‹ Écrivains étrangers (volume 2)Chapitre 4 sur 16 · THOMAS DE QUINCEY · texte numérisé non relu

THOMAS DE QUINCEY

Par une destinée singulière, Thomas de Quincey est aujourd'hui, en France, à la fois célèbre et inconnu* Vers i83o, Alfred de Musset publiait de ses Confessions une traduction française, d'ailleurs très abrégée et très insuffisante. Puis c'était Baudelaire qui, dans ses Paradis artificiels^ consacrait plusieurs chapitres à l'analyse des mêmes Confessions. Et Ton sait communément en France, aujourd'hui, que Quincey a été une façon de savant, qu'il a passé la plus grande part de sa vie à manger de l'opium, et qu'il a aimé, d'un amour romanesque et pur, une jeune fille des rues de Londres. Quincey est ainsi célèbre chez nous, si l'on songe que lious ignorons jusqu'aux noms de Charles Lamb, de Walter Savage Landor, de Thomas Beddoes, et de la plupart des poètes anglais de ce siècle. Mais il se trouve que l'amour de Quincey pour la phtisique Ann d'Ox-

ford Street est vraisemblablement une invention, que l'opium a joué dans la vie de Quincey un rôle fort effacé, et que ce vague savant a été l'un des plus grands écrivains de la littérature anglaise.

Il y a cependant peu de figures aussi étranges et aussi attirantes que la mystérieuse figure de cet écrivain. Aussi bien Quincey nous a-t-il prodigué dans ses écrits les renseignements sur lui-même. Deux de ses livres, les Confessions d^un mangeur â! opium et les Esquisses Autobiographiques, sont consacrés en entier au récit de sa vie ; et dans la plupart de ses articles il a, sous un prétexte quelconque, glissé des confidences, des anecdotes personnelles. Mais il y avait dans cet homme un si vif désir de mystification, une telle tendance à ne point distinguer le réel du rêve, que l'invention se mêle sans cesse aux souvenirs, dans ses narrations autobiographiques. Et l'on serait fort embarrassé à établir exactement l'histoire de sa vie, si divers ouvrages récents n'étaient point venus contrôler l'image fantaisiste que lui-même nous en a laissée.

Thomas, de Quincey est né à Manchester, le 15 août ij8^. Sa famille, malgré l'apparence,

française du nom, était anglaise et fort aûcienne ; c'est d'ailleurs Thomas lui-même qui reprit, pour en faire précéder son nom, la particule de. Son père avait à Manchester une maison de commerce, pour laquelle il voyageait sur le continent. L'enfance de Thomas semble avoir été assez triste. La mort de son père, la mort d'une sœur adorée, les sévérités de sa mère, femme intelligente, mais d'une dévotion rigide : ce sont les principaux faits de ses premières années, passées à Greenhay, petite maison de campagne que possédait sa famille aux environs de Manchester. Dans ses souvenirs relatifs à ces années, Quincey cite encore les tortures qu'il eut à subir de la part d'un frère aîné, William : elles furent pour lui, suivant son expression, « l'initiation au monde de l'angoisse ». En 1796, l'enfant, dont l'éducation intellectuelle s'était faite un peu au hasard, fut placé dans une Grammar School de Bath où ses progrès en grec et en latin lui valurent les persécutions jalouses de ses camarades. Il quitta cette école en 1799, à la suite d'un coup violent qu'il avait reçu; il étudia successivement à Eton, à Lanton, enfin dans une Grammar School de Manchester, d'où il s'enfuit en juillet 1802, sans autre fortune qu'un chèque de. 10, livres sterling, et sans autre bagage qu'un volume d'Euripide.

Il erra longtemps sans but, à travers le comté de Galles, dépensant sou à sou la petite somme qu'il avait emportée. En novembre I802, il arriva

à Londres. C'est ici que se placeraient les épisodes racontés dans les Confessions^ ses négocia^ tions avec les usuriers, son étrange roman avec Ann d'Oxford Street. Mais tout cela, comme je Tai dit, est d'une authenticité assez douteuse 5 une seule chose est certaine, que ce séjour à Londres fut pour Quincey un temps de cruelle misère. Enfin, après un an, de vaines recherches, il revint auprès de sa mère ; et dans l'hiver de i8o3 il obtint d'elle la permission et les moyens d'étudier à Oxford.

A l'Université d'Oxford, la vie de Quincey fut assez mystérieuse. II se tenait à l'écart de ses collègues, fréquentant seulement un jeune israélite, Schwartzburg, qui lui enseigna l'hébreu et l'allemand. Ses anciens mattres ont gardé le souvenir de son extraordinaire génie de conversation, de son érudition universelle, de son aptitude à émettre sur les sujets les plus divers les opinions les plus imprévues. C'est à Oxford, s'il faut Fen croire, qu'il a fait la première fois usage de l'opium. Il paraît vraisemblable, en tout cas, qu'il en faisait alors et qu'il en a toujours fait un usage des plus modérés, s'offrant à peine de loin en loin à la débauche d'une soûlerie. II continuait cependant à suivre les cours ; et il se présenta, en 1807, aux examens pour le grade de bachelier esarts. Mais après des épreuves écrites qui avaient étonné les examinateurs, il négligea de subir les épreuves orales, par une de ces inexplicables fantaisies qui, jusqu'à la fin, lui étaient

