AVANT-IM{0IH)S
On ne trouvera poini, dans ce livre, un tableau complet de la situation présente du roman à l'étranger. Je me suis borné ù y analyser, le plus exaclement possible, les principaux romans publiés hors de France, depuis trois ou quatre ans, et à déjçager de chacun d'eux tous les renseignements qu'il m\i paru offrir sur le caractère, la pensée, les proc^'dés de son auteur. De simples documents, recueillis sans Tombre d'un parti pris ni d'une idée préconçue, c'est tout ce que contiennent les éludes qu'on va lire. Mais, pour rapides et sommaires qu'elles soient, peut-être leur ensemble ne laissera-t il pas de suggérer certaines réflexions générales assez intéressantes; et il V a tout au moins deux de ces réflexions que je ne puis m'empècher d'indiquer ici, sauf pour le lecteur à en contrôler lui-même la justesse en présence des divers romans qui comparaîtront devant lui.
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IV WANT-PIIOPOS
.le croi^.d'ahonl, que le « cosiuopolilisine » ♦•>t t'iKoro livs loin (Tinoir <'ii\alii loiiles l(^s lill«'ratun'S de rK(iru|M',c()iuiu(^ nous souinies lro[» volniitiers|ioilésà l'iuia^u.iuer. Les riunaus de Marivaux diiréraienl moins de ceux de Fielding, et Wo'ther de la Noui'clle Ilêlo'ise^ que, par exemple, Helbech of Bawnsdale (m Dey Stecidin dillerenl des romans français (jui nous plaisent aujourd'hui. I^irmi les nombreux romans que j'ai passés en revue, et qui tous ont eu dans leur pairie Timportance de véritables événements littéraires, je n'en vois pas un seul qui aurait pu être éerilen rranee,ou même dont la Iraduclion auraiteliancede toucher le public français. VA non seulement les romiinciers de chaijue pays gardent une fa(;on spéciale de penser el de sentir, mais c'est comme si de plus en plus, dans chaque pays, ils avaient une façon particulière de concevoir Tobjet, les ressources, la portée du roman. Jamais autant qu'à présent le « roman anglais » n'a été un genre distinct du « roman français »; et, tandis que je citerais sans peine, en dehors de TAngleterre, plus d'un équivalent ii David Copperfield ou à la Foire aux Vanités^ je doute qu'on puisse découvrir, en France ou ailleurs, des œuvres avant
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\V\M-l»HniMiS
If n^Muc carartrii» <|uo A' Flot <y"/ si'j'orf ou (pir Ifs raiilaisirs tir .M. I\i|iliii;:. Mai>« |»lii> frappaiilc nirnir v>\ la dilU'Ttint» ciilrc* la ( ()n(-('|»lioii IVaiH.aiso du ronuiu ri la <'oiirr|»lion allrinauile, IclU; (lu'rllo sr inanir<*>U* dans h,*.s récils de ïliéodoro Foiilanc ou tle M. Hosegger. Lii il n'y a plus, on Aorilé, n'en de coninuin que le nom ; et le premier devoir du leeteur français qui veut prendre plaisir au SIcchliu ou à la Ltntui're éternelle doit èlre de se dire qu'il va avoir aiVaire à une chronique^ à une suite de pa\ sages et de scènes familières, à un ouvrage d'un genre loul aiilre que ceux ({u'il a Thabilude d ap|»e- 1er des « romans ».
Je n'ignore pas, après cela, qu'à Berlin et à Londres, el à Milan et à Sainl-Pétershourg, se trouvent aujourd'hui des romanciers qui s'elVorccnt d'être cosmopolites, encore que le cosmopolitisme consisle surtout, pour eux, à imiter assez gauchement la manière des auteurs parisiens du jour ou de la veille. Et ce sont ceux-là qu'on traduit, ce sont eux qui se chariirent de nous renseiiçner sur les nou- \
velles ten<iances des littératures étraneères. i
Mais la vérité est que, pour leurs compatriotes |
eux-mêmes, ces romanciers restent toujours,
VI AVAM-I»II<)IMIS
phis OU moins, des ♦Iraii'xcrs. Leurs compa- Iriolos a« liMrnt leurs livies, ils leur savcnl gré d'èlre |)lus br«l's. plus éléjranls, |dus faeilt^s à lire (|ue \o< iW-rivains ualionaux ; mais personne ne s'avise de les prendre «lu sérieux. Si bien que ces cosmopolites finissent souvent par renoncer à Timilalion des modes de l*aris. cl qtfon le- voit, un beau malin, se IranslornitM' brusquement en de laroucbes défenseurs du irénie de leur race. NY»tail-ce pas déjà le cas du plus génial des cosmopoliles, Ivan Tourgueuef, dont on a pu dire qu'il était devenu de plus en |)lus « russe » à mesun» qu'il s'acroutumail davantage à la vie franJMÎse?
Ni les cliemin< de fer, ni le télégraphe, ni cet enseignement des langues vivantes qui ne sert, en fin de compte, qu'à brouiller les cerveaux des jeunes gens et à leur ôter le sens de leur langue naturelle, rien de tout cela n'est encore parvenu à réduire, d'un pays à l'autre, la dilVérence des goûts et des traditions littéraires : telle est la première conclusion qui me parait ressortir de l'analyse des principaux romans étrangers d'à présent.
