NORD ET SUD
Je me rappelle avoir lu il y a quelques années un plan de roman, ou plutôt de conte philosophique, vraiment ingénieux, et qui exprimait assez bien l'antagonisme qui travaille notre société. — Dans un pays imaginaire vit une société imaginaire, composée de deux groupes d'hommes nettement tranchés. C'est moins une société que deux sociétés accolées Tune à Tautre : une vieille et une nouvelle. L'un des deux groupes est composé d'hommes extrêmement polis et courtois, avec lesquels il est très agréable de vivre, vrais gentilshommes de manières et de langage, mais d'un caractère affaibli* L'autre groupe est formé d'hommes de labeur et d'affaires, bourrus, grossiers, désagréables, mais solides et actifs. Dire que cette société ainsi divisée marche fort mal, cela est presque inutile. Les deux groupes n'ont aucun rapport entre eux, ne se fré*
68 ÉCaiYAINS MODERNES DE L'ANGLETERRE
quentent pas, et en définitive ont Tun pour l'autre le plus parfait mépris. Isolément cependant, aucun des deux ne peut dominer ni prendre un ascendant suffisant pour s'élever au pouvoir. Les uns représentent des formes sans représenter des réalités, les autres représentent des réalités sans formes. Les uns sont tout surface sans aucun fonds, les uutres sont des éléments bruts sans surface régulière, blocs de granit mal équarris et tels qu'ils sont sortis des profondeurs de la terre, quartiers de houille noirs et poussiéreux, minerai non débarras'sé de ses scories terreuses, matières premières non préparées.
Le plus parfait statu quo d'anarchie s'établit, cela va sans dire, dans cette société. Il faut pourtant se choisir un roi, vaille que vaille. Aucun des deux groupes ne veut du roi de l'autre. Enfin nos élégants gentilshommes deviennent les dupes de leurs propres inclinations ; ils tombent en proie à une espèce de dandy très rusé, moitié Italien et moitié Russe, qui, trop fin pour faire d'eux des sujets et sachant fort bien qu'il ne pourrait les gouverner ainsi, les rapproche de sa personne, et par toute sorte de sourires, de caresses, de flatteries, de mots placés à propos, les réduit à l'état de domesticité. Ils n'auraient pas voulu pour tout au monde obéir, s'il leur eût commandé brutalement au nom de la justice, mais les voilà qui sur un geste élégant ou une tournure de phrase ingénieuse se mettent à le servir. Rien n'égale l'empressement bouff*on avec lequel ils
HI8TBE38 SASKELL hal reluire ses bottes, et le soin extrême qu'ils mêlant à chasser le moindre duvet dea vêtements de a Seigneurie,
L'autre groupe, celui des bourrus, qui ne se paye
a de belles manières, ne se contente point d'un
:1 roi, et s'en va chercher pour le gouverner un
tant vigoureux, musculeux et infatigable, qui
f'inBDge fort, boit de même, fume sans cesse, ne dort
I pas, travaille sans relâche et exige que chacun en
e autant à ses côtés. Cette manière d'Américain
E'Téduit les pauvres gens en esclavage, les torture et
l'Jesfisténue bien vite au point de ne leur laisser que
lia peau et les os. Go ahead, en avanti la machine
lumaine, tendue comme un ressort, va bientût
dater. Chez le groupe aristocratique, les choses
Sâe vont pas mieux. Chaque Jour, nos hommes aux
surfaces s'inclinent plus bas, radotent davantage
i tombent un peu plus en liquéfaction. D'un cûtâ,
bxténuation, affaiblissement des forces par exagé-
1 d'activité; de l'autre, enfantillage, sénilité,
iffaib lis sèment par absence d'activité réelle. Ce
mys souffre horriblement, et il est permis de croire
u'il va disparaître dans un délai donné, si la Pro-
Sridence ne vient à son secours; mais, a// is icell ihat
tends weil, tout se termine comme dans les contes
Bde f^es. Le dandy, roi de nos hommes h. surfaces,
I possède une fille charmante, qui, ingénieuse et
Jsftgace comme son père, ne se laisse point prendre
s apparences, et épouse le fils du géant barbare,
rçon solide et vigoureux, qui ne peut man-
quer d'avoir une nombreuse progéniture. C'est la race issue de ce mariage en effet qui doit diriger cette société et terminer cet antagonisme si longtemps prolongé, en unissant dans l'art de gouverner la souplesse et le tact à la vigueur et à la connaissance pratique des faits. Alors une société supérieure s'établit, civilisée sans mollesse, active sans excès, noble san« mièvrerie, pratique sans grossiè- . reté. Telle était h peu près l'histoire de ce pays d'utopie.
Ce plan bizarre nous est revenu en mémoire à la lecture du nouveau roman de mistress Gaskell, le Nord et le Sud, Nous n'avons pas là, il est vrai, le roi dandy et la société des hommes à surface ; mais nous y avons toute une société polie, morale et instruite, un peu indécise dans l'action, un peu faible de caractère, d'une douceur par trop féminine et d'une délicatesse d'esprit par trop susceptible et trop maladive, mise en présence d'une société barbare, mal dégrossie, où ne manquent ni les géants infatigables, ni l'activité effrénée qui broie les hommes comme le chanvre ou le coton, ni le dédain de tout ce qui n'est pas palpable et solide, ni les clameurs arrachées par les fatigues d'un travail sans temps d'arrêt. D'un côté, sous les rayons d'un soleil pâle et doux, ni trop brûlant ni trop froid, s'étend un paysage choisi, plein de cottages riants et propres. Point de forêts où se cache la bête féroce, point de marais aux exhalaisons insalubres, asile des reptiles immondes; point de rochers abrupts ni de plaines
HISTBESS GASKKLL 71
^des : partout un silence profond, troublé seiile- .' ment de loin en loin par de petites voix singulièrement douces qui parlent de scrupules de conscience, de visites aux bons fermiers des environs, d'écoles de village, de douleurs de famille, de belles affections, de culture classique et de joies de l'esprit, Que vont devenir les habitants de ce pays, lorsqu'ils vont se trouver dans cette autre contrée, où rien ne ressemble à, ce qu'ils connaissent et ne rappelle ce qu'ils ont aimé? Là, le paysage est une ville boueuse, bruyante et infecte. La fumée des usines cache le ciel sous ses noires vapeurs et retombe à terre en imperceptible pluie de charbon; les chariots, chargés de marchandises, roulent dans les cours et dans les allées; les métiers bruyants et les cruelles machines font entendre jour et nuit leur étourdissant vacarme; les locomotives passent dans le lointain en lançant leur sifflement sauvage, et, si vous prêtez l'oreille, de quelque taverne ou du fond de quelque cave souterraine vous pourrez entendre le refrain de quelques-uns de ces chants étranges et terribles que l'auteur a placés si heureusement dans son roman de Mary Bar/on, celui-ci par exemple :
cet autre, encore plus effrayant :
You would think it hard
Te be seol in ttie world,
be clemnied and do tlie beat aa y
ce qui peut se traduire en français par ces paroles, qui n'offriront aucun sens bien plaisant aux oreilles des voluptueux sybarites : « Vous penseriez qu'il est dur d'être envoyé dans le monde pour y crever de faim et y faire cependant du mieux possible. »
Et pourtant tout ce tapage a son éloquence et sa grandeur; bien mieux, plus il est fort, et plus les habitants jouissent de la sécurité, car rien n'est sinistre comme le silence qui vient de loin en loin rompre ces clameurs continuelles de l'activité humaine. Ces jours-là, la ville tout entière est dans la rue ou aux fenêtres, des groupes animés se forment; puis, tout à coup, la foule s'élance et vient faire le siège de quelque manufacture soigneusement barricadée, et l'on n'entend plus alors que le bruit sourd que rendent les portes de fer sous la pression de la foule, le craquement du bois qui se fend et va céder, et, dans le lointain, le galop des chevaux, le cliquetis des armes, le son clair et métallique des fusils qui se chargent. Les dragons s'élancent le sabre au poing, les constables arrêtent quelques individus dans la foule qui se disperse, et la ville jouit pendant une demi-journée de ce demi-silence solennel qui enveloppe la nature après une tempête.
Le Sud et le Nord! deux sociétés très différentes, et tranchées avec bien plus de rigueur que dans notre France, où elles vivent dans les mêmes lieux, où la société que j'appellerai historique occupe les mêmes provinces que la société manufacturière, où
HISTHBSS GiSKtLt 73
Rouen, la ville des vieux souvenirs gotbiijues, abrite à, l'ombre de ses clochers et de ses abbayes les modernes palais de ses cotonnades, oii Lyon, la ville catholique, mêle ses manufactures et ses boutiiiues à ses couvents et à aea chapelles. L'industrie chez nous s'est un peu installée partout, et la société traditionnelle continue sans trop de gène à. s'occuper dans son voisinage des choses qui lui furent chères autrefois et qui lui sont encore familières. Au contraire en Angleterre l'industrie est moins disséminée, elle a conquis des provinces entières 0(1 elle règne en souveraine. Dans les comtés du Sud subsiste encore la vieille vie anglaise : là sont les monuments et les souvenirs; là vivent des populations agricoles depuis longtemps soumises, façonnées par l'aristocratie; là le gentleman possède encore tout son prestige ; là le clergyman est encore honoré des fermiers comme uux beaux jours de l'Église anglicane; là Qorîssent encore les deux universités avec toute leur culture classique. C'est la région où habite l'âme de la vieille Angleterre avec son mélange de libéralisme et d'aristocratie, c'est la patrie des esprits modérés, monarchistes et anglicans, l'appui du gouvernement constitutionnel interprété selon Delolme, — l'Angleterre anglo-normande en un mot. Mais si vous montez dans le Nord, vous risquez fort de rencontrer une autre Angleterre, avec une manière beaucoup plus avancée d'interpréter la théorie des trois pouvoirs. Plue d'Anglo-Normands : des Saxons complets, non domptés par l'aristocratie
pï4 iicniTAtIfS KODERHES DB L'AHSLBTSSItE ■
'.■et la force morale des classes cultivées, hardiajfl
, actifs, batailleiirs, anarchiques ; point de cultur^
I intellectuelle et oiseuse, un grand sens praUque;,fl
> l'éducation que donne l'habitude des grandes afTai-l
» res, et pour toute érudition une connaissance exacte:!
Y et complète de l'état de tous les marchés du mondeJ
J Moins de vieilles villes aux souvenirs historiques;»
I des villes toutes neuves qui avaient lnngtempg.1
I attendu en germe que leur jour vînt d'éclore, et quel
le xix° eiècle a développées dans des proportion»!
' gigantesques ; — pour classes supérieures, des bouiv.l
geois durs, infatigables et vaillants, toujours la lor- 1
gnette à l'œil, comme un généra! d'armée, pour!
suivre la position ou la manœuvre du marché fraa-l
Çais, américain ou allemand, observant toujours le!
vent comme le marin, pour savoir d'où vient que!
