ST
que vous êtes sincère dans toutes vos promesses. Mais je crains qu'en vous retrouvant dans la rue de nouveau, vous vous laissiez aller de nouveau à votre penchant maudit 1 Combien j'ai de regret à devoir me séparer de vous, personne sur la terre ne pourrait le comprendre. J'étais attaché à vous : je le suis encore, et volontiers je vous rappellerais, si je n'avais peur de voir bientôt revenir l'heure de la séparation... Vous avez de belles qualités, Edgar, vous devriez les respecter et vous respecter vous-même 1 Séparez-vous à jamais de la bouteille et des compagnons de bouteille I Si vous voulez revenir à Richmond, et continuer à travailler avec moi, qu'il soit entendu que tous nos engagements seront rompus dès la première fois que vous vous enivrerez. Boire avant le déjeuner est absolument désastreux: quiconque le fait n'est plus en état de fournir de bon travail dans la journée. Votre ami fidèle, White. »
Poe jura de ne plus boire, et revint à Richmond. Le 22 janvier i836 il écrivait à Kennedy: « Cher monsieur, je ne vous ai pas marqué réception de votre dernière lettre, mais elle n'a pas été sans influence sur moi. Toujours depuis lors j'ai courageusement lutté contre l'ennemi : je suis maintenant parfaitement tranquille et heureux. Et jamais je n'oublierai à qui je dois ma guérison. M. White est très généreux, tout le monde ici m'accueille à bras ouverts, les éditeurs m'envoient tous les livres qui paraissent. Quel
contraste avec la condition d'absolu désespoir. où vous m'avez trouvé et dont vous m'avez tiré ! » L'excellent Kennedy est d'ailleurs infatigable dans son zèle pour son jeune ami. Il lui, propose d'écrire « des farces, dans le genre des vaudevilles français »! Il le met en garde contre « son goût pour l'extravagance dans les idées et le style. » fl l'engage à « être gai, à se lever tôt, à travailler à des heures régulières. » Et pendant deux ans Poe continue à remplir consciencieusement sa tâche : en deux ans, grâce à lui, la revue de White devient la plus estimée et la plus renommée des revues américaines. Le 17 janvier 1837, White le presse d'achever son Gordon Pijm, et s'excuse de n'avoir pas sous la main l'argent qu'il lui doit. En juin 1887, tout est rompu de nouveau, définitivement cette fois, entre Poe et son directeur. Ce qui n'empêche point Poe de parler de White, dans une des dernières lettres qu'il ait écrites, douze ans plus tard, comme d'un caractère. Et White, lui aussi, paraît avoir gardé pour son ancien collaborateur une sincère estime. Le 12 septembre 1889, le romancier américain James Heath écrivait à Poe; « J'ai vu White : il m'a déclaré que la nouvelle de votre succès et de votre bonheur lui faisait un extrême plaisir. Quant à moi, j'ai eu une joie sincère à comprendre que votre raison vous avait enfin mis à même de triompher d'une attirante et dangereuse passion, qui souvent anéantit les plus sarjes et les meilleurs d'entre nous. Dans
-■Tsr,w ■■■
le domaine de la critique^ en particulier^ je vous prédis un brillant avenir. %
Cette lettre m'amène à signaler une nombreuse série de lettres du même genre adressées à Poe par les auteurs ses confrères, dont il a toujours recherché les avis avec une sollicitude vraiment bien touchante. Çroir ait-on que des critiques américains sont allés jusqu'à lui reprocher cette innocente manie? Ils l'ont accusé d'avoir importuné les grands hommes de son temps, de les avoir mis en demeure de le louer. Comme si les réponses de tous ces grands hommes ne traduisaient pas assez clairement le bonheur qu'ils éprouvaient à se voir ainsi consultés ! Quelquesunes sont si longues que M. Woodberry doit renoncer aies publier en entier. Et quelle abondance de conseils, d'observations de détail, de petites corrections !
Voici, par exemple, une lettre de Beverly Tucker: « M. Poe est jeune: me permettra-t-il de lui servir de guide dans le chemin du succès? Je voudrais l'aider à écarter les obstacles qui ont jusqu'ici entravé ses progrès. Si je n'ai rien dit du Manuscrit trouvé dans une bouteille^ c'est que ce conte a déjà été, à mon avis, trop loué. M. Poe m'avait habitué à attendre de lui quelque chose de plus littéraire que la simple impression physique de l'horreur. J'espérais que l'auteur de Morella^ à bord du Vaisseau-Fantôme, aurait réussi à forcer le silence des matelots fantômes, et à obtenir d'eux l'émouvant récit des
causes de l'enchantement qui pesait sur eux. Ne pourrait-il pas nous envoyer bientôt une seconde bouteille, où nous trouverions enfin Thistoire du mystérieux vaisseau? Ne pourrait-il pas, en manière d'épisode, imaginer qu'il est à bord du vaisseau maudit, et qu'il intei*cepte les lettres écrites par les matelots à leurs amis restés à terre ? »
Et Edgar Poe remercie Tucker de ses conseils, le prie respectueusement de continuer à l'éclairer. Et Tucker continue. Dans le même temps, une autre célébrité, Paulding, annonce à Poe que la maison Harpers refuse de publier ses contes « à cause d'une certaine obscurité dans leur application, qui empêcherait la moyenne des lecteurs d'en comprendre le sens » ; et ce Paulding ajoute : « Je voudrais que M. Poe appliquât son humour et ses connaissances à des sujets de satire plus familiers ; aux vices et aux travers de nos compatriotes d'à présent. »
Et non seulement Poe est enchanté de la part d'éloges que contiennent ces lettres, mais les objections qu'on lui fait l'émeuvent profondément; et ce sont alors des lettres pour se justifier, ou pour promettre de se corriger. A Cooke, qui lui avait écrit à propos de Ligeia^ il répond : « Cher monsieur, j'ai eu de votre lettre plus de bonheur que je ne saurais vous dire. Vous avez lu jusqu'au fond de mon esprit comme dans un livre, et je n'ai encore trouvé personne qui l'eût fait. WilUs en a entrevu un coin, Tucker en a de-