habituelles. Ses deux années suivantes furent passées surtout à Londres, où Quincey fît la connaissance du grand poète et philosophe Coleridge, le plus passionné des mangeurs d'opium. De 1809 à 1816, Quincey vécut aux Lacs, dans le voisinage du poète Wordsworth. Il s'était procuré, on ne sait trop comment, un peu d'argent, et avait acheté un cotlage à Grasmere, tout près de la villa de Wordsw^orth. En 1816, il se maria, avec la fille d'un petit fermier du voisinage. Les années qui suivirent, jusqu'en 181 9, furent attristées par les angoisses d'une maladie très cruelle ; mais le pire était que l'argent s'en allait et que Quincey, qui n'avait encore rien produit, se sentait de moins en moins l'énergie de commencer un travail sérieux. Il se décida enfin à accepter les fonctions de rédacteur en chef d'un petit journal tory du Westmoreland : il les résigna après un an, sans avoir signalé d'une façon bien brillante ce début dans la littérature.

C'est en 1821 que Quincey publia, dans le London Magazine^ la première série des Cori" fessions d'un mangeur d'opium, extraits de la vie d'un étudiant. Ce premier article et les deux suivants, parus sans nom d'auteur, eurent dans toute l'Angleterre un succès énorme. Ils établirent définitivement la renommée du « Mangeur d'opium anglais ».

Durant les trente années qui suivirent, et jusqu'à sa mort, Quincey, tout en conservant quelque temps sa maison de campagne de Grasmere,

habita surtout Edimbourg, où il collabora au Blackwoo(ïs Magazine^ au Taifs Magazine^ et au Hogg^s Instructor. De i833 à iSSy, il perdit successivement ses deux fils et sa femme, qui paraît avoir été une femme très bonne, et pleine d'attention pour lui. En i84o,iI loua pour ses enfants à Lasswade, aux environs d'Edimbourg, un cottage où lui-même résida souvent. Mais il était incapable d'habiter longtemps au même lieu; et il passa ses dernières années à changer sans cesse de domicile, menant d'ailleurs une vie de plus en plus solitaire et mystérieuse, parmi des embarras d'argent continuels. II mourut le 8 décembre 1859, ^ Edimbourg. Il avait vécu soixante-quatorze ans et quatre mois.

Telle est, dans ses ses traits dominants, la bio* graphie de Thomas de Quincey. Il faut y joindre que, sauf un voyage en Irlande, il ne quitta jattiais l'Angleterre, qu'il n'écrivit guère que des articles de revue, et qu'il ne retrouva jamais^ par la suite, le succès bruyant de ses Confes^ sions.

Mais SI la vie de Quincey n'eut point d'aventures, les détails de ses habitudes, de son caractère, de ses allures et de ses conversations offrent un intérêt infini.

•nrsj^^'

Il eut toujours un extraordinaire défaut de seùs pratique. Son inexactitude pour la livraison des articles promis faisait de lui la terreur des directeurs de revue. II ne travaillait que par force. Lorsque, en 1850, M. Hogg entreprit de publier la collection complète de ses œuvres, il dut charger spécialement un de ses employés, un jeune garçon nommé Roderick, de surveiller Quincey et de le contraindre à corriger exactement ses épreuves. Avec cela, une imprévoyance absolue. Il distribuait ou égarait tout l'argent qu'il gagnait. Et plusieurs fois il se passa de man-» ger, plutôt que de toucher des chèques qu'il avait sur lui. . Cette opération de toucher un chèque semblait lui inspirer une terreur irrésistible.

Il avait une autre terreur du même genre et non moins singulière. Dans son empressement à changer de logis, il laissait toujours, dans leH appartements qu'il quittait, un grand nombre de livres et de papiers. Et il s'épouvantait ensuite à là. pensée que ces papiers et ces livres allaient se perdre, ou que ses ant^iens propriétaires allaient lui réclamer de l'argent pour les lui restituer.

C'était chose absolument impossible de l'attirer dans une maison amie, ou de compter sur lui pour quoi que ce fdt. Les invitations, les promesses, les engagements les plus formels n'avaient sur lui nul pouvoir. Il fallait le prendre dans la rue, ne le laisser s'écarter sous aucun prétexte, et Taraener par le bras. Et lorsqu'il était venu quelque part, c^était chose impossible de prévoir quand il

en sortirait. Souvent il disparaissait au milieu d'une causerie : d'autres fois il restait après tout le monde, et passait la nuit sur un divan. II s'habillait au hasard de ce qu'il trouvait sous sa main : se montrant souvent vêtu d'une veste d'enfant avec un mouchoir autour du cou, et aux pieds des bottines vernies. Il était maigre, de taille toute petite, avec un visage imberbe et ridé, que dominait un front d'une hauteur disproportionnée. La conversation de Quincey n'était pas moins étonnante. Il se décidait malaisément à parler ; il avait, avec les personnes les plus familières, des accès de silence dont on ne pouvait ni comprendre la cause, ni prévoir la fin. D'autres fois il était loquace au point de causer indéfiniment avec des étrangers, des passants qu'il rencontrait dans ses promenades du soir. Et sa causerie, toujours attentive aux réponses, toujours prête à changer de sujet suivant le caprice de ses interlocuteurs, était une musique incomparable, une suite de phrases harmonieuses et subtiles, prononcées avec d'innombrables nuances d'accentuation,