I les cotons haussent si fort ou que les laines subi»<!
sent une telle dépréciation. Les doctrines qui ont!
cours dans cette contrée ne sont plus les ingénieuses!
théories libérales, mais le radicalisme dans toute sa j
puissance, — démocratie « l'américaine chez les bour-!
geois et les patrons, tendances socialistes chez les 1
prolétaires. Une économie politique reposant uni- I
quement sur le commerce et en vue du commerce, j
une philosophie politique, fondée sur la paix et eu 1
vue de la pais sont nées et ont prospéré dans ce i
, pays, comme chacun sait. Là aussi l'Église anglï- ]
cane est moins puissante que dans le Sud, et las 1
dissidents sont plus nombreux. C'est une Angle- J
L terre toute nouvelle qui se trouve en présence du
MISTRBSS SASKELL 75
i vieille AngleLerre, laquelle résiste et refuse do i -laisse I' la Grande-Bretagne perdre son caractère distinctif et devenir une nouvelle édition des États- Unis, une Angleterre que l'industrie a créée, que le àill de réforme a émancipée, que le rappel des corn laws a enivrée d'orgueil, et que la guerre de Crimée a momentanément abaissée et amoindrie.
Au commencement du roman, nous sommes dans le Sud, dans l'intérieur d'un dergyman dont le visage pâle et inquiet accuse des souffrances sur lesquelles personne autour de lui n'ose l'interroger. Ceux qui connaissent l'histoire de M. Haie ne peuvent pas être étonnés de cette apparence maladive, que son caractère explique assez. M. Haie a toujours été un homme singulièrement timide, sensible 6. l'excès, scrupuleux et soigneux de son dme comme l'hermine de sa fourrure, un esprit d'une délicatesse morale inflnie enveloppé dans un corps frêle et nerveux : deux bonnes conditions pour beaucoup souffrir et beaucoup sentir, et pour absorber jusqu'à, la dernière goutte le calice d'amertume et de miel cjui compose la vie. M. Ilale a bu ce calice, et a fait cette expérience que tous les hommes de sa nature ont faite, expérience qui les a toujours sauvés de la misanthropie et réconcilies avec le monde : c'est que le doux était amer et que l'amer était doux. C'est ainsi que M, Haie est arrivé à cette espèce d'optimisme bienveillant et triste qui adresse à la joie et L^la douleur le même doux sourire, qui ei^l si rare.
si charmant et de si bon goût. Il était fort beau dans sa jeunesse, et distingué particulièrement pour sa chevelure, où se jouait ce reflet bleu comme Taile du corbeau que les connaisseurs en beauté admirent si fort. La jolie miss Beresford, séduite par toutes ces qualités délicates, — douceur, gentillesse, élégance d*esprit, finesse de tempérament, — qui s'accordent mieux avec la nature féminine en général que les qualités plus particulièrement propres à la partie masculine de l'humanité, — solidité d'esprit, force de caractère, — l'avait épousé par amour. Elle ne s'en était jamais repentie. Pourtant l'âge était venu, et avec l'âge cette humeur mélancolique qui s'empare alors des personnes qui ont cherché le bonheur dans l'accomplissement de leurs désirs, sans tenir compte d'aucune considération sociale, mondaine ou matérielle. Toute une vie d'amour, mais aussi toute une vie de petites privations, de gêne, de quasi-solitude! — les sentiments les plus affectueux et les plus tendres n'y résistent pas toujours; ceux de mistress Haie, bien que persistants, s'étaient cependant enveloppés de cette lumière délicatement éteinte qui est particulière au soir des belles âmes longtemps éprouvées. En vérité, au foyer des deux époux il n'y avait plus pour génies familiers que cette résignation triste et suave du déclin de la vie, puis ce petit lutin subtil et inquiet comme un enfant qui s'alarme des moindres frémissements du vent, des bourdonnements d'un insecte, et dont l'oreille fine surprend les bruits les plus mystérieux, le génie qui
leti
^ .ses
MISTRESS GASKELL 77
huiite Ica tempéraments maladifff et les consciences toujours eo éveil. Niâtress Haie avait elle aussi ses iuquiétudes, ses exigences douceuienl absurdee, auxquelles il était fort difficile de résister, ses imagiuations opiniâtres et contre lesquelles le rai son ne ment ne pouvait rien. Tout le tableau de cet intérieur est Qnement point par mistrcBs Gaskcll; on dirait une chambre silencieuse et close, aux rideaux tirés; l'air y est tiède, la lumière y pénétre h peine par les volets et yjctte en plein midi des lueurs de crépuscule; ses habitants parlent d'une voix faible et douce, ieura [jas sont lents et ne font aucun bruit; une demeure convalescents on un mot. En effet les époux Haie int des convalescents : ils commencent à se remet- 'tre de cette longue et cruelle maladie qui s'appelle "■la vie, et ils seront bientôt guéris.
Ce ne sont pas les sujets de tristesse qui manquent à M. Haie. Outre sa fille Marguerite, qui vient de revenir de Londres, où elle a été élevée avec une belle cousine récemment mariée, M. Haie a eu un flis, Frédéric, ofOcier de marine, compromis dans la révolte d'un équipage confre un commandant ityrannique, et à qui le séjour de l'Angleterre est 'flésormais interdit. Cependant cette grande douleur, que le temps n'a pu affaiblir, n'explique pas le 'edoublement de tristesse qui se fait remarquer lez M. Haie. La vérité, soigneusement cachée, Qnit '%. ia fin par se révéler : le poison du scepticisme s'est [lissé dans l'àmc du ministre. Lui, depuis si long- .ps membre de l'Église anglicane, il a fini par
ÉCRIVAINS UODERNES DE L'ANGLBTEBBE
concevoir des doutes, non sur la vérité de la relÉ gion , mais sur la vêritû des interprétations d l'Église dont il fait partie. Voilà la récompense d toute une vie de réflexions et de labeurs intellei tuels. Si M. Haie était une âme ordinaire, il pourrait faire comme tant d'autres, ne révéler jamais : doutes et continuer son ministère en le regardi tout simplement comme une profession et une coq dition donnée dans la vie. M. Haie n'est pas capabl d'un tel crime; il a toujours ouvert devant lui U livre où un pauvre ministre de l'Eglise, assiégé de^ mêmes doutes que lui il y a cent soixante ans^ raconta ses angoisses, ses épreuves, son triomphe la paix de sa conscience, obtenue par la satisfaction
. donnée à la vérité.
H. Haie a balancé longtemps, uon par faiblesse. d'âme et absence de résolution, mais par timidité de caractère et aussi par la difficulté de faire k;
- sa famille et à ses amis une telle révélation; mais enûn il se décide, il s'ouvre à sa fJlle : il a écrit h l'évêque pour donner sa démission; il a raconté SCS épreuves morales à quelques amis d'Oxford dimanche prochain, il fera à ses paroissiens son dis cours d'adieu, et dans quinze jours il ne sera plus membre de l'Église anglicane. Mistress GaskelL excelle, comme on sait, à raconter ces affaires litigieuses de l'âme et tous ces petits procès iatérieur» des facultés morales entre elles. C'est le romancier des cas do conscience; le charmant roman de Jiuth était, si l'on s'en souvient, fondé sur un mensonge
MlStitKSS GASKtlLL
^^^Mnocent. Armée de cette faculté exquise et toute j^Pnmiaine, le tact, elle ne juge pas les actions humaines d'après le code des conventions mondaines, ni d'après le code légal, ni même d'après le code religieux; elle cherche à pénétrer le vrai motif de ces actions, la racine d'où elles sont sorties, et les absout on les condamne selon qu'elles sont ou ne sont pas conformes à la vérité, ou, ce qui pour une femme est à peu près synonyme de vérité, à la charité et k la sympathie. Elle sait à merveille et avec un goût parfait poser aux pharisiens de petites questions imprévues et embarrassantes. Ainsi l'affaire de M. Haie pourrait être traitée par plus d'un d'apostasie, de conversion par beaucoup d'autres. Apostasie et conversion, ce sont là. de bien gros mots, répondrait-elle; au fond, la conduite du clergtjman est strictement conforme à la règle du décalogue qui dit : Tu ne mentiras pas. La grande question est d'obéir à la vérité, et non pas aux formes extérieures de la vérité, qui soûl toujours imparfaites. Armée de ce principe, qui est celui des unitaires les plus éclairés (l'auteur de Mary Bartoti appartient & cette communion), mistress Gaskell regarde d'un œil bienveillant toutes les formes diverses qu'a revêtues l'idée chrétienne. Elle n'a pas le moindre préjugé, comme beaucoup de ses compatriotes, contre les nations et les personnes qui professent tel ou tel culte: elle sait que l'attachement à telle ou telle Église dérive d'une foule de circonstances indépendantes de la sincérité d'àme, — l'éducation, l'habi-
tude, les mœurs générales, les différences d'instincts, — mais qu'au fond ce ne sont là que des attachements secondaires, très contingents, souvent mondains, nullement religieux, et que la grande question, c'est l'attachement à la vérité. Ainsi les personnages de son roman appartiennent tous à diverses sectes : M. Haie est dissident, sa femme et sa fille sont anglicanes; son fils Frédéric, après un long séjour en Espagne, penche vers l'Église romaine, et pourtant tous sont sincères.
