‹ Ecrivains modernes de l'Angleterre: Premie?re se?rieChapitre 12 sur 14 · LA VIE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LA VIE LITTÉRAIRE

Cependant, les années qui suivirent furent relativement des années de bonheur; elle put jouir de la renommée, non pas de cette renommée anonyme qui avait suivi le succès de Jane Eyre^ mais d'une renommée directe et réelle. Ce ne fut plus Gurrer Bell, mais miss Brontë qui devint célèbre : Charlotte fit tous ses efforts pour s'opposer au retentissement de son nom véritable ; néanmoins, pour tout dire, elle n'y fut pas insensible. Lors de la publication de Shirley, elle avait encore désiré garder l'anonyme; mais cette fois le mystère ne fut plus possible : les gens du Yorkshire se reconnurent dans les portraits tracés par miss Brontë. On connaissait la famille Yorke, famille de dissidents radicaux, dans laquelle Charlotte avait eu deux de ses meilleures amies ; le ministre Helstone ressemblait au ministre Roberson, dont on se souvenait encore; mistress Pryor était également connue; les vicaires des environs eux-mêmes retrouvèrent leurs traits

dans le miroir de Shirley. Tous les éléments du roman avaient été pris dans la vie réelle, et se rapportaient spécialement à la vie des habitants d'Haworth et des environs. Un ancien habitant d'Haworth, qui s'était établi à Liverpool, fut frappé de tous ces détails, et, après avoir cherché quel pouvait être Tauteur du livre, arrêta sa pensée sur miss Brontë. Fier de cette conjecture, il la consigna dans les colonnes d*un journal de Liverpool. Le voile anonyme fut enfin déchiré tout à fait dans un voyage que Charlotte fît à Londres peu de temps après. Lorsqu'on sut dans Haw^orth que Currer Bell n'était autre que Charlotte, il y eut une grande explosion d'enthousiasme. Quoi! l'auteur de Shirley^ qui avait si bien décrit les mœurs des Yorkshiremen, était la fille du ministre d'Haworth I Ce fut un double sujet d'orgueil pour ces braves gens de se voir si habilement représentés et de posséder parmi eux le peintre qui avait tracé leurs portraits. « La femme de John pensait que la tête de son mari déménageait en lui entendant pousser tout seul de grands éclats de rire et trépigner sur le plancher. Il a voulu lire tout haut à papa la scène des vicaires. Marthe est arrivée hier tout essoufflée. — J'ai appris tant de nouvelles! dit-elle. — Et lesquelles? — Si vous le permettez, madame, c'est que vous avez écrit deux livres, les deux plus beaux qu'on ait jamais vus! Mon père a entendu dire cela à Halifax, et il l'a entendu dire chez M. T..., et chez M. G..., et chez M. M..., et ils doivent tenir un meeting à

VInstitut mécanique et s'arranger pour les faire

venir. » Les volumes arrivent, tout le monde veut les avoir, on les tire au sort. Une amende d'un shilling pour chaque jour de retard est imposée à celui qui les gardera plus de deux jours. Des étrangers viennent pour voir Charlotte « d'au delà Bromley », et le sacristain se fait des rentes en la désignant aux curieux.

Les témoigAages de satisfaction de tous ces braves gens qui l'avaient connue dès l'enfance touchèrent singulièrement Charlotte, et furent pour elle une consolation dans ses ennuis. Elle trouva d'autres soulagements dans la bienveillance de personnes d'un rang plus élevé. Tous ceux qui savaient la vie monotone qu'elle menait s^efforçaient de lui procurer quelques distractions. Ce n'était pas toujours facile. Charlotte était singulièrement timide, et il fallait beaucoup de tact pour vaincre cette timidité. On Tinvite à venir à Londres ; elle ira, mais en déclarant d'avance qu'elle ne verra pas beaucoup de monde. Au nombre des personnes qui ont eu pour elle le plus de bienveillance, se trouvent ses éditeurs. MM. Smith sont pleins de prévenances qui leur font honneur. Sachant combien Haworth est loin d'être une localité littéraire, ils envoient à miss Brontë les livres nouveaux et les journaux hebdomadaires. Charlotte en accuse réception avec reconnaissance, mais, aussi fort qu'on l'en presse, elle refuse toujours de les garder en sa possession. Les livres une fois lus sont ponctuellement retournés. Citons aussi les noms d'un

