LES OEUVRES
La vie de Charlotte Brontë est la substance même de ses romans; trois fois elle a résumé ce qu'elle avait imaginé , vu ou senti. Dans Jane Eyre elle a peint sa vie d'imagination; dans Villettej sa vie morale réelle; dans Shtrley, sortant un peu d'ellemême, bien peu à la vérité, et se mettant pour ainsi dire à la fenêtre de son âme, elle a peint le petit coin du Yorkshire qu'elle habitait, et le peu qu'elle avait vu de la société humaine. •
Chacun de ses livres a donc un caractère bien marqué. Dans le premier, Jane Eyre^ l'auteur, dis-je, a mis toute sa vie Imaginative, et rien que sa vie Imaginative. De là l'attrait extraordinaire et la fascination invincible de cette œuvre étrange. On a reproché à Jane Eyre d'être un livre immoral, et quoiqu'on n'ait jamais pu donner une bonne raison, cette accusation n'est pas entièrement fausse. L'auteur n'a touché qu'une des cordes de l'âme humaine, la plus puissante il est vrai, et il l'a fait résonner isolément
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à l'exclusion de toutes les autres. Dans Jane Eyre, l'imagination seule parle, et quand Timaginatioa domine seule, on peut être sûr qu'elle se laissera aller à des ardeurs singulières et difficiles à interpréter. Si les rêveries des plus purs des hommes se laissaient apercevoir, nous leur trouverions la plupart du temps un aspect équivoque. Or Jane Eyre est une rêverie passionnée, un parfait château en Espagne. Dans ce livre, l'âme de Charlotte Brontë, se séparant de la réalité et oubliant les vicissitudes de la vie vulgaire, rêve et imagine devant nous la vie qu'elle aurait pu avoir et les personnages qu'elle aurait désiré rencontrer; elle nous dit comment elle aurait voulu aimer et qui elle aurait été capable d'aimer, et quels trésors d'éloquence elle aurait toujours eus en réserve pour le préféré de son cœur. Comme un visionnaire en extase ou un somnambule indiscret, cette âme parle, pense et raconte tout haut, ne croyant être entendue que d'elle-même, ses plus intimes secrets. Elle combine des événements possibles, et fait le roman de sa vie : elle se regarde au miroir de l'imagination, et gémit en voyant si. peu d'attraits à son enveloppe charnelle. — La beauté qui m'est propre, se dit-elle, ne peut éclater sur ces traits grossiers; elle est enfermée dans cette lourde enveloppe comme le papillon dans la chrysalide. Ohl que ne puis-je me montrer telle que je suis, avec ma noble énergie et ma capacité d'aimer I Cependant, mon âme, tu regardes, malgré ces obstacles vulgaires, à travers les lucarnes des yeux; tu
te glisses dans le flot des paroles qui sortent de ces pâles lèvres, tu agites les muscles de cette face sans attraits ; un observateur exercé pourrait donc te reconnaître telle que tu es, curieuse, enthousiaste, sympathique, et pourquoi désespérerais-tu de rencontrer ce sagace observateur? Oui, il est possible de le rencontrer; mais dans quelles conditions. Qui sera-t-il et quel pourrait bien être son caractère? Cherchons un peu et imaginons : incontestablement, ce ne sera pas un mondain ordinaire, un de ces hommes qui s'arrêtent aux surfaces; jamais non plus tu ne te révéleras à ces hommes que fascine Téclat de la beauté charnelle. Les beaux amoureux te seront à jamais interdits, et ce n'est point eux d'ailleurs que tu désires, car, grâce à la laideur de ton enveloppe, tu as compris par expérience l'égoïsme propre à la beauté, qui cherche avant tout ce qui lui est semblable. La beauté recherche la beauté : il ne sera donc pas beau. Il ne peut pas être afi'airé non plus, car il faut du temps pour te reconnaître; tu as si peu d'attractions extérieures l II devra donc avoir du loisir, et il faut aussi qu'il ait de l'expérience. Il me semble maintenant que je le vois : c'est cet homme singulier, au visage irrégulier et puissant, qui court au galop de son cheval vers la porte de ce vieux château, tout pareil à un centaure qui marche vers son antre. Il a toutes les qualités requises pour te reconnaître et t' aimer. Oh! l'aimable monstre! Gomme il est fatigué de la beauté vulgaire! comme il est las des perfidies féminines et de la plate avidité des
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hommes! Il a longtemps parcouru le monde, il a acquis à ses dépens beaucoup d'expérience il a dépensé son âme en maint endroit, sans parvenir cependant à Tépuiser. Il faut qu'il en soit ainsi. Où serait le bénéfice de Texpérience si elle ne pouvait s'acheter que par la sécheresse de l'âme? Non, non, son âme, comme un fécond soleil, a jeté au hasard ses flammes sans se tarir. Un tel homme te reconnaîtra peut-être, si tu te places sur son passage. Oui, à toutes les beautés de la terre, Edouard Rochester préférera l'ardeur de tes accents ; aux plus riants mensonges, il préférera ton humble sincérité, car cet homme, qui n'a plus d'illusions, est dominé encore par l'impérieux besoin d'aimer. Tu es un lieu de repos convenable, ma pauvre âme, pour un noble esprit fatigué et aspirant aux fraîcheurs de la tendresse!
