plus puissant souverain d'Europe, il pouvait s'y consacrer. Il ne se dissimulait pas les difficultés qu'il allait rencontrer ; mais, sans doute, il ne les croyait pas si grandes qu'elles étaient, et puis il était fataliste : il irait jusqu'au bout, quoi qu'il pût en coûter à lui et à la France. Aux objections qui venaient assaillir son esprit, il répondait : « Je foulerais aux pieds la raison même, si la raison prenait le manteau de la pusillanimité. Pour venger Waterloo et Sainte-Hélène, j'ai affronté la captivité et la mort ; je risquerai ce qui est plus encore, l'avenir de mon pays. » Dans son plus profond intérieur, il se souvenait de ses engagements de 1831, connus seulement du docteur Conneau et de Mme Cornu (1), et il était décidé à les tenir. »

L'heure venue, avant de quitter Paris pour aller prendre le commandement de l'armée, Na-

(1) Sœur de lait de Napoléon III.

poléon III eut l'idée de consulter le maître par excellence de la stratégie, le général Jomini.

C'était le dimanche de Pâques, 24 avril 1859, au sortir de la messe de la chapelle des Tuileries : l'Empereur, parmi les officiers venus pour lui demander à être employés à l'armée, distingue le commandant du génie de Courville, arrivé de Rennes le matin ; il va à lui et, le prenant à part ; « Je voudrais bien avoir l'opinion du général Jomini, votre beau-père, sur les premières rencontres que nous allons avoir avec les Autrichiens qui sont sur le point de passer le Tessin et le Pô ». Le commandant de Courville s'incline et se rend aussitôt chez son beau-père, qui habite Passy, rue de la Pompe. Le général Jomini a quatre-vingts ans et il souffre chaque hiver d'une bronchite chronique qui le tient à la chambre ; il lui faut cependant, étant général russe, pour satisfaire au désir de Napoléon III l'assentiment de l'ambassadeur du Tsar à Paris, le comte Kisseleff. M. de Courville va immédiatement à l'ambassade d'où il rapporte l'autorisation et le général Jomini se met au travail.

Il n'y a que trois opérations possibles : attaquer Plaisance par la droite pour y passer le Pô, ce qui est très dangereux ; attaquer au centre,

manœuvre compromettante et sans grand avantage en cas de succès ; enfin marcher par la gauche et déboucher à Magenta en tournant V armée ennemie : c'est le meilleur parti à prendre et Jomini insiste beaucoup sur les chances de réussite qu'il présente.

Les opérations cependant sont commencées. Par une aberration singulière, l'empereur a d'abord essayé successivement les deux mouvements signalés par Jomini comme défectueux. Il renonce enfin à leur exécution et c'est seulement le 26 mai qu'il se décide à suivre le conseil du grand stratégiste, c'est-à-dire la marche de flanc par Verceil, Novare, Magenta. Dans la nuit du 25 au 26, il dicte exactement au général de Martimprey les prescriptions recommandées par Jomini, sans en changer un mot.

Cette manœuvre célèbre a été souvent étudiée. Les uns l'ont critiquée, les autres l'ont exaltée. M. Emile Ollivier et le général Fleury ont fait

l'honneur à l'Empereur d'en avoir conçu l'idée, et tous deux ont conclu à la supériorité de Napoléon III comme stratégiste. Cette conclusion tombe devant les faits si bien mis en lumière par M. Germain Bapst.

La bataille de Magenta eut lieu le 4 juin.

Autant le rôle de Mac-Mahon y fut glorieux, autant celui de l'empereur fut étrange, presque inexplicable.

Le 3 juin il est à Novare. On apprend que les Autrichiens ont commencé à repasser le Tessin. Victor- Emmanuel accourt près de son allié et insiste pour une offensive rapide avant que les Autrichiens n'aient achevé leur mouvement. L'Empereur a 150.000 hommes sous la main ; pourquoi ne va-t-il pas à l'ennemi ? Il aurait l'avantage du nombre, de l'offensive et de la décision. Napoléon III refuse. Il n'a jamais fait la guerre ; il a horreur de la vue du sang et il ne peut prendre sur lui d'ordonner une bataille ; il la recevra si son adversaire l'attaque ; mais voudrait-il s'y décider de lui-même qu'il ne le pourrait pas. Il lui faudrait un cœur plus endurci. Chez lui le caractère et la volonté ne sont pas à la hauteur de la conception ; il lui manque la force

orale nécessaire pour accomplir malgré les lifncultés, le plan qu'il a adopté.

