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sans attendre sa réponse, il descendlL leulement les escaliers et se plaça au milieu de la foule : K Maintenant tuez-moi, dit-il, ai telle est votre hrutale volonté; il n'y a plus ici de femme pour me protéger. Vous pouvez m'aceabler, vous ne me ferez jamais rétracter une résolution, jamais ! »
n 11 se tint au milieu d'eux, les bras croisés, dans la même attitude que sur l'escalier; mais le mouvement rétrograde vers la porte avait commencé aussi peu raisonnablement, peut-être aussi aveugliiment qu'avait éclaté le précédent accès de colère. Peut-être l'idée de l'approche des soldats détermïna-t-elle cette retraite, peut-être aussi la vue de celte figure pâle, les yeux fermés, triste et calme comme le marbre, les larmes coulant lentement de SCS longs cils, et le sang ruisselant de sa blessure plus lentement encore. Les plus exaspérés, Boucher lui-même, reculèrent, grognèrent et fmalement se retirèrent en lançant des malédictions au maître, qui continua â se tenir immobile en regardant leur retraite avec des yeux remplis d'une expression de défi, a
Quoiqu'il n'y ait qu'un homme en jeu, cette scène n'est-elle pas émouvante comme le siège d'une ville entière? Si la profession de manufacturier a ses avantages, elle a aussi ses périls, comme on peut le constater, périls qui expliquent bien des duretés de caractère, car lorsqu'on a vu plusieurs fois des scènes de ce genre et qu'on a eu à suççot\.'m ^"i-
lars assauts semblables, le ctpuv àvv\\. v\v(rp.*m«ii-
ment se bronzer comme celui d'un soldat vieilli dans les combats.
Tout l'intérêt du roman est dans ces scènes de la vie des villes manufacturières. L'idée de mistress Gaskell a été de montrer que cette barbarie extérieure qui règne dans le Nord et cette dureté que personne ne songe à combattre, parce que tout le monde y est habitué, disparaîtraient bien vite, si, par un procédé quelconque, on pouvait introduire dans le Nord un peu plus de la civilisation du Sud. Le représentant du Sud est ici Marguerite Haie, qui, par sa seule influence féminine, suffît à apaiser bien des haines et à guérir bien des douleurs. Cette union désirable est représentée emblématiquement comme dans les contes de fées par un mariage, le mariage de Marguerite, la fille de la civilisation aristocratique du Sud, avec M. Thornton, le type accompli des manufacturiers du Nord. Les répugnances de Marguerite pour cette dure vie des villes manufacturières cèdent lentement devant l'admiration qu'elle éprouve pour le caractère solide, orgueilleux et froid de M. Thornton, qui a tant de ressemblances avec le sien propre. Quoiqu'elle n'éprouve d'abord que de l'éloignement pour sa personne, elle en est comme fascinée d'étonnement et, quand elle compare son caractère à ceux des élégants cavaliers du Sud, si polis et si galants, leur savoir-vivre gracieux , mais entaché d'égoïsme , à ses manières rudes, mais franches, elle ne peut s'empêcher de s'avouer intérieuremenl c\ufe Vo\vV\«N«:cv\ftu%^ \^^\a
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& rhomme du Nord. Peu à peu les incidents viennent se charger de lui découvrir la vraie nature des sentiments qu'elle éprouve. Elle a déjà repoussé une fois les propositions de mariage que lui avait faites M. Thorntou; elle se croyait bien sûre de son cœur, d'où vient donc qu'après avoir refusé, elle sent en elle s'élever comme un vague remords? Elle n'a cependant jamais aimé M. Thornton; comment pourrait-elle l'aimer? elle n'a jamais eu pour lui qu'une grande estime. Hélasl l'amour a plus d'une manière de s'insinuer dans le cœur. L'estime n'est pas généralement son mobile, et pour peu surtout que cet amour soit romanesque et passionné , pour peu qu'il s'éveille chez des êtres jeunes et sans expérience de la vie, chez des êtres qui n'ont jamais souffert, on peut être sûr que ce sentiment sévère et froid n'aura rien à démêler avec lui. En revanche, l'estime est le grand mobUe de l'amour chez les âmes sévères, éprouvées et nobles, et c'est elle seule qui détermine les choix réellement sérieux, celte chose si rare. Pourquoi, lorsque Marguerite a commis un mensonge pour sauver son frère, qui est venu, au risque de perdre la vie, dire un dernier adieu à sa mère mourante, a-t-elle peur d'avoir perdu précisément l'estime de M. Thornton? Pourquoi pleure-t-elle eu secret de ne pouvoir expliquer celte faute prétendue? C'est que l'estime d'un tel homme est une chose inappréciable pour une femme telle que Marguerite. Est-ce qu'elle se soucierait d'expliquer sa coni\u.\\j& a. u.'qk
autre personne ? Cet incident révèle pour ainsi dire Marguerite à elle-même. Tout cet amour de Marguerite et de M. Thornton est très beau, très sérieux, très anglais, froid comme le Nord, sans folles flammes, sans allures séduisantes, sans mièvreries sensuelles ni galanteries surannées. C'est réellement l'amour de deux âmes qui sont faites l'une pour l'autre, de deux âmes destinées à s'unir ou à rester éternellement solitaires, en enveloppant l'une et l'autre leur timidité sous une apparence d'orgueil et leur chaleur sous une apparence d'insensibilité. 11 est des âmes en effet qui se reconnaissent d'emblée lorsqu'elles se rencontrent, et devinent ce qui est caché en elles sous ces voiles protecteurs dont elles se couvrent pour se garantir de l'importune curiosité des indifférents et des oisifs, et celles de Marguerite Haie et de Thornton sont de cette famille.