. Quant au caractère qui se cachait sous ces dehors, il est resté un mystère pour les plus proches familiers de Thomas de Quincey, Son ami Carlyle, effrayé de cette nature mystérieuse, disait de lui : « Eccovi^ ce poupon a habité l'enfer !» Et de fait, il n'y eut jamais âme plus profondément impénétrable. Il était généreux, distribuait aux pauvres tout ce qu'il avait ;

mais, par instants, on voyait luire dans ses yeux, comme on voit luire dans ses livres, des éclairs d'une cruauté féroce. Il adorait sa femme et ses enfants; il écrivait tous les jours à ses filles des lettres pleines d'expressions tendres; mais souvent il laissait sa famille sans argent, sans nouvelles de lui, s'attardant chez des amis, à Edimbourg, à Glasgow^, avec un air de se cacher. Dans les lettres qu'il écrivait, nul moyen de deviner s'il mettait quelque chose de ses sentiments intérieurs. Ses tendresses gardaient malgré tout une apparence feinte et composée. Et tous ceux qui l'ont connu ont éprouvé devant lui, sans nulle raison appréciable, l'impression d'un homme peu sûr. « On sentait dans son âme, nous dit M. Mason,un petit coin noir qui inquiétait vaguement)»^'

C'est une impression pareille que l'on ressent aujourd'hui, à la lecture de ses œuvres. 11 y a, dans les seize volumes de l'édition Black, des articles sur le stylé, l'économie politique, la morale, la métaphysique ; il y a des souvenirs, des romans, des fantaisies poétiques : mais sous chacune des lignes de ces écrits si divers, apparaît comme une ironie latente et insaisissable. Jamais on ne peut ni reconnaître décidément la plaisanterie^ ni se convaincre du sérieux à^ V^xxV^wt,

Voici cependant quelques-uns des caractères généraux que l'on peut discerner^ dans la plupart des écrits de Quincey :

D'abord et surtout la passion du paradoxe : mais du paradoxe érudit, accompagné de toutes ses preuves, et traité avec une extraordinaire gravité. Chacun des articles de Quincey est, en somme, le développement d'un paradoxe. Dans son histoire des Césars il démontre que les jugements habituels des historiens sur les empereurs ro- . mains sont exactement le contrepied de la vérité. Il affirme que Néron était un pur artiste, et il poursuit cette thèse, que devait reprendre M.Renan, — avec une froideur imperturbable, comme s'il en ignorait la singularité. Il explique ail- Jeurs, à grand renfort de documents et d'inductions, que Judas Iscariote était un fanatique, qui rêvait pour Jésus la dictature ou la royauté, et qui voyait dans la persécution un moyen, en réveillant le peuple, d'accélérer la révolution espérée. Ailleurs, il réfute l'explication classique de l'énigme du sphinx. Le mot de cette énigme était Œdipe lui-même : l'argumentation de Quincey le prouve péremptoirement. Mais son chef-d'œuvre dans ce genre est V Essai sur r assassinat consi-^ déré comme Vun des beaux-arts. Au contraire des plus froides satires de Swift, cette étude esthétique de l'assassinat n'apparaît jamais plei*nement comme une satire. La gravité du ton, rahondance des raisonnements, et plus encore on ne sait quel accent d'inlVm^ cotixiction^ font

de cet admirable Essai une chose quelque peu sinistre et véritablement infernale.

L'universalité d'érudition est un autre trait caractéristique des écrits de Quincey. Jamais un écrivain n'a su tant de choses si diverses avec une si singulière expression de dédain pour toutes choses.

Mais l'œuvre de Quincey doit surtout son incomparable beauté au style magnifique qu'il y a employé. Il n'est pas une de ses phrases qui ne soit originale et belle, qui ne donne l'impression d'une musique savamment combinée. Aussi bien Quincey est-il rinventeur du poème en prose, que Baudelaire devait ensuite rendre célèbre chez nous. Le premier il s'est expressément proposé d'écrire certains morceaux de prose purement lyrique, ou, comme il disait, passionnée^ empruntant son charme à une continuelle et volontaire concordance des images et des sonorités. Il a ainsi composé sous le titre de Suspiria de Profanais, toute une série de poèmes en prose, où les rythmes, les résonances des syllabes sont Êidaptés merveilleusement à la variété des sujets et des émotions. Et je ne connais rien, dans aucune littérature, qui puisse être comparé, notamment, au long poème de la Diligence^ aboutissant à l'affolante Fugue de la mort soudaine^

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Donner une liste complète des écrits de Quîncey serait impossible. L'édition de ses œuvres, comprend plus de deux cents articles, et elle est loin encore d'être complète. Je dois cependant joindre aux titres que j'ai cités le Système des deux, étude métaphysique, la Révolte des Tartares, long poème en prose historique, les Essais sur le style y V Astrologie, les Souvenirs sur Coleridge et Wordsworth,

Outre ces articles, Quincey a écrit deux livres, qui ne sont pas reproduits dans la collection de ses œuvres : un roman à la façon des contes de Poe, Klosterheim, et un autre roman, Walladmor. L'histoire de ce dernier est assez curieuse ; à l'époque où les romans de Walter Scott excitaient l'admiration de l'Europe, il y eut une année où Walter Scott négligea de produire son volume annuel. Un éditeur de Leipzig, ne pouvant se résigner à laisser passer la foire de son pays sans mettre en vente un nouvel ouvrage de l'auteur écossais, fit confectionner un roman, Walladmor, qu'il offrit au public allemand comme traduit de Walter Scott. Quincey, dans une revue anglaise, rendit compte de ce Walladmor; mais il ne l'avait guère lu, et il en fit une analyse toute de fantaisie. Or, l'analyse eut tant de succès

qu'un éditeur anglais comaianda à Quincey une traduction du roman. Et Quincey écrivit un nouveau Walladmor^ qui, à son tour, fut traduit en allemand. Tannée suivante. — Notons encore, à propos de Quincey, un autre trait, bien caractéristique des mœurs anglaises. Les Confessions d'un mangeur d'opium sont restées un livre populaire ; et tous les éditeurs anglais les ont publiées dans leurs collections d'oeuvres classiques à bon marché. Mais, indifférents à la qualité littéraire des Confessions^ ils ont complètement refondu le texte original du poète : de telle sorte que, dans ces innombrables éditions populaires des Confes^ sionSj il n'y a pas une phrase qui ait été exactement conservée.

