UN AUTEUR DE CHARADES
Nous Tavons enfin, cette Hedda Gabier si impatiemment attendue : et je ne crois pa6 qu'on nous ait offert depuis longtemps une œuvre aussi extraordinaire. Les jolis détails, les épisode» gracieux ou touchants y abondent, plus encore que dans les autres pièces de M. Ibsen : mais il est tout à fait impossible d« deviner pourquoi les personnages principaux, d'un bout à Tautre dés qua*' tre actes, parlent et agissent comme on lejî voit parler et agir*
Si du moins, comme dans certains romans d'e Dostoïewsky, on avait l'impression dte se trouver en présence de fous ou d'épileptiques ! Mais les personnages à'Hedda Gabier n'ont pas même l'excuse de la folie. Leurs actions sont bizarres^ leurs discours incohérents, et voilà tout ; on dî^ rait qu'ils ont l'expresse intention de nous déconcerter.
Comme la plupart des pièces de M. Ibsen, Hedda Gabier, dans son ensemble, me fait l'effet de ces charades qu'il était de mode d'improviser il y a quarante ans. Le premier tableau était combiné pour suggérer Fidée d'un fat^ le second d'une natte, le troisième d'un isthme ; et à la fin du troisième tableau, il fallait deviner que le mot de la charade était fanatisme. Pareillement, le mot des Revenante était HÉRÉniTé ; le mot de Maison de Poupée était h^pocrism sociale, le mot du Cancird sauvage.., mais ici il y avait déjà plusieurs solutions possibles.
Et Hedda Gabier di ceci de particulier, qu'elle est une charade sans mot. Les personnages y parlent et agissent camme s'ils étaient chargés de symboliser une théorie générale, et il âe trouve en fin de compte qu'ils n'en symbolisent aucuiie*
C'est de quoi ont dil convenir tous les commentateurs attitrés de M. Ibsen. Récemment encore, l'introducteur du culte ibsénien en Angleterre, l'éminent critique M. Edmund Gosse, déclarait quIFedda Gabier n'avait décidément aucune signification théorique.
Et l'affirmation des commentateurs se renforce, sur ce point, de l'affirmation du maître lui-ihêmei Dans un entretien que j^ai eu avec lui il y a un an, et où il a bifen voulu se départir en ma faveur* de sa réserve habituelle, M. Ibsen iri^a répété qu'il avait cette fois renoncé à toute thèse génén^ râle : « Pai cherché simplement à mettre anit J)rises dans une circonstance particulière certains
caractères d'une personnalité très accusée, » voilà ce que m'a dit le vieillard, ouvrant sur moi, à travers ses épaisses besicles, ses petits yeux ronds et brillants. Il a d'ailleurs fait par écrit la même déclaration, qu'on retrouvera en tête de la traduction française de son drame : « Hedda Gabier n'est pas une pièce à problème. »
Mais alors pourquoi les personnages s'y comportent-ils d'une façon si excentrique ? Pourquoi Hedda joue-t-elle toujours avec ses pistolets ? Pourquoi brûle-t-elie un manuscrit où se trouvait révélé l'Avenir de la Civilisation ? Et qu'est-ce que lui veulent au juste le génial Lœvborg et le malicieux Brack ? Dures questions ! Je crois cependant que le rappel de certaines circonstances de la vie et des -ouvrages antérieurs de M. Ibsen pourrait aider à comprendre, ou, si l'on veut, à ne pas comprendre, cette pièce extraordinaire.
Il faut se rappeler d'abord que M. Ibsen est Norvégien, que toutes ses pièces ont leur scène en Norvège et sont écrites en norvégien* La Norvège est le pays où se sont le plus fortement développés les traits caractéristiques de l'esprit Scandinave ; et il n'y a pas un de ces traits qui soit aussi saisissant qu'une certaine façon de parler intermittente, bizarre, on dirait presque égarée. Tous les Norvégiens que j'ai rencontrés m'ont surpris par leur force de silence et par je ne sais quoi de vague, d'indéterminé dans leurs
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discours, qui toujours donnait Tenvie d'y chercher un arrière-sens mystérieux* Le même trait se retrouve dans leur littérature: les personnages des nouvelles de M. Kielland, des romans de MM. Lie et Biœrnson, évitent volontiers de parler ; ils se bornent à émettre de temps à autre de courtes phrases qui frappent au premier abord par une apparence de concentration, tandis qu'on s'aperçoit bientôt que leur vague est sans malice, et provient simplement du vague des pensées qu'elles traduisent. Il y a comme un nuage bleu qui indéfiniment se déroule dans le cerveau de tout Norvégien : il enveloppe sa pensée et c'est lui qui donne à ses paroles ces contours indécis et flottants.