Je vois bien encore une autre nature d^homme qui ne se laissera pas abuser à ton égard par les apparences. Ce jeune clergyman austère et despotique, inquiet et ardent, ce Saint-John Rivers, saura bien reconnaître tes grandes qualités, ta capacité de souffrir, ton énergie, ton humilité ; oui, mais il est à craindre qu'il ne veuille pas apercevoir ta fierté. Prends garde, éloigne-toi de lui ; un pas encore, et tu pourrais tomber en son pouvoir, car tu es dévouée autant qu'ardente, et tu es austère autant que passionnée. Sa volonté intraitable te fascine, et tu vas succomber malgré toi. Et puis ce n'est pas toi qu'il aimera, mais le bien que tu pourras faire, le
devoir que tu accompliras, le but qu'il te tracera : il insiste trop sur ta malheureuse condition ; il te privera du bonheur, qu'il t'avertit de ne pas rechercher. Tout bonheur t'est-il donc interdit, et Saint- John Hivers a-t-il raison? Je te vois, déjà résignée, courir au martyre avec lui. Au secours, Edouard Rochester !
Jane Eyre se rapporte donc à la vie Imaginative de Charlotte, et à sa vie imaginative seule. Voilà le roman ; la réalité y correspond-elle ? La réalité , Charlotte Brontë l'a peinte dans son roman de Villette, Lucy Snowe est bien toujours Jane Eyre, et cependant elle forme avec elle un parfait contraste. Jane Eyre est la Charlotte idéale et poétique ; Lucy Snowe est la Charlotte prosaïque et vivante; elles sont sœurs, mais il y a entre elles toute la distance qui sépare la réalité de la chimère. Le grand Goethe, qui savait que l'homme ne vit pas seulement de la vie réelle, et que les souvenirs même les plus exacts sont transformés par l'imagination et par la perspective des années, donna à ses mémoires ce titre profond : Poésie et vérité. Les deux romans de Charlotte pourraient être considérés comme une autobiographie et porter le même titre ; en tête de Jane Eyre on lirait Vie poétique; en tête de Villette : Vie réelle de Charlotte Brontë. Cette fois Charlotte ne fait aucun écart d'imagination. Lucy Snowe n'a pas et ne peut avoir de roman. Elle est laide, pauvre, abandonnée. N'espérez pas pour elle d'Edouard Roçhester, ni même de Saint-John Rivers. Cependant
elle est femme; dédaignée ou non, elle a un cœur et souffrira, et, suprême cruauté du sort, elle souffrira en silence. Les confidences lui sont interdites; par respect pour elle-même et par crainte du ridicule, elle doit enfermer en elle ses tourments. Quel est donc le confident qui, en recevant les confessions de l'institutrice et en regardant sa flgure, ne la trouverait pas insensée et monomane? Renoncez à ces illusions, lui dirait-il, le bonheur et l'amour ne sont pas faits pour vous; la destinée vous a condamnée à la solitude et à l'abandon ; résignez-vous et ne souffrez plus.
Mais Lucy, la silencieuse Lucy, ne se résigne pas plus que Jane Eyre ; seulement elle n'a pas comme elle la force de lutter. Elle cède, mais par lassitude. Encore une fois cependant Lucy est femme, et par conséquent la nature sera plus forte que la raison. C'est en vain que la raison lui crie : N'aime pas John Bretton Graham ; tu crois avoir le droit de l'aimer parce qu'il est bon et affable pour toi, parce qu'il a surpris et compris ta belle âme. Quelle erreur! Graham ne sera jamais pour toi qu'un ami. Graham, ne le vois-tu pas? n'est pas fait pour toi; il ne te conviendrait pas plus que les beaux atours et les riches diamants. Graham est une proie marquée pour la belle coquette Ginevra; il est l'époux désigné par la nature de l'aimable Pauline Home de Bassompierre. Pour toi, veux-tu savoir quel est ton loti Regarde du côté de ce petit homme laid, vif et ardent, M. Paul Emmanuel le professeur, le cousin
de Mme Beck rinstitutrice, le petit despote à Faiguillon de guêpe. C'est là Tépoux, assez romanesque après tout, que la natui^e t'a destiné. Il te convient, car il a une âme ; il te convient, car il est passionné ; il te convient, car il a deviné que, toi aussi, tu avais une âme passionnée; il te convient enfin, car il est comme toi dénué de toute grâce extérieure, de toute fascination, de toute beauté. Sache donc t'avouer la réalité; les chimères sont mortelles à Fâme. C'est dans Villette en effet que Charlotte a avoué pleinement la réalité. Le caractère de Villette est de faire éprouver le sentiment tout contraire à celui de Jane Eyre. Dans Jane Eyre^ l'imagination triomphant, il résulte malgré tout de la lecture de ce livre une impression finale de bonheur et de joie. On sort de la lecture de Villette lassé et abattu comme son héroïne, on en rapporte une impression triste, âpre et fiévreuse, et Ton a envie de s'écrier : Oh! for a little attractiveness ; oh! par pitié pour Lucy Snowe, accordez-lui, cruel poète, quelques-uns des dons si brillants qui relevaient la piquante, la rebelle, l'éloquente sorcière Jane Eyre. La souffrance, ne le voyez-vous pas, est trop forte, si forte que l'héroïne ne la ressent plus ; mais à cette prière (prière qui, pour le dire en passant, lui fut faite par ses éditeurs) l'impitoyable Charlotte résiste absolument.