Quant à Popium, son rôle dans la vie de Quincey fut, je le répète, fort restreint. Les singularités de son caractère et de sa littérature ne doivent rien, en tout cas, à cet usage de Topium : Quincey a été dès le début l'homme et l'écrivain qu'il est toujours resté. L'opium lui a seulement servi de prétexte pour attirer l'attention sur ses poèmes en prose. Cet homme extraordinaire avait d'ailleurs toutes les audaces. Après la mort de son ami Coleridge, qui avait été réellement une victime de l'opium, il s'attacha à établir, en faisant d'ailleurs le plus grand éloge de Coleridge, que le poète défunt n'avait jamais été un mangeur d'opium sérieux, et que lui seul, Quincey, avait droit à ce titre. Et c'est ainsi que, ignorant l'extraordinaire écrivain des Césars et de la Diligence^

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nous connaissons tous Quincey le mangeur d'opium, dont on a pu dire sans trop d'invraisemblance qu'il n'avait jamais mangé d'opium dans sa vie.

Août 1888.

LORD TENNTSON '.

Lorsque Robert Browning est mortj'autre année, il a eu pour le pleurer une foule de professeurs, quelques métaphysiciens,et toutes les vieilles filles, qui sont nombreuses dans son pays. C'était un grand embrouilleur d'idées, parfois même un psychologue subtil ; mais il avait choisi le métier de poète, et c'était un poète médiocre . Lord Tenny son, lui, aura eu pour le pleurer tous ceux et toutes celles, de par le monde, qui comprennent la langue où il écrivait. El les honneurs funèbres qu'on lui a décernés auront été le dernier hommage accordé au Poète et à la Poésie par l'unanimité d'un peuple. Car les plus délicats des lettrés y ont uni leurs regrets à ceux des ouvriers et des paysans; et aucun poète désormais, en Angleterre ni dans les autres pays, ne saurait espérer une pareille fortune.

I. Ces quelques pages ont été écrites au lendemain de la mort du grand poète anglais.

Cette unanime admiration du public anglais pour lord Tennyson est sans doute l'effet de la garantie officielle si longtemps octroyée à son talent. Le titre de poète-lauréat, que Tennyson a porté pendant quarante-deux ans, ne lui valait, en droit, qu'une maigre pension de cent livres et un tonneau de malvoisie; mais il ne pouvait manquer de faire de lui, à la longue, dans un pays foncièrement respectueux, une sorte de Grand Dispensateur National du Rêve et de la Poésie. Aussi ses poèmes ont-ils été publiés en autant d'éditions diverses qu'il y avait en Angleterre de classes et de catégories sociales. J'en ai vu d'illustrées pour les jeunes filles, d'annotées pour les érudits, de microscopiques, sans doute pour les nains, d'imprimées en relief pour les aveugles, de sténographiées pour les sténographes. J'en ai vu qui contenaient des extraits appropriés à tous les jours de l'année, à toutes les circonstances de la vie.

Le successeur de lord Tennyson, que ce soit M. Lewis Morris, ou M, Alfred Austiri, ou sir Edwin Arnold, est assuré de recueillir les mêmes avantages. Mais ces messieurs auront beau être des lauréats, leurs poèmes ne trouveront pas auprès des lettrés anglais la fervente admiration qu'y trouvent les poèmes de lord Tennyson. Leur titre officiel ne fera que leur rendre plus dure l'opinion de leurs confrères ; tandis qu'aux plus délicats l'œuvre de Tennyson n'a jamais cessé d'apparaître comme un pur jo-jaw d'viwe forme

élégante et fine, le produit le plus parfait de Tart anglais dans notre siècle.

C'est que jamais il n'y a eu en Angleterre une âme d'artiste plus belle, ni mieux faite pour s'exprimer tout entière dans son œuvre.

Lord Tennyson n'a été rien qu'un poète. Ses drames, la Reine Marie, Harold, Becket, tes Forestiers, sont de mauvais drames, mais ce sont des poèmes admirables. Ses récits, la Princesse, les Idylles du Roi, Maud, Locksley Hall, Enoch Arden, considérés comme des récits, traitent de sujets banals et manquent de cette belle vie extérieure que savait donner Hugo aux récits de la Légende des Siècles; mais ce sont des poèmes admirables. Et c'est encore un poème admirable, en même temps qu'un très ennuyeux recueil de méditations philosophiques, cet In Memoriam, consacré par le poète au souvenir d'un ami.