Les scrupules de M. Haie nous suggèrent une réflexion. Y a-t-il rien au monde de plus dramatique que les tourments de conscience d'un honnête homme? Je suis toujours étonné que les romanciers et les dramaturges cherchent avant tout les émotions violentes du vice et du crime, comme si l'honnêteté ne leur fournissait aucune ressource. C'est même une opinion généralement répandue que l'honnêteté emporte nécessairement avec elle une certaine monotonie. Rien n'est plus faux, et c'est tout le contraire qui est vrai. Je ne connais rien de monotone comme le vice; son but est toujours le même, et ses moyens pourraient se réduire à cinq ou six tout au plus, qu'il serait très facile d'énumérer. Les mobiles qui font agir l'honnête homme sont au contraire excessivement variés, infinis comme le monde moral, complexes comme le monde matériel dans lequel nous vivons* C'est un grand et douloureux travail que d'accorder* ensemble, dans la conduite de la vie, les différents principes qui doivent présider à nos
HISTBES5 GASKELL 81
actions, de ne pas ea violer un pour dminer satisfaction à un autre. Avez-vous jamais réfléchi:, par exemple, k l'horrible situation d'esprit d'un homme qui, pour ne pas violer les lois de la justice, est obligé d'être impitoyable?Si vous pouviez lui enseigner une méthode pour satisfaire à la fois h la justice et à la charité, vous lui rendriez probablement un grand service. Pour prendre le cas qui nous occupe, celui de M. Haie, il n'est pas difficile de comprendre ses combats intérieurs. 11 doit obéir à sa conscience, cela est une règle générale, et cependant il peut arriver tel cas oit la stricte application de cette règle soit, comment dirai-je? une faute? le mot est trop faible, — un péché? le mot est trop fort. Les expressions elles-mêmes manquent pour formuler ces difficiles et subtiles questions. Dans son dernier et admirable livre, M. Kingsley reproche aux dissidents, par l'organe de sir Richard Grenville ', de songer toujours et avant tout au salut de leur àmé, de s'inquiéter toujours du paradis ou de l'enfer dans toutes les questions de politique, de religion et de vie sociale, et le reproche n'est pas absolument immérité. C'est en suivant le principe adopté par le héros de mistress Gaskell, principe incontestable et qu'on ne viole pas impunément, que George Fox est arrivé à fonder cette étrange morale des quakers, qui est évidemment fausse par quelque endroit, puisqu'il est impossible de concevoir une société
lie loia :on-J
roiifl ■er-T
83 ËCBIVAINS MODERNKS DE L'ANGLETERHK
entière fondée sur celte morale. Risquons donc le mot : il y a souvent de l'égoïsme à avoir trop soin de son àme, h écouter trop scrupuleusement sa con< science, car alors nous courons risque de ne pas avoï soin des âmes qui nous sont confiées. Quelle perplexité! Les romanciers me parlent des remords d'an coquin, mais véritablement toutes ses angoisses méritées ne seront jamais aussi dramatiques que lea tourments de l'honnête homme qui, commeM.Hali doit concilier ses devoirs envers sa conscience av( ses devoirs envers les siens. Nous conseillons & nos romanciers d'abandonner un peu le monde du vice et du crime, où les émotions sont tout à la surface, et de faire quelques courtes excursions dans le monde moral : ils en reviendront éblouis et confus, après y avoir trouvé une mine dramatique inépui- Bahle. Qu'ils n'aient pas peur de la monotonie, cemonde est extrêmement varié, car Satan lui-méntâ. n'en est pas exclu, et y fait maintes fois sa partit avec les anges. Cette parenthèse fermée, revenons notre récit.
. Les ressources de M. Haie n'étant pas suffisanti pour faire vivre sa famille dans l'aisance, il a pi le parti de se retirer dans le nord, h. Northei Milton, ville de manufacturiers illettrés, dont qm ques-uns ont cependant le désir d'occuper les loisii de "leur âge mûr à apprendre les choses dont li avait écartés leur jeunesse active el besogneuse* Maintenant qu'ils n'ont plus à s'inquiéter du terj , A payer et qu'ils ont îail \ettv tViemia, ila apj
MISTRESS GASKELL 83
draient volontiers la langue d'Homère et celle de Virgile, s'ils avaient auprès d'eux un homme instruit qui pût ou voulût leur servir de précepteur, M. Haie, jugeant que ce moyen était un des plus acceptables pour occuper les nombreux loisirs et combler le déficit que lui avaient faits ses scrupules de conscience, ira donc dans le nord. Grave décision!
Comment mistrcss Haie, qui supporte déjà si difficilement le climat modéré du Hampshire et les légers brouillards des campagnes du sud, supportera-t-elle le climat du nord et le fog épais d'une ville manufacturière? Et s'il n'y avait que le climat! Mais comment mistress Haie qui appartient h un monde semi-aristocratique, sa fille, élevée à Londres et qui a un si profond dédain pour le monde des boutiquiers, et lui-même, qui a toujours vécu dans un monde poli et lettré, qui a toujours été honoré et regardé comme un supérieur par les bons paysans et les honnêtes fermiers au milieu desquels il a exercé ses fonctions, — supporteront -ils la société de marchands et de bourgeois illettrés ne comprenant la vie que sous sa forme la plus âpre et la plus sauvage, ne poursuivant qu'un but, la richesse, ne connaissant de supérieur que l'homme plus riche qu'eux-mêmes, estimant toute chose selon le prix qu'elle coûte et tout homme selon le capital qu'il représente? Si vous voulez connaître les sentiments de ce petit monde sur le commerce et les commerçants, écoutez cette conversation qui
se tenait au foyer de M. Haie quelques jours seulement avant la grande résolution.
« Dans la dernière quinzaine de septembre arrivèrent les pluieis et les tempêtes d'automne. Marguerite fut obligée de rester plus sédentaire qu'elle ne l'avait été jusqu'alors. Helstone était à une assez grande distance de tous ceux de leurs voisins qui avaient à peu près le même degré d'éducation et de culture intellectuelle qu'eux-mêmes.
« — C'est certainement une des localités les plus retirées de l'Angleterre, dit mistress Haie de son ton de voix le plus plaintif. Je suis constamment h regretter que le papa n'ait personne qu'il puisse réellement fréquenter, — il est tellement seul! — Ne voir personne que des fermiers et des paysans du commencement à la fin de la semaine I Si nous demeurions à l'autre extrémité de la paroisse, il y aurait quelque ressource; nous ne serions plus qu'à une courte distance des Hansfield, les Gormon ne seraient qu'à une promenade de chez nous.
« — Les Gormon I dit Marguerite, sont-ce ces Gormon qui ont fait leur fortune dans le commerce à Southampton? Oh! je suis fort contente alors que nous ne les visitions pas. Je n'aime pas ces boutiquiers. Je pense qu'il est infiniment plus agréable pour nous de ne connaître que des paysans et des gens sans prétention.
« — Il ne faut pas être si dédaigneuse, Marguerite cht^rieî dit sa mère en peuaaxvl secrètement à un
HISTBESS fiASKELL 8S
jeune et beau M. Gormon qu'elle avait une fois roncoQtré chez M. Hume.
K — Non certes, et je ne le suie point; je puis même dire que j'ai un goût très large : j'aime tous les gêna dont les occcupalions se rapportent au travail des champs, j'aime les marins et les soldats, j'aime les trois professions lettrées, comme on les appelle. Je suis bien sûre que vous n'avez nulle envie de me faire admirer des bouchers, des boulangera et des fabricants de chandelles, n'est-il pas vrai, maman?
(1 — Mais les Gormon n'étaient ni bouchers, ni boulangers, c'étaient de très respectables carrossiers,
« — Très bien, la carrosserie n'en est pa^ moins un commerce, et beaucoup moins utile, je pense, que celui des bouchera et dea boulangers. Oh! comme ces promenades en voiture chez la tante Shaw me fatiguaient et comme j'avais envie d'aller à pied ! »
C'est cependant cette jeune fille si dédaigneuse qui sera le trait d'union entre le nord et le sud. Ces marchands qu'elle abhorre, ce peuple qu'elle redoute, elle apprendra à les aimer, lorsqu'elle aura reconnu aous leur rude enveloppe plus d'un noble cœur : tout mal vient d'ignorance.
La famille quitte le sud; nouveaux visages, nouvelles scènes. Adieu aux villages du Hampshire, aait collages enveloppés de brume ou re\u\ç.a.'&\.% 4ft ti^ei-i ^m campagaes paisiblesl k luesuTfc (v^ovi. w^'^c»'
tout change d'aspect. Les charrettes qui se croisent sur la route ont plus de fer que de bois et de cuir, les hommes ont un aspect plus affairé : habitations, costumes, instruments, tout indique un but d'utilité pratique et direct, tout est calculé et proportionné selon ce but, tout a un air purpose like. Les boutiquiers ne flânent pas sur le seuil de leur boutique, attendant la pratique ; ils travaillent portes closes, roulant et déroulant des marchandises, sans but apparent, et, dirait-on, pour s'occuper seulement. A quelques milles de Milton, le ciel se couvre d'un épais nuage gris; un orage se prépare sans doute. On approche, ce nuage n'est rien que la fumée des usines qui sort à flots épais des cheminées et des fourneaux. On avance lentement dans les rues encombrées de chariots et de véhicules, tous employés à une seule fin : porter des matières premières à la manufacture, emporter des marchandises des magasins. L'intérieur des demeures est riche, même somptueux; mais tout y témoigne de l'opulence plutôt que du bon goût des habitants. On dirait des gens du commun logés dans des appartements récemment ornés et meublés en toute hâte pour la visite passagère de quelque somptueux nabab. Quant aux mœurs du peuple, elles sont un perpétuel sujet d'étonnement pour la famille, y compris la servante, la fidèle et dévouée Dixon. Dans le Hampshire, M. Haie était traité par ses paroissiens avec ^out Je respect dû h son ministère; ici, on ne lui paye qu'un respect proporlionnè ^ V^\^^\i\. o^'^
ItiSTRBSS QASKBU 87
peut donner. Rien n'égale la curiositiS de tous les boutiquiers, fournisseurs, manœuvras, inférieurs de tout degré relativement aux revenus de leurs pratiques et de leurs maîtres.
Coml.'ien peut-il dépenser? telle est l'unique règle que lo peuple y ait pour mesurer le mérite des hommes. Les relations y sont fondées non sur la hiérarchie des fonctions , mais sur une base d'économie politique. Marguerite a besoin d'une servante pour aider miss Dixon et la soulager un peu; elle ne la trouve point sans de grandes difficultés. Partout on se défie de la solvabilité d'une ftimille qui paye un modeste loyer de trente livres sterling par an. La population manufacturière, sombre, affairée, vous coudoie sans ménagement dans les rues. Les ouvriers ne donnent & personne le titre de gentleman, tutoient presque leurs maîtres et les désignent bruldlcment par leur nom. Leurs plaisanteries, leurs quolibets et leurs rires exceptionnels sont aussi sauvages que leur mauvaise humeur habituelle, et plus d'une fois, en passant près d'eux, Marguerite a pu s'entendre adresser quelque compliment grossier dans le genre de celui-ci : « Une belle fille, ma foil je voudrais bien qu'elle fût ma maîtresse! » Bref, cette corruption particulière aux populations industrielles, inconnue avant elles, règne et domine à Milton. Cette corruption inventée par l'industrie, et l'un de ses plus remarquables produits, se compose de trois choses ■, d'Mue, xQ.toV'È'sv.'tsi Uj^Tgn np peut corriger, d'\me \\a\ïiB vrcS-wi^*''
'S8 ÉCRITAIKS HODEBHBS DE l'AUGLETEBHE
ïivace et inextinguible pour les personnes Hcbesjj et d'un respect odieux^ servile et bas pour leurt ricliesses. Tout en haïssant les riches, le peupla les respecte parce qu'ils sont riches, 'Plua homme possède d'argent et de biens, plus il esfl estimable et haïssable à. la fois à ses yeux. Il règle] sa conduite envers les personnes selon les dépenses '■ qu'il leur voit faire, les apparences même de l'opulence lui imposent. Tel est l'aimable esprit qui règne parmi le peuple des grandes villes modernes et des grands centres manufacturiers, esprit qui esl, 1 selon nous, le dernier terme d'une corruption iQcoi>l rigible et incurable, car elle se complique d'imbé^l cillité et indique que les instincts naturels sont non-l seulement pervertis, mais amoindris, et que la na- ' ture de ce peuple est, si nous pouvons employer ce! mot, aussi avachie que la nature des plus stupidec sybarites dont il peut envier le sort.