Dans Shirley^ miss Brontë est sortie entièrement d'elle-même. Cette fois ce n'est plus son roman qu'elle a composé : c'est un roman. Cependant ce
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roman se rapporte encore à sa vie; c'est là qu'elle a réuni tout ce qu'elle avait vu de la société du Yorkshire, tout ce qu'elle savait des mœurs du peuple au milieu duquel elle avait passé sa vie. Tous les personnages en sont tirés de la réalité, et miss Brontë n'y a fait en quelque sorte que relier ses souvenirs. Tout un petit monde singulièrement excentrique s'agite dans ce livre : ce sont des ébauches de fortes natures, des diminutifs de grands caractères, de microscopiques originaux. On croirait voir une succession de tableaux de genre à la Téniers et à la Van Ostade. J'insiste sur ce caractère microscopique des personnages de Shirley; il semble qu'on les voie s'agiter par le petit bout d'une lorgnette, et que leurs paroles, avant d'arriver à votre oreille, aient passé par un porte- voix. Oui, aucun de ces personnages, pas même miss Shirley Keeldar, n'est de grandeur naturelle. C'est la plus grande preuve de judicieux bon sens artistique que miss Brontë ait donné peut-être dans sa vie. Certaines scènes et certaines classes de la société veulent être peintes dans ce système du tableau de genre, et les scènes, les personnages de Shirley rentrent tous dans cette catégorie. Avec les personnages déclassés, les aventuriers, les hommes d'un caractère rebelle et exceptionnel, les très grands caractères, vous n'avez pas besoin de prendre de telles précautions. Les personnages de Jane Eyre peuvent être peints en pied, avec leur entière stature et dans toute leur ampleur, car leur nature est tellement
forte qu'on n'a pas à craindre de la dépasser. Les très grands caractères et les très grandes passions ont cet avantage pour Tartiste, qu'on ne peut pas leur assigner de limite précise et qu'on ne peut dire où ils finissent. Les caractères moyens ne donnent pas à l'artiste la même liberté. Si les personnages de Shirley sont peints en demi-grandeur, c'est qu'ils sont eux-mêmes des diminutifs ; ils appartiennent aux classes moyennes. Dans ce milieu, leurs facultés naturelles se sont, non pas étiolées, mais contractées et racornies; leurs caractères ont tous quelque chose de tordu, crooked. Leuir nature a été arrêtée par les circonstances de leur condition moyenne dans son développement ; ils ont des bizarreries plutôt que de l'originalité, des callosités plutôt que de la dureté véritable, des ridicules et des travers plutôt que des vices. Cependant le vent des passions humaines les agite comme le reste des hommes ; oui, mais ils sont plus près de terre et mieux protégés contre les tempêtes que les chênes et les sapins, préférés du tonnerre. Les personnages de Shirley ne sont ni des chênes ni des sapins, ce sont des arbrisseaux sauvages, et miss Brontë a compris avec raison que des arbrisseaux, si intéressants qu'ils fussent, ne pouvaient pas avoir des proportions de chênes.
Comme le roman de Shirley est le plus imper^ sonnel des romans de miss Brontë, il est aussi le plus joyeux. C'est une joie encore fort triste, il est vrai; il nous semble, en le lisant, voir une de ces âpres bruyères qu'aimait tant Emilie, et qu'aime tant
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Shirley Keeldar (le type même d'Emilie), éclairée par un doux soleil de mai. Les sentiments de ces personnages, âpres, durs, armés de piquants comme les bruyères, s'ouvrent tout semblables à ces mêmes bruyères au printemps. Les ronces elles-mêmes fleurissent; il en est ainsi de ces durs bourgeois du Yorkshire. Le ton général du livre fait donc un parfait contraste avec celui des deux autres romans, où, de la première à la dernière page, Tesprit est obligé de se tendre avec une énergie excessive pour suivre les violentes passions exprimées par Tauteur. De cette tension extrême résultent même une monotonie et une lenteur d'impressions qui brisent l'attention du lecteur et empêchent l'imagination de prendre son vol. Il ne nous est jamais permis de voyager au delà de la pensée de l'auteur; nous sommes toujours ramenés vers un point fixe dont nous ne pouvons détacher nos yeux^ et qui nous trouble comme une hallucination. Shirley est en partie exempt de ce défaut; il y a plus d'air et de lumière, les personnages sont plus nombreux, et l'attention est ainsi mieux partagée. Bien qu'inférieur aux deux autres romans comme conception et pensée, Shirley les surpasse tous deux peut-être par l'abondance, la variété et la beauté des détails. Il y a là des pages d'une éloquence amère, des dessins à la plume d'une précision vraiment admirable. Citons particulièrement les portraits des deux vieilles filles miss Mann et miss Aynslie dans le chapitre intitulé Old Maids. Les cinq ou six pages où l'auteur raconte la visite
de Caroline Helstone aux deux vieilles filles, et les réflexions par lesquelles il résume les impressions de la jeune femme ont pu être égalées dans la littérature anglaise, mais, à mon avis, elles n'ont pas été dépassées. Gela contracte le cœur, le serre douloureusement comme dans un étau glacé, et le pénètre comme le tranchant du froid acier. Ces pages sont belles comme une suite de pensées de La Rochefoucauld, comme un chapitre amer de Fielding.
