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ROMANCIERS RUSSES 325

oncoro (pie dans sos aulnes livros son idoal tout <'liréli(*ndo nMioncrnionl, de pardon, ol d«» lési- {^nalion. On sait en eiïel que, au point de vue de la doctrine morale, Dostoïevsky est le précurseur direct du comte Tolstoï, et ce n'est point sans raison que celui-ci, dans son livre sur l'art, cite l Idiot , /f'< Frères Knranuizof et Ivs Souvenirs tir la Maison des Morts comme les meilleurs modèles de ce que devrait être, suivant lui, la littérature chrétienne. 11 y aurait à écrire, sur cette morale de Dostoïevsky et sur ses rapports avec celle du comte Tolstoï, une élude des plus intéressantes, et qui mettrait en lumière bien des traits curieux du caractère russe. Et l'on pourrait y citer, en la commentant, la belle lettre \

écrite par le comte Tolstoï à Stracliov, au lende- ^

main de la mort de Dostoïevsky : « Jamais je >

n'ai vu cet homme », écrivait Tauteur AWnna ;

Karénine. « jamais je n'ai eu de rapports i

directs avec lui ; mais maintenant qu'il est î

mort je m'aperçois que, de tous les hommes, il |

m'était le plus proche, le plus cher et le plus nécessaire. Jamais l'idée ne me viendra d'oser me comparer à lui, jamais! Tout ce qu'il a fait est de telle sorte que je ne puis que m'en nourrir et l'admirer pieusement. L'art peut m'inspirer de l'envie, l'intelligence aussi; mais une œuvre toute sortie du cœur ne peut que me donner une profonde joie. »

Les Fr^r^5Aflr/-aw2â:zo/,d'ailleurs, avaient aussitôt été jugés du public russe à leur véritable valeur. Par-delà les complications de l'intrigue,

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326 LK RfkMAN CONTEMPORAIN A i/ÉTRANCER

on avait t'»t»'* «ra«M'cinl pour y voir iinr u»uvn» de liaultî |iort''*f iinmili» i»| roli^inisf, l*rlo<|iirnlo Hro|'«»<«iiôn «It» loi il un clirislianisinc n»ji:('»iiéré. Kl. tan«li< <}ik» !♦»< vi«Mix lilirraux, comme Tchér. drine, accusa ieni Uosloïcvsky de mettre son

talt^nt « au ^♦»rvice des lemlances les plus dangereuses », toute la jeunesse Tadmirail, s'attaf chait à lui comme à un prophète.

^ Aussi M" Mikoulitcli tremblait-elle d'émo-

tion lorsqu'elle vit. un soir, entrer dans le l salon des Ch... *f ce petit homme au visage

L* maladif et pale, avec sa barbe blonde mal

î^ fournie, son front ridé et ses yeux perçants ».

Et quand la dame de la maison lui offrit de la présenter à l'illustre écrivain, elle s'enfuit, épouvantée, à l'autre coin <lu salon, où elle passa tout le reste de la soirée en contemplation :

Jr- Pas une seule fois je ne Tentendis élever la voix

î pour contredire, bien que la plupart des hôtes du

^ salon fussent d*opinions opposées aux siennes. Le i

^J" plus souvent il se taisait; parfois seulement il j

-^ répondait à une question directe qu'on lui adressait. '

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11 parlait admirablement, avec beaucoup de chaleur et de conviction. Ce soir-là, il parla du catholicisme, maudit la civilisation de TOccident et sa vie, où tout était sapé, désagrégé, et se décomposerait du jour au lendemain. Alors, à Tenteudre, devrait commencer la mission du peuple russe. Il croyait de tontes ses forces à cette mission du peuple russe, à sa force morale (dont il trouvait la preuve dans sa capacité de souffrir et de se résigner), et c'était

^^BàiS^mi^^^ix:^k^mai£^^^,^ùâ^ji^

KOMANCIEKS RUSSES 327

d'elle qu'il attendait la conversion du monde au vrai clirislianisine.

Souvent, pur lu suite, Dosloïevsky revint encore j

chez les Cli... Mais lu jeune enthousiaste se refusuit toujours h lui être présentée, lillo se bornait à le regarder et ù l'entendre de loin. *

Je rej^rette de ne pouvoir pas citer le récit |

qu'elle fait d'une soirée où, à la demande de |

Uosioïevsky, une piuniste joua, deux heures ^

durunl, des sonates de Beethoven .Cotte musique , Z

de Beethoven était, pour Dostoïovsky, comme 'l

du reste |)our le comte Tolstoï, une source idéale f

de divertissement. Kt Ton peut bien dire que leurs u'uvres en portent la truce : celle de iJostoievsky, surtout, en est tout imprégnée.

