‹ Écrivains étrangers (volume 2)Chapitre 14 sur 16 · POETES ET CRITIQUES · texte numérisé non relu

POETES ET CRITIQUES

Parmi tous les littératures de notre temps, il n'y en a guère qui nous soit moins connue que la littérature hollandaise. Ce n'est pas qu'on ait manqué à nous en parler ; mais on nous a entretenuSy en même temps, de tant d'autres littératures plus bruyantes, que nous avons fini par perdre un peu de vue l'existence de celle-là. A l'exception de Multatuii, je ne vois pas un seul auteur hollandais contemporain dont le nom soit familier au public françaiis. Multatuii, cependant, outre qu'il est mort depuis près de dix ans, ne constitue pas à lui seul toute la littérature de son pays. Il n'y apparaît au contraire que comme une exception; et les qualités dominantes de la littérature hollandaise d'aujourd'hui sont celles précisément dont il manque le plus : la clarté, la simplicité, une correction toute classique de la composition et du style. C'est par là, en effet.

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que cette littérature diffère absolument des autres littératures du Nord. On dirait que les traditions latines s'y sont conservées intactes à travers les siècles, ou que l'esprit des vieux humanistes bataves revit aujourd'hui au fond de l'âme de leurs descendants.

Aussi bien n'y a-t-il pas de pays en Europe où l'influence française soit demeurée plus forte. A cette heure comme il y a cent ans, ce sont nos écrivains qu'on lit, qu'on étudie, qu'on discute en Hollande; les conférenciers français sont ceux qu'on y écoute le plus volontiers; et jusque dans les plus petites villes, des comités de l'Alliance Française se sont formés, qui travaillent à maintenir et à propager la connaissance de notre langue.

Qu'on ne croie pas, au moins, que la littérature hollandaise s'en tienne à l'imitation de la littérature française ! Elle est au contraire très originale ou, pour mieux dire, très locale; et c'est sans doute ce qui l'aura empêchée de se répandre hors de son pays. A ses précieuses vertus traditionnelles de clarté et de correction, elle joint une lenteur, un calme, une gravité, qui sont bien la marque de sa race, et que, personne, d'ailleurs, ne s'aviserait de lui reprocher. Mais il faut voir par exemple avec quel sérieux, dans les grandes revues d'Amsterdam, les critiques les plus autorisés analysent et commentent les inventions de nos symbolistes, poètes, dramaturges, ou peintres, — sans s'apercevoir du

petit grain de plaisanterie qu'il y a toujours en elles, et qui en constitue pour nous le principal attrait.

La plaisanterie n'est point le fait des écrivains hollandais ; les plus fins de leurs humoristes risqueraient encore de nous paraître un peu lourds. Mais, à l'exception des genres comiques, je ne vois pas un genre qui n'ait trouvé en Hollande des représentants tout à fait remarquables. Et vraiment je suis étonné de ce qu'il y a de vie, de santé, et de force dans cette littérature ignorée.

Mais si nous l'ignorons, ou du moins si nous ne la connaissons pas assez, elle s'adresse en revanche à des lecteurs d'autant plus fidèles qu'ils sont moins nombreux. Je n'ai pas rencontré un seul Hollandais instruit qui ne fût au courant du mouvement littéraire de son pays, et qui ne pût me renseigner en détail sur l'œuvre et le mérite de tel ou tel écrivain. Les livres de début des auteurs hollandais^, pour peu qu'ils aient une valeur réelle, se vendent tout de suite à plusieurs éditions. Et ce doit être, j'imagine, pour ces jeunes gens un plaisir et un encouragement précieux, de sentir autour de soi une curiosité si active.

Sans compter qu'en dehors des Hollandais de Hollande il y a encore ceux des colonies, tout un public assez riche pour acheter des livres, et ayant assez de loisir pour les lire avec soin. Dans les provinces flamandes de la Belgique, aussi, les auteurs hollandais sont connus et aimés. Plusieurs des collaborateurs les plus remarquables des

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revues d'Amsterdam sont des Belges d'Anvers ou de Gand. Leur langue, à dire vrai, est un peu différente de celle de leurs confrères de Ho!* lande : moins simj^e, moins aisée, témoignant comme d*un effort incessant à éviter toute expression d'origine française. Mais souvent ce travers est racheté par des^ qualités de mouvement et de passion qui ne se retrouvent pas au même degré dans l'œuvre des auteurs hollandais.