N'allons pas trop loin cependant ; ces populatioasrl contiennent plus d'un élément de force et d'énergieitr Leurs maîtres, les supérieurs de cette société odieuse à, tous ceux qui tiennent par des liens étroits k] l'ancienne civilisation, ce sont les manufacturierB^ T race dure, implacable et sagace, bourgeois semi-^vf héroïques, toujours en guerre avec des éléments aussi formidables que ceux qui peuvent assaillir lei soldat sur le champ de bataille ou le marin sui l'océan, en lutte constante avec des flots d'ouvriei souffrants et irrités, avec la banqueroute et I ruine, arec J,i concurrence t\.ttt.tvç,fete-., \io'ni.ia%% 4
HISTBE^ GASKBtL 89
oie fi. leur manière, et qui élèvent la science des ' affaires èi la hauteur d'une métaptiysique, hommes positifs dans la conduite de la vie, sans illusions et sans faiblesses, exerçant leur domination sans tendresse, mais aussi (point capital et qui marque un progrès accompli sur l'ancienne société) sans orgueil tyrannique. Il n'est personne qui n'ait été humilié et ne se soit senti petit jusqu'à un certain point, lorsqu'il s'est trouvé en présence de quelqu'un de ces hommes sur les domaines qui leur sont propres. On est forcé d'estimer, d'admirer même leur aolidité, leur justesse de calcul, leur faculté de précision dans tout ce qui regarde les affaires pratiques, leur manière non pas virile ni mâle, mais masculine, de comprendre la vie et le but de la vie, sans aucune de ces subtilités jésuitiques, de ces sentimentalités, de ces miëvreriea féminines, de ces regards rétrospectifs, quelquefois touchants et très souvent ridicules, jetés sur la civilisation du passé, qui caractérisent l'autre partie de la société. Un grand manufacturier est réellement une manière de souverain ; il en a tous les attributs, toutes les charges et tous les devoirs. 11 a, lui aussi, le déiicit à craindre, les séditions à, prévenir ou à réprimer; il a ses facultés d'observation k exercer dans le choix de ses ministres responsables, contremaîtres, commis, caissiers; il a une diplomatie extérieure à entretenir, et il s'acquitte de toutes ces charges à son très grand profit sq.u% àQMVft, îk^% jon très grand honneur. â'W fetoV. ^oa^Mi-fti
de convaincre les manufacturiers de l'importance du rôle qu'ils remplissent et de leur donner certaines idées morales qu'ils n'ont pas, ils seraient vraiment dignes d'être les chefs de notre société, car s'ils n'ont pas encore la connaissance de ce qu'il y a d'élevé et d'idéal dans le gouvernement et la politique, ils en ont toute la science mécanique, et en font mouvoir tous les ressorts dans leur petite sphère avec une régularité, un art et une rectitude de mouvements que personne n'a jamais possédés avant eux au même degré.
M. Thornton, le manufacturier de Milton, tel qu'il nous est dépeint dans le roman de mistress Gaskell, pourrait passer dans tous les pays du monde pour le représentant parfait de cette classe d'hommes et du degré de civilisation auquel elle est arrivée. C'est un homme d'environ trente ans, bien bâti, musculeux, aux larges épaules, et dont on pourrait dire ce qu'un grand écrivain anglais dit quelque part de Richard Arkwright : ce n'était pas un Apollon. Il n'a pas le moins du monde l'air distingué, et au premier coup d'oeil personne ne lui appliquerait la belle épithète de gentleman. Son extérieur cependant n'a rien de vulgaire, et il a frappé Marguerite à première vue comme une révélation de certaines choses qu'elle ne soupçonnait pas. « Avec une telle expression de résolution et de puissance, aucune physionomie, si ordinaire soit-elle, ne pourra Jamais passer pour vulgaire ou commune. Je n'aimera/s pas avoir affaire avec \u\^ \\ e^V. ôi'a^^%xfe\ivi^ \w-
MISTRESS GASKELL 91
flexible ; après tout, un homme qui semble bien fait pour son état, sagace et fort comme il convient à un marchand. » M. Thornton'a connaissance d'ailleurs de ses désavantages ; il sait qu'il a'a point l'air d'un gentilhomme, et il s'en console en songeant qu'il a l'air d'un homme. Il a même toute une théorie à ce sujet qu'il expose à Marguerite, théorie vraie et admirable, et sur laquelle certaines gens pourraient réfléchir. — Le gentilhomme, dit-il, ce n'est réellement qu'une surface et une apparence faite pour le plaisir des yeux, comme un objet précieux, sur lequel la vue oisive aime à se reposer; c'est une nature d'homme, ce n'est pas la vraie nature de l'homme ; c'est une nature d'homme artificielle, limitée, capable d'actions de courage et d'héroïsme, mais seulement dans certaines conditions et dans certaines circonstances. Que signifie ce mot gentleman et qu'indique-t-il d'ailleurs? Rien, après tout, que la nature des relations de l'homme avec ses semblables; mais allez donc appliquer ce mot pour définir les vertus, le mérite, le courage d'un Robinson Crusoë dans son île déserte, d'un prisonnier enfermé dans un cachot pour toute sa vie, d'un saint dans son exil de Pathmos : cette expression sera ridicule et vous paraîtra bien mesquine en elle-même lorsque vous chercherez le mot propre pour désigner de tels caractères. L'homme, ce qu'on appelle réellement l'homme, domine donc le gentilhomme autant que l'éternité domine le temps, et qu'une vérité absolue dotsvVw^ \vcvfc xc^s^^^ passagère.
Cette petite théorie indique assez que M. Thomton n'est pas une intelligence vulgaire; son éducation est incomplète cependant, ayant été forcément interrompue. Son père mourut lorsqu'il n'avait encore que quinze ans, laissant des affaires embarrassées. Il lui fallut s'acquitter d'une double tâche : travailler pour soutenir sa mère et travailler pour relever le crédit de sa famille. A force d'économie et de privations, les dettes de son père avaient été payées; mais, lorsque cette tâche avait été accomplie, une autre s'était présentée : faire sa fortune et entourer la vieillesse de sa mère de toute l'aisance qui lui avait été refusée pendant cette période de crépuscule de la famille. Au milieu de tels embarras et de tels devoirs, les études qui servent uniquement à embellir l'esprit et à orner la vie avaient été fort négligées ; mais aujourd'hui que la fortune avait récompensé ses efforts, il tâchait de réparer de son mieux cette lacune regrettable, et M. Haie le citait parmi ceux de ses élèves qui montraient le plus de goût véritable pour ces études, si éloignées des préoccupations habituelles de son esprit. M. Thomton n'était pas non plus un simple fabricant, c'est-àdire qu'il ne considérait pas son métier sous un rapport égoïste et borné. On l'aurait beaucoup offensé, si on lui eût dit que son but était la conquête de l'argent. Non, il avait au plus haut degré cette espèce d'orgueil local qui pousse souvent aux grandes entreprises, et qui enlève aux poursuites individuelles ce qu'elles ont d'àpre et d'égoïale. \\ èVa\V^\^T ^^^-
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parLenir à uue ville manufacturière el de conlribuer pour sa pari à la grandeur cotnme relaie de cette ville ; il savait qu'il exerçait une part de pouvoir réel dans le monde, et que sa position lui faisait une responsabilité. Qu'il veille bien sur ses affaireB, qu'il calcule juste dans ses spéculations, qu'il se garde de toute imprudence et qu'il se défie de toute timidité, car un faux calcul de sa part peut le ruiner, et à sa suite tous ses confrères; une imprudence peut déshonorer le commerce de sa ville, et un excès de timidité laisser la concurrence étrangère prendre les devants. Avec de pareils soucis, un homme est excusable de ne pas être tendre ni sentimental, et de tout rapporter à cette mesure virile de la vie, la vigilance et l'action; aussi M. Thomton n'a-t-il que mépris pour cet épicuréisme moral qui jouit trop vivement et trop à loisir des belles choses. " J'aimerais mieux, dit-il, une vie de travail et de souffrances, bien plus, de chutes et d'insuccès ici, qu'une vie prospère dans les vieux bosquets fanés de ce que vous appelez la société aristocratique du sud, o(i les jours s'écoulent lentement dans une aisance insoucieuse. On doit y être englué de miel et incapable de se lever et de marcher. » A quoi Marguerite répond fort bien que, s'il y a dans le sud moins d'excitations, il y a aussi moins de misères, et qu'on n'y rencontre pas dans les rues de. ces gens qui marchent la tête basse et Tair soucieux, qui souffrent et haïssent à la fois. Ces raisonnements ne peuvent convaincre M. Thomton. Bon au fond et compatissant, \\ ïi'a\me'ç&.î.,K\w,'?R».
sens pratique, à mêler les questions de sentiments aux questions d'affaires. Lorsqu'il est obligé de diminuer le taux des salaires, ce n'est point par intérêt personnel : c'est que les circonstances l'y obligent, et, si on lui demande pourquoi il ne fait point part de ces circonstances à ses ouvriers, il répondra qu'ils ne le comprendraient pas, et que d'ailleurs il n'a pas souci d'initier le public au détail de ses affaires. Dans la direction de sa manufacture, il entend être le seul maître, et ne veut point y établir un gouvernement constitutionnel dont il sera le roi contrôlé par un parlement de prolétaires. Il applique dans son intérieur le système qu'on a nommé le despotisme éclairé. Tant pis pour ceux à qui ce système ne conviendra point; il n'est pas homme à reculer. Tel est M. Thornton, représentant des caractères du nord, sans grâces extérieures, solide, opiniâtre, d'un courage h toute épreuve, d'une âme dure et forte comme un marteau de forge, et d'un cœur vaillant et fidèle comme une épée d'acier.
