ROMANCIERS ALLEMANDS ET SCANDINAVF.S
portait sur le vîsa<^e un de ces inasqut's, étroits et adhérents, riuon fal)ri(|iie il Veni^^e avre nn iirt eoiisoiiimé. Sa voix était a^réalilnni'iit liiid»r«i\ un contralto profond, une voix tonti» st'nddahir à la voix de votre pa;^^e ; et le j^aiit «pi'a laissé toinher rri homme, et que voici, paraît fait exprès pour ce jeune page. »
L*homme qui est venu au camp de Wallenstcin, c'est, naturellement, le duc de Lauenbourg; et Gustel doit le savoir, puisqu'elle a constaté dcjc\ combien Tapparence et la voix de ce ténébreux seigneur ressemblaient aux siennes. Mais, ayant entendu Tentretien de Gifstave- Adolphe et de Wallcnstein, — car elle était cachée derrière une tenture, — elle prend peur; et quand le roi, ensuite, lui demande si le gant n*est pas à elle, au lieu de dire à qui il est, elle s'enfuit. Gustave-Adolphe ne la revoit plus qu'à Lûlzen, où elle se trouve à point pour le recueillir dans ses bras, lorsqu'une balle du traître Lauenbourg Ta mortellement blesse. Et le page fidèle meurt sur le cadavre de son maitre; et son cousin Auguste Leubelfing a beau vouloir reprendre son nom, que jadis il lui a prêté, c'est sous le nom d'Auguste Leubelfîng que Gustel est enterrée dans l'église de Naumbourg.
Telle est cette histoire, qui passe couramment pour le chef-d'œuvre de Conrad-Ferdinand Meyer. Dans ses leçons à l'Université de Bâle, M. Hans Trog l'appelle « la plus charmante des
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LE ROMAN r.O.NTEMPORAlN A L ÉTRANGKR
idyllt'S hi-toriqiu^s ». Il ajoute « (in'iin grand sriiifllo tl*li»'Tnï>inr la travt'rs(» (l'un bout à rautr«» ». Ln admiraMe sujoL et une o'uvre niagniti(|u»' ". écrit, <!•* >nn cùté, iM"" Lina Froy. Et la visit«*de Walleusti'in à (iuslave-Aclolphe, on particulier, nous est vantée comme un modèle de la façon dont le roman peut animer, ressusciter l'histoire.
Avons-nous besoin d'insister sur ce qu'ont d'enfantin, au point de vue fran<;ais, cette visite et tout le reste de la nouvelle? L'aventure du gant, le rêve de Lauenbourg dans rantichambre de Wallenstein, la ressemblance du duc et de la jeune fille, ce sont autant d'artifices que nous rougirions d'employer dans le plus médiocre des romans-feuilletons. Et non seulement la fable est banale, gauche, puérile, mais nous ne pouvons nous empêcher <le penser qu'un romancier n'a pas le droit de toucher aussi légèrement à d'aussi graves sujets. Les figures de Gustave-Adolphe et de Wallenstein ne sont pas faites pour servir de prétexte à une intrigue dont l'invraisemblance rejaillit sur elles; sans compter que la manière dont le roi de Suède nous est présenté nous donne plutôt l'idée d'un gros bourgeois allemand, sentimental et naïf, que du terrible héros d'Ingolstadt et de Llitzen. Le fait qu'un certain Leubelfing ou Lasbelfin, comme l'appellent les Mémoires de Richelieu^ a été, en effet, page de Gustave-Adolphe, et a assisté à ses derniers moments, un tel fait ne saurait suffire à justifier le romancier de la
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lihorh' avrc la(|iiello il a allrré la vôrilr lii>loriquo, ci \>vv[v. à <l(»s lioiuiiirs faiiHMix un rûU» (jiii ris4|iiait <l<^ l(»s rciidn' ruiicuirs.