Ni l'âge, ni les voyages, ni l'influence d'une lointaine hérédité allemande et écossaise n'ont empêché M. Ibsen de rester, à ce point de vue, essentiellement norvégien. Souvent dans ses pièces nous prêtons un sens mystérieux et profond à des discours qui sont, en réalité, de simples façons de parler norvégiennes» Ce quinous paraît chez lui de la concentration, ce que nous admirons faute de le comprendre, ce sont souvent des phrases toutes naturelles et sans prétention. Mais elles ont beau être composées de mots français, ce sont des phrases en norvégien. De là vient que leur sens nouséchappe,et qu'elles nous semblent si belles.
Il faut se rappeler ensuite que, avant d'écrire
Heddà Gabier^ M. Ibsea $'«st «jxefiçé pe»<iwt .cinquante m^ dans. tous les genr;çs^ .e|;GC|M^ dans le $eul g(ewe 4u ^T»m^ réaliste oiii l'^ctÂo^ et les €:aractère« yalent pa^ eux-mêmes, ea dejbiprs de to^te pofté^ sysojboiiqi^e.
Fils 4e Badins, (our à tour pharmaciea^ journalisâtes diiTe^cteur 4e tJiéâtre^ ^ a 4;é^té 4?as sa carrière 4'^^^^>l^ dramatique par 4espièc^€K>mme en écrivaient ^rs tous ses confrères Scandinaves. Ses premières œuvres sont des drames historiques en vers, Catilina^ les Prétendants à la Couronney imités 4e Schiller et des dramaturges da^aois : ouvrages iSans grande originalité, encore dépourvus de toute prétention au symbole, mais, par la nature m^bok^ de leur genre, également dépourvus des qualités d'analyse et d'observatioQ qui font les <3^vres vivantes.
Puis le goûi des thèses s'est emparé 4e lui, peu à peu. Son Brand et son Peer Gynt sosji 4es mélodrames r^xaantiques, comme ses ouvrages précédents^ i^^ais pe sont déjà des mélodraiigies à symboles, uj^ peiu dans le genr^ 4e Faust ^tde Manfred.
Etc'est seulement en 1877, k près de cinqu^aate ans, que l'auteur de ces mélodrames a senti le désir d'exprimer des symboles plus ejfifeciifs, et de les faire ressortir d'un tablean de« laœurs contemporaines. De 1877 datent les Soutiém de la Société^ la meilleure des pièces de M. Ibsen, une comédie satirique ou les Caractères sont très
nettement des^nés 6t ne souffrent pas trop dte leur subordination à la thèse générale.
Depuis lors, M. Ibsen a continué dix ans de vouloir être un philosophe et un réformateur. ■Chacune de ses ^èces, ies Reuenants, Maison de Poupée^ ie Canard sauvaffe, Rosmerskoim, fEnftemi du peuple^ sont, suivant scm expression, « des piéee« à prc^lème ».Mai8 M. Ibsen n'avait malheureusement ni le tempérament ni l'éducation d'un théoricien. Ses enthousiastes ne peuvent se mettre d'accord sur la détermination exacte du problème qui fait Tobjet de quelquesunes de ses pièces. Si vague est sa doctrine qu'A peine on serait capable de dire s'il est socialiste, anarchiste, ou fataliste, ou simplement <5hrétien.
Et au co^itraire des personnages de second plan, toujours observés avec une finesse et une bonhomie charmantes, les personnages principaux de ces pièces n'ont pas de vie propre, toujours gênés dans leurs actes et leurs discours par le souci de la vague thèse dont on a chargé leurs épaules.
Voici enfin que M. Ibsen, après dix ans de ces vains efforts de moraliste, paraît s'être aperçu de leur vanité. Il a renoncé aux thèses, il a voulu écrire un drame où les personnages se contenteraient de vivre et d'agir par eux-mêmes. Par malheur, il était trop tard. Dans le genre nouveau qu'il abordait, l'auteur de Hedda Gabier a transporté ses habitudes anciennes. Les personnages de son dernier drame ne symbolisent plus rien
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du tout, mais le vent du symbole souffle toujours dans leur^ cheveux, les empêchant de parler et de se comporter comme des personnes naturelles.
Peut-être est-ce là ce qui m'a rendu incompréhensible cette Hedda Gabier^ où il y a des épisodes que j'ai tant aimés ! Et je crains bien que, malgré les explications des commentateurs, longtemps encore elle ne paraisse incompréhensible au public français.
Son succès, d'ailleurs, n'en sera pas diminué, ni la croissante réputation de M. Ibsen parmi nous. Car ce n'est pas les figures de second plan, si gracieuses et si délicates, qui ont attiré sur M. Ibsen, en Angleterre comme en France, l'attention des jeunes dilettantes cosmopolites : c'est l'obscurité des sujets, l'étrangeté du dialogue, et cette apparence sublime qu'on est en train d'attribuer maintenant à tout ce qu'on se sent hors d'état de comprendre. Hedda Gablernous arrive à point pour notre culte nouveau de la Beauté Incompréhensible •
Décembre 1891.