Sa mère, mistress Thornton, femme digne d'un tel fils, mérite une mention spéciale. Pour la vigueur et la résolution, elle vaut mieux qu'un homme, et elle ajoute encore h ces vertus viriles les grandes vertus féminines, l'économie, le goût du travail, le dévouement. On dirait une de ces femmes, fidèles compagnes des barbares ancêtres de ces mêmes Saxons du nord, qui accompagnaient au combat leurs maris et leurs fils, toujours prêtes à ranimer leur courage, à panser leurs blessures et èi les consoler des défaites
s GASKELL 9S
par les perspectives des procliaius combnts. 11 n'y a que les rôles de changés, la nature est la même ; seulement, au lieu d'être la femme d'un guerrier, elle est la veuve d'un manufacturier. C'est une Walkyrie bourgeoise, et cette expression n'a Hen d'impropre, car mistress Thornton pourrait au besoin lancer la fronde et jouer de la lance. Ecoutez ce petit fragment d'une de ses conversations avec miss Haie. La ville est menacée d'une grève d'ouvriers : o Mais assurément vous n'êtes point lâche nest ce pas"* Milton n'est pas une place convenable pour les lâches. Un jour j'ai été obligée de me frayer un passage au travers de flots d'hommes irrités qui juraient qu'ils auraient le sang de Makinson aua^itôt qu ù mettrait le pied hors de sa manufacture. Il ne savait rien de tout cela; il fallait que quelqu'un allât l'avertir, ou c'était un homme mort. Ce quelqu'un devait être une femme; j'allai donc. Une fois entrée, impossible de sortir. Ma vie était engagée autant qu'elle pouvait l'être. Je monte alors au premier, où l'on avait empilé des pierres pour jeter sur les têtes de la foule, si elle essayait de forcer les portes de la manufacture, et je les aurais lancées aussi bien qu'un homme, si je ne m'étais pas évanouie à cause de la chaleur que ma course m'avait causée. Si vous demeurez à Milton, il vous faudra prendre un brave cœur, misa Haie. » Cette femme aus sentiments robustes et profonds, capable d'aimer beaucoup, est aussi capable de beaucoup haïr. Une scène éclaire merveilleusement ce caractère. II. Thornton, amoureux Aft ^M^v&ïWa, ^
t^CHIVAlNS MODERNES DE L'aNQLETEHUE
été repoussé par elle; c'est dire que miss Haie b'i valu la haine de mistress Thornton, qui avait cette inclination de mauvais œil, et jugeait déjà une telle union indigne de son fils. Sur ces entrefaites, raistress Haie, qui est à son lit de mort et qui ne sait rien de ces affaires secrètes, mande mistress Thornton et lui recommande sa fille, qu'elle va laisser sans appui. Youdra-t-elle lui servir de mère? Incapable de dissimuler, même pour adoucir les dernîei moments d'une mourante, mistress Thornton laisai entendre qu'elle pourra bien aider miss Haie, mais non l'aimer.
« — Voue avez une fille, madame : — ma sœur est] en Italie, ma fille sera sans sa mère dans un pays où;] elle est étrangère, — si je meurs, voudrcz-voua?.
« — Vous désirez que je sois une amie de misftl Haie? dit mistress Thornton de sa voix mesuréi qui résonnait distincte et claire, non adoucie pt l'émotion d'un pareil moment.
ic Mistress Haie, les yeux toujours fixés sur mistress Thornton, pressa la main qui se trouvait à côlé d'elle sur la couverture; elle ne pouvait parler. Mistress Thornton soupira : Je serai une véritable amie si lea circonstances l'exigent, non une tendre amie. Cela, je ne le puis pas — pour elle, fut-elle sur le point d'ajouter, — mais elle se retint & la vue de ce visage, inquiet et douloureux. — Il n'est pas dans ma nature de montrer de l'affection même lorsque j'en ressens, et je n'offre pas volontiers mes conseils, — Elle s'aiVi L réla. Mistress Thornton était trop conscieQcieui
ton 17* cas
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pour promettre ce qu'elle n'avait pas Finlention de tenir, et montrer d'une manière ou d'une autre de la tendresse pour Marguerite, plus détestée h ce moment que jamais, lui était difficile, presque impossible.
" — Je promets, dit-elle avec une grave sévérité qui inspira après tout à ia mourante confiance dans quelque chose de plus stable que la vie elle-même, je promets que dans toutes les difficultés qui porteront miss Haie...
H — Appelez-la Marguerite, dit avec elTort mistresa .Haie.
H — A venir chercher mon appui, je la soutiendrai de toute ma puissance, comme si elle était ma propre flile. Je promets aussi que, si jamais je lui vois faire ce qui me paraîtrait mal...
« — Mais Marguerite ne fait jamais le mal, jamais volontairement, « dit mistress Haie. Mistress Thornton continua comme si elle n'avait pas entendu :
Si jamais je lui vois ftdre ce que je jugerai le
lI, — non pas envers moi ou les miens, dans lequel cas on pourrait me supposer un motif intéressé, — je l'avertirai sincèrement et franchement comme je désirerais qu'on avertît ma propre fille. «
o II y eut un long silence. Mistresa Haie sentait que cette promesse ne renfermait pas tout, et cependant c'était beaucoup. Il y avait là des réticences qu'elle ne comprenait pas, mais elle était faible, étourdie et lasse. Mistress Thornton passait cï*. revue tous les cas probables oii eWe attïaW.V'suiÇ.owk-
plir sa promesse. Elle ressentait un sauvage plaisir à ridée de dire à Marguerite de dures vérités sous prétexte d'accomplir son devoir. Mistress Haie rompit enfin le silence.
« — Je vous remercie, je prie Dieu de vous bénir, je ne vous verrai jamais plus dans ce monde, mais mes dernières paroles sont celles-ci : Je vous remercie pour la promesse que vous m'avez faite d'être tendre envers mon enfant.
« — Tendre, non, répondit en insistant mistress Thornton, disgracieusementvéridique jusqu'au bout; mais, après avoir mis sa conscience en repos par ces paroles, elle fut assez satisfaite qu'elles n'eussent point été entendues. Elle pressa la douce et languissante main de mistress Haie, se leva et sortit de la maison sans voir personne. »
Nous l'aimons telle qu'elle est, cette ferme et peu gracieuse mistress Thornton. Du reste elle n'avait d'estime que pour les caractères trempés comme le sien, et quelle que fût sa haine pour Marguerite, elle ne pouvait s'empêcher d'avoir pour elle une certaine considération. « Une fille volontaire, et qui n'aime pas que personne mette le nez dans ses aflTaires, à la bonne heure! je l'aime ainsi », dit-elle un jour après une visite accomplie dans l'intention de tenir sa promesse en adressant à miss Haie quelques duretés qu'elle supposait méritées. En somme, mistress Thornton est une maîtresse femme, comme on disait autrefois, une femme sur laquelle on peut se reposer avec confiance, qu\ MV Y^ouw^ ^^\rde aux
UISTHESS GASRF.LL 99
portes de sa maison, n'y laisse entrer personne et n'en laisse rien sortir!
Volonté, opiniâtreté, telle est la note morale domilante chez tous les peraonnages de ce livre. Tels maîtres, lela ouvriers. « Comme cet homme est orgueilleux! Il y a chez tous ces hommes du nord quelque chose du granit de leurs rochers », dit un soir M. Haie à Marguerite en revenant de visiter Nicolas Higgins. Nicolas Higgins était un ouvrier des manufactures que Marguerite avait rencontré plusieurs fois dans ses promenades. La première fois qu'il la vit, elle souriait en passant de quelque pensée qui lui traversait l'esprit, et tout surpris de sa heauté, dacs sa rude courtoisie du nord, il lui avait adressé familièrement ces mots : n Vous pouvez bien sourire, ma fille; plus d'une sourirait volontiers d'avoir une aussi agréable figure. » Ce compliment, dit avec un accent de sincérité, avait gagné le cceur de Marguerite. Le hrave homme avait une fille devenue phtisique & la suite de travaux prolongés dans les manufactures, et un jour que Marguerite la rencontra avec son père, touchée de son air de souffrance et de douceur, elle lui donna spontanément le bouquet qu'elle tenait à la main. Cet élan du cœur tout désintéressé, et que les malheureux apprécient plus que l'aumûne, établit des relations entre Marguerite et la famille Higgins. Ce ne fut pas sans peine ; ainsi que mistress Thornton, Higgins n'aimait pas qu'on s'occupât de ses affaires, ni à. ïe,ç,e\ciw chez lui des inconnus. « Je ne buis cas UoûVftX!.-*- is^
mou nom, je m'appelle Nicolas Higgins; elle s'a pelle Bessy Higgins. Pourquoi voulez-vous visiter?'! répondit-il lorsque Marguerite lui demaot son nom et son adresse ; « je n'aime pas k voir chû moi des gens que je ne connais pas. Mais vous éta étrangère, c'est facile à comprendre; peut-être i connaissez-vous pas beaucoup de monde ici. Voi avez donné à ma fille des fleurs de votre prop) main, venez si cela vous fait plaisir. :
Nicolas Higgins est un de ces caractères avec laj quels mistress Gaskell nous a déjà fait faire connaî sance dans Mari/ Barlon, et qui se distinguent de toi^ les autres caractères populaires par quelques Iraia d'ailleurs essentiellement anglais, une insociabilitë féroce, une indépendance sauvage et un profond amour de la famille. Celte insociabilité orgueilleuse,
» fruit d'un pays où les hommes aspirent avant toti à la liberté, et ofi la liberté est la tradition histfl rique même, contraste singulièrement avec cett sociabilité dangereuse, inquiète, susceptible et t quine, qui distingue nos populations ouvrières, QIIqJ d'un pays d'égalité. L'ouvrier ferme sa porte comig le maître, en véritable Anglais habitué à, être i dans son logis, et se creuserait volontiers des foss^ pour en interdire l'accès aux étrangers comme ua" baron féodal. Nulle envie d'aller espionnerles affaires du maître, ni rôder dans ses corridors. Quant à sa
Ivie morale, si nous en croyons mistress Gaskell; elle consiste surtout dans les sentiments nature^
MISTBESS 6ASKELL 101
de religion, peu ou point; de lecture de la Bible comme en Ecosse ou partout ailleurs en Angleterre, encore moins. Un certain athéisme non systématique, tout instinctif, sortant des profondeurs de rame comme un cri de douleur et de malédiction, fait exprimer à l'ouvrier de& paroles; clé^ l^aine et de:.} vengeance; mais cet athéisme n'a rien d'énracîrté *^: ^ c'est la forme sous laquelle se résume toute une vie d'amertume. Les femmes non plus n'ont pas de sentiments religieux bien arrêtés, et elles les remplacent par des désirs, des hypothèses, des rêves maladifs dé béatitude céleste, si bien que dans les ménages de prolétaires décrits par mistress Gaskell, on dirait le millénium vivant côte à côte avec l'incrédulité, ou encore la nouvelle Jérusalem de l'Apocalypse bâtie au fond des puits de l'abîme. C'est le même contraste que l'auteur avait déjà admirablement marqué dans la peinture des ménages de Marxj Barton, Rien n'est pénible comme de prêter l'oreille à ce duo plaintif et amer, et c'est une corde que mistress Gaskell fait éloquemment vibrer. Nous félicitons l'auteur de la modération de son esprit, car elle possède un talent extrêmement dangereux. Oh ! quelle musique douloureuse dans ces sanglots ! Ne croyez pas que tous les sentiments de la femme ne soient que douceur et rêverie, et les sentiments de l'homme que rudesse et sauvagerie; non, les plaintes de la femme sont amères, et les cris de l'homme souvent tendres et affecluewifL, "V^xi^^ %\^^i^ vient de se déclarer dans la ville, elî^icoVa^'^^^^'^'^
en fait partie; écoutez cette conversation entre Marguerite Haie et Bessy Higgins, la pauvre fille des manufactures.