Atnjf'la Hnrgla, le d(»riii<T roman «lo (^onra«li'YTtliiiand Mevcr, repose sur une hase liisloriquc plus solide. M. I^iscal Villari raconte que Lucrèce Borgia avait près d'elle, à Ferrare, une de ses parentes, Angiola Borgia, «lont deux des frères du duc Alphonse étaient devenus amoureux. (« L'un de ces frères était un halard. Don (liulio, Tautre était le cardinal Ilippolyte d'Esté. Celui-ci, qui avait été évèque pendant sept ans, et qui était cardinal depuis quatorze ans, préférait à ses devoirs religieux la chasse, les femmes et le vin; il est mort à (|uarante et un ans. pour avoir trop bu d'un vin doux qu'il avait dans sa cave. » Angiola Borgia ayant un jour dit qu'elle ne pouvait résister au charme des beaux yeux de don Giulio, le cardinal lit crever les yeux à son frère. M. Villari ajoute que don Giulio ne perdit cependant qu'un seul de ses yeux, et que, par vengeance, il complota avec son troisième frère, don Ferrante, la mort du cardinal Hippolyte et du duc Alphonse. Le complot fut découvert, don Giulio s'enfuit à Mantoue, don Ferrante fut jeté dans un cachot, \
après qu'Alphonse, de sa main, lui eut arraché unœil, « afinde lerendre pareil à son complice».
D'autre part, on lit dans Villari que le poète florentin Hercule Strozzi fut trouvé assassiné, le 6 juin 1508, dans uûe rue de Ferrare, et qu'on |
LE ROMAN CONTEMPORAIN A i/ÉTRANGER
attriliu.i sa mort à la jalousie du duc Alphonso, «jui av.iit t'iih'' (II* s«'Mluin' sa IVnnnr el (*Ti avait ♦'•té r<'[M)us>'-. LU parent «rilcuTuh» Slro/zi, Tito Stni//i. iM.iit juge à Ferran» ; sa f(MUiiK% après sa mort, épousa en secondes noces le poète Arioste.
C'est de tous ces faits que Meyer a formd son roman, sauf à les modifier suivant sa fantaisie. Le premier chapitre décrit Tenlrée à Fcrrare de Lucrèce Boriria, amenant avec elle sa cousine Angela. jeune (ille d'une beauté et d*une (iertc toutes romaines. Arrivé devant le Palais ducal, le cortège sarrète, et la nouvelle duchesse, suivant l'usage, va ouvrir aux prisonniers la porte de leurs cachots. Un de ces prisonniers est le frère «lu duc Alphonse, don Giulio, incarcéré pour avoir poignardé le mari d'une de ses maîtresses: et, au moment où il s'incline devant sa libératrice, Angela lui crie, en présence de la cour et du peuple de Ferrare:
<c Honte, honte éternelle à vous, don Giulio! Craignez la justice de Dieu ! »
Le jeune prince, cependant, ne songe pas à s'amender. Dans un entretien avec le juge Hercule Strozzi.il avoue que la beauté d'Angela lui fait paraître laides toutes ses maîtresses ; mais il craint que Taustère jeune fille ne le méprise, et lui-même, d'ailleurs, commence à se sentir plein de mépris pour sa dégradation. Strozzi, de son côté, confesse qu'il aime éperdument Lucrèce Borgia. Puis les deux amis se séparent: et don Giulio, s'étant étendu sur
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KOMANCIEUS ALLKMANDS ET SCANni.NAVES 3i
un i»aii(* tlii pan; (l(* Belri^iianio, <*t s'rtant endormi, V(mI ru ri*V(* Aiii:<»la, (|iii lui xrv^r dans les yeux un liquiilc lirùlanl. lliHas ! son irvr va so chanj^iM' biiMilot on réalili*. Lo canlinat llippolylc dtsle, en elVel, par jalousie de son frère (iiulio, s'emporte à parler de lui en des termes si injurieux qu*Angela, révoltée, lui dit: (( Don Giulio a du moins pour lui d'avoir de beaux yeux ! » Et le cardinal ordonne à ses gens de crever ces beaux yeux.
Giulio, aveugle, traine son ennui dans sa villa de Pratello. Un jour, Angela s'approche de lui, dans le jardin de la villa, essaie de le consoler, lui demande pardon d avoir été involontairement la cause de son infortune. EtGiulio, sans compiendrc ce qu'elle entend par là, comprend qu'elle souIVre, elle aussi. Uentré chez lui, il écrit quelques mots à son frère don Ferrante, qui, maintes fois déjà, lui a proposé de s'unir à lui pour tuer le duc et le cardinal. Giulio, qui s'était toujours refusé à ce projet, écrit, cette fois, qu'il y consent. Quelques heures après, on vient Tarréter ; sa lettre imprudente a été saisie et remise au duc.