Mais, de ces trois livres, le plus incontestablement beau est celui qui relève de la seule imagination de l'auteur, c'est Jane Eyre, Malgré le succès immense de ce livre, j'ose dire qu'il n'est pas estimé à sa véritable valeur. Peu m'importent certains détails trop évidemment artificiels, certaines inventions mélodramatiques, certaines combinaisons trop romanesques. Les histoires sentimentales dont Cervantes et Le Sage parsèment leurs chefs-d'œuvre ne sont pas non plus de bien belles inventions; il y a dans certaines comédies de Molière, du raisoniMible Molière, notamment dans l'Avare^ certaines péripéties et certains dénouements qui dépassent en invraisemblance romanesque les pires invraisemblances que Ton ait reprochées à l'auteur de Jane Eyre, Ces invraisemblances sont d'ailleurs, à mon sens, beaucoup mieux motivées qu'on ne veut bien l'accorder. Ainsi l'incendie du château et la cécité de Rochester ont très bien leur raison d'être. Maintenant les efl'ets mélodramatiques abondent, dit-on. Cela est vrai, mais ces effets sont-ils puissants, et dénotent-ils une
imagination vigoureuse et sensée? Supposez le mystère de la folle et ses visites nocturnes employées comme moyen dramatique par le premier écrivain venu ; Jane Eyre touchera par un côté aux romans d'Anne Radclifle. Et qui oserait dire qu'il eu est ainsi? Qui oserait dire qu'il n'a pas ressenti le frisson de Jane Eyre lorsqu'elle entend pour la première fois l'éclat de rire sinistre et mystérieux retentir sous les voûtes du château de Thornfleld? Qui n'a pas prêté comme elle une oreille inquiète lorsque, dressée sur son lit, elle entend une main inconnue frôler la porte de sa chambre? Dans une lettre à Lewes, qui lui avait reproché de trop employer les moyens mélodramatiques , miss Brontë répondait avec raison, selon nous, que l'imagination avait ses droits aussi bien que l'expérience. On peut donc employer ces moyens : tout consiste dans la manière de s'en servir; or l'un des grands côtés du talent de miss Brontë, c'est précisément d'avoir eu l'art de s'en servir.
Elle excelle à exprimer naturellement les sentiments nés des terreurs de l'esprit, les superstitions de la solitude, les hallucinations du désespoir; elle met à rendre ces émotions nerveuses et irrésistibles un art infini. Lentement, graduellement, nous voyons se former la vision et grandir la terreur; à chaque ligne nouvelle, le cœur bat plus vite, le pouls est plus fiévreux. Aussi, quand la crise finale arrive, nous ne songeons pas à nous étonner, car nous sommes dès longtemps familiarisés avec les terreurs du per-
sonn âge. Lorsque, dans Tépisode de la chambre rouge, la petite Jane Eyr^ voit un fantôme, nous ne trouvons pas son effroi exagéré, et nous ne doutons pas un instant de la réalité de Tapparition. Ukjne est montée à un tel diapason, elle a subi une tension si formidable, qu'elle a besoin, pour ainsi dire, de s'oublier dans le vertige. Un évanouissement lui est salutaire ; sans cela, elle éclaterait dans la mort, ou se précipiterait dans l'abîme de la folie. Il y a dans Villette un admirable chapitre intitulé les grandes Vacances, Harassée par les visions de la fièvre et les démons de la solitude, Lucy Snowe sort un soir de ce pensionnat désert, hanté seulement des cauchemars qui troublent ses nuits et du hideux spleen qui la suit comme une ombre acharnée tout le long du jour. Elle va sans savoir où^ poussée par un mouvement involontaire : elle entre dans une église baignée des ombres du crépuscule, et aperçoit un prêtre assis dans un confessionnal ; elle se dirige vers le confessionnal, et s'agenouille, — elle, protestante et vigoureuse hérétique... Ce qui nous étonne, c'est qu'elle ait le courage de répondre au premier mot du prêtre : Mon père, je suis protestante... Après les émotions diverses que nous avons parcourues avec elle, nous la verrions sans étonnement aller se jeter dans un couvent de carmélites, ou solliciter la sympathie du premier passant venu. Et ce ne sont pas seulement les effets puissants et dramatiques que miss Brontë excelle à reproduire. Toutes les impressions ner-
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veuses, violentes ou délicates, sont de son domaine : les caprices fugitifs d'un tempérament original, les sourires étranges, les magnétismes du regard, l'agitation passionnée des muscles du visage, les frissons subits, messagers d'un bonheur d'une minute ou d'une tristesse passagère... Jane Eyre est plein de ces impressions fines et délicates ; mais le chef-d'œuvre de l'auteur en ce genre, ce sont les cinquante premières pages de Villette^ où est décrite l'enfance de Pauline-Marie. Ces pages sont étranges comme certains regards de malade, douloureuses comme les sons de l'harmonica.