« — Bien, dit Marguerite, parlons de cela quelquefois, si vous croyez que cela soit vrai. Mais dites- V.: Xv^moij votre fere s^esf-rlînisent grève? . -. . . .c .__ Q^,^ yj^ Bessy sourdement, et d'une voix fort
différente de celle qui résonnait une ou deux minutes auparavant, lui et beaucoup d'autres, tous les ouvriers de Hamper et d'autres encore. Les femmes sont cette fois aussi furieuses que les hommes : les vivres sont chers, et il leur faut donner à manger à leurs enfants, je pense. Supposez que les Thornton eussent employé l'argent du diner où vous êtes invitée à leur envoyer de la viande et des pommes de terre, ils auraient apaisé les cris de plus d'un enfant et raffermi le cœur de plus d'une mère.
« — Ne parlez pas ainsi, dit Marguerite, vous me donneriez du remords d'aller à ce diner.
« — Non, dit Bessy, il y en a qui sont prédestinés aux fêtes somptueuses, à la pourpre et au lin éclatant. Peut-être êtes-vous une de ces personnes. D'autres travaillent et suent toute leur vie, et les chiens eux-mêmes ne sont pas compatissants de notre temps comme du temps de Lazare. Pourtant, si dans l'autre monde vous venez me demander de rafraîchir votre langue avec le bout de mon doigt, je traverserai le grand abîme pour aller à vous, en pensant à ce que vous avez été pour moi ici-bas. « — Bessy, vous avez \a i\^\te,\^\ei^^\\'3»^N^V.\^
s 6ASKELL 1U3
pouls aussi bien qu'à vos paroles. Il Importera peu au grapd jour que quelques-uns d'entre nous aient été mendiants ici-bas et d'autres riches. Nous ne serons pas jugés d'après cette différence misérable, mais selon la foi que nous aurons eue dans le
- Vous auriez été mise hors de vous-même
F aussi bien que moi, si vous les aviez vus l'un après ■J'ftutre venir demander raun père, et me raconter
l'Ieur histoire. Quelques-uns parlaient de haines moi^ telles et faisaient frissonner mon sang avec les terribles choses qu'ils disaient contre les maîtres; mais la plupart, qui étaieut des femmes, gémissaient si Iristement, si tristement!,.. Les larmes leur cou-
■ilaîent continuellement le long des joues sans qu'elles [daignassent les essuyer, que cela fendait le cœur
kde tes entendre se plaindre de la cherté des vivres, ît de ce que leurs enfants ne pouvaient fermer l'œil toutes les nuits à cause de la faim.
-Je vous demande pardon, répondit humblement Bessy. Quelquefois, en pensant à ma vie et au i de plaisir que j'y ai eu, je me suis figuré que ■ peut-être j'étais un de ces êtres condamnés h mourir par la chute d'une étoile : « Et le nom de cette étoile était Absinthe, et la troisième partie dos eaux devint de l'absinthe, et les hommes moururent pour avoir bu de ces eaux, qui étaient devenues amëres. » On supporte mieux le malheur et la t\va.'gt'va,\Q'î'™peuse qu'ils ont été aimoncfea \itmt ■so'tt& V^^^
temps auparavant. Quelquefois il me semble que mes chagrins m'ont été envoyés pour raccomplissement des prophéties, autrement ils m'ont été envoyés pour rien.
« — Non, Bessy, dit Marguerite, Dieu ne nous afflige pas volontairement. Ne vous occupez pas autant des prophéties, mais lisez les parties les plus claires de la Bible.
« — Je crois que ce serait plus sage; mais où pourrais-je trouver d'aussi grandes paroles de promesse, entendre parler de quelque chose d'aussi différent de ce terrible monde que dans l'Apocalypse? Plus d'une fois je me suis répété les versets du septième chapitre, rien que pour le son. C'est aussi beau qu'un orgue. Non, je ne puis me décider à abandonner l'Apocalypse. Ce livre me donne plus de consolations qu'aucun autre dans la Bible. »
Ces conversations, que nous avons extraites çà et là du romande mistrees^askell, marqu-ent le-mysti* cisme que presque sans exception l'auteur prête à la partie féminine des populations manufacturières, un mysticisme fiévreux tel qu'il peut sortir d'âmes lassées par la souffrance, de corps brisés et languissants, de cerveaux qui sont comme étourdis de l'éternel tapage des machines. Un doux vertige se produit, des visions chimériques se succèdent; la souffrance et la misère montent à la tête comma l'ivresse et ouvrent devant les yeux appesantis des perspectives blouissantes. A part cela, peu à'v^èe^ ^çX\^\^\ySi<5i%
HISTRBSS 6ASKBU.
nettes, saines et claires. Chez les hommes, le phénomène contraire se pri^aente; les hallucinations sont toutes violentes, meurtrières el diabuliques ; pas d'autre horizon que celui de la terre, les instincts nalurelâ au sexe masculin remués jusque dans leurs profondeurs et laissant échapper des émanations grosses de colère, d'acres vapeurs chargées de haine, les sentiments de famille souvent sous leur forme la plus tendre, mais le plus fréquemment réduits à leur essence primitive, L■'es^il-(Iire à ces liens du sang aussi forts que terribles qui font rugir les bêtes ellesmêmes lorsque leurs petits sont en danger ou qu'ils expirent sans secours. Des deux côtés, la vie particulière à l'industrie a perverti, torturé, brisé les facultés, qui ne sont plus en équilibre. Pour toute douceur, de la lassitude; pour toute force, de la violence; de toutes parts des sentiments estrémes, excessifs et dangereux, et jamais cette nature humaine moyenne qui est la seule vraie, qui se retrouve chez les classes agricoles et jusque chez les populations les plus misérables, pourvu qu'elles ne soient pas soumises au travail industriel.
Bizarre phénomène, et qui est digne de toutes sortes de méditations! Le travail des champs est naturel à l'homme et, ai excessif qu'il soit, il ne produit rien de pareil; il peut épuiser le corps, il n'engendre aucun sentiment malsain. Le travail domestique est naturel à l'homme, et il ne produit que bonheur et joie. Le travail des méVVfcïï,, ïç).A^ç^.c^ uï^swt, engendre la sucVabWVv.c , \ft c«^
pagnonnage, l'association. Seul, le travail des manufactures, invention de la science et de l'esprit humain, tout en tuant le corps, pervertit l'âme. Ohl comme la nature vaincue se venge, elle dont les émanations sont la santé même, la seule vraie médecine, Tunique réparateur des forces épuisées de l'homme ! Soumise, elle n'engendre que des germes de mort. Cette vapeur comprimée aveugle et brûle ; ces forces domptées foudroient; ces matières premières, jadis innocentes, laissent échapper des gaz délétères ; cette fine poussière de coton étouffe ; ces atomes de poison, de verre, de substances chimiques, trouvent subtilement le chemin du poumon ; ce perpétuel bruit des machines en mouvement engendre la surdité. Avez-vous remarqué l'aspect implacable des machines, leur cruelle précision, leur quasi-intelligence fatale comme un calcul arithmétique, et cette activité absorbante et comme affamée avec laquelle elles mordent le fer, tordent le fil, happent le coton, soulèvent les poids? Eh bien ! quelque chose de cette dureté mécanique finit par être le partage des populations qu'elles emploient. Dans le contact perpétuel de l'homme avec les machines, le cœur se vide et ne se renouvelle pas.
Le travail est le remède le plus sain contre le vice, mais pour cela il faut que l'homme soit réellement occupé, c'est-à-dire qu'il mette dans le travail iyon intelligence et son âme. Ici rien de pareil : l'homme ne tire de ses efforV^ avx^iwti^ ^^Xa^I^çXâ^t^
IltSTBESS GASKELL e joie, c'est la machine seule qui est réellement productive. Aucune de ces illusions que crée le travail, grâce à l'absorption momentanée des facultés; rien qu'un mouvement mécaniqne qui laisse la pensée errer dans le vague et se reposer avec mélancolie d'abord, puis avec colère, sur les tristes fatalités de la vie, la misère, la privation, la maladie. De l'ennui, de la colère, on arrive bientôt â la haine violente du travail, qui apparaît non comme la condition fondamentale de l'existence, mais comme une malédiction. Toute cette série de sentiments s'engendre logiquement. Outre ces souffrances de la haine, de l'ennui, de la fatigue, le travail mécanique crée encore certains vices qui existeront peut-être toujours, quelles que soient les transformations des rapports du maître et de l'ouvrier ; la brutalité, l'ivrognerie, et cet autre vice si puissant qui n'a pas de moyen plus subtil de s'emparer de l'hommo que le besoin d'une diversion violente à l'écrasante monotonie de la vie, Si encore on avait de l'air, de la lumièrel mais non; il faut travailler dans un atelier humide ou étouffant, infect, obscurci par la vapeur ou les millions d'atomes qui s'échappent des matiÈres travaillées, et ainsi les maux physiques viennent s'ajouter aux souffrances morales. Kn vérité, s'il était un emblème que l'on dût placer aux portes de certains centres industriels, ce serait un groupe représentant la maladie, au pied trainard, mal assuré, ioKaKïi.Nsv maia à l'eanu'i, trJatemeni accrottoi. , ^fe^» 'a%a.'i»>
mains croisées, regard morne, dans une attitude de musulman fataliste.
Les vices que l'on reproche aux populations industrielles ne nous étonnent donc point. Ce qui nous étonnerait au contraire, c'est qu'ils n'existassent pas. Toute une série d'observations psychologiques et physiologiques démontre d'une manière irréfutable, pour ceux qui connaissent la facilité de^ corruption qui est dans l'homme, que ces vices sont la conséquence naturelle de ce genre de travail qui est inévitablement corrupteur. Comment on pourra y remédier jamais et faire de ces masses d'hommes des populations saines, cela est un mystère, car les difficultés semblent insurmontables. Ce qui est certain, c'est que quelque chose peut et doit être tenté pour réagir contre ce fléau.