Pendant les soixante-cinq ans de sa carrière littéraire, lord Tennyson n'a fait que ressentir et traduire des sentiments poétiques, je veux dire de douces ou violentes passions ; et entre toutes les passions, ce sont celles de l'amour qui l'ont toujours occupé le plus volontiers. Aussi en a-til ressenti et traduit mille nuances délicates; et d'un bout à l'autre de son œuvre, c'est comme un grand souffle d'amour qui nous entraîne, séduits, émus profondément, tundis que sans cesse

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se renouvellent, pour achever de nous charmer, les couleurs du décor et la musique des voix.

Car au service de ses sentiments poétiques, lord Tennysona su mettre la forme la plus pure, la plus noble, la plus parfaite en toute manière que pouvait lui fournir la langue de son pays. Ou plutôt il a revêtu ses sentiments, qui étaient tout anglais, d'une forme presque trop parfaite, trop pure et trop noble pour répondre encore au génie de sa race : d'une forme quasi-virgilienne, si discrète dans la variété de ses modes, que souvent elle a empêché de reconnaître l'ardeur et l'intensité des sentiments qu'elle recouvre.

Et lord Tennyson a eu encore une autre des qualités qui conviennent pour assurer la perfection d'une œuvre poétique. Sentimental, doué à merveille de toutes les facultés d'expression, c'était en outre un homme d'une inintelligence complète : et non pas d'une inintelligence raisonneuse, comme tant d'autres poètes, mais simplement d'une incapacité absolue à penser par lui-mêiïle. Lui qui à su éprouver et traduire les nuances les plus subtiles de l'émotion^ on peut bien dire qu'il n'a jamais rien conlpris à quoi que ce soit. Ses idées générales étaient d'une pauvreté lanientable. Sur les problèmes de l'art, de la philosophie, de la politique, toujours il s'en est tenu aux lieux communs les plus communs.

JEit de là vient sa véritable grandeur*

Car si l'intelligence n'est pour personne un avantage très précieux, en dehors des facilitée

'r'^rr; *■

qu'elle donne pour la défense et la lutte, c'est pour les artistes surtout qu'elle est un embarras fâcheux. En retenant leur attention au dedans d'eux-mêmes, elle les empêche de voir, de sentir, de se laisser aller au libre jeu de leurs impressions. Elle les dégoûte de ce qui est simple, naturel, ordinaire, et c'est cela seul qu'on peut faire revivre dans une œuvre d'art. Elle leur donne, en revanche, le goût des idées, drnt lart n'a que faire, et fort heureusement ; car il n'y a pas de belles idées. Et ainsi l'intelligence enlève à l'œuvre des artistes les mieux doués cette santé, ce laborieux équilibre spontané, sans lesquels tout est vain. Robert Browning a été le plus intelligent des poètes anglais; heureux qui a le courage de le lire I

Lord Tennyson a été au contraire le plus inintelligent des poètes de son pays : aussi en a-t-il été le plus parfait, et le plus populaire. Son manque d'intelligence lui a permis d'adopter, sans chercher d^abord à les contrôler, tous les préjugés philosophiques, sociaux et moraux que lui avaient légués ses parents. Sa pensée est tou* jours restée en repos ; et il en a été plus à l'aise pour varier, pour observer et pour traduire les mouvements de son cœur. Ces lieux communs (Ju'il admettait comme les principes de sa foi, son admiration aveugle pour l'Angleterre, pour l'esprit anglais, pour le caractère anglais ; son orthodoxie protestante : c'étaient là autant de prétextes pour l'émouvoir. Encore ses émotions les

plus vives lui sont-elles venues non de ses idées, mais du fond même de son cœur. Ne réfléchissant pas, il a eu le loisir de vivre et d'aimer.

C'était un poète magnifique. Il a su mettre dans sa vie la pure et hautaine beauté qu'il mettait dans son œuvre.

Issu d'une vieille famille de gentilshommes campagnards, il a presque toujours continué à demeurer loin des villes, gardant les mœurs et le caractère d'un châtelain d'autrefois. Ses manières étaient graves, son humeur égale ; et làdessous il cachait une flamme de passion qui par moments éclatait. Il était, en conversation, d'une naïveté d'enfant, ce qui ne manquait pas de surprendre les raffinés qui lui faisaient visite ; mais sgi naïveté lui permettait d'être bon pour luimême et pour les autres. La très haute opinion qu'il avait de lui-même le préservait de la jalousie. Le premier en Angleterre il a proclamé le mérite du poète américain Walt Whitman, dont l'art sauvage et toute l'inspiration étaient à l'opposé du sien. Et en mille autres circonstances il a fait voir la grande âme d'un poète.

On me l'a montré un jour, dans une rue de Londres. Mais il était fort loin devant moi, et je ne l'ai vu que de dos. Du moins j'ai pu admirer sa haute taille, la noblesse de sa démarche, et ce port de tête droit et assuré qui faisait tomber sur le collet de sa redingote ses beaux cheveux d'ar-

gent. Ainsi j'ai été plus à l'aise pour me le figurer tel qu'il devait être dans son milieu ordinaire, non pas à Londres, ni dans cette propriété d'Aldworth où il est mort, mais dans son château de l'île de Wight, ce manoir qu'il s'était fait construire à quatre cents mètres d'altitude, dominant la mer et les noires forêts. C'est là qu'il a vécu presque toute sa vie de poète, seul avec sa femme, ses gens, et ses chiens. Il marchait le long de la grève, de son pas égal et vif, s'occupant à noter les gracieuses musiques qui se jouaient en lui. Son dernier recueil de vers, DemetePy publié en 1890, contient deux ou trois de ses poèmes les plus parfaits. Je me rappelle notamment une petite pièce où le vieillard parlait de sa mort prochaine, en des termes dignes tout ensemble d'un poète et d'un sage.