Dans les états-majors français on ne comprend )as cette immobilité qui se prolonge depuis quaante-huit heures.

Pourquoi avoir exécuté avec tant de rapidité me marche longue, fatigante et surtout dangeeuse, si, une fois qu'on l'a réussie, on s'arrête au noment d'en recueillir le fruit ?

Le même jour, le général Canrobert arrive à on tour à Novare. Il répète les observations de Victor-Emmanuel et communique à l'empereur ine note du colonel Govone qu'il vient de receroir : « La retraite des Autrichiens est complète ; Is ont abandonné Mortara, hier, 2 juin. Dans la mit ils ont marché sur Vigevano, Bereguardo et 5avie. Leur retraite a été si précipitée qu'ils ont .bandonné leurs approvisionnements et tout ce [u'ils avaient réquisitionné. » L'Empereur resta nébranlable.

Le lendemain, le maréchal Canrobert, qui a eçu l'ordre de rester à Novare avec la cavalerie, etourne chez l'Empereur qu'il trouve fort im- »ressionné par des dépêches diplomatiques de ^tersbourg et de Berlin. Le maréchal montre à Napoléon III l'armée autrichienne entièrement

réunie sur la rive du Tessin ; il faut donc y transporter la totalité de son armée ; sinon, il exposera le IIIe corps et l'armée piémontaise à recevoir tout l'effort des Autrichiens, sans que ses trois corps restés autour de Novare paissent venir à leur secours. L'Empereur ne répond rien, ce qui, chez lui, est le signe d'une décision irrévocable. Mais, une heure après, le général Frossard vient annoncer à l'Empereur que le capitaine Coste, envoyé à San-Martino pour examiner le pont, est de retour. Le passage est immédiatement praticable pour l'infanterie et réparable en quelques heures pour l'artillerie.

Au même moment, de nouveaux rapports confirment qu'il ne reste plus un Autrichien en Piémont. Alors l'Empereur semble se réveiller, et voir les choses sous leur vrai jour : puisque le pont est praticable et que les Autrichiens sont en retraite, il prendra possession de la Lombardie avec plus de troupes qu'il ne l'avait d'abord pensé et sans qu'il ait à redouter, croit-il, une bataille, puisque l'ennemi est en retraite.

En conséquence, il fait revenir le maréchal j Canrobert, lui explique que le pont est en meilleur état qu'il ne le supposait et que son corps j d'armée devrait se mettre en marche à onze heu-

res pour le passer et atteindre Magenta dans la soirée. Lui-même, à dix heures et demie, il monte en voiture avec les généraux de Martimprey et Fleury, prévenant du reste qu'il reviendrait dîner à Novare. Lorsqu'il arriva à midi en vue du Tessin, le général Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, commandant la garde impériale, y était depuis onze heures et, à l'étonnement général, avait rencontré les Autrichiens. L'Empereur qui entend au loin le canon de Mac-Mahon, donne l'ordre d'attaquer. C'est la première bataille qu'il commande, et, pour son coup d'essai, il se trouve surpris, avec une seule partie de sa garde, un fleuve à dos.

Il comptait sur un de ses lieutenants, le général de Mac Mahon, il l'entendait tout à l'heure, mais maintenant il a perdu sa trace. Il mettait également son espoir dans les troupes du roi de Piémont, mais il apprend que celui-ci ne paraîtra pas de toute la journée, et dans l'esprit lui vient cette idée : « Le général de Mac Mahon, lui aussi, s'est-il arrêté ? »

Dans une situation auss; délicate, sentant toute la responsabilité qui pèse sur lui, il hésite au point de ne rien décider ; immobile, l'air effaré, le regard fixé du côté où il a entendu le

canon, il n'est plus que la figuration du commandement. Ceux qui l'entourent en sont frappés. Il n'y a rien à attendre de lui, chacun doit faire de son mieux et ne s'inspirer que de ses idées. C'est ce que pensent à la fois le général Lebceuf et le général Martimprey.