viné la moitié, mais vos idées sont Técho direct des miennes... Au sujet de Ligeia vous avez raison, La perception graduelle de la résurrection de Ligeia dans la personne- de Rowena était un sujet bien plus haut et plus émouvant que celui que j'ai traité. Et j'ai eu l'idée de ce sujet, et je l'aurais traité si déjà dans Morella je n'avais traité un sujet analogue. De sorte que j'ai dû me borner à faire deviner à mon héros, dans une sorte de demi-conscience, que c'était Ligeia qui était devant lui. Il y a cependant un point où j'ai failli. J'aurais dû montrer que la volonté échoue fatalement à réaliser son vouloir : une nouvelle défaillance se serait produite, et Ligeia aurait décidément disparu pour céder la place de nouveau, dans la tombe, à lady Rowena... Mais il faudra bien que mon conte reste maintenant tel qu'il est. Il me suffît que vous l'ayez jugé compréhensible. Et pour la foule, peu m'importe son avis ! J'avoue même que, cette fois, je serais assez fâché d'être compris d'elle. Je vous enverrai dès que je pourrai un autre de mes contes, William Wilson. Ce n'est pas le dernier que j'aie écrit, mais c'est peut-être le meilleur. »
Dans une autre lettre au même Cooke, écrite sept ans plus tard, en i846, Poe revient encore sur le sujet de ses contes : « Merci pour vos compliments. Si j'étais aujourd'hui d'une humeur plus sérieuse, je vous dirais franchement combien vos paroles ont fait frémir mes nerfs, non point à cause de vos éloges, mais parce que je
sentais que vous nie compreniez. Vous avez raison dans ce que vous dites de mon Dupin et de la façon dont il coupe le cheveux en quatre : tout cela n'est que pour l'effet. Ces contes de ratiocination ne doivent leur popularité qu'à la nouveauté du genre. Je ne prétends pas qu'ils manquent d'ingéniosité, mais on les croît plus ingénieux qu'ils ne sont, sur la foi de \air de mé* thode qu'on y trouve. Dans V Assassinat de la rue Morgue^ par exemple, je n'ai pas eu grand mérite à débrouiller un écheveau que j'avais moimême emmêlé d'avance... La dernière édition d'un choix de mes contes a été faite par le lecteur de la maison Pulnam, Duyckinck. C'est un homme qui a précisément, ou croit avoir, le goût de ratiociner, et en conséquence il n'a presque rien reproduit dans le volume que de ces contes analytiques. Aussi le volume ne donne-t-il aucune idée de mon tour d'esprits En écrivant mes contes l'un après l'autre, souvent à de longs intervalles, j'ai constamment gardé devant mes yeux l'idée de leur suite et de l'unité de mon œuvre. Et je pense que si l'on en publiait une édition complète, c'est surtout la diversité et la variété qui en seraient les traits caractéristiques. Peut-être vaîs-je vous surprendre, mais je vous avouerai qu'au fond, il n'y a pas un de mes contes qui me paraisse meilleur qu'un autre. Ce sont seulement les genres qui ont des valeurs différentes; et comme le genre le plus élevé est celui de l'imagination la plus haute, on peut dire
en ces sens que Ligeia est le meilleur de mes contes. Je l'ai d'ailleurs beaucoup amélioré depuis que vous l'avez lu. »
On peut juger par ces deux lettres de l'importance considérable, et peut-être excessive, qu'attachait Edgard Poe au moindre mot d'éloge ou d'encouragement. Sa correspondance nous le montre s'adressant ainsi tour à tour à tous les écrivains de son pays, à Anthon, à Washington Irving, à Longfellow, à Haw^thorne. Seul ce dernier avait de quoi le comprendre : lui aussi était un poète, un admirable musicien des mots, avec une âme toute pleine de visions tragiques. Et, de fait, entre tant de longues lettres parfaitement inutiles, dans toute cette correspondance de Poe, seul un billet de Haw^thorne aurait valu d'être conservé. « Cher monsieur, écrivait à l'auteur de Ligeia l'auteur de la Lettre rouge, j'ai lu avec un grand intérêt les notes que vous avez consacrées à mes ouvrages : je vous sais gré d'en avoir parlé sérieusement. Je n'ai souci de rien que de la vérité, et je préférerai toujours un avis sincère, si dur qu'il puisse être, à des compliments hypocrites. Je dois vous avouer pourtant que je vous admire plutôt comme auteur de contes que comme critique des contes de vos confrères. Et quand même je devrais être en complet désaccord avec vous sur tous les points, rien ne m'empêcherait de proclamer toujours la force et l'originalité de votre génie de conteur. Nathaniel Hawthorne, »
100 Écan'AWS étrangers
Lettres et billets, compliments et critiques, Poe conservait précieusement tout cela. Il rêvait d'être compris ; toute sa vie, il s'est vainement obstiné à la poursuite de ce rêve. Et ce sont ces documents qu'il a légués à Griswold, les considérant sans doute comme les meilleurs témoignages de son mérite littéraire.
Il a poursuivi encore, toute sa vie, deux autres rêves. Condamné à rédiger, à diriger des revues pour le compte d'autrui, il voulait avoir enfin une revue qui lui appartînt; et Ton n'imagine pas combien ce désir lui tenait au cœur, combien il a tenté de démarches pour le réaliser. Et il rêvait aussi d'obtenir un emploi régulier et fixe, qui lui permît d'échapper à Tincertitude du lendemain, de âe sentir un peu libre et tranquille, après tant d'années d'une écrasante besogne, et de s'occuper enfin à loisir de ses projets artistifjues. De toute son âme il aspirait à l'indépendance et au repos; et il est mort sans les avoir connus.
Voici enfin une lettre écrite par Edgar Poe quelques jours avant sa mort. C'est une de celles, sans doute, que M. William Grisw^old considère (^rAme Jesrpîus importantes cour la justifia
cation de son père ; et l'on devine que M. Woodberry y voit, lui aussi, la marque d'une dépravation sans excuse. Cette lettre est adressée à Mrs Clemm, la belle-mère du poète, l'admirable et sainte femme qui, après la mort de sa fille, s'était constituée tout à la fois la confidente, la nourrice, et la domestique de son gendre. Et celui-ci, en revanche, lui avait voué une très profonde et très respectueuse afliection, dont témoigne suffisamment le magnifique soimet tradu t par Baudelaire en tête du premier volume des Histoires extraordinaires.
Au moment où il lui écrivait la lettre qu^on va lire, Poe se trouvait à Richmond; il y était venu pour donner une série de conférences et de lectures publiques de ses œuvres, mais aussi, comme on verra, pour faire sa cour à une jeune femme, Mrs Shelton, qu'il avait eu l'idée de demander en mariage. Il paraît avoir eu pour cette dame une sincère amitié; mais son cœur appartenait tout entier à une autre. Celle qu'il aimait, la dame que dans sa lettre il appellera Annie, était mariée ; et c'est sans doute pour l'oublier que Poe avait projeté de se marier à Mrs Shelton; mais les efforts qu'il faisait pour l'oublier n'aboutissaient qu'à la lui rendre plus chère.