Miss Brontë est extrêmement éloquente, et on lui a fait presque un défaut de ce mérite. On lui a reproché la longueur des conversations de Jane Eyre et de Rochester. Ces conversations sont interminables : eh bieni j'avoue que je n^en voudrais pas retrancher une syllabe. Au moins voilà des duos d'amour qui ont une originalité, des conversations sentimentales qui sont autre chose que des lieux communs I Voilà des amoureux qui sont riches de leur propre fonds, et qui n'ont pas pillé les livres; ils inventent spontanément l'expression qui convient à leurs sentiments, et leur voix sait trouver subitement, pour accompagner les orages de leur cœur, des paroles retentissantes comme le bruit des grandes cascades. Les conversations de Jane Eyre sont de véritables tempêtes. Les éclats de rire, les colères, les expressions bruyantes d'une joie insensée, les plaintes amères d'un bonheur retardé, les saillies du cœur, les
boutades de Timagination, les chauds éclairs de la passion qui, se multipliant au milieu de cette atmosphère *^ électrique, font redouter à chaque instant le coup J de foudre décisif, tout cela éclate à la fois et roule 2 comme une avalanche sur l'esprit bouleversé du lecteur. Plus on relit ces singulières conversations, et moins on s'étonne que Jane Eyre ait tant effarouché les pruderies anglaises; elles sont étouffantes comme une chaude journée d'été, enivrantes comme les exhalaisons de la nature ; elles gagnent l'esprit comme une contagion. Elles ont encore une originalité étrange qui les sépare de toutes les conversations amoureuses que j'aie lues, c'est-à-dire un mélange de rirrésistible éloquence de la nature et des séductions artificielles de la passion inventive et rusée. Rochester, tout emporté qu'il est, est en même temps fort astucieux. Jane, toute réservée qu'elle est, est singulièrement provocante. Les deux amoureux connaissent ^ toutes les manœuvres et toute l'escrime du duel dangereux dans lequel ils sont engagés. Que Rochester soit passé maître dans l'art de simuler la colère ou de placer à point une tirade passionnée, cela se comprend sans peine ; mais Jane ? En vérité, elle devine bien des choses. Cette petite sorcière aux yeux curieux, à Pesprit alerte, au cœur ambitieux, elle sait comment un mot prononcé à propos et avec une certaine inflexion de voix apaise les bouillonnements des plus furieuses tempêtes; elle sait comment la main d'une femme se pose sur le front d'un amant pour guérir les blessures faîtes à l'orgueil. Oh! les
deux fantastiques amoureux! Jamais homme savant en astuce et protégé par Tamère expérience a-t-il été plus naïf, plus jeune, plus ouvert à la confiance? Jamais femme ignorante et naïve a-t-elle été plus instinctivement rusée, et a-t-elle marché d'un pied plus sûr et d'un œil plus vigilant à travers les routes dangereuses?
Mais le grand mérite de Jane Eyre ne consiste pas dans de puissants effets de terreur, ni même dans réloquence et Toriginalité des passions ; il consiste dans la conception des trois personnages. Ce sont trois créations extraordinaires , trois personnages inventés, trouvés^ qui n'ont pas leurs précédents en littérature. Aucun héros de roman ancien ou moderne ne leur ressemble ; ils ont une physionomie qui leur est propre, vigoureusement excentrique, et dont les traits restent inefifaçablement gravés dans le souvenir. Ils sont sortis tout armés du cerveau du romancier, ils sont nés des relations de l'auteur avec la nature, ils n'ont, de près ou de loin, aucune parenté littéraire. La première fois qu'on les voit, ils frappent par leur singularité extérieure. De bizarres et d'amusants héros! se dit-on en fermant le livre. Cependant on n'est pas satisfait : ces personnages vous tourmentent comme une énigme, ils inquiètent rimagination, et l'on se dit qu'ils doivent avoir un sens mystérieux qui échappe. A la seconde lecture, on pénètre mieux le secret de cette impression; la bizarrerie des personnages commence à disparaître, et Ton aperçoit leur grandeur réelle. Jane Eyre, Rochester,
Saint-John Ri vers sont trois personnages pris dans la plus grande nature humaine; ils appartiennent aux plus intéressantes familles de la large et complexe humanité. Ce ne sont pas de pâles ombres, ne se distinguant les unes des autres que par des nuances in perceptibles, ce sont trois types tranchés. Edouard Rochester est tout simplement de la grande race orageuse, équivoque, puissante, sympathique des Mirabeau. Il en a tous les troubles et tous les désordres. Sa noble énergie est explosive comme les volcans, ses violentes passions domptent toute résistance autour de lui et provoquent l'épouvante comme une éruption de lave; mais la main d'un enfant le dirige, et les paroles d'une femme le laissent docile et soumis. Il est de la nature qui a été symbolisée par les Samson et les Hercule, et il a traversé les expériences de ses symboliques ancêtres : les Dalilas et les Omphales ont découvert le secret de sa force, les Philistins l'ont poursuivi de leur haine, et la société lui a attaché au flanc par le mariage la tunique de Déjanire. Ainsi torturé^ trahi, exploité, il cherche les solitudes les plus profondes pour exhaler ses rugissements, et laisse couler ses larmes tout à fait à la manière des héros antiques lorsqu'ils sont trahis, ou à la manière des bêtes fauves lorsque, se sentant blessées, elles cherchent pour mourir le fourré le plus épais. Du naufrage de la vie il lui reste deux épaves, une folle, sa femme, en qui se personnifie toute la tyrannie sociale qui pèse sur lui, et la fille d'une danseuse française, enfant du diable et de