El cette analyse me semble pouvoir prouver, en second lieii, que, si même les romans
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AVA>T-l»HOI»<)S \|l
clraii^ers irtHaiiMil |»as d^avaiiro ruiMianiiiôs à rin* mal roiupiis «mi <l<*liors iU* Iriir pay^, il y auraîl injnslir<*. dt* notre pai'U à Ic^ mollro au-dessus dos roiiiaus IVanrais. Nous nous plaignons lous les jours de la décadence du roman, et je ne prétends pas que nous ayons tort : mais celle décadence est aussi sensible dans les lilléralures étrangères que dans lu nôtre. Ou plutôt même elle y est inliniment plus sensible : car les vertus que les romanciers français sont en train de perdre, le sens de Tordre et de la mesure, la discrétion, la simplicité, ce sont choses que les meilleurs des romanciers étrangers n'ont jamais connues; de sorte que Ton peut dire qu'un roman allemand ou anglais, quand il est médiocre.
Test avec bien plus d'évidence qu'un roman français.
Non que tous les romans dont je vais rendre compte soient des œuvres médiocres :
deux ou trois d'entre eux, au contraire, sont ;
vraiment de belles œuvres, le Stechlin de Fontane, le Flot qui sépare de William Morris, i le roman en vers de C.-F. Meyer; et la plu- «• part des autres, sans avoir peut-être une ï valeur exceptionnelle, révèlent de précieuses ' | qualités d'observation ou de fantaisie. Mais
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Mil AVAM-fKOPOS
Fonlîino. M»»yor. William Morris sont morts, »*l p'isorin»'. (h'/ «Mi\. m» les a remplacés. Los jrMin«^> rôinaiitiors (Mranj::(M*s, loiilrommo l^iirs roiiCrtros IVanrais. s"in^éni(Mil à passer d'une manière à imk» autre, (lésa|)prennent sans cesse davantage les règles de leur métier, et, à force de vouloir <Mre personnels, finissent par devenir absolument illisibles. Kt ceux même dont je vais parier dans ce livre, malgré leurs qualités, restent bien inférieurs aux maîtres de la génération précédente» : leurs romans s'accommodent aux sjoûts de leurs compatriotes et, consid/'rés à ce point de vue, ils peuvent nous |»araître curieux; mais je ne crois pas qu'il y ait, pour nous, aucun autre nrofit à attendre deux.
Résignons-nous donc, une. bonne fois, à admettre que le mal dont souffre aujourd'hui le roman français n'a point pour cause notre ignorance des œuvres étrangères! A l'étranger comme en France, le roman est malade, et, à l'étranger comme en France, son mal provient de la même cause, qui n'a rien à voir avec le manque d'échange d'idées d'un pays à l'autre. Cette cause, c'est simplement que, dans toute l'Europe, les romanciers ont désormais perdu le goût de conter. Les uns ont
A\ \M'-rniMMi> i\
chenlié à dorriro, «Taiilrcs à pnVlior, (Taiili'i^s à aiialysf*r I(* rnf»rani<int» i\o la |hmi«'m» om «iii scnliinonl : o\ n«s <livor*^«»s |Mvnr«Mt))alioiis loiir oui fait Diihlior (|ih» h* s(miI ohji'l M'i'ilahlr (l'iiiî roman ctail (révor|m»r aux yoiix <lii lerleiir uno arlion vivanh». Sans com]»ter qnr la plupart d'enlre eux, sous loulo sorlr (i'înflnencos lliéoriquos o\ praliquos. onl |)ris riiahilude de s'inlrrossor si fort à l<Mir propre» personne qu'ils se sont trouvés hors (réial d'en îmajçiner d'autres. Kl ainsi tous, ou presque tous, onl perdu le goftt de conter, ce gofit qui jadis permettait à des auteurs î
plus médiocres de varier, de niouvementer, \
d'animer leurs récils. Ils onl fait du roman ?
quelque chose comme le fameux cheval de :
Roland, qui réunissait toutes les perfections, ?
mais dont le défaut était d'être mort. Ou !
plutôt les œuvres des romanciers contempo- [
rains, à l'étranger comme en France, sont |
loin de réunir toutes les perfections : mais je crois que, môme moins parfaites encore, elles nous toucheraient davantage si leurs auteurs avaient pris plus de plaisir à les inventer, et si, au lieu de penser surtout à nous étonner, ils s'étaient davantage souciés de nous toucher.
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AVAM-PROPOS
i^fsl lie quoi se sonl souciés, avant loul, li'oi-* rôiuaiirieis <'trai)g<*rs dont on trouvera 1rs noms tlans «.e livre, bien que je n'aie pas r{\ i'ocrasion il'v analvser expressément leurs réeils : liosloïevskv, le comte Tolstoï et |{. L. Stevenson. Ceux-là ont clé de véritables conteurs, sentant et comprenant qu'ils avaient pour premier devoir de croire eux-mêmes à la réalité des ligures et des événements qu'ils nous présentaient. Et de là vient que leurs «ouvres sont pour nous vivantes: de là vient que. tout en ne pouvant être pleinement appréciées que de leurs compatriotes, elles ont cependant de quoi nous fournir à tous une source féconde de plaisir et de consolation.
Puissent les quelques pages que j'ai consacrées à ces grands romanciers inspirer au lecteur le désir de se rapprocher d'eux, et d'oublier, en leur compagnie, la pénible insufHsance du roman contemporain!
P'iris, le 12 décembre 1899.
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