« Chacun m'assure ici, écrit Poe à Mrs Clemm, que si je donne une seconde lecture^ en mettant les billets à cinquante cents, je gagnerai au moins cent dollars. Jamais je n'ai été accueilli avec
autant d'enthousiasme. Les journaux n'ont rien fait que me louer, avant et depuis ma lecture. Je vous envoie ci-joint un des articles, le seul où se soit glissé* un mot de désapprobation ; il a été écrit par Daniel, l'homme avec qui j'ai eu cette querelle, l'année passée. J'ai reçu un grand nombre d'invitations, mais dont j'ai dû décliner la plupart, faute d'avoir un habit. Aujourd'hui ma sœur Rose et moi passerons la soirée chez Mrs Shelton. Hier soir je suis allé chez les Potiaux, la soirée précédente chez Strobia, où j'ai vu ma chère amie Élisa Lambert, la sœur du général Lambert. Elle était souffrante, dans sa chambre à coucher ; mais elle a insisté pour nous voir, et nous sommes restés avec elle jusqu'à près d'une heure du matin. En un mot je n'ai reçu que des marques débouté depuis mon arrivée ici, et j'aurais été absolument heureux sans mon affreuse anxiété à votre sujet. Depuis qu'ils ont appris mon projet de mariage, les Mackenzie m'encombrent de leurs attentions. Et maintenant, ma chère précieuse Muddy, dès que je saurai quelque chose de précis, je vous en préviendrai aussitôt. Mrs Shelton parle d'aller voir notre maison de Fordham, mais je me demande si cela sera possible. Peut-être vaudrait-il mieux que vous vinssiez ici, laissant toutes choses là-bas. Ecrivez de suite, et donnez-moi votre avis, car vous savez mieux, toujours, ce qu'il convient de faire. Serons-nous plus heureux à Richmond ou à LoweU? Car il faut^ voyez-vous, il faut absolument
que je sois quelque part où je puisse voir Annie... Thompson me presse d'écrire pour son Messager; mais j'ai trop d'ailxiété, je ne puis rien écrire. M. Loud, le mari de Mrs Loud, la femme poète de Philadelphie, est venu me voir l'autre jpur et m'a offert cent dollars pour éditer les poèmes de sa femme. J'ai naturellement accepté. Toute l'affaire ne me demandera pas plus de trois jours de travail. Il faut que j'aie fini pour Noël... Je crois, en y réfléchissant, Muddy, chère Muddy, qu'il vaudrait mieux que vous vinssiez immédiatement ici. Vous savez que nous pourrions très bien payer ce que nous devons à Fordham, et continuer à y demeurer : l'endroit est beau, mais j'ai besoin de vivre près d^ Annie.,. Dans votre réponse ne me dites rien à^elle : je ne pourrais supporter d'en entendre parler en ce moment, sauf si vous aviez à m'apprendre que s^on mari est mort! J'ai déjà acheté l'anneau de mariage, et je finirai bien par me procurer un habit. »
Voilà cette lettre, qui paraît avoir scandalisé les biographes américains d'Edgar Poe. Et je me demande ce qu'ils peuvent y avoir trouvé de si révoltant, si ce n'est peut-être le spectacle de ce fiancé qui n'a pas d'habit noir pour aller dans le monde. Ne sent-on pas, au contraire, dans l'accent fiévreux et irrésolu de cette lettre, quelque chose comme le reflet d'une dernière crise morale, du dernier effort de résistance d'une âme passionnée contre la cruelle destinée qui pesait sur
elle? ('e dernier effort a d'ailleurs échoué, comme les autres. Le mariage projeté n'a jamais eu lieu : ce n'était encore qu'un vain rêve, le souvenir d'Annie était trop profond au cœur du poète pour que rien d'autre que la mort pût l'en délivrer. Et au lieu du mariage projeté c'est la mort qui est venue. Quelques jours après avoir écrit cette lettre, Poe quittait Richmond, arrivait à Baltimore, sa ville natale. Et le lendemain de son arrivée, à l'aube, des passants le ramassaient dans la rue, devant la porte d'une taverne, se débattant sous un terrible accès de delirium tremens. On ne put trouver sur lui aucun papier, de sorte que ceux qui assistèrent à ses derniers moments ne surent point même son nom. Et ainsi mourut, à trente-sept ans, seul, comme il avait vécu, et inconnu de ceux qui l'entouraient, ce pauvre poète. Du moins il garda l'espoir, jusqu'au bout, que son ami Grisw^old prendrait soin de sa mémoire.
Octobre, 1894.
Walt Whitman ^
Les États-Unis d'Amérique ne possèdent plus désormais que deux poètes; encore ne les possèdent-ils qu'en partage avec la France, car ces deux poètes sont M. Stuart Merril et M. Francis Viélé-Griffm.
Parmi les auteurs américains vivants qui font des vers et qui écrivent en anglais, ni M. Olivier Wendell Holmes, malgré sa ressemblance physique avec M, Renan, ni le vieux quaker Whittier, malgré son âge et la pureté de ses intentions, ni Mmes Ella Dietz, Emma Lazarus, Ada Isaacs et Zadel Gustafson, malgré le grand nombre de leurs vers, personne n'est en vérité un poète. Il manque à leurs plus belles compositions ce mystérieux élément d'éternité qui seul distingue la poésie de la simple littérature.
Ce n'était guère non plus un poète, ce James Russell Lowell dont ses compatriotes ont pleuré la mort, l'année passée, avec une imposante solen-
ï. Celle élude a élé ccrile pour la Revue Bleue, à Toccasion de la mort de Whilman*
nité. Çelui-là pourtant, à défaut de l'émotion et du souffle, était un très spirituel pamphlétaire, et, dans le dialecte spécial où il écrivait, un très habile versificateur.
Mais c'était en revanche tout à fait un poète, Walt Whitman, le magnifique et noble vieillard qui vient de mourir le 25 mars dernier, après quatre mois d'agonie.