noble baronnet et de sa femme, sir James et lady Kay Shuttleworth. Les deux époux, qui possédaient une maison dans les environs, vinrent rendre une visite à M. Brontë et à sa fille; avant de prendre congé, ils pressèrent Charlotte de venir les voir à une de leurs résidences, dans Test du Lancashire. Charlotte consentit, à la sollicitation de son père, qui, inquiet pour le sort de son dernier enfant, ne manquait jamais de l'engager à prendre les distractions qui se présentaient, car, malgré son grand âge, sa bronchite et ses malheurs, M. Brontë semble avoir été dépourvu complètement de Tégoïsme qui est propre aux vieillards. Toutefois Charlotte ne jouissait qu'à demi des plaisirs qui s'offraient à elle. Lors de son dernier voyage à Londres, il lui avait semblé d'abord que les dames de la maison Smith la regardaient avec un mélange de respect et d'alarme. A son retour du Lancashire, elle s'exprime ainsi : « Après tout, maintenant que la visite est passée, je ne regrette pas de l'avoir faite. Le pire de tout, c'est que je vois s'avancer sur ma tète la menace d'une invitation à Londres. Ce qui serait un grand plaisir pour d'autres personnes est pour moi un sujet de terreur. J'apprécie hautement les avantages que je pourrais gagner dans une société capable de me fournir un moyen d'observations étendues, mais je frémis à la pensée des détresses morales et des fatigues physiques dont je devrais*payer ce privilège. » Lorsque le malheur réel cesse d'accabler Charlotte, il y a toujours quelque fantôme qui vient s'interposer

entre elle et le bonheur, quelque vaine terreur qui la rend muette, quelque invisible harpie qui souille son plaisir.

Charlotte portait cette sensibilité maladive dans toutes les relations de la vie. L'incident le plus simple, le malentendu le plus facilement explicable, suffisent pour exciter ses nerfs affaiblis. Elle forge des chimères et invente des suppositions ; des craintes inexplicables et qui tiennent de la monomanie l'arrêtent court et lui font rebrousser chemin. Mistress Gaskell cite de nombreux exemples de cette affection maladive que les Anglais appellent nervousness^ \ et pour laquelle nous n'avons pas d'expression convenable. Un soir, dans une maison où elle avait été invitée, deux sœurs chantèrent au piano plusieurs chansons écossaises dont le sentiment émut vivement miss Brontë. Sous le coup de Témotion, sa timidité disparut : elle traversa le salon et demanda à entendre encore ces chansons. Les deux sœurs crurent lui faire plaisir en la priant de venir les voir le lendemain : alors elles lui en chanteraient autant qu'elle voudrait. Miss Brontë promit toute joyeuse, et le lendemain elle se mit en route avec Mme Gaskell pour aller au rendez-vous; mais lorsqu'elle fut arrivée devant la maison, son courage Tabandonna. Après avoir longtemps essayé de dissiper ces inexplicables terreurs, Mme Gaskell fut obligée d'entrer et d'excuser de son mjeux l'absence de miss Brontë. Lorsque Villette parut, les éditeurs envoyèrent à Haworth l'argent stipulé entre eux et l'auteur, sans

songer à accompagner cet envoi d'une lettre. Charlotte fît immédiatement toute sorte de suppositions : elle avait probablement blessé ses éditeurs; peut-être n'avaient-ils pas été contents de sa dernière œuvre. Bref, le lendemain, elle allait se mettre en route pour éclaircir ce mystère, enfanté par son imagination, lorsque arriva la lettre en retard. Si par hasard ses terreurs avaient le plus léger fondement, c'était bien pis : elle exagérait cet atome de réalité ; une insinuation devenait une accusation, un mot léger ou irréfléchi prenait des proportions énormes. Une des choses qui la tourmentèrent le plus pendant son séjour en Belgique était la conjecture de certains habitants d'Haworth, que le futur mari de Charlotte se trouvait sur le continent. Dans un salon de Londres, un écrivain lui ayant dit, sans y trop réfléchir : « Vous savez, miss Brontë, vous et moi nous avons publié de mauvais livres », Charlotte, qui avait été fort étonnée de Taccusation d'immoralité qu'on avait portée contre ses romans, retourna en tous sens cette parole, et enfin, accablée d'anxiété, finit par demander à Mme Smith si elle pensait qu'il y eût dans Jane Eyre quelque chose d'immoral.