Toujours est-il- que te littérature hollandaise m'apparaît aujourd'hui comme l'une dés plus vivantes qu'il y ait en Eui*ope. Lentement, tranquillement, elle .poursuit sa route, sans se soucier de l'ignorance où nous la tenons. Et elle offre encore ce trait particulier, qu'elle est avant tout une littérature de poètei?, que la poésie y occupe, ainsi qu'il convient, fa première et la plus belle place. De tous les auteurs hollandais contemporains, les plus connus, les plus admirés sont en effet des poètes : et ce sont en effet les plus remarquables*

Ce sont aussi, malheureusement, les plus difficiles à faire connaître en dehors de leur pays. Ni M. Gortér, ni M. Kloos, ni M. Fritz van Èeden, ne peuvent espérer de voir jamais leurs poèmes appréciés chez nous. Mais je voudrais tout au moins dire quelques mots d^lne jeune femme qui les dépasse encore en renommée, et qui est assurément, à Pheure présente, la figure fa plus curieuse de toute la littérature hollandaise. •Elle s'appelait, jusqu'au printemps passée

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Mlle Hélène Swarth, et c'est sous ce nom qu'elle a publié ses premiers recueils. Elle porte aujourd'hui un autre nom, ayant épousé M. Lapidoth, un critique d'art connu surtout pour ses études sur les peintres et graveurs français. Mais depuis dB ïongnes années déjà elle a senti, et traduit dans ses vers, la tragique puissance de l'amour. Toute son œuvre n'est, à dire vrai, qu'un chant d'amour, mais lin chant magnifique, éclatant de passion, avee une incomparable richesse d'harmonies et de nuances. D'instinct et sans trace d'effort, Mme Swarth-Lapidoth est parvenue à un très haut degré de maîtrise poétique. Ses sonnets ont une pureté de lignes, une noblesse d'allures, . une aisaxice et une élégance que leur envieraient les plus impeccables de nos parnassiens. Et sous cette forme toute classique, on sent battre un cœur de femme frémissant de passion. Mais on dirait que la passion, dès qu'elle pénètre dans ce cœur, y revêt aussitôt un somptueux appareil d'images poé* tiques; et la plupart des sonnets de Mme Lapidoth ne sont ainsi que le développement suivi d'un symbole, exprimant un ordre déterminé de sentiments ou d'idées.

Voici, tpaduits^^ aussi fidèlement que possible, deux de ce S' sonnets. Je les prends dans une série que vient de publier lia plus considérable des revues hollandaises, le Gids^ d^Amsterdam :

Je rêve dans les bras de ta douce compassion,— inconsciente et confiante co.nme un enfant qui dort sur le sein de sa mère, — oubliant que ta bouche a sucé le venin de la vie, — le venin du mensonge qui coule dans mes veines.

Ma foi naïve et pieuse s'agenouille devant toi ; mon amour te suit, frêle et doux comme un agneau ; — ma volonté se fond sous la chaleur de ton regard ; — et le calice de tes lèvres assoupit ma douleur.

C'est pourquoi je veux parer de guirlandes de lys — Tautel d'argent que je t'ai élevé dans la chapelle de mon cœur, — et y faire monter, blanche et odorante, la fumée de ma dévotion.

Je veux l'asperger de l'eau sainte qui jaillit de mes vers; — et, levant mon cœur flamboyant dans mes mains tendues vers le ciel, —je veux l'appeler Emmanuel, mon maître et mon Sauveur I

Rappelle-toi mes paroles dans cette heure sacrée : — « Pour toi c'est la floraison du printemps, pour moi depuis longtemps plus de fleurs printanières ! — La tempête ne convient pas à la claire matinée. — Pourquoi vouloir t'unir à moi, qui ai subi de si cruelles tempêtes ?