Lorsque, dans quelques années, nous serons enfin débarrassés du xix® siècle, les critiques chargés de procéder à sa liquidation seront stupéfaits d'avoir à constater l'énorme influence de Walt Whitman sur notre mouvement littéraire contemporain. Car il leur faudra bien reconnaître que,de toutes les innovations tentées depuis vingtcinq ans dans notre littérature, et de celles qui touchent la forme,, et de celles qui touchent les idées et les sentiments, il n'y en a pa^ une qui ne se trouve indiquée, réalisée, peut-être même exagérée, dans le premier volume des poèmes de Walt Whitman, les Brins (Therbe^ publié en 1855,
Ces innovations, Dieu me garde de prétendre à les énumérer toutes ; mais voici, je croîs, les principales :
D'abord, le naturalisme. Et jamais un natura- Jisme n'a été plus radical qg.e celui de Walt
QUELQUES FiaUREfi DE POETES ANGLAIS 107
Whitman. Son œuvre est, d'un bout à l'autre, un grand hymne à la nature, La sainteté de la nature, c'est toute sa philosophie ; elle le conduit à aimer et à célébrer tout ce qui est naturel, mais pardessus tout, peut-être, les mystères naturels de la fécondation et de la reproduction. Auprès des poèmes qu'il consacre à ces sujets, les peintures de M. Zola font l'effet de craintives périphrases. Les curieux pourront trouver traduit un de cei poèmes dans l'ancienne collection de la Vogue; de tous les morceaux de Walt Whitman qui ont été traduits en français, c'est celui qui leur donnera la meilleure idée de l'élévation et du lyrisme du poète américain. Mais ils y verront aussi combien ce poète s'inquiétait peu de nos scrupules de réserve et de pudeur, jugeant toute chose sacrée qui est naturelle, ainsi qu'il sied à un naturaliste.
Nos poètes s'essaient^ depuis tantôt dix ans, à libérer le vers : jamais pourtant ils n'oseront pousser cette libération au point où l'a d'emblée poussée Walt Whitman. Il n'y a dans les Bri.is d'herbe ni rimes, ni assonances, ni retours de rythmes, ni rien enfin qui fasse croire, à vue d'œîl, que ce sont des vers, sinon le fréquent passage à la ligne, et l'emploi de majuscules au début de chaque ligne; encore n'e§t-il pas exact de dire de chaque ligae^ car il y a de ces vers qui, venant après d'autres de deux mots, s'étendent sur cinq ou six lignes, sans qu'on puisse, à vue d'œil, deviner pourquoi^
Après le vers libre^ nous avons eu le culte et la culture du moi. Ce sont encore deux choses que Walt Whitman a bien connues, et dès 1855. Ses poèmes, quand ils n'ont pas pour sujet la démocratie américaine, ont pour sujet Walt Whitman. On en compterait une cinquantaine qui sont tout consacrés à la description minutieuse, non seulement de Tâme, mais du corps même de l'auteur; et souvent celui-ci, sans doute par crainte d'abuser du jc^ le remplace par son nom Walt Whitman en toutes lettres, parfois reproduisant sa signature autographiée au milieu du texte imprimé. A toutes les phases de la culture de son moi il a pris soin d'intéresser ses lecteurs; il poussait jusqu'à la manie le goût de l'autobiographie. Et pour ce qui est du culte de son moi^ il l'a pratiqué sans ombne de fausse modestie, accompagnant de nouvelles photographies chacune des nouvelles éditions de ses œuvres, exaltant sa santé, sa beauté, sa virilité : tel, en un mot, qu'on ne saurait proposer à nos jeunes gens un plus enviable modèle de psychothérapeute.
Mais on ne saurait aussi leur proposer un plus enviable modèle de compagnon de la vie nouvelle. Quand il ne se chante pas lui-même, Whitman chante la démocratie américaine, y rattachant la civilisation, la science, les derniers progrès de l'industrie. II s'attendrit sans cesse ; et de préférence il s'attendrit sur les chemins de fer, les expositions, le suffrage universel, le phonographe. La Tour Eiffel, s'il avait eu le bonheur
de Tapercevoir, l'aurait exalté davantage encore qu'elle n'exalte M. Henri Bérenger. Et comme à M. Bérenger, comme à ses maîtres et à ses confrères, la vue du monde moderne inspirait à Walt Whitman une morale toute d'action et de compassion. De penser qu'un jour le télégraphe et le vélocipède pénétreraient jusque chez les Caraïbes, ce fut toujours son idée la plus chère. Il le disait encore, en décembre dernier, à un ami qui l'était allé voir, et qui s'étonnait de le trouver si joyeux et si plein d'espérance, dans le misérable taudis où il agonisait.
Et si même on soutient que le trait dominant de notre littérature depuis vingt-cinq ans est la recherche de la nouveauté, sur ce point là encore Walt Whitman nous a tous devancés. Non seulement il a pratiqué le vers libre avec une liberté extraordinaire, non seulement il a introduit dans sa poésie son nom autographié et la description de son corps, mais à chacun de ses livres il a donné une forme bizarre, entremêlant les poèmes et les dissertations politiques, imprimant au bas de ses vers, à la place ou nous mettons les notes, une série à'anas^ de réflexions morales et de souvenirs personnels. Il n'y a jamais eu un poète dont il fût plus facile de rire. Aussi les Américains n'y ont-ils pas manqué, les Anglais surtout; et c'est un plaisir de voir de délicats esthètes se réconcilier pour* uil instant avec la vie' cri s'esclafiant sur des poèmes tels que celui-ci :
Que vois-tu, Walt Whitman ?
Qui est-ce là, que tu salues, et qui Tun après Fautre te galuent ? .
Je vois une grande merveille ronde roulant dans l'air.
Je vois à sa surface des petites fermes, des hameaux, des cimetières, des prisons, des factoreries, des palais, des huttes de barbares, des tentes de nomades.
Je vois d'un côté la partie dans l'ombre, où les dormeurs dorment, et de l'autre côté la partie éclairée du Soleil.
Je vois les curieux changements, silencieux, de la lumière et de l'ombre.
Je vois des pays éloignés aussi réels et aussi proches pour leurs habitants que mon pays l'est pour moi.
Je vois d'abondantes eaux.
Je vois des pics de montagnes, je vois la rangée des sierras des Andes et des Alleghanys.
Je vois clairement les Himalayas, les Chian-Shahs, les Altaïs, les Ghauts.
Je vois les sommets géants d'Elbrouz, de Kazbec, de Bazardjusi.
Je vois les montagnes Rocheuses et le pic des Vents.
Je vois les Alpes Styriennes et les Alpes de Karnac.
Je vois les océans supérieurs et les inférieurs, l'Atlantique et le Pacifique, la mer Mexicaine, la mer Brésilienne et la mer du Pérou.
Les eaux japonaises, celles de l'Hindoustan, la mer de Chine et le golfe de Guinée.