Tous ces sentiments sont traités avec cette délicatesse mêlée de force qui distingue mistress Gaskell, et donne à son talent un caractère tout particulier. Elle ne tombe pas en effet dans les défauts habituels aux auteurs de son sexe ; elle voit la société sous un jour plus large et plus sévère, sans pour cela abdiquer les qualités féminines. Quand on compare ses écrits à ceux des dames anglaises qui ont eu le plus de succès dans ces dernières années (Gurrer Bell exceptée), on voit tout de suite l'immense différence qui la sépare d'elles. Comparez Mary Ba?'ton par exemple a V Uncle Tom's Cabin, La
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charité de mislress Gaskell n'est pas sentimeDlale et vébémenle, comme celle de la romancière américaine; elle est singulièrement éclairée, impartiale; elle s'aide de l'analyae et s'appuie sur les faits; elle n'attaque ni ne soutient lea maîtres et les ouvriers, elle instruit le procès des uns et des autres et leur dit la vérité. Mistress Gaskelljuue dans ces querelles sociales le râle de Marguerite Haie daus l'émeute dont noua avons cité le récit : selon elle, parce que M. ThomtoQ est dans son droit, ce n'est pas une raison pour que ses ouvriers aient tort, ou réciproquement. Leurs griefs aux uns et aux autres ont une cause qu'aucune des deux parties ne veut voir, et mistress Gaskell, s'appuyant sur le privilège de son sexe, indique les raisons de ce malentendu, Elle joue le rôle d'arbitre eu invoquant pour ainsi dire ses droits de femme.
Il est une idée que nous avons émise déjà, et que nous répéterons volontiers ici, parce que nous la retrouvons exprimée çà et là dans le livre de mistress Gaskell, et qu'elle est d'ailleurs la conclusion naturelle de ces pages. L'industrie aurait moins de danger, disions-nous, si ses chefs considéraient le travail, et non pas la richesse, comme le but de leur vie, parce qu'alors l'industrie aurait un but général, social, "au lieu d'avoir un but égol'ste et individuel. Du jour où cette idée serait devenue un credo, la plupart des dangers dont l'industrie nous menace n'existeraient plus. C'est aussi pour cela que je crois l'Angleterre industrielle mo'vos mftïi&.cK.% "ç^is
les redoutables problèmes nés de Tindustrie que les autres États du continent. Chez cette nation, le travail a toujours été considéré comme la première des vertus ; il n'est pas une tâche , une dure obligation, une nécessité : il est un instinct. Il n'est pas, comme on l'a dit un jour à la tribune française très imprudemment et très faussement, un châtiment ; il est une bénédiction et l'explication même de la présence de l'homme sur la terre. C'est pour agir que l'homme est né. Cette doctrine protestante et saxonne produit des résultats tout contraires à la doctrine opposée. En poussant l'homme à la conquête des choses matérielles, elle Ta rendu moins sensible pour ainsi dire à la jouissance de ces biens, tandis que les peuples qui ont toujours montré plus d'indifférence pour cette conquête se sont en revanche toujours montrés très ardents au plaisir et à la satisfaction sensuelle. C'est que le travail anoblit tout ce qu'il touche lorsqu'on le considère non comme un moyen, mais comme un principe et un but, comme l'alpha et l'oméga de la vie humaine. Le brave Thornton ne considère pas la richesse comme son but , et il se révolte lorsqu'on exprime devant lui cette pensée, comme si on lui adressait directement une injure. Il y a dans ce credo particulier, dans cette foi au travail, la solution de tous les embarras que l'industrie pourra faire naître, car, nous le répétons, le travail n'est pas seulement une vertu individuelle, c'est un fail émirv^mm^wl social, capable
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de réunir les hommes par des liens moraux et hiérarchiques, un fait qui, à la longue, ronge tout égoïsme, brise les intérêts individuels, si forts qu'ils soient, et les réduit à n'être plus qu'un anneau de la grande chaîne qui enveloppe la société et fait dépendre l'homme de l'homme.
Octobre 1855.
ESSAI
SUR MISTRESS RROWNING
AURORA LEiaH