Mais j'ai hâte d'arriver à l'unique entretien que M"'' Milkoulitch ait eu avec lui. C'était un peu après leur première rencontre, et quelques semaines avant la mort de Dostoïevsky. Celui-ci avait lui-même remarqué la A

jeune fille qui, sans jamais lui parler, ne le |

quittait pas des yeux; et, certain soir, il lui avait demandé de faire avec lui une partie de cartes. D'abord ils avaient joué en silence, mais bientôt ils s'étaient mis à bavarder, et la jeune fille, enhardie, avait interrogé son partenaire sur toute sorte de sujets, littéraires et autres. v^

Encore était-ce lui qui, surtout, avait pris ^';^ plaisir à l'interroger. « Vous allez vous marier? » lui disait-il. « Et quel caractère avez-vous? Etes-

:iiS le: homw contkmporain a l* étranger

viMi^ (:a|>rhi«Mi'i«» ? Klos-vous Imnnc, ^cni^reuse ? Ij.— voii- cMiistaiitr *lans vos aiïoctioiis? Etesvmus pifii^f / l*ri<*/-vous hruiicoup? Coininenl |iri»*/-vou- ? El II» mal qu\>ii vous fait, vous le rap[)«»l«»/-\iius? Save/-vous pardonner? Comment pa^Jollno/-vou^ ? »

C'était iiinsi une suite pressée de questions, auxquelles la jeune fille, tout émue, avait grand'peine à répondre. Pour se remettre, elle lui demanda, à son tour, s'il n'avait rien écrit avant les Patfrrf*< Gnt'i, le premier ouvrage qu'il eût ' • publié. Non. Dostoïevsky n'avait rien écrit d'ori-

ginal avant les Pauvres Gens, mais il s'était exercé à traduire : il avait traduit en russe des romans de Balzac.

Il avait pour Balzac une admiration passionnée;

quand il apprit que je n'avait lu qu'Eugénie Grandet^ \ ' il m'enjoignit de me procurer toute de suite et de

lire le Phv»^ Goriot^ les Parents pauvres y Un Grand L Homme de province à Paris.

— Lisez cela, lisez-le avec soin! Et, si cela vous plait, je vous indiquerai d'autres livres et je vous dirai ce qui me plait, à moi, le plus dans ceux-là!

Je lui demandai ce qu'il pensait de Zola en com- i

paraison de Balzac. Il me dit qu'il n'avait lu de [

Zola que deux romans, la Fortune des Rougons et {

Nana, et qu'il avait pris le parti de s'arrêter là.

— De sorte que Balzac vous paraît supérieur?

— Infiniment! me répondit Dostoïevsky; en sou- ^V riant, comme si ma question lui eût semblé enfantine.

— Eh bien, alors, dites-moi qui vous paraît supérieur, de Balzac ou de vous?

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Cetlo fois il me rt'poiulit très sérieusement : «• (!lia(|ue écrivain n'a de valeur <|!ie par ce <(u*il app<)rle à la litléralure de ptM'sonnel et d'orii^inal ; de sorte cpie comparer deux écrivains est toujours impossible. Je crois cpie tous deux, Balzac et moi, nous aurons eu noire mérite propre.

.le voulus ensuite l'interroger sur Tolstoï*; mais l'entretien dévia sur les romanciers français contemporains, Flaubert, les Concourt et Daudet. Il n'admirait ([ue le premier de ces écrivains, et encore n'avait-il plaisir à relire c|u'un seul de ses romans.

Knlin la jeune fille parvint à placer le nom de Tolstoï, u Oh! celui-là est une grande force! » dit Dostoïevsky. » C'est le plus merveilleux talent que nous ayons eu en Russie. Et il n'a pas encore tout dit... »

Il parla ensuite de l.i mission de Técrivain et du rôle de l'art dans la société de Tavenir. Puis, se rappelant de nouveau qu'il avait aiï'airc à une jeune fiancée, il lui dit qu'il serait heureux de la savoir heureuse, l'interrogea tendrement sur le caractère et les sentiments de son fiancé. « Et ne manquez pas délire le Père Goriot », lui dit-il, « et vous me dire/ ce que vous en aurez pensé. Alors nous bavarderons ! »

La jeune fille ne devait plus le revoir. Le jour même de son mariage, le 28 janvier 1881, elle apprit la mort du cher grand homme, qui lui avait si sincèrement souhaité bonheur.

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