l'amour vénal. Cependant Rochester ne se soumet pas ; il regarde la destinée d'un œil flamboyant de colère et se promet de prendre sa revanche. La tyrannie sociale ne sait pas encore quels tours il tient en réserve pour se débarrasser d'elle, et lorsqu'il sera découvert, il ne se déconcertera pas, il plaidera sa cause d'une voix tonnante et assurée. Quel révolutionnaire eût fait ce noble Edouard Rochester! Lorsqu'il est surpris en flagrant délit de bigamie, son éloquence est telle, qu'on est tenté de lui donner raison, et qu'on croirait entendre un Mirabeau se défendant contre une charge de trahison. Singulier et puissant mélange de force et de douceur, d'astuce et de loyauté, immoral, fidèle, équivoque, ce monstre complexe attire invinciblement le cœur, car le secret de cette nature contradictoire et divisée contre ellemême, c'est le besoin d'aimer et d'être aimé.
Dans Jane, il rencontre un caractère capable de l'aimer. Supérieure à sa triste enveloppe charnelle, supérieure à son humiliante situation, supérieure aux coups du sort, Jane est une de ces femmes qui sont égales à toutes les conditions de la vie. Elle n'aime que la force, l'énergie et la liberté. En face de ce monstre redoutable, elle se sent tranquille et en sûreté. Dès le premier instant, elle l'aime et le regarde sans crainte ; dès le premier instant, elle est sûre de lui. L'abîme où il a failli l'entraîner, la trahison involontaire dont elle a failli être victime, ne lui arrachent ni une plainte ni un reproche. M. Rochester, fût-il criminel, ne sortirait plus de son souvenir, car avec
lui, coupable ou non, sa vie a commencé et s'est achevée tout entière. Pour se faire aimer, Jane n'a qu'une âme, et une âme qu'il faut avoir le courage d'aller chercher sous une laide enveloppe et dans une condition de gouvernante. Une fois cette âme a été surprise, mais le sera-t-elle de nouveau? D'autres reconnaîtront ses grandes qualités morales, sa dignité, sa fierté ; mais sa grande qualité féminine, sa capacité d'aimer, qui donc s'en souciera? Et c'est là ce que Rochester chérissait en elle, c'est pourquoi elle l'aimait. Le trait le plus admirable de ce caractère, c'est qu'on sent que dans la poitrine de ce petit sphinx excentrique est renfermé un des plus grands secrets féminins. Jane considère ses qualités morales comme se rapportant exclusivement à elle; ce n'est point pour ces qualités qu'elle veut être aimée, mais pour la tendresse qu'elle peut donner. ,
Mais le plus extraordinaire des trois personnages, à mon avis, c'est Saint-John Rivers. Si Edouard Rochester appartient à la race des Mirabeau, Saint- John Rivers appartient à la race des Calvin et des Knox, des hommes austères, durs, sans tendresse, . sans dévouement pour les créatures charnelles. Il n'a que des ardeurs d'esprit. Les larmes viennent aux yeux lorsqu'on le voit promener son regard triste et sec sur la belle jeune fille dont il dédaigne l'amour. Cœur tranquille et âme inquiète, il ne rêve que martyre, but idéal à poursuivre, salut éternel à conquérir. Il est ambitieux de la vérité morale, comme un conquérant est ambitieux de royaumes et d'em-
pires. Ce jeune homme fait frémir, et à juste titre, car il est de la race implacable par excellence, celle des hommes violents et froids, qui, n'ayant que des passions d'esprit, échappent à la nature et ne lui donnent sur eux aucune prise. Il ne réclame de vous ni affection ni dévouement pour sa personne, mais il exige impérieusement votre soumission aux idées qu*il a conçues et au but qu'il s'est tracé. Obéissezlui, Jane, ou soyez damnée 1 Dans une autre situation, il dirait : Obéissez ou mourez. L'énergique Jane, si paisible et si sûre d'elle-même au milieu des emportements de Rochester, se détourne avec effroi de ce calme despote, dont tous les gestes sont si mesurés, dont la parole est si tranquille. Elle sent que cet homme si vertueux, qui croit n'aimer que la vérité, n'aime dans la vérité que lui-même. « Jane, lui at-il dit un jour, que serais-je sans la loi du Christ? Un ambitieux violent et mondain. »
Tels sont ces trois personnages pris, je le répète, dans la plus grande nature humaine. Nous sommes tellement déshabitués de ces caractères, qu'ils nous font presque au premier abord l'effet de revenants d'un monde évanoui; mais ils appartiennent à la famille des âmes originales vraiment dignes d'être représentées, qui ont tenté et qui tenteront éternellement l'ambition des artistes et des poètes dignes de ce nom; ils personnifient quelques-uns des grands côtés de la vie humaine : le fanatisme, la liberté, le défi jeté au monde et à la destinée. Ajoutez que ces personnages de Jane Eyre sont anglais, exclusive-
ment anglais, et qu'il faut un certain temps pour percer leur dure enveloppe et reconnaître en eux les éléments communs à notre espèce.