Tandis que Lebœuf s'occupe de mettre le pont en état de permettre à l'artillerie, qui est arrêtée sur la rive droite, de passer, Martimprey prend la direction du combat, et jusqu'à l'arrivée de Canrobert on le trouvera aux points les plus menacés, ralliant les défaillants, donnant la direction aux arrivants, et mettant un peu d'ensemble dans le décousu du combat, où, sans lui, chaque unité livrée à elle-même serait complètement désorientée.

Des troupes fraîches arrivent aux Autrichiens, qui attaquent les grenadiers de la Garde. Devant la masse des assaillants, le général Regnaud de Saint-Jean-d'Angély envoie officier sur officier demander des secours à l'Empereur, et à chacun d'eux Napoléon III répond : « Je n'ai personne. »

Grenadiers et zouaves se battent avec héroïsme. Les Autrichiens, cependant, l'emportent et déjà poussent des cris de victoire ; dans la Garde, c'est la débandade. La situation est de

plus en plus critique. Les balles arrivent assez dru autour de Napoléon III et l'une d'elles atteint un cheval près de lui.

Le colonel Waubert de Genlis a peur pour la vie du souverain : « Il faut sauver l'Empereur », . crie-t-il. Et s'approchant de lui, il l'entraîne hors du massif de peupliers où il est, pour l'amener au pont de San-Martino par la grande route : l'Empereur machinalement se laisse faire. Bientôt, toujours machinalement, il prend le trot ; mais sous l'excitation du bruit des voitures qui, derrière lui, va en s' accroissant, son cheval passe du trot au galop et en un instant lui et l'état-major sont à toute allure. On dirait une fuite et, autour de l'Empereur, on baisse la tête, Le général Frossard n'y tient plus ; il se redresse et sur un ton de fureur concentrée : « Ah ! çà, on a donc peur des balles... C'est honteux, cette fuite ! » Et gagnant la gauche de l'Empereur, il lui demande de restreindre son allure; aussi quand on touche au pont, tout le monde a repris le pas. Alors le général Frossard fait arrêter et retourner l'Empereur.

Un peu plus tard, le général Fleury, revenant du feu, conseille à l'Empereur de passer le pont et de se tenir sur l'autre rive, ce qui s'exécute

aussitôt, et l'Empereur met pied à terre derrière une briqueterie.

Survient Canrobert, qui accourt de Novare et que Napoléon III accueille par ces mots : « Comme vous arrivez tard !» A ce reproche, le maréchal se rebiffe : « Si Votre Majesté m'avait laissé partir ce matin, comme je le lui ai demandé, je serais depuis longtemps ici ».

L'Empereur reprend alors son mutisme, et le maréchal, après être resté quelques instants devant lui, attendant un ordre, s'éloigne et se dirige vers Ponte Nuovo, où le général de Martimprey le met au courant de la situation.

Pendant des heures entières, plus de cinq heures d'horloge, Napoléon III demeure à l'état d'automate : il a même cessé de fumer ses habituelles cigarettes.

La nuit est venue. Survient le commandant Schmitz, criant : « C'est une grande victoire ! » Mac-Mahon,en effet, avait fait merveille et gagné la bataille de Magenta. L'empereur se refuse à y croire ; pour qu'il en soit convaincu, pour qu'il sorte de son abattement et de son mutisme, il faut l'arrivée, un quart d'heure après, du colonel de Toulongean, apportant le rapport du général de Mac-Mahon, qui se terminait par cette phrase :

« La bataille de Magenta comptera parmi les plus glorieuses [victoires] (i) qu'ait remportées l'armée française. »

Cette journée du 4 juin 1859 m^ particulièrement glorieuse pour Mac-Mahon, Canrobert, Martimprey, Vinoy, Reynaud de Saint- J eand'Angély, Cler et Espinasse. En ce qui concerne l'Empereur, elle se pourrait appeler : Napoléon III ou le Vainqueur sans le savoir.

A la page 57, je relève uno* légère inexactitude de l'auteur. Après avoir tracé un remarquable portrait du comte Mole, qui venait de mourir, il ajoute : « A l'Académie française, son discours de réponse à celui de Victor Hugo, lors de la réception du poète, demeura un modèle de cette éloquence particulière. » Ce ne fut pas M. Mole qui répondit à Victor Hugo, ce fut M. de Salvandy. Le seul académicien auquel le comte Mole ait eu à répondre fut Alfred de Vigny.

juin 1898.

(1) Le mot est passé dans l'original.

Page 1