L'étendue de la Baltique, de la Caspienne, de la Bothienne, les rivages bretons et la Baie de Biscaye.
La Méditerranée au soleil, de l'ime à l'autre de ses îles.
Les mers intérieures de l'Amérique du Nord, dont les eaux ont le goût frais.
La mer Blanche et la mer autour du Groenland (1).
/ . Leaves of Grass,
Ainsi Walt Whitman a pratiqué dès 1855 toutes les innovations qui ont été tentées depuis lors dans notre littérature. Les critiques du xx® siècle seront forcés de le constater : et ils ne .manqueront pas d'en conclure que Walt Whitman a été l'inspirateur de notre mouvement littéraire contemporain.
Mais les critiques du xx® siècle auront là une excellente occasion de se tromper. Car malgré que les poèmes de Walt Whitman datent de 1855, et qu'ils présentent déjà, en apparence, tous les caractères que présentent les œuvres de nos écrivains d'aujourd'hui, la vérité est qu'ils n'ont exercé sur le mouvement littéraire contemporain aucune influence, ou à peu près.
D'abord, parce que personne d'entre nous ne les a connus, ou à peu près. Les journaux américains ont dit, au lendemain de la mort de Whitman, que son nom était plus célèbre en France qu'en Amérique. Ils se sont figuré, apparemment, qu'être connu de M. Gabriel Sarrazin équivalait à être connu de la France tout entière. Hélas I il n'en est rien!
. 11 y a bien eu chez nous, en outre de M. Sarrazin, deux ou trois jeunes gens pour apprécier Walt Whitman : ainsi M. Desjardins, qui en a si noblement parlé ; ainsi M. Viélé-Griffin, qui a eu naguère l'idée de le traduire (i); ainsi Jules La-
I. Et l'on ne saurait trop refiretter qu'il ne l'ait pas fait, car personne ne comprend comme ce poète la langue et aussi l'intime génie du* poète américain.
forgue, un des plus délicieux esprits de noire âge, qui ne se fatiguait pas de lire les Brins d'herbe aux dernières années de sa courte vie. Mais sur ceux-là même l'œuvre du poète américain n'a exercé aucune influence, ne pouvait en exercer aucune.
Car malgré la ressemblance apparente des sentiments^ des idées, et de la forme, il n'y a au fond rien de commun entre la poésie de Walt Whitman etnotre littérature contemporaine. On a pu voir au Salon de la Rose-Croix, on peut voir à l'Exposition des Indépendants des peintures représentant les mêmes sujets que représentaient les peintures de Giotto, et avec des procédés du même genre. Ces peintures sont pourtant absolument différentes des peintures de Giotto. Et un abîme peut-être plus profond encore sépare l'œuvre de Whitman de l'œuvre de nos jeunes écrivains d'à présent.
C'est que, pour être né au xx® siècle, Whitman n'en est pas moins un primitif, quelque chose comme un poète des temps préhistoriques. La singularité de sa poésie n'est pas le résultat d'une réflexion théorique, ni d'un désir de réaction contre des tendances fatiguées : elle est l'exprès-» sion spontanée de la singulière nature que lui ont faite son origine, son tempérament,et les circonstances de sa vie.
QUELQUES flWREJS JÛE mÈlSÉS ANGLAIS ll3
Walter Whitman est »é le 3i mai 1819, à West-Hills, LongJsland, da«s l'Etat de New- York. Son père était charpentier, mais avant lui tous ses ancêtres avaient été laboureurs et fer-» miers, depuis le moment où Zacharie Whitman, en 1685, était venu d'Angleterre s'établir en Amérique. Zacharie Whitman était un quaker «t tous ses descendants avaient été des quakers ; ils n'avaient d'attention que pour la voix de l'Esprit divin, qui parlait en eux. Cette voix les rendait indifférents aux usages du monde : quand elle commandait, ils obéissaient; et de ce qui se passait au dehors ils n'en voulaient rien savoir.
La mère du poète était d'origine hollandaise ; mais comme les Whitman, les Van Velsor, ses parents, vivaient depuis deux siècles dans l'Etat de New-York, occupés seulement du défrichement de leurs terres et de l'édification de leurs âmes. Par sa mère et par son père, Walt Whitman a été un campagnard, mieux fait pour le libre travail solitaire que pour la société, et plus attentif à sa voix intérieure qu'à tous les bruits du dehors.
Il était enfant encore lorsque ses parents vinrent se fixer à Brpqklyn ; et c'est à Brooktyn que^
jusqu'à treize ans, il est allé à Técole. Mais il n'avait pas, dès lors, si petit congé qu'il ne courût à son village natal : tout son cœur y était resté.
A treize ans il entra comme apprenti chez un imprimeur, après s'être sauvé d'une étude d'avoué où on l'avait placé. A seize ans, il se sauva de chez l'imprimeur, courut au pays où il était né. Il vécut deux ans çà et là, dans les bourgs et les villages de Long-Island, s'engageant pour quelques mois comme sous-maître dans de petites écoles d'enfants, puis se sauvant de nouveau. A vingt ans, il imprima et publia un journal hebdomadaire, le Long-Islander, Mais la vie à l'air linre était décidément trop dure : il se résigna à reprendre le chemin des villes.
Il vécut douze ans à New-York, ouvrier imprimeur et ouvrier journaliste. II passa ces douze années dans la compagnie des mendiants, des vagabonds et des prostituées. Leur société était la seule où il se sentît à l'aise ; et son clair beau visage rustique, la douce franchise de ses manières, et le son tout féminin de sa voix lui donnaient sur ce monde de misérables un pouvoir de séduction extraordinaire. « Tous ses moments de liberté, il les dépensait dans les échoppes, les foires, les réunions populaires. II connaissait à fond les hôpitaux, les dépôts de mendicité, les prisons, et tout ce qui s'y trouvait. Il s'attardait dans les quartiers de la ville où habitent les pires espèces; il y connaissait chacun, et chacun le
connaissait. » C'est un témoin de sa vie qui nous le raconte.- Et son seul plaisir d'art était la musique : il se pfrivait de dîner pour aller à l'Opéra.
Mais, après ces douze ans de travail régulier, il sentit que le séjour des villes lui était trop pesant. Pendant quatre ans il voyagea, parcourant tour à tour tous les Etats et les pays voisins. Il fit tous ces voyages à pied, se mêlant partout à la vie des gens du peuple ; il travaillait un mois dans une imprimerie, sur son passage, et quand il avait gagné quelques dollars il reprenait son chemin.