« Déjà, tandis que toi, heureux de vivre, — tu mêlais la fraîcheur des roses au noir de tes cheveux, — déjà la douleur a mêlé des fih d'argent à mes tresses blondes. —

Pourquoi me tenter ? Cette joie ne saurait être pour moi ! »

Mais le baiser de ta bouche, où se joignaient la caresse de ta voix — et la douce musique d'un tendre serment, étouffa mon doute ; — et transportée, éperdue, je tomba dans tes bras, et fus ta fiancée.

Lumière de ma vie, crépuscule consolateur, — je t'en supplie, n'oublie pas le sentiment qui m'a inspiré ces vers, — et laisse-moi ton amour, encore que toute joie m'ait fuie à jamais !

Mais il en est décidément des poètes hollandais comme de tous les poètes : le charme propre de leurs vers est intraduisible. On ne saurait imaginer combien, dans leur texte, ces deux sonnets de Mme Lapidoth ont de couleur et d'accent. C'est que leur beauté ne vient pas tant de l'émotion qu'ils expriment, ni des images, ni du rythme, que de l'admirable harmonie de tout cela, de la concordance parfaite des images avec les idées, et de la forme avec le fond.

La littérature hollandaise contemporaine est d'ailleurs si imprégnée de poésie, et le souci de la forme y joue un rôle si considérable, que les romans, tout aussi bien que les vers, perdraient une grande partie de leur charme à être traduits dans une autre langue. Je ne crois pas, notamment, qu'une traduction puisse nous faire apprécier à leur vraie valeur les romans de M. Louis Couperus, qui me paraît bien être, avec Mme Lapidoth, le plus remarquable des écrivains hollan-

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dais. Ni ses romans pessimistes Eline Vère éi Fatalité, ni son roman poétique Extase, ni Majesté, son dernier livre, une façon de fantaisie à demi politique à demi lyrique, aucun de ces ouvrages ne saurait se passer, pour être compris, des artifices de style que l'auteur y a joints. Ce sont des œuvres tout hollandaises, avec, des développements qui ne pourraient manquer de nous sembler par trop lents, et une minutie d'analyse qui aurait bien des chances de nous ennuyer. Mais M. Couperus n'en est pas moins un psychologue ingénieux, et un poêle d'une inspiration tout à fait personnelle, intéressant surtout par son infatigable effort à renouveler, à rehausser sa manière. A côté de lui M. Marcellus Emants, M. van Eeden, poète, romancier et médecin, le Flamand M. Cyriel Buysse, représentent en Hollande la littérature d'imagination. Et pour compléter cette nomenclature il faudrait citer encore deux auteurs dramatiques, M. Van Nouhuys, l'auteur du Poisson Rouge, et Mme de Vissenkerke, l'auteur du Lotus: car les Hollandais possèdent aussi un théâtre national. Je me rappelle avoir vu jouer naguère à Amsterdam un drame psychologique, qui égalait en noirceur les plus noires fantaisies du Théâtre-Libre. Mais je dois ajouter, pour être franc, que le jeu des acteurs hollandais ne m'a pas laissé un très bon souvenir.

J'ai cité tout à l'heure la revue : de G ids. C'est incontestablement la plus importante des revues

de Hollande. Elle a jadis compté parmi ses collaborateurs Multatuli et son ami Busken-Huet, l'auteur du Pays de Rembrandt y poète et critique, un des esprits les plus libres et un des plus parfaits écrivains de toute la littérature hollandaise , Aujourd'hui Mme Swarth-Lapidoth, M. Couperus, y publient leurs œuvres ; et c'est là encore que j'ai appris à connaître les principaux critiques hollandais. L'un d'entre eux, M. G. C. Byvanck, n'était plus, d'ailleurs, un étranger pour moi. J'avais lu, il y a deux ans, traduit en français, un livre assez singulier, où il rendait compte d'une sorte de voyage d'exploration à travers la littérature et les brasseries françaises. J'y avais trouvé notés, avec une abondance de détails qui m'avait paru excessive, les entretiens familiers de M. Verlaine, de M. Richepin et du chansonnier Bruant ; et tout en admirant la bonne foi et la conscience de M. Byvanck, je m'étais un peu effaré de l'étrange idée qu'il allait donner de notre littérature à ses lecteurs hollandais. Mais, fort heureusement, je vois que les compatriotes eux-mêmes de M. Byvanck n'ont pris son livre, comme il convenait, que pour une amusante fantaisie. .D'autres critiques se chargent de rectifier et de compléter pour eux les renseignements de M. Byvanck sur notre mouvement littéraire :