Une telle personne devait être sensible à la critique, et en effet elle y était sensible à l'excès. Les louanges ne lui déplaisaient pas, surtout quand elles venaient d'un homme remarquable, de Thackeray, par exemple, pour lequel elle avait une admiration très grande. Elle note soigneusement dans ses lettres les critiques favorables, et fait collection des journaux

qui ont parlé d'elle en bien ou en mal. Parmi les écrivains dont les louanges semblaient l'avoir le plus vivement flattée, nous aimons à trouver le nom de notre pauvre ami, feu Eugène Forcade. Son article sur Shirley est, dit-elle, le meilleur qu'elle ait lii sur ce sujet, celui où les intentions de l'auteur ont été le mieux analysées. Mais les critiques malveillantes ou même trop réservées laissent en elle une grande impression d'amertume. Après la publication de Jane Eyre^ la Quarterly Review en parla d'une façon non seulement malveillante, mais injuste et méchante. Dans cet article, que ses éditeurs lui avaient caché, et dont elle exigea impérieusement l'envoi, l'écrivain jugeait à propos de chercher qui pouvait être Gurrer Bell. Il croyait pouvoir avancer que c'était une femme, et « une femme qui, pour des raisons suffisantes, était privée par disgrâce depuis longtemps de la société de son sexe ». Cette conjecture malhonnête et gratuite, qui est flétrie par Mme Gaskell dans les termes qu'elle mérite, ne fit pas sur Charlotte, par suite de circonstances particulières (c'était l'époque de la mort de Branwell et d'Emilie), toute l'impression qu'elle aurait faite sur elle à un autre moment. Cependant, elle s'en vengea, et l'on retrouve littéralement reproduites les injures de la Quarterly dans la bouche d'un des personnages de Shirley, Plus tard, lorsque les premières tristesses causées par la mort de ses sœurs furent passées, et qu elle eut le temps de réfléchir, elle ressentit profondément l'insulte, et attribua à cet article

toutes les fausses opinions qui ont eu cours un instant sur ses écrits. « Marguerite Hall a appelé Jane Eyre un mauvais livre, sur Tautorité du Quarterly, Cette expression, sortant de sa bouche, me blessa profondément, je le confesse. Marguerite n'aurait pas appelé Jane Eyre un mauvais livre si on ne lui avait pas appris à l'appeler ainsi. » Mais la scène où cette sensibilité chatouilleuse se montre le mieux se passe dans le salon de M. Smith, un matin, à la lecture d'un article du Times sur Shirley,

« Une sévère critique de Shirley fut publiée dans le Times précisément un des jours qui avaient été choisis pour les excursions aux environs de Londres. Elle savait que son livre serait bientôt critiqué dans ce journal, et elle soupçonna qu'il y avait une raison particulière dans le soin que ses hôtes mettaient à l'avoir égaré ce matin-là. Elle leur dit alors qu'elle croyait comprendre pourquoi on essayait de lui cacher le journal. Mistress Smith reconnut immédiatement que ses conjectures étaient fondées, et dit qu'elle avait désiré que la lecture de cet article fût différée jusqu'à la fin de cette journée, consacrée d'avance au plaisir. Elle persista tranquillement à demander qu'on lui laissât voir le journal. Mistress Smith prit son ouvrage, et fît tous ses efforts pour ne pas observer sa contenance, que l'autre, de son côté, essayait de cacher entre les larges feuilles du journal; mais elle ne put s'empêcher d'apercevoir les grosses larmes qui coulaient le long de la face et tombaient sur le sein. La première remarque que

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fit miss Brontë fut d'exprimer la crainte qu'une critique si sévère n'arrêtât la vente du livre et ne fit tort à ses éditeurs. Dans l'après-midi, M. Tliackeray vint en visite. — Elle soupçonna, dit-elle, qu'il était venu pour voir comment elle supportait l'attaque dirigée contre Shirley, mais elle avait repris son équilibre : elle conversa tranquillement avec lui; ce n'est que par sa réponse à la demande directe qu'il lui adressa qu'il apprit qu'elle avait lu l'article du Times, »