Il est mort en sage et en poète. « La chambre mortuaire, rapporte un témoin, était plongée dans une obscurité profonde, atténuée seulement par un rayon de la pleine lune qui se projetait sur le lit du mourant, mettant comme une auréole autour de son front. Et sa mort a été si pareille à un sommeil, que personne de sa famille ne s'en est aperçu, avant que le médecin les en eût avertis. »

Octobre 1892,

EDGAR POE, d'après LA CORRESPONDANCE

Au lendemain de la mort d'Edgar Poe, en novembre 1849, nn auteur américain qui avait été autrefois son collaborateur, M. C.-F. Briggs, écrivait dans une revue de New-York :

« Le Révérend Rufus W. Griswold doit faire paraître prochainement une biographie de M. Poe, avec une édition complète de ses œuvres. Mais beaucoup de temps se passera encore avant que le vrai caractère du triste poète soit exposé, dans sa nudité, aux regards du public. Un scrupule généreux porte tous ceux qui l'ont intimement connu à ensevelir dans l'ombre de l'oubli ses faiblesses, ou plutôt tous les traits distinctifs de sa personnaJLité, et^ à insister uniquement sur sa productiQtî rliCt^éiàirQ^ M. Poe a été, cependant, un véritable phénomène psychologique ; et une claire et impartiale analyse de son caractère amènerait, je crois, plus de bons que de mauvais effets. Mais quand se trouvera-t-il un homme

assez hardi pour oser entreprendre d'aussi graveô révélations, au risque des plus violents reproches et des soupçons les plus injurieux? »

M. Briggs ne se doutait pas, apparemment, que cet homme courageux était déjà tout trouvé au moment où il le cherchait, et que le même Révérend Rufus Griswold, qui s'était chargé de publier une biographie d'Edgar Poe et une édition complète de ses œuvres, avait entrepris aussi « d'exposer dans sa nudité aux regards du public le triste caractère du poète. » Entreprise d'autant plus hardie, si l'on veut, mais en tout cas d'autant "plus singulière de la part de Grisw^old, que ce révérend homme avait été expressément désigné par Poe pour être son exécuteur testamentaire, l'éditeur de ses écrits, et le gardien de sa renommée !

Mais Griswold aimait la vérité par-dessus tout le reste ; et le « généreux scrupule » dont parle M. Briggs n'était pas son fait. Des documents que Poe lui avait légués, et de ceux que lui avaient communiqués les amis du poète, il a tiré, sous prétexte de biographie, quelque chose qui ressemblerait plutôt à un réquisitoire. Il y a longuement insisté, en particulier, sur les habitudes d'ivrognerie de son défunt ami et sur ses infidélités conjugales; mais il lui a encore reproché, en passant, toute sorte d'autres vices, l'accusant tour à tour d'avoir caché son âge, et d'avoir fait des dettes, et de n'avoir pas su rabaisser son style ù la portée du grand public ; sans compter

d'innombrables insinuations plus graves peut-être que tous les reproches, des allusions à certains actes, à certains traits de caractère trop étranges ou trop scandaleux pour pouvoir être révélés. C'est Griswold qui, et par ce qu'il a dit et par ce qu'il affectait de vouloir cacher, a fait naître la légende d'un Edgar Poe pervers et sinistre : légende que Baudelaire, après lui, s'est amusé à propager. Mais en poussant au noir le portrait d'Edgard Poe, Baudelaire n'avait d'autre intention, comme l'on sait, que de nous le rendre cher, ou tout au moins de nous le faire paraître plus grand. Le Révérend Griswold n'y mettait pas tant de satanisme. La perversité de son ami lui inspirait tout autre chose que de l'admiration. Et jamais peut-être un biographe n'a montré plus d'antipathie pour l'homme dont il avait entrepris de raconter la vie.

Aussi ni ses contemporains, ni la postérité, ne lui ont-il épargné ces « violents reproches » et ces « injurieux soupçons » qu'avait prédits M. Briggs à l'écrivain téméraire qui oserait avouer toute la vérité sur le caractère de Poe. Et si le nom de ce poète, grâce à Griswold, s'accompa-^gne désormais fatalement, pour nous, d'une inquiétante odeur de vice et de folie, je crois bien qu'il n'y a personne d'un peu familier avec la littérature anglaise pour qui le nom de Griswold n'évoque aussitôt une odeur, peut-être plus déplaisante encore, de cuistrerie et de déloyauté.

Cuistrerie^ c'est affaire d'appréciation. Mais il

apparaît, au témoignage de eeux qui l'ont connu, que la déloyauté de Griswold n'a pas, en tout cas, été volontaire, ni préméditée. Griswold, comme EdgardPoe, mériterait une réhabilitation. Il n'était pas l'envieux et venimeux personnage qu'on pourrait penser. « Jamais, écrit son éditeur Redfield, jamais il n'a touché un centime pour l'énorme peine qu'il a prise. Il n'a eu d'autre objet que de remplir fidèlement la volonté de Poe, qui l'a nommé son exécuteur testamentaire, quoiqu'il se fût, dans les derniers temps, querellé avec lui. Je les ai bien connus tous deux, Poe et lui; et je sais avec quel soin Griswold s'est efforcé, dans sa biographie, de dire tout ce qu'il pouvait à l'avantage de son ancien ami. Mais il s^est CPU tenu par sa conscience à exposer tou-jours les faits tels qu^ils étaient^ et par là il s'est attiré cette averse d'injures ».