J'ai dit que miss Brontë pensait librement sur la société ; il serait plus juste peut-être de dire qu'elle pense librement sur la nature humaine. Sa croyance au bien ne l'abuse pas; elle a l'œil ferme et perce les apparences. Elle semble convaincue que les traces du péché originel ne sont effacées chez aucun de nous. Tous ses personnages, même les plus vertueux et les plus élevés, ont une certaine perversité. Et d'abord ils en ont tous une qui leur est commune, ils aspirent violemment au bonheur, sous une forme ou sous une autre, et ils ne se résignent pas à le voir échapper. Ils se soumettent par lassitude plutôt que par un motif moral. Ils supportent la douleur plutôt en stoïciens qu'en chrétiens. Ils sont humbles plutôt par mépris du monde et par fierté d*âme que par charité et par amour. Puis à cette perversité qui leur est commune, ils en joignent de particulières qu'ils doivent à l'originalité de leur tempérament ou à la pression des circonstances ; ils sont despotiques, astucieux, orgueilleux, sauvages. Et cependant — et c'est là le triomphe de miss Brontë — tous sont parfaitement acceptables, dignes d'intérêt ou de respect. Ainsi nous surprenons en eux la tache primitive infligée à l'âme humaine et commune à toutes les races, puis nous surprenons les défauts propres à une civilisation morale particulière. Dans la perversité qui leur est commune, nous ne reconnaissons, qu'un vice
humain ; mais dans les perversités qui leur sont particulières, nous reconnaissons des vices exclusivement anglais et protestants.
Jane Eyre n'est pas seulement le plus beau roman de miss Brontë, c'est peut-être le plus beau roman contemporain. Dans aucun autre roman moderne; on ne rencontre trois caractères aussi dignes d'attention et qui s'emparent aussi puissamment de l'imagination que ceux de cette petite gouvernante, de cet aristocrate dévoyé et de ce despotique clergy' man. Le livre restera, et nos successeurs ne s'apercevront pas plus de ses invraisemblances romanesques que nous ne nous apercevons aujourd'hui des grossièretés de Fielding et des longs sermons de Richardson. Nous constatons ces défauts et, cela fait, nous déposons Tom Jones et Clarisse parmi les chefs-d'œuvre de l'imagination.
Je voudrais dire un mot du talent des sœurs de miss Brontë, et en vérité je n'ose. Ces deux remarquables personnes, dont les productions n'ont pas été estimées à leur juste valeur, et ont été comme ensevelies sous le succès de Charlotte, mériteraient une mention plus longue que celle que nous pouvons leur accorder. Cependant un mot est nécessaire pour compléter ce que nous avons à dire du talent de miss Brontë. Celui de ses sœurs est absolument de la même famille. Le livre d'Anne, Agnès Grey^ est une lecture navrante et pénible. Dans ce livre, elle a consigné l'éternel thème de la famille, les douleurs de la dépendance, car Agnès Grey est une gouver-
nante comme Jane Eyre. C'est un roman foncièrement réaliste ; aucun des angles de la réalité n'a été adouci, aucun détail blessant et grossier n*a été omis. On sent dans l'auteur une personne d'une sensibilité trop nerveuse et trop affaiblie pour entreprendre même Tombre d'une lutte. Une lumière crépusculaire et terne éclaire ces pageSj remplies du récit de petits malheurs soufferts sans murmurer, de petits bonheurs acceptés avec une reconnaissance douce qui sait à peine sourire. La résignation est rame de ce petit livre.