Dans une petite salle du palais, le duc Alphonse fait venir devant lui don Giulio et don Ferrante. En vain Angela le supplie de leur pardonner ; il a résolu qu'ils mourraient, et déjà le bourreau les attend pour les tuer. Mais voici que le cardinal Hippolyte vient, à son tour, intercéder pour eux. Depuis son attentat sur don Giulio, le cardinal est hanté d'affreuses
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>i>ioiis : il rraint rjuo la mort de son fivro ne lui reini»' h* r»'monls encore plus cruel. Ht Alplion>»' fait ^ràco de lu vie aux deux conjurés; mais Ferrante, lalifrué de vivre, se lue, tandis queCïiulio. ramené parle malheur à des sentiments chrétiens, accepte avec joie l'emprisonnement perpétuel, qui va lui permettre de racheter ses fautes.
Dans la seconde moitié du roman, à peine un peu moins longue que la première, Giulio et Angela ne paraissent, pour ainsi dire, plus.
Nous voyons seulement, au dernier chapitre, Angela se mariant en secret avec le jeune aveugle, et obtenant du duc sa mise en liberté. Et tout le reste de cette seconde partie est consacré au récit des aventures du juge Hercule Strozzi. victime de son amour pour Lucrèce Borgia.
Colle-ci, en etlet. reçoit une lettre de son frère César, lui annonçant qu'il s'est échappé de sa prison, et lui demandant de déléguer auprès de lui un homme en qui il puisse avoir une contiance absolue. Lucrèce, incapable de résister à la fascination que son frère exerce sur elle, passe outre à la défense de son mari, qui a juré de punir sans pitié quiconque entrerait en relations avec César Borgia. Se rappelant Tamour qu'éprouve pour elle le juge Strozzi, elle lui donne un rendez-vous, le flatte, le cajole, lui promet d'être à lui s'il consent à aller se mettre au service de son frère. Et Hercule y consent : il s'etifuit de Ferrare, rejoint le
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nOMANTIKIlS AÎ.MMWns KT S«\MilN\Vi:s X]
rir I llnli<'. Mai^ Ir HfULii.i r>t lin»; Liurèn», (lélivn'Mî ili» son rhariiic, n'drviciil iiiir rjMHix* lidèlc : <*t quaml Stro//i. arcoiiiii à I^Traro, lui ivcUiiiio los baixrs (juVIlo lui a proinis. elle le livre sans pilir» h la veni»(*aiie(» de son niui'i. Celui-ei, qui m* veut point (|ue mention soit faite de Lucrèrcî dans un pnaès, accueille Strozzi avec jriande aniilié, rinlerrouc sur diverses all'aires en cours, le reconduit ainialdenient jusquà la [torie du palais; et l'on retrouve, l(* lendemain, le cadavre du niallieureux jnjje, la tète séparée du troiu', le corps percé de vinji:l-deux coups tie poipianl. Sa -
veuve, (juehiue tem[)S aju'ès, S(î marie avec l'Arioste.
Ainsi, dinleux épisoiles II islori(|ues,(^-F. Meyer a fait un roman, ou plutôt dt»ux romans accolés l'un à l'autre». C'est «le la même fa<;on qu'il a, dans (icoryf's .h'tuitsdt, raconté la révolte de la Valtelinc et Témancipation des (irisons; que. dans le Sain/y il a pris pour sujet la longue et aventureuse carrière de Thomas IJecket ; et que sa Tentation de Prscara est une véritable biographie du fameux vainqueur de Pavie. Ou peut dire, d'une manière générale, que si, dans ses nouvelles, les grands hommes et les \
grands événements ne jouent qu'un rôle secondaire, ce sont eux qui, dans ses romans, \ tiennent le premier plan. Et la comparaison i de son récit avec celui de M. Villari, en ce qui l touche les sujets traités dans Angela Boryia,
sntïit îi montrorcoinhien est rosliriiilo la [)(M*(<'e lii^t«Mi«|u«' <!•' ri's TMiuans, nu la laiilaisir se n\t'h' >;«n'i n>^i' à I tTlnIilioil. l'IllcoiL* A/tf/r/fi
H'H'tj'm r^t-il. ;i c<* pniiil (le vue, le plus irivprnoliablo «les rumaiis de Aleyor. Les erreurs de détail y abondent, comme on a pu voir; et on y rencontre même des contradictions tout à
fait singulières, Tauteur n'arrivant point, par exemple, à savoir au juste sous le pontilicatdc quel pape se passe son récit : car tantôt Lucrèce parle de son père, < qui est pape à liome », tantôt le pape s'appelle Jules II, tantôt Léon X, tantôt, de nouveau, Jules IL Mais, en somme, les faits principaux sont conformes au témoignage des historiens, tandis qu'il en est tout autrement dans ie Saint et dans la Tentation dv Pt>cara. Dans ce dernier roman, Pescara nous est présenté comme un héros, que nulle séduction ne détourne de la foi jurée à Charles- Quint. Il a reçu à I*avie une blessure qu'il sait mortelle; et, en effet, il meurt aussitôt après avoir repris Milan et rendu la liberté à Francesco Sforza.