M. van Hall, notamment, qui publie dans le Gids d'excellents comptes-rendus des nouveaux livres français, et M. A. G. van Hamel, le savant professeur de l'Université de Groningue, l'infatiga-

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ble propagateur de TAlliauce Française en Hollande, et peut-être, parmi tous les critiques étrangers, celui qui connaît le plus à fond la langue et la littérature françaises. Ses études sur notre littérature du moyen-âge auraient au moins autant d'intérêt pour nous que pour le public hollandais à qui elles s'adressent. Ce sont des modèles de clarté et de précision; mais le plus singulier est qu'on les dirait écrites à un point de vue tout français, tandis qu'il n'y a pas un critique anglais ou allemand qui, dans l'étude de nos mœurs ou de notre littérature, ne témoigne d'une certaine incapacité à voir son sujet sous le même aspect où nous le voyons.

Ainsi nous n'avons pas à craindre que M, Byvanck fausse par trop sur notre compte le jugement de ses compatriotes. Et ceci me met plus à l'aise pour lui rendre justice, car il parait lui aussi connaître assez bien tout le passé de la littérature française. Il paraît d'ailleurs tout connaître, et la variété des sujets qu'il traite est vraiment extraordinaire. Tour à tour, à deux mois d'intervalle, il publie dans le Gids de longues études sur Villon^ sur le poète allemand Christian Wagnery sur la question de Lombok^ sur saint Thomas d^Aquin et la philosophie de l'histoire^ sur lès drames symbolistes de M, Claudel^ sur Leconte de Lisle et Walter Pater ^ sans compter une revue mensuelle de la politique étrangère. Je ne crois pas que l'on puisse trouver beaucoup d'exemples d'une pareille diversité d'information : et M. By-

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vanck semble chaque fois se consacrer tout entier au sujet qu'il traite, soit qu'il parle de philologie, ou de botanique, ou d'économie politique et de législation internationale. Mais avec tout cela on s'aperçoit bientôt qu'il est surtout un fantaisiste, que le désir d'étonner ses compatriotes se joint chez lui au désir de les instruire, et que, pour nombreux que soient les objets de sa curiosité, il n'y en a pas un qu'il épuise à fond. Écrits dans un style compliqué et souvent obscur, ses articles abondent en paradoxes ingénieux et en vues subtiles ; mais tous donnent un peu la même impression que donnait soti livre sur la littérature française : on devine qu'en plus des choses qu'il a notées, bien des choses .restent encore qui lui ont échappé.

C'est aussi dans le Gids qu'ont paru les principaux travaux de M. Robert Fruin, le grand historien hollandais. Né à Rotterdam en 1823, professeur à l'Université de Leyde depuis près de quarante ans, M. Fruin ne s'est guère occupé, durant sa longue carrière, que de l'histoire de son pays ; mais à l'étude de cette histoire il s'est voué avec un zèle, une conscience, une activité admirables. Ses compatriotes, qui le vénèrent en outre comme le doyen de leurs savants et de leurs écrivains, n'hésitent pas à faire de lui l'égal des premiers historiens de l'Europe ; et de fait, M. Fruin est le digne émule des Freeman et des Sybel, de ces chercheurs infatigables qui se piquent avant tout d'être exacts, et de nous

montrer les faits de Thistoire tels qu'ils ont été. Peut-être même M. Fruin les dépasse-t-il tous par la sûreté de son érudition, comme aussi par la sécheresse et l'austérité de sa forme. Des faits, toujours des faits, et rien que des faits : il n'y a guère autre chose dans ses mémorables ouvrages sur les Préliminaires de la guerre d^Indépendance, sur Motley et P histoire des Pays- Bas, sur Une ville de Hollande au moyen-âge^ On ne saurait imaginer histoire plus savante, plus impartiale, ni plus complètement dépouillée de tout artifice d'imagination.

Février 1895.

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