Griswold était, on le voit, un excellent homme, qui plaçait seulement le respect de la vérité avant le respect de l'amitié, et avant celui de la mort. Ses intentions étaient si pures qu'il a légué, en mourant, à son fils, pour en témoigner, tous les documents qu'il avait eus en main et dont il avait tiré sa biographie. Et ce sont ces documents que vient de publier, sur la demande du fils de Griswold, la Century de New-York, en trois grands articles abondamment pourvus de notes et de commentaires. Ou plutôt, comme on pense bien, ce n'est pas l'ensemble de ces documents, mais uniquement ceux d'entre eux qui, dans l'esprit de

M. William Griswold, pouvaient servir à justifier son père. Nous avons devant nous les pièces d'un procès, et non pas, malheureusement, d'une biographie.

Mais telles qu'elles sont, ces pièces offrent assez d'intérêt pour mériter d'être examinées. Un biographe américain de Poe, M. Georges Woodberry, qui s'est chargé de les présenter aux lecteurs de la Centuryy les déclare « amplement suffisantes pour établir la vérité parfaite et la parfaite bonne foi de Griswold ». Et il ajoute « qu'on n'aurait pas eu de peine à en faire un usage plus fâcheux encore pour la mémoire de Poe ». Essayons donc à notre tour de les interroger, non point certes pour y chercher de nouvelles accusations contre Poe, ni moins encore pour chercher de nouvelles preuves de l'innocence de son trop fameux biographe, mais parce que nous ne pourrons manquer d'y trouver des renseignements précieux sur la vie et le caractère de l'un des plus remarquables écrivains de notre temps, et peut-être du plus étrange de tous.

L'occasion eût été bonne, sans doute, pour rappeler aux lecteurs français la grandeur, la variété, la singularité de son génie. Je crains que les traductions même de Baudelaire, si parfaites qu'elles soient, n'en donnent pas assez l'idée. Trop de part y est réservée à des contes simplement ingénieux, comme le Scarabée d'Or ou la Lettre volée, ou à d'autres simplement bizarres, comme la plupart de ceux du second volume.

Les plus beaux contes de Poe, ceux qui doivent leur beauté à la force d'expression des images et à la prodigieuse, à la surnaturelle harmonie du style, ne peuvent guère, malheureusement, être appréciés que dans le texte anglais. Peutêtre sont-ils plus difficiles à traduire encore que les Poèmes^ dont M. Mallarmé nous a donné naguère une traduction excellente, reproduisant à merveille la couleur, le rythme et jusqu'à la mélodie de ces vers, les plus magnifiques, à mon gré, de tous ceux qui existent dans la langue anglaise. Ce sont des chefs-d'œuvre d'émotion et de musique ; à eux seuls, ils suffiraient pour la gloire d'un écrivain. Mais dans l'œuvre de Poe, ils ne tiennent qu'une petite place ; et le même homme qui les a composés a inauguré en outre une dizaine au moins de genres littéraires tout autres, dont chacun a été ensuite largement exploité. C'est lui qui, avec son Hans Pfaal^ a ouvert la voie au roman scientifique, et au roman judiciaire avec le Drame de la rue Morgue^ et au roman spirite avec les histoires de Bedloe et de M. Waldemary sans compter le roman métaphysique et le roman poétique : car je ne vois rien qui ait précédé Morella^ Ligeia, Eléonore^ et il est trop facile de voir ce qui les a suivies. Et cet homme d'un génie si divers est mort à 87 ans, d'ivrognerie et de misère, dans un hôpital de Baltimore, après s'être fatigué pendant vingt ans à rédiger des notices bibliographiques, à corriger des épreuves, et à surveiller des mises en

pages, dans d'obscures revues où il était employé. Etrange, mystériieuse, déconcertante figure ! Et d'autant plus j'ai hâte d'aborder l'analyse de ces pièces léguées à Griswold, et qui ont amené celuici à porter sur son ami un si dur jugement.

J'ai lu et relu ces pièces avec une attention extrême. Et je dois dire tout d'abord qu'il m'a été impossible d'y découvrir une seule ligne qui justifiât, si peu que ce fût, la dureté du jugement de Griswold ; de telle sorte que j'en suis à me demander si c'est moi qui ne sait point lire, ou si vraiment Griswold, et ses compatriotes à sa suite, se font de la probité et de l'honneur une idée assez étroite pour en exclure un homme simplement parce qu'il est pauvre, malade, et toujours en peine de gagner sa vie ! Car il n'y a pas jusqu'à l'ivrognerie de Poe qui ne se trouve expliquée, et en quelque mesure excusée, dans plusieurs des pièces de ce dossier. Tous les amis du poète sont unanimes à dire qu'il a lutté contre sa passion jusqu'au bout avec un courage touchant, qu'à de nombreuses reprises il est parvenu à la dominer, souvent pour de très longues périodes, qu'il en aurait assurément triomphé tout à fait dans une condition de vie plus heureuse et plus calme, et que, d'ailleurs, quelques

gouttes de vin ou d'alcool suffisaient pour le griser. Le vrai malheur de Poe n'est pas d'avoir été un ivrogne : plusieurs de ses confrères anglais et américains l'ont été plus que lui, et sans que personne ait eu l'idée, après leur mort, de s'en indigner. Mais il avait le tort impardonnable de s'enivrer au cabaret, au lieu de s'enfermer dans son cabinet, ainsi que doit le faire un gentleman^ pour boire son whiskey et pour rouler sous la table. C'est par là qu'il s'est attiré de son vivant la défaveur de ses chefs, et après sa mort le mépris de ses biographes; par là, et par la négligence de sa mise, et par ses fréquents besoins d'argent, et par sa facilité à lier conversation avec des gens de peu. Mais ne voit-on pas que tout cela dérive de la même cause, de cette funeste habitude de s'enivrer en public ?