En 185 1, il revint à Brooklyn, s'occupa de bâtir et de vendre des maisons* Mais de temps à autre il abandonnait tout travail, s'en allait courir par les routes, « afin, disait-il, de ne pas devenir trop riche ».
. C'est dans ces courses vagabondes qu'il acheva la première série des Brins d^herbe^ commencée pendant son grand voyage des années précédentes. Quand la série fut prête, il l'imprima lui-même, comme il a fait de presque tous ses livres, et la publia. Ce ne fut, d'un bout à l'autre des États- Unis, qu'une tempête de rire et de colère. Seul, Emerson ne se fâcha point. Il écrivit au débutant que ses Brins d^herbe « étaient l'œuvre la plus extraordinaire d'esprit et de sagesse que l'Amérique eût encore produite ». Whitman publia la lettre d'Emerson, il publia à droite et à gauche des appréciations enthousiastes de son livre, qu'il rédigea pour la plupart lui-même. Et ainsi il tira des Brins d'herbe assez d'argent pour
116 iCRIVAINÔ ^TRANGEUfi
reprendre sa vie errante et libre sar les grafïéfi chemins d^ son pays.
En 1862, WWtman apprend que son frère vietft d'être grièvement blessé à la bataille ée Fredericsbourg, en Virginie. Il conrt le rejoindre, k trouve convalescent. Mais à côté de son frère il voit d'autres blessés, des hommes de Brooklyn, des compatriotes. Il reste auprès d'eux pour les soigner. Et fl en voit d'autres encore qui ne «ont pas de Brooklyn, mais qui souffrent et qui l'appdilent. De sorte que, pendant trois ans, il passe toutes ses journées dans les hôpitaux, îtravaîHant la nuit A son métier d'imprimeur quand il ne trouve pas d'autre moyen de ramasser quelque argent pour secourir les malades Mais «ce n'e^ pas de ses cadeaux ni de ses soins que les malades avaient le plus besoin ; ils avaient besoin de sa présence au bord de leur lit, de son franc sourire qui les égayait, les encourageait à mourir. Lui qui aimait tant à raconter les moindres détails de sa vie, il n'a pas dit la vingtième partie de tout le bien qu'il a fait, des secours qu'il a distribués, des guérisons qu'il a hâtées, pendant ces trois années d'héroïque travail.
Encore n'est-ce pas d'héroïsme qu'on peut parler à son sujet, car il n'y avait pas l'ombre chez Whitman de cet effort, ni même de cette réflexion, qui donnent tant de mérite aux actions des héros. Il s'était décidé en une minute à courir à Fredericsbourg; une fois là, il avait fait la seule chose qui lui semblait possible, il s'était mis tout entier
QUELQUES FIÔURES DB FOÈTEff ANGLAIS 117
au serviGe des maUieureux, arvce la joyeuse înconsciemce d'ua enfant. Il apportait aux blessés (iu tabac et de l'eau-de-vie. Il écrivait des lettres sous leur dictée. II leur chantait des chansons et les émerveillait par seâ tours de force. Comme autrefois parmi les vagabonds de New- York, il se sentait à Taise parmi eux. Et il n'y en avait pa« un qu'il ne connût son frère. Le livre où il a raconté ses impressions d'hôpital est aussi lumineux qu'est sombre le livre de la Maison des morts, de Dostoïewsky ; mais tous deux sont animés du même esprit divin.
En i864, Whitman,qui s'était obstinée travailler de jour et de nuit, malgré sa fatigue et la chaleur intolérable de l'été, tout à coup se sentit malade. C'était la première fois de sa vie. Il dut quitter Washington : à peine avait-il passé quelques semaines dans le Nord qu'il y revint et reprit sa place au lit des malades.
Quelque temps avant la fin de la guerre, il fut atteint pour la seconde fois. Décidément, il avait fini de se bien porter. En reconnaissance de ses services, on lui donna un petit emploi au ministère de l'intérieur ; on le lui retira peu après, pour le punir d'avoir jadis publié un livre obscène, les Brins d^ herbe. Mais des amis s'entremirent et lui procurèrent une place équivalente dans une autre administration. Il la garda jusqu'en 1873, où l'état de malaise dont il souffrait depuis longtemps se résolut enfin en une terrible attaque de paralysie. Depuis lors, Whit-
maa eut la moitié de son corps insensible et comme morte, de ce beau corps dont la santé lui avait toujours causé tant de joie et de naïf orgueil.
A peine s'était-il un peu remis de l'accès de paralysie, qu'il apprit la mort de sa mère, de sa « chère, chère mère »; il avait déjà perdu, un peu avant, sa sœur Martha. « C'étaient les deux meilleures et plus douces femmes que j'aie jamais vues et connues et que je compte jamais voir. » Il renonça à sa pension de 1600 dollars, quitta Washington et vint s'enfermer à Camden, New-Jersey. C'est là qu'il a vécu ses dix-huit dernières années. Il était si pauvre que, plusieurs fois, on dut organiser des souscriptions pour lui venir en aide. Mais il avait peu de besoins, et s'amusait de tout. Un propriétaire de chemins de fer lui ayant donné, eniSjg, un permis de circu" lation pour visiter la Californie, il fut plus heureux de cette excursion qu'il n'aurait été du plus gros héritage.
De temps à autre, il imprimait ou réimprimait ses livres. C'était encore une de ses joies. Aux lettres de remerciement les plus banales, il répondait avec une effusion de tout son cœur. La mention de son nom dans un journal le faisait pleurer de plaisir.
Dans la petite ville où il demeurait, personne ou à peu près ne savait son nom. Mais on l'aimait sans le connaître, on était joyeux de le voir, comme autrefois dans les faubourgs de New-
York OU de Washington. Lui-même, dans ses promenades, saluait tous ceux qu^il rencontrait, petits et gros, noirs et blancs. A un ami qui s'en étonnait, il disait qu'en vieillissant il se sentait malgré lui regagné par la vieille coutume de Long-^ Island de parler à chacun sur les routes. Un ivrogne qu'il saluait se mit à l'interpeller : « Bonjour, papa; comment allez-vous, papa? » Les enfants jouaient avec lui comme avec un enfant. Il savait toute sorte d'histoires sur les gens du voisinage ; « Ici, c'était la maison d'un invalide, avec deux nègres pour le soigner. Là demeurait une vieille fille qui avait dépensé toute sa fortuné pour son installation et se trouvait maintenant sans ressources : mais c'était une personne d'un caractère remarquable. » Ses amis disaient que sa présence les réchauffait.