Les rapports du maître et de l'ouvrier ne valent guère mieux que ces mœurs générales : ce sont des rapports de défiance, de jalousie et de haine. Dans toute condition donnée, l'homme sait positivement d'où proviennent sa gêne, ses besoins, ses malheurs. Ici c'est tout le contraire : le chômage, la misère, la baisse des salaires, tombent sur l'ouvrier des manufactures sans qu'il en sache bien la raison. Il est soumis au gouvernement invisible, insaisissable, capricieux, d'une sorte de mathématique commerciale tout à fait abstraite; il souffre, parce qu'à cent lieues de lui, à un moment donné, tel produit a éprouvé une dépréciation; il souffre, parce que la concurrence d'un pays qu'VY iva \9l\x\^\^ nxsl ^v w<i
verra jamais a donné les mêmes marchandises
fabriquées à meilleur compte; il souffre de la hausse et de la baisse du crédit, des caprices de la mode, des progrès toujours nouveaux de l'industrie. Ne comprenant rien h ces fluctuations bizarres, dont les initiés seuls ont l'explication, ne sachant directement à qui s'en prendre, il s'en prend au patron, au manufactuner, la seule personne visible, tangible, saisissable qu'il connaisse. N'essayez pas de vouloir lui prouver r[u'il doit nécessairement souffrir en vertu de telle ou telle règle d'économie politique, il vous arriverait ce qui arriva au patron de Nicolas Higgins. « Imbécile! lui dit-il un jour, ennuyé de le voir crier à tue-téte que les ouvriers étaient exploités, voici un livre qui te prouvera que les salaires trouvent leur propre niveau sans que les maîtres ni lesouvriersy puissent rien, u Higgins prit ie livre, lut, ne comprit pas et s'endormit, le 11 parlait de travail et de capital, de capital et de travail, comme si ces choses eussent été des vices et des vertus : je ne pus jamais bien fixer dans mon esprit ce que cela voulait réellement dire. " Ces mots concurrence, offre, demande, marché, résonnent h ses oreilles comme autant d'abstractions chimériques. En réalité, l'ouvrier des manufactures en sait moins long, en fait d'économie politique, que le simple paysan qui va lui-même porter ses denrées au marché et qui saisit ainsi par lui-même le secret de la hausse et de la baisse des marchandises. U. n'en prend donc de ses souttrancea à\te.G\jeïo.eî^. >.
son maître, l'en rend responsable et essaye d'arracher par la force ce qui ne peut lui être raisonnablement accordé; de là les coalitions et les grèves.
De même que les vices des populations industrielles proviennent du travail mécanique auquel elles sont soumises, les mauvais rapports du maître et de l'ouvrier proviennent donc de la difficulté, pour un esprit ignorant, de comprendre les raisons des fluctuations commerciales. Ces mauvais rapports ont encore une autre cause très délicate à énoncer et que nous mentionnerons seulement : c'est que ces populations n'ont aucun intérêt à connaître les raisons de ces subits revirements; peu leur importe, elles ne sont pas intéressées dans la question de la vente des produits; une seule chose les intéresse et les regarde directement, c'est le prix du travail.
Les populations industrielles tournent réellement dans un cercle vicieux. Tout intérêt étant renfermé pour elles dans la question du salaire, elles cherchent à conquérir ce qu'on leur refuse par la cessation du travail ; mais si une grève prolongée est nuisible au fabricant, elle l'est bien plus à l'ouvrier, car il se prive volontairement par là de son unique ressource. Ajoutez qu'une telle détermination est non seulement insensée, mais tyrannique, car, pour être effî-» cace, une grève doit être générale et forcer ainsi, bon gré mal gré, tous les ouvriers d'une même ville à cesser leurs travaux, qu'ils le veuillent ou non. Ces populations se décimetil el ^'^^%.\xvftut elles-
i GASKELL Itl
mêmes. Mistress Gaskell ae montre 1res hostUe en général aux grèves et aux trade unions, et nous retrouvons dans IVord et Sud plus d'une scène qui rappelle les douloureux tableaux déjà tracés dans Maiy Barlon. Il y a là quelques esemples terribles des conséquences désastreuses que produisent ces résolutions désespérées. Une grève générale a eu lieu â Milton, et l'un des meneurs est Nicolas Higgins. Défense expresse a été faite à tous les ouvriers de la ville de travailler aux prix nouvellement établis par les patrons; mais tous les ouvriers n'ont pas le caractère intraitable de Higgins, tous n'ont pas un ménage relativement aussi bien tenu, tous n'ont pas une famille aussi restreinte; c'est assez dire que beaucoup auraient bonne envie de faiblir. De ce nombre est un ami de Nicolas Higgins, John Boucher, pauvre bomme d'un faible caractère, chargé d'enfants, et qui ne peut résister à leurs cris et à leurs plaintes. Cependant lui aussi il doit faire grève forcément, c'est l'ordre général et auquel il ne peut se soustraire sans danger. Voilà donc un homme placé dans cette affreuse situation, ou de laisser sa famille mourir de faim, ou d'être traître envers la classe à laquelle il appartient. Il y a une scène terrible entre lui et Higgins. Ce dernier le rassure, l'encourage, et subvient comme il peut aux besoins de sa famille ; mais enfin Boucher, poussé par la faim, va demander de l'ouvrage à son ancien patron ; il est ignominieusement chassé etft^ noie de désespoir. Une autre scène v^^^a VB.V.\vfet\Q^e.ï
et qui mérite d'être citée tout entière, c'est le siège de la manufacture de M. Thornton.
M. Thornton, avec le caractère que nous lui connaissons, n'a pas voulu céder à ses ouvriers, et il n'a pas voulu davantage suivre l'exemple de ses confrères et fermer momentanément sa manufacture. Il a donc fait venir des ouvriers de l'Irlande. On peut juger de quel œil ont été vus les nouveaux venus. La foule se précipite vers la manufacture justement à l'heure où miss Haie est venue réclamer un service de mistress Thornton, qui ne répond pas et écoute d'un air préoccupé. En ce moment, une clameur se fait entendre.
« Miss Haie s'arrêta, mistress Thornton ne répondit pas immédiatement ; tout à coup elle se leva et s'écria :
« — Ils sont aux portes! Appelle John! Fanny, appelle-le! Ils sont aux portes! Ils vont les enfoncerl Appelle John, dis-je. »
« En même temps que les cris de mistress Thornton, le bruit sourd de la foule, auquel elle prêtait l'oreille au lieu d'écouter Marguerite, se fit entendre sur le côté extérieur de la muraille, et un tocsin de voix irritées retentit furieusement par derrière les portes qui tremblaient sous la pression du nombre. On eût dit que ces masses furieuses et invisibles se servaient de leurs corps comme de béliers. L'ébranlement cessait un instant, pendant que la foule se retirait à quelques pas pour se précipiter avec un élan nouveau; il redoublait alors sous ces chocs gigantesques
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qui flrenl bientôt trembler les portes épaisses comme des roseaux aous le vent.
a Les femmes se rassemblèrent autour des fenêtres, comme fascinées par le spectacle de cette scène qui les remplissait de terreur. Mistress Thornton, les servantes, Marguerite, toutes étaient là. Fanny était revenue, criant tout le long des cseabers comme si elle eût été poursuivie h chaque pas; elle s'était jetée sur un sofa en poussant des cris. Mistresa Thornton, inquiète, surveillait l'arrivée de son fils, qui était encore dans la manufacture. 11 sortit enfui, regarda d'en bas ce groupe de pâles figures féminines, sourit pour leur donner bon courage avant de fermer la porte de la manufacture, puis il appela une des servantes pour venir ouvrir une porte de la maison que Fanny, dans son effroi, avait verrouillée derrière elle. Le son de sa voix impérieuse et bien connue sembla comme donner le goût du sang h la foule furieuse. Jusqu'alors cette foule avait été muette, et sans dire un mot avait employé toute la puissance de son souffle à soutenir son effort pour briser les portes; mais en entendant parler M. Thornton, elle exhala un grognement féroce et infernal qui fit pâlir mistress Thornton elle-même au moment où elle entra dans la salle, précédant son fils. Lui entra, le visage un peu animé, mais les yeux étincelanls, et lançant comme un défi au danger avec une expression hautaine et dédaigneuse de physionomie qui faisait de lui un homme noble, sinon beau.
B M. Thoratoa s'approcha trancVvemewV, 4.t '^si'C'
guérite : — « Je suis désolé, miss Haie, dit-il, que vous nous ayez visités dans ce moment où je crains que vous ne soyez enveloppée dans les dangers que nous pouvons avoir à courir. — Mère, ne feriez-vous pas mieux d'aller dans les chambres de derrière? Je ne suis pas sûr qu'ils ne se soient pas ouvert un passage de Pinners' Lane dans la cour de l'écurie; mais s'ils ne l'ont pas fait, vous serez plus en sûreté là-bas qu'ici. Allez, Janel continua-t-il en s'adressant à une des servantes. Et elle sortit avec les autres.
« — Je reste ici, dit sa mère; où vous resterez, je resterai.
« Et en vérité la retraite dans les chambres de derrière était inutile; la foule avait entouré cette partie des bâtiments, et poussait de là ses menaçants et terribles rugissements. Les domestiques se retirèrent dans les greniers en poussant des cris qui firent sourire de mépris M. Thornton lorsqu'il les entendit. Il jeta les yeux sur Marguerite, qui se tenait debout à la fenêtre la plus voisine de la manufacture. Ses yeux brillaient, la couleur de ses joues et de ses lèvres était plus intense. Comme si elle eût senti son regard, elle se retourna et elle lui adressa une question qui depuis quelques instants tourmentait son esprit :
« — Où sont les pauvres ouvriers que vous avez fait venir d'Irlande? Là, dans la manufacture?
« — Oui, je les ai fourrés dans une petite chambre, au pied d^un escalier dérobé^ Yeut teo^ommandant de
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s'enfuir à tout risque et de se réfugier ici, s'ils entendaient qu'une attaque fût faite contre les portes des ateliers. Mais ce ne sont pas eux, c'est moi qu'il leur faut.
« — Quand les soldats pourront-ils être ici? » demanda sa mère d'une voix basse et peu assurée.
« Il prit sa montre avec le même calme qu'il avait montré jusqu'alors; il fit quelques petits calculs :
« — A supposer que Williams soit parti aussitôt que je le lui ai ordonné, et n'ait pas eu besoin de se détourner pour se cacher d'eux, il faut environ vingt minutes encore.
« — Vingt minutes! dit la mère, dont la voix pour la première fois trahit complètement la terreur.
« — Fermez les fenêtres immédiatement, mère, s'écria-t-il; les portes ne résisteront pas à un second choc pareil à celui-ci. Fermez cette fenêtre, miss Haie. »
« Marguerite ferma la fenêtre et vint prêter son aide aux doigts tremblants de mistress Thornton.
« Pour une cause ou une autre, il y eut un silence de quelques instants dans la rue. Mistress Thornton regarda avec inquiétude la physionomie de son fils, comme pour y lire l'explication de ce silence soudain. Une expression de méprisant défi composait toute sa physionomie; on ne pouvait y lire ni l'espérance ni la crainte.