Je ne crois pas, en tout cas, que l'on puisse trouver dans les pièces publiées par la Century un seul vrai grief autre que celui-là. Et je ne crois pas qu'on puisse lire ces pièces sans pardonner au poète jusqu'à ce grief-là, tant est profonde la douleur qu'il en a, et sincère son désir de se corriger. Le malheureux ! 11 n'était question que de son vice dans toutes les. lettres qu'on lui écrivait : on l'adjurait de s'en guérir, on le félicilait de s'en être guéri, on répondait à des demandes de services ou à des demandes de conseils par des sermons sur !a tempérance !

Et je ne puis assez dire combien, malgré son vice, Edgar Poe se montre sympathique et tou-

chant, tout au long de ces trois articles. Unhomme excellent, d'une âme noble et droite, laborieux, modeste, profondément attaché à ses affections, subissant avec une résignation admirable la fa ta» lité de malheur qui pesait sur lui : tel nous le voyons dans sa correspondance, d'où il aurait été facile, suivant M. Woodberry, « de tirer un parti beaucoup plus fâcheux encore pour sa mémoire que celui qu'en a tiré Griswold ». Et je ne puis assez dire, non j)lus, combien il s'y montre naturel et simple, combien éloigné de la perversité satanique qu'il a plu à Baudelaire de lui attribuer. C'est par le génie seul, on le sent bien, qu'il différait de ses confrères de la presse américaine ; mais à ce point de vue spécial il en différait beaucoup, et c'est encore une des conclusions qui ressortent le plus clairement d'une lecture impartiale du dossier Griswold. Jusqu'à la fin, le génie de Poe s'est développé et a vécu dans une solitude tragique, sans que personne se soit trouvé pour en deviner la grandeur. Non pas que les protecteurs aient manqué au jeune poète : mais on pourra voir, par quelques fragments que je vais traduire, comment ces excellentes gens l'appréciaient, l'idée qu'ils se faisaient de son talent, les objections et les conseils qu'ils lui adressaient. Et ce n'était point les premiers venus, mais les plus aimés, les plus renommés des écrivains américains. « Y a-t-il beaucoup d'artistes, demande à ce propos M. Woodberry, qui aient reçu en aussi grande abondance, de tous

les côtés, des éloges, des encouragements, et une cordiale bienvenue ? »

En i833, un journal de Baltimore, le Visiteur du Dimanche^ avait ouvert un concours, offrant un prix à l'auteur du meilleur conte, et un autre à l'auteur du meilleur poème qu'on lui enverrait. Poe, âgé de vingt ans, envoya à ce concours un conte et un poème : il obtint les deux prix. Et c'est à cette circonstance qu'il dut de faire la connaissance d'un des plus fameux écrivains d'alors, Kennedy, qui avait été l'un des juges du concours.

La publication de la Centurij s'ouvre précisément par une lettre de Poe à Kennedy, datée de novembre i834 : «Cher monsieur, j'ai une faveur à solliciter de vous dont je n'ose point vous parler de vive voix. Depuis que je vous ai vu, ma situation matérielle a complètement changé. La mort de mon protecteur, M. Jon. AUan, en me privant de la pension annuelle que je recevais de lui, m'a réduit à la misère. Cet homme excellent m'avait adopté depuis l'âge de deux ans (mes parents étant morts) et me traitait avec l'affection d'un père. Mais dans les derniers temps un second mariage qu'il a fait, et aussi, je dois l'avouer, toute sorte de folies que j'ai faites ont fini par nous

brouiller. Et me voici seul, sans amis, sans métier pour nae faire vivre. Peut-être, par votre entremise, la maison Carey et Lea se décideraitelle à publier mon volume et à m'avancer une petite somme en manière d'acompte ? » Hélas, les éditeurs se refusent à rien donner pour le volume, « non point qu'ils le jugent sans mérite, mais parce que les recjueils de contes, même bien écrits, trouvent difficilement acheteur ».

Le 15 mars 1885, nouvelle lettre de Poe : «Cher monsieur, je vous envoie ci-jointe une annonce de journal sur laquelle je me permets, très anxieusement, d'appeler votre attention. Il s'agit d'une place vacante de professeur dans une école publique. Un emploi de ce genre me serait infiniment précieux dans ma situation présente. Aije quelque chance de l'obtenir? » Non, il ne paraît pas que Poe ait eu non plus cette chance-là. Il obtint en revanche une recommandation de Kennedy pour un journaliste de Richmond, White, qui venait de fonder le Southern Litterary Mes-senffePy et qui le chargea d'abord d'écrire pour cette revue des comptes-rendus de livres nouveaux. Mais bientôt White confia presque entièrement à Poe la rédaction de sa revue. Les let^ très qui viennent ensuite nous font voir le jeune poète tout occupé à corriger des épreuves, à sol" liciter des articles, à préparer des sommaires pour de prochaines livraisons.

Le 29 septembre, White lui écrit la curieuse Jettre qu'on va lire : « Mon cher Edgar, je crois

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