Pareillement Schiller a, jadis, « adapté » à sa guise l'histoire de Jeanne d'Arc; et je n'oublie pas que Victor Hugo s'est livré sur l'histoire de Lucrèce Borgia à une « adaptation »
autrement hardie que celle de Conrad-Ferdinand Meyer. Mais celui-ci est un romancier grave, qui se pique de science et prétend nous instruire. Et, d'ailleurs, nous lui pardonnerions volontiers l'inexactitude des faits particuliers,
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Jaiissos romans ri sos cnii|i'>. >i pIIo ne >'a('('oiiipaunail irmu* snrlo «riiiviai^i'iiiMancc urihTalr iniiniincnl \\\\\> rli(M|iian((' pour un l(M'l<'iir iVamais. .h» iir î-ais poinl, par rx(Miipl(\ si lo^ nunns ilalioniies do la lltMiaissann*, Irllcs <|ur nous nous les lij^urons, sont conformas ou non à la rcalilé historique; nuiis, certes, il n'y a rien de commun entre elles et les mœurs essentiellement bourgeoises que nous décrit l'auteur d'Aftf/rla lioryia. Je voudrais pouvoir citer tout entière, à ce point de vue, la scène où le duc Alphonse d'Esté fait grâce de lu vie a ses deux frères. Le duc, sa femme et Angela causent familièrement, au coin du feu, en attendant la comparution des deux condamnés. Puis c'est le cardinal Hippolylc d'Esté qui, malade, tremblant de fièvre, vient se mêler à leur entretien. Ses serviteurs Finstallent sur un siège, devant la cheminée, et le duc et la duchesse se rapprochent de lui. « Je suis venu sans être invité, dit-il d'une voix défaillante; mais c'est que j'ai une requête à t'adresser, mon frère. » Et il profite de l'occasion pour faire une profession de foi des plus imprévues : « Que sait-on du Nazaréen? Ce que l'on raconte de ses actes et de ses paroles est incroyable, et, du reste, sans importance. Je ne le connais pas. Un Dieu, se laisserait-il crucifier? Je connais seulement le roi que TEglise a placé dans le ciel, le second Dieu de la Trinité, tel que Ta créé la théologie. A lui le ciel, à nous la terre ! A nous, ici-bas, la force et le pouvoir!... Mais nous sommes
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là A pliilosopher. ot. dorriôre cctto porlc, deux homnios attriulciil la niorl ! >» On aiuônc 1rs lieux prinrtis; It* dur i'ail ouvi'ir 1<» balcon. Aus>itùt II.'? (l(jnit*sti(|u«'s apportent aux dames des manteaux, des capuchons, des couvertures ; et un paL'e. sapprochant furtivement de la duchesse, lui rendît deux lettres, qu'elle cache dans la manche de sa robe. De paisibles bourgeois de Zurich : voilà de quoi nous fout rdlet tous les personnages de Conrad-l'erdinaiid Meyer. Et le luxe du décor où ils nous apparaissent ne sert qu'à nous rendre cette impression plus sensible.
Mais le défaut principal des romans de Meyer, pour un lecteur français, c'est leur manque d'action. Anf/rla Boryia, par exemple, n'est pas seulement formée de deux histoires juxtaposées; chacune de ces histoires est ellemême formée de petites scènes sans aucun lien entre elles. L'auteur nous décrit tour à tour l'entrée de Lucrèce Borgia àFcrrare, l'entretien de don Giulio et d'Hercule Stroz/i, le rêve de don Giulio; jamais nous ne sentons que le récit marche, que chacun de ces épisodes successifs dérive du précédent et amène le suivant. Et sans cesse des digressions, des hors-d'œuvre, et des rêves, tout un appareil d'artifices puérils. Des personnages que tout sépare se rencontrent à point nommé. Gustel Leubclfing retrouve Gustave-Adolphe au moment où il va mourir.
Georges Jenatsch n'a pas une aventure sans que le hasard y fasse assister aussi Lucrèce Planta,
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