« Fanny se le Va : — Sont-ils partis? demandât-elle dans un chuchotement.
«-^Partis! répondit*il; écoute \ w
« Elle prêta Toreille. Ils purent tous entendre le souffle puissant qui sortait de ces poitrines muettes, le craquement du bois qui cédait lentement, le grincement du fer, la chute retentissante des pesajites portes. Fanny se leva en chancelant, fît un pas ou deux vers sa mère et tomba évanouie dans ses bras. Mistress Thornton l'enleva avec une force qui venait autant de la volonté que du corps, et l'emporta hors de la salle.
« — Dieu soit loué I dit M. Thornton en la voyant sortir. Ne feriez-vous pas mieux de monter, vous aussi, miss Haie? »
« Les lèvres de Marguerite articulèrent un non que M. Thornton ne put entendre à cause du bruit des pas innombrables qui retentissaient sous le mur même de la maison, et du grondement sauvage de voix furieuses et sourdes qui avaient je ne sais quelle expression féroce de satisfaction plus terrible encore que les cris des minutes précédentes.
« — N'ayez pas peur, dit-il, pensant l'encourager. Je suis désolé pour vous que vous vous soyez trouvée mêlée à tous ces ennuis; mais cela ne peut pas durer bien longtemps maintenant. Quelques minutes encore, et les soldats seront ici.
« — Oh Dieu I cria soudainement Marguerite, voici Boucher. Je reconnais bien sa figure, quoiqu'il soit livide de rage; il essaye d'arriver tout à fait en avant: voyez, voyez!
« — Qui est Boucher? demanda froidement M. Thornton en s'approdasinV à^ \^ feuêtre pour
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découvrir l'homme auquel Marguerite prenait un le! intérêt. Aussitôt que la foule aperçut M. Thornton, elle poussa uQ rugissement. Dire qu'il n'avait rien d'humain est trop faible, car il était comme l'expression de la convoitise- démoniaque de quelque terrible bête sauvage pour la proie qui est hors de son atteinte. M. Thornton hii-méme recula un moment, effrayé de rexplcision de haine qu'il avait provoquée.
« — Laissez-les crier, dit-il, cinq minutes encore,... j'espère seulement que mes pauvres Irlandais ne seront pas trop lerririés par ce bruit infernal. Conservez votre courage pendant cinq minutes, miss Haie.
« — Ne craignez rien pour moi, dit-elle avec impétuosité. Mais quoi, dans cinq minutes? ne pour^ riez-vous rien faire pour apaiser ces pauvres gens? Il est effrayant de les voir.
« — Les soldats vont être ici dans quelques instants, cela les mettra à la raison.
(I — A la raison? dit Marguerite vivement, quel genre de raison?
« — La seule qui convienne â des hommes qui se sont transformés en bêtes sauvages. Par le ciel! ils se sont dirigés vers la porte de la manufacture!
'( — Monsieur Thornton, dit Marguerite toute tremblante d'émotion, descendez immédiatement, si vous n'êtes pas un lâche. Descendez et affrontezles ainsi qu'il oonvient h un homme. Sauvez ces pauvres étrangers que vous avez atticéa wv. V^sX^i. fera comme s'ils étaient des èltea ViitQK^-
Parlez-leur doucement. Ne laissez pas les soldats venir et tuer de pauvres créatures qui sont absolument folles. J'en vois là un qui est tout à fait en démence . Si vous avez en vous quelque courage ou quelque noble qualité, descendez et parlez-leur, bomme contre bomme. »
« II se retourna et la regarda pendant qu'elle parlait. Un sombre nuage se répandit sur sa physionomie.
« — Je vais y aller; peut-être dois-je vous prier de m'accompagner et de verrouiller la porte derrière moi. Ma mère et ma sœur auront besoin de cette protection.
« — Oh! monsieur Thornton, je ne sais pas, peutêtre ai-je tort, seulement... »
« Mais il était parti; il était déjà au bas de Tescalier et avait ouvert la porte. Tout ce qu'elle put faire fut de le suivre en toute bâte, de verrouiller-^ la porte derrière lui et de remonter précipitamment, le cœur malade et la tête pleine de vertiges. Une fois rentrée dans la chambre, elle se remit auprès de la fenêtre. Il était en bas sur le seuil, ainsi que le lui indiqua la direction de mille regards furieux; mais elle ne put voir et entendre autre chose que la sauvage satisfaction du murmure grondeur et menaçant de la foule. Elle ouvrit la fenêtre. Beaucoup dans la foule étaient de purs enfants cruels et ignorants, — cruels parce qu'ils étaient ignorants ; — quelques-uns étaient des hommes maigres comme des loups et affamo^ tV ^tcàç^, ^)\çi '^^m^àV
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bien pourquoi. Us avaient, rommo Boucher, des enfants mourant de faim en leur demeure et comptaient sur un suprême succès pour obtenir un plus fort salaire; ils étaient exaspérés par ces Irlandais qui venaient voler le pain de leurs enfants. Marguerite savait tout cela, elle lisait tout cela sur le figure de Boucher, contractée outre mesure et livide de rage. SI M, Thornton leur disait quelques mots, leur faisait entendre seulement sa voix, il semblait que cela pourrait quelque chose contre ces sauvages explosions de ra^e; mais peut-être leur parlait-il maintenant, car un silence momentané interrompit leur bruit confus et inarticulé comme celui d'une troupe d'animaux. Elle 6ta son bonnet et se pencha pour écouter. Elle put seulement voir, car, si M. Thornton avait fait une tentative pour parler, l'idée instinctive et momentanée de l'écouter était déjà passée, et le peuple était plus courroucé que jamais. Il se tenait les bras croisés, calme comme une statue, la figure pâle d'émotions réprimées. Ils essayaient de l'intimider, de le faire reculer, ils s'excitaient l'un l'autre à quelque acte immédiat de violence personnelle. Marguerite sentit instinctivement qu'il ne fallait plus qu'un instant, une étincelle pour produire une explosion dans laquelle, au milieu de tant d'hommes furieux et d'enfants étourdis, la vie de M. Thornton elle-même serait en danger, — que, dans un autre moment, les passions tumultueuses seraient allées jusqu'au. VoxA ôïïSiei'*.mes si aaraienl renversé toute?, \e* \isi.ft\teï^^
la raison et de la crainte. Pendant qu'elle regardait, elle vit les enfants se baisser pour déchausser leurs sabots de bois, le projectile le plus k portée de leurs mains ; elle comprit que c'était l'étincelle h la mine de poudre, et, avec un cri que personne n'entendit, se précipita hors de la salle, descendit les escaliers, déverrouilla la porte avec une force impétueuse, puis se présenta en face de cette mer orageuse d'hommes les yeux enflammés et lançant le reproche comme une flèche étincelante. Les sabots s'arrêtèrent dans les mains qui les tenaient, les physionomies tout à l'heure si féroces exprimèrent l'irrésolution et l'inquiétude, car elle se tenait entre les ouvriers et leur ennemi. Elle ne pouvait parler, mais elle étendit les bras vers eux jusqu'à ce qu'elle pût recouvrer son souffle.
« — Oh! n'employez pas la violence! il est seul et vous êtes mille contre lui! » — Mais ses paroles expirèrent sur ses lèvres, car il n'y avait pas de son dans sa voix; ce n'était qu'un chuchotement éteint. M. Thornton se tenait un peu de côté; il s'était placé devant elle, comme s'il eût été jaloux de tout ce qui pourrait s'interposer entre lui et le danger.
« — Allez, dit-elle de nouveau, — et en ce moment sa voix fut comme un sanglot, — les soldats vont venir, allez paisiblement, partez, vos griefs seront redressés, quels qu'ils soient.
« — Renverra-t-on d'où ils sont venus ces fripons û^'/r/a/idais? demanda quelqu'un dans la foule d'un ton de voix menaçant.
WSTBESS GASKELL
« — Jamais à votre commandement, » rûpcmdiL M. Thornton, et immédiatement ia tempête éclata. Les huées s'élevèrent et remplirent l'air, mais Marguerite ne les entendait pas. Son regard était fixé sur le groupe d'enfants qui, quelques minutes auparavant, étaient armés de leurs sabots. Elle vit leurs gestes, discerna leur intention, — un moment de plus, et M. Thornton pouvait Hre mis en pièces, lui qu'elle avait poussé et comme conduit à cette place périlleuse. Elle songea seulement comment elle pourrait le sauver; elle jeta ses bras autour de lui, et fit de son corps un bouclier pour le protéger contre ce peuple féroce. Il essaya de se dégager de son étreinte.
« — Partez, dit-il de sa voix profonde, ce n'est pas ici votre place.
Il — C'est ma place, dit-elle. Vous n'avez pas vu ce que j'ai vu. >i
n Si elle pensait que son sexe pouvait être une protection, elle était dans l'erreur; la fureur des ouvriers était allée trop loin pour s'arrêter, — au moins elle avait entraîné trop loin quelques-uns d'entre eux, — car ce sont toujours les sauvages enfants avec leurs amours des émotions cruelles qui sont à la tête de ces émeutes, insouciants des massacres et du sang versé qu'elles peuvent produire. Un sabot siffla dans l'air. Les yeux de Marguerite le suivirent dans son vol; il manqua son but. Elle se retourna pâle d'effroi, mais elle ne changea pas de position et caelxa. «»■*.lement son visage sur l'éjgaule de W.. tYiorcAou.
« — Pour Tamour de Dieu, dit-elle, ne nuisez pas à votre cause par ces violences. Vous ne savez ce que vous faites. »
<( Elle fit un effort pour rendre distinctement ses paroles.
« Un petit caillou vola, déchira sa tête et sa joue, et fit passer un éclair devant ses yeux. Elle se tint comme morte sur l'épaule de M. Thornton; alors il dégagea ses bras et la tint à son tour embrassée un instant.
« — Vous vous conduisez bien I dit-il ; vous venez ici pour maltraiter une innocente étrangère; vous tombez par centaines sur un seul homme, et lorsqu'une femme se présente pour vous supplier dans votre intérêt d'être des créatures raisonnables, votre lâche colère tombe sur ellel Vous vous conduisez bien! »
« Ils restèrent silencieux pendant qu'il parlait, ils regardaient, les yeux et la bouche ouverts, ce petit filet de sang qui les avait réveillés de leurs transports de colère. Ceux qui étaient les plus près de la porte se retirèrent honteux. Il y eut un mouvement dans la foule, un mouvement de retraite; seulement une voix s'écria :
« — C'était à toi que la pierre était destinée; mais tu te cachais derrière une femme ! »
« M. Thornton tressaillit de rage. Il plaça doucement Marguerite sur le seuil de la porte la tête appuyée contre le bois.
a -^ Pouvez-vous resle.T ÀeÀ'l >> v\evçv«x\^TiA-^, Puis,