Il avait toujours été beau ; mais avec l'âge et malgré la paralysie de tout un côté de son corps, il était devenu d'une beauté surnaturelle. Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais vu une figure plus noble et plus douce, avec une plus admirable expression d'humanité, que la figure de Walt Whitman dans ses derniers portraits. Ses traits s'étaient comme purifiés, sous la blanche poussée des cheveux et de la barbe.
« Je suis sûr, dit M. John Burroughs, que son visage était, dans sa vieillesse, le plus beau qu'il y ait eu jamais. Les lignes y étaient très simples, très libres et très fortes. De hauts sourcils arqués, un nez droit à arêtes claires, des yeux d'un
430 ÉCRrVAINS ÉTRANGERS
bfeii gris sous de fortes paupières, un ho^ régulier, sans exagération d'aucune sorte, de gravides oreilles d'xret des^n merveilleux, et cette Soyeuse barbe blanche qui cachait sa bouche et son menton... Et quand je lai vu la dernière fois, en décembre iSgi, malgré qu^il eût été de longs jours à deux pas de la mort, jamais auparavant je ne Favais vu si beau, 11 n'y avait pas dans ses traits un seul signe de décrépitude, comme d'ordinaire chez les vieillards. L'expression était pleine de pathétique, mais grande comme celle d^un dieu. Et je ne pouvais le croire si près de la: mort, tant i\ semblait immortel. »
- « Toute la culture de Whitman, dit encore M. Burroughs, toute son intelligence, tout son savoir, tout cela était fondu et dominé par son humanité, de sorte que l'impression qu'il produisait n'était pas celle d'un lettré ni d'un artiste^ mais d'un homme, avec toute la fraîcheur, la force et la beauté de la nature humaine. »
Cette phrase contient, je crois, toute l'histoire du développement intérieur de Walt Whitman, et du progrès de son âme à travers les événements de sa vie. C'est elle aussi qui explique pourquoi les traits du vieux poète semblaient d'année en année rajeunir et se purifier, comme si d'année
en an»éc là n«tare s'y imprégnait plii^ avant. Car la vie intérieure de Walt Whitman. est une Ien<e et graduelle reprise de la nature s^r la civilisation. A peine Féeole et le séjour des villes a^aicnt-ik formé le jeune homnnc aux devoirs de la vie de son? temps, que son vieux sang de quaker et de campagnard de nouveau s'était réveillé, le rappelant aux seuls goûts et aux seuls besoins des âmes primitives. Ainsi l'on rencontre parfois sur le Rhin, au plus épais d'une forêt, les ruines gothiques d'une chapelle ; la nature a repris le terrain qu'on lui avait enlevé^ les arbres ont poussé tout à l'entour des vieux murs, et les murs même ont fini par verdir sous la mousse et les herbes folles.
Mais pour être maintenant à demi cachées dans les branches, les délicates ogives n'en paraissent que plus délicates* Et de même il n'a pas été inutile à Walt Whitman d'avoir étudié dans les écoles et d'avoir habité les villes, et d'avoir connu les règles que les races civilisées avaient imposées à leur poésie. Mais la nature l'a repris avec tant de force qu'il lui a été impossible de rien retenir des conquêtes de la civilisation.
Comme à ses ancêtres les quakers, l'Esprit lui a parlé ; et il n'a plus désormais entendu d'autre voix. Lui-même le reconnaissait, quelques années avant sa mort : « Tout ce que l'Esprit m'avait ordonné, je l'ai accompli dans mes livres ; sans lui, je ne suis rien. »
Et l'Esprit lui ordonnait ce qu'il ordonnait à
ses ancêtres, les fermiers de Long-Island : de s'épanouir librement au grand soleil de la vie. L'Esprit lui ordonnait de réconforter les malades, quand il les voyait souffrir ; il lui ordonnait de courir le long des routes quand il était las de travailler ; et il lui ordonnait de chanter ses émotions, quand elles s'élevaient trop fortes et trop sonores en lui.
Cet Esprit, c'était la nature primitive, le simple esprit de vie qui fait fleurir les fleurs et qui fait jouer les enfants. De sorte que la poésie de Walt Whitman est comme un monologue à haute voix; elle est l'expression spontanée des mouvements un peu violents de son âme. Et ni sur les idées ni sur la forme, il n'a eu le loisir de réfléchir à son aise. J'imagine que, quoi qu'il en dise, il se serait résigné très volontiers à écrire des vers rythmés et rimes à la façon ordinaire, s'il avait pu imposer cette contrainte au débordement de ses émotions. Mais il ne le pouvait pas ; c'était la nature qui parlait en lui, la vieille nature d'avant les civilisations. Jamais il n'a été capable de se contenir, de modérer son souffle, de choisir parmi ses idées.
Il a été quelque chose comme ce merveilleux Siegfried qu'on voit, dans le drame de Wagner, pousser tout droit devant lui, joyeux et grave, robuste comme un homme et naïf comme un enfant, avec toutes les voix des oiseaux, tous les murmures des ruisseaux, et toute la grande musique des êtres et des choses lui bourdonnant aux
oreilles. II a eu de ce merveilleux Siegfried jusqu'aux enfantillages un peu grossiers. J'imagine qu'il a dû rire et gambader d'une joie parfaite, quand l'idée lui est venue d'imprimer sa signature au milieu d'un de ses poèmes.
Si l'on avait montré au jeune. Siegfried un vélocipède, ou si on lui avait dit que les hommes, jadis esclaves, avaient été rendus à jamais égaux par le suffrage universel, tout de suite il aurait admiré ces deux produits de la civilisation. C'est par le même motif que peut s'expliquer toute la politique de Walt Whitman. Cet homme qui faisait à pied le tour des États-Unis devait nécessairement vénérer les chemins de fer. Dans les villes, où il ne den^eurait qu'à contre-cœur, à peine s'il avait pu voir de loin les inventions de la science moderne; et il n'en était que plus à l'aise pour les vénérer.
La première chose qui, dans le monde, apparaît clairement à Tesprit de l'animal et de l'enfan% c'est leur moi, II ne faut pas moins qu'une longue réflexion pour les amener à concevoir qu'ils ne sont pas le centre des choses. Walt Whitman tenait de trop près à la nature pour pouvoir jamais s'élever jusqu'à cette réflexion métaphysique. De là ce fréquent emploi qu'il a fait de son nom dans ses poèmes. Jamais il n'y eut un égoTsme plus naïf, ni plus innocent.