Tout autre est le caractère du roman d'Emilie Brontë, Wutkejnng Heights. D'un bout à l'autre, la terreur domine, et nous assistons à une succession de scènes toutes éclairées par un reflet pareil à celui de la houille qui brûle, et dont quelques-unes ont l'intensité d'horreur du Majorât d'Hoffmann. La sombre imagination d'Emilie fait défiler devant nous, avec un calme parfait et sans se troubler un instant, des personnages et des scènes d'autant plus effroyables que la terreur qu'ils inspirent est surtout morale. Ils ne vous menacent pas d'apparitions, d'événements merveilleux, mais de passions féroces et d'instincts criminels. Au premier aspect, on les aborde sans crainte : ils ont l'apparence de braves paysans, un peu rudes et grossiers; mais bientôt leurs yeux hagards comme ceux des fous, ou cruels comme ceux des tigres, ou railleurs comme ceux d'une sorcière jetant un sort dont elle connaît l'efficacité certaine, se fixent sur vous, vous fascinent et vous troublent. L'effet poétique
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produit est d'autant plus grand que l'auteur n'apparaît jamais derrière ses personnages. Emilie raconte sobrement, brièvement; l'énergique fermeté de récrivain indique une âme familière avec les émotions terribles, et qui se joue de la peur. Son imagination s'est allumée sur certains souvenirs et certaines chroniques de familles de la localité, et elle a couvé ces souvenirs avec une ardeur frénétique jusqu'au moment où elle en a fait éclore l'essaim des passions criminelles qu'ils contenaient en germe. J'ai parlé du talent qu'avait Charlotte pour surprendre la perversité cachée de Pâme; mais enfin les perversités qu'elle décrit sont avouables, car ce sont celles que nous portons tous en nous. Emilie va beaucoup plus loin : elle devine les secrets des passions criminelles, elle regarde d'un œil avide le jeu des instincts coupables. La donnée du roman est étrange, et elle a été traitée sans hypocrisie, sans pruderie, sans fausse réticence. Ses personnages sont criminels ; elle le sait, elle le dit, et semble nous défier de ne pas les aimer. Wuthering Heights est l'histoire d'une passion irrésistible et perverse. Catherine Earnshaw, fille d'un riche propriétaire campagnard, s'est éprise d'amour pour Heathcliff, un petit gipsy que son père a trouvé errant dans les rues de Manchester, a recueilli par charité, et fait élever parmi ses enfants. Catherine est une fille volontaire, énergique, pleine d'instincts sauvages et poétiques, une fleur de bruyères armée de piquants. Il serait prudent de ne pas respirer de trop près les parfums de cette fleur; ils sont dangereux. La loi
PORTRAIT GÉNÉRAL ao3
des attractions mystérieuses a été merveilleusement observée par Emilie. On comprend très bien comment Catherine peut préférer Heathcliff, — ce personnage brutal, farouche, porté à toutes les énergies criminelles, qui à l'occasion ne s'inquiétera pas d'un meurtre, qui ne reculera jamais devant la vengeance, — au bon, dévoué et charmant Edgar Linton. Hélas! Edgar Linton n'a pas l'âme assez forte pour Catherine, et elle a pour son mari en conséquence une certaine pitié; en lui, elle n*a rien aimé que la richesse et la beauté. Mais HeathclifTI avec lui, elle ne fait qu*un pour ainsi dire ; ils forment à eux deux un monstre hybride, à deux sexes et à deux âmes; il est Tâme mâle du monstre, elle en est Tâme. femelle. En lui, Catherine reconnaît ses énergies non comprimées par la réserve imposée à son sexe ; en lui, elle contemple écloses comme de poétiques fleurs empoisonnées toutes ses perversités secrètes. C'est une belle et terrible scène que celle où elle avoue le secret de son amour pour Heathclifi*. « Il est tellement moiy dit-elle, il est plus moi que moi-même ; il est la foudre dont je ne suis que l'éclair. » C'est encore une scène frappante que celle où, Edgar Linton appelant ses valets pour jeter Heathcliff à la porte, Catherine met tranquillement les clefs dans sa poche, et regarde son mari avec un calme mépris. Catherine ne veut pas être sauvée, la pensée ne lui en vient pas une fois à l'esprit, et la terrible passion se développe irrésistible; furieuse à travers les plus effroyables péripéties»
Maintenant notre tâche est terminée ; nous quittons à regret cette singulière et originale famille. Toutes ces imaginations sans repos, capables d'enfanter ces singulières histoires, sont éteintes pour toujours. La mort est femme, elle a des caprices; elle n'est pas brutale, comme on le dit : elle est délicate et sait choisir. Admirablement servie par les anges malfaisants de la maladie, de Thabitude, du désordre, par les génies dangereux des passions fiévreuses et des énervantes rêveries, elle va faisant sa moisson parmi les cœurs les plus aimants et les plus grandes imaginations. Malheur à ceux qui, comme les membres de la famille Brontë, ouvrent trop imprudemment leur porte à ces génies de la rêverie et du sentiment! J'ai longtemps retenu le lecteur dans ce petit coin de terre et dans ce presbytère désolé; mais j*ai rencontré sur mon chemin une famille qui, possédant le plus bel attribut de la nature, la passion, avait su le soumettre au plus bel attribut de Tâme, la conscience, et j'ai voulu lui donner le plaisir de ce spectacle émouvant, salutaire et fortifiant *.
Août 1857.
1. A répoque où ces pages furent écrites, le roman de Wuthering Heights n'avait conquis qu'un succès très modéré et très inférieur à sa valeur qui est grande, et cette quasiinjustice a duré dans la patrie même de l'auteur, jusqu'au jour, assez récent, où un poète éminent s^enthousiasma rétrospectivement de ce livre et en révéla au public anglais le véritable caractère qui est celui même que nous signalons. Nous ne sommes pas médiocrement fier d'avoir devancé de tant d'années l'opinion d'un juge aussi pénétrant que M. AIgernon Swinburne.