Ce n'était d'ailleurs qu'une apparence d'égoïsme. Car Walt Whitman avait encore ce trait
cammun avec les enfants de ne pas sentîr nettement les limites de sa personnalité. Son imagination lui permettait de se croire tour à tour mille êtres différents, comme fait Fenfamt ejai écoute une histoire. De sorte que, lorsqu'3 avaÂt écrit Je ou WaJt Whitman, ce n'était pas de lui seulement qu'il parlait. Son but était, en écrivant ies Brins d^ herbe — c'est lui qai le dit, — ^ « de tracer l'image d'un microcosme type, de figurer un homme embrassant dans sa passionnée et idéale sympathie les joies, tristesses, appétits, vertus, péchés des hommes, des femmes et des enfants; cet homme vivant, agissant,, souffrant avec l'humanité entière ; et cet homme étant Walt Whitman >.I1 dit ailleurs: «Je ne demande pas à un blessé comment il se trouve, c'est moi qui deviens le blessé. »
Et c'est par cette force extraordinaire de sympathie qu'il est un grand poète. Seul un être primitif, comme il était, un être non encore forcé par la civilisation à s'isoler en lui même et à s'enfermer dans l'enceinte d'une personnalité bien définie, seul un tel être pouvait revêtir ainsi, sans l'ombre d'effort, les caractères les plus opposés. Dans ies Brins d'herbe^ il est tour à tour : l'esclave poursuivi, et alors il ressent la morsure des chiens ; le vieil artilleur, et il raconte le bombardement de son fort ; le marin d'autrefois, et il décrit les combats où il a pris part. « Il n'y a pas un révolté qui marche Ters )â ged\e, les mains, attachées, disait-il, sans que
je «ois attaché avec lui, en marche vers la geMe avec lui. »
Il est, par ce merveilleux pouvoir d'évocation, l'égal des Dickens, des Michelet, des maîtres les plus hauts. Son pouvcdr d^évocation n*est point, comme le Jeur, réfléc-hi, ordonné, sagement contenu. Il s'éploie en liberté, mais c'est le même pouvoir, et inspiré du même esprit tout chrétien, toujours préférant au plaisir avec les grands la souffrance avec les petits.
A lui seul, ce pouvoir d'évocation aurait suffi cour faire de Whitman un poète. Mais la vérité Kest qu'il s'accompagnait che^ lui de maintes autres qualités poétiques: d'un souffle par exemple si fort et si emporté, que pi usieuris pièces des Brins d'herbe xappeUent, à ce point de vue, les plus glorieux poèmes de Victor Hugo.
Bien davantage encore que la poésie de Victor Hugo, la poésie de Whitman est un flux d'images. Et les images du poète américain sont loin d'avoir toujours le relief, la sensuelle beauté des images de Hugo; mais il en est aussi de plus fraîches et de plus naïves, qui soudain arrêtent l'œil au passage, comme de petites fleurs rouges sur le bord d'un fleuve.
Et il îu'y a pas jusqu'à la musique des vers de Whitman qui ne soit d'un poète. Son rythme est si fantaisiste, que trop souvent il manque à nous toucher.; tmais il lui est toujours dicté par une voix intérieure admirablement musicale, et soii= vent aussi nous en sentons l'harmonie. Plusieurs
des petites pièces des Brins d'herbe sont d'exquises chansons, comme je n'en connais pas de plus mélodiques dans la poésie anglaise. Je voudrais pouvoir citer, mais décidément, et malgré qu'ils n'en aient pas l'air, les vers de Whitman sont encore trop des vers pour être traduits.
Aussi bien, je n*ai pas eu l'intention de faire ici une étude critique de l'œuvre de Whitman. J'ai seulement essayé de dire quel singulier personnage a été ce poète, et comment son œuvre me paraît devoir rester incompréhensible à celui qui la juge comme l'œuvre d'un contemporain.
Le grand malheur, pour la poésie de Whitman, est que, si belle et si originale qu'elle soit, elle ne peut, en vérité, être appréciée de personne à la façon qu'il faudrait. Il n'y a personne dans notre temps qui puisse sentir sans effort cet art d'un tout autre temps. Ceux qui admirent les chemins de fer, aujourd'hui, ne les admirent pas avec cette ardeur de naïf enthousiasme ; et ceux qui sont capables d'admirer comme faisait Whitman, ceux-là ne se sentent plus en état d'admirer les chemins de fer. Et comme il est nécessaire à la grandeur d'un poète qu'il y ait pour le goûter des âmes pareilles à la sienne, le génie de
Whitraan risque fort d'être bientôt dédaigné.
Jamais,d'ailleurs,ce magnifique poète n'a été aimé que par des âmes très différentes de la sienne. Ce sont précisément les poètes les plus éloignés de lui, les plus raffinés et les plus retenus^ lord Tennyson, M. William Morris, ce sont eux qui ont le plus hautement affirmé la grandeur de son œuvre. Pour les médiocres, au contraire, pour Lowell, pour Matthew Arnold, sa poésie n'a été qu'une occasion à rire ou à s'indigner. M. Swinburne, d'abord, l'avait jugée admirable ; il a fini par la trouver grotesque. Et quant aux littérateurs et journalistes de New- York, ils ont été unanimes naguère pour refuser au vieux Walt Whitman l'entrée de leur club.
Leur refus n'a pas chagriné outre mesure le noble vieillard. Les témoignages de sympathie le touchaient profondément, mais les railleries et les injures ne l'émouvaient pas. Son ingénu pouvoir d'évocation et d'illusion l'a préservé jusqu'au bout du triste contact de la réalité. La maison où il est mort était si sale et si misérable qu'à peine si les visiteurs pouvaient y rester un moment. Jamais n'y pénétrait un rayon de soleil ; et la fumée d'un poêle contribuait encore à empester l'air. Mais pas un moment Walt Whitman ne s'est aperçu de l'affreux état de ce qui l'entourait. Il parlait avec attendrissement de son bonheur à vivre ses dernières journées dans sa propre maison : « Vous ne sauriez croire comme je suis à l'aise ici, disait-il, comme on prend soin de moi et
comme tout le inonde est plein d'obligesmce. > Son âme Ta^abondaît au plein soleil des ironies, conM»e elle :avait toujours fait, et continuait à s'émouToir du spectaok <le runiverselle bonté. Et 'c!est ainsi qu'il est mort, avec son enfantin sourire dans ses yeux, reconnaissant aux hommes et aux choses des joyeuses illusions ^u^il en avait retirées.
Avril 1892.
lit