Ses amis, même les mieux intentionnés, n'étaient pas toujours à l'abri de cette susceptibilité nerveuse exagérée. Le plus maltraité de tous fut Lewes, dont on s'accordait à reconnaître cependant la bienveillance et l'impartialité. Personne n'était mieux disposé en faveur de miss Brontë que Lewes. Lorsque Jane £yre parut, il voulut rendre compte de ce livre dans le Fraser's Magazine^ et écrivit en même temps à M. Currer Bell pour lui exprimer toute l'admiration qu'il lui avait inspirée. A ces bommages se mêlaient sans doute certains conseils sur la direction que l'auteur devrait à l'avenir donner à son talent. Peut-être quelques-uns de ces conseils (Lewes était alors un inconnu pour miss Brontë) déplurent-ils à Charlotte. Elle répondit avec une politesse acerbe et en se défendant vaillamment. Lewes lui avait annoncé qu'il serait sévère. « Eh bien! j'essayerai de faire mon profit de cette sévérité », répond miss Brontë; puis elle ajoute avec une certaine amertume craintive qui trahit, sinon la frayeur, au moins le mécontente-

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ment : « Et si quelque passage de votre critique me pique trop au vif, me cause une peine véritable, je le rejetterai pour le moment jusqu'au temps où je me sentirai assez forte pour recevoir votre censure sans souffrance ». Celte fois cependant miss Brontë en fut quitte pour la peur. A l'apparition de Shirley, nouvelle correspondance. Lewes annonce l'intention de se charger de l'article pour la Revue d'Edimbourg. Miss Brontë répond en lui traçant le plan de son futur article : elle désire qu'on ne la croie pas une femme ; elle ne veut pas qu'on tienne compte de son sexe; elle veut être traitée comme un écrivain. Quelque temps après, l'article parait, avec ce titre : Littérature féminine^ égalité intellectuelle des sexes. Miss Brontë saisit immédiatement sa plume, et écrit ce billet concis et énergique :

« A G. H, Lewes, esq,

« Je puis être en garde contre mes ennemis, mais Dieu me protège contre mes amis!

« CuRHER Bell. »

Ce billet fut suivi bientôt d'une lettre où miss Brontë expliquait les motifs de sa colère. Ces motifs , c'est que Lewes n'avait pas observé ses recommandations, et avait pris son sexe en considération. La lettre se terminait par ces paroles d'une cordialité quelque peu âpre : « Toutefois je vous serre la main; vous avez d'excellentes qualités, vous

pouvez être généreux. Je suis encore en colère, et je pense que j'en ai bien le droit ; mais ma colère est plutôt celle qu'on ressent pour les plaisanteries un peu trop fortes que celle qu'inspirent les plaisanteries décidément mauvaises. Je suis, monsieur, avec un certain respect et encore plus de chagrin, votre, » etc.

Miss Martineau fit l'expérience contraire. Lewes fut maltraité pour n'avoir pas déféré au désir de Charlotte, et miss Martineau pour y avoir trop déféré. Fatiguée d'entendre toujours dire que Jane Eyre contenait des passages que la plume d'une femme ne devait pas écrire, miss Brontë demanda à miss Martineau si elle pensait que décidément Jane Eyre contînt quelque chose d'inconvenant. Sur la réponse négative de miss Martineau, Charlotte pria cette dernière de lui signaler dans Villette^ qui était en voie de publication, tout ce qu'elle jugerait inconvenant. Miss Martineau le promit, et tint sa promesse dans un article du Daily News. Charlotte se fâcha et regarda ses observations comme des injures. Ce n'étaient là que des nuages sans doute, et ils passaient aisément sans se résoudre en orages ; pourtant ils laissaient un souvenir dans l'âme de Charlotte. La première fois qu'elle vit Lewes à Londres, elle lui dit au moment de se retirer et après une longue conversation : « Nous sommes amis maintenant, n'est-il pas vrai? — Ne Tavons-nous pas toujours été? demanda Lewes. — Mais non, pas toujours», repartit Charlotte d'un ton qui ne permettait pas

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de douter que sa mémoire était forte et fidèle. Miss Brontë traverse sans s'y mêler le mon.de littéraire anglais de nos jours. On peut dire qu'elle a plus de sympathie pour les personnes que pour les opinions qu'elles professent. Elle ne partage aucune de leurs idées. Elle peut vivre en bonne intelligence avec l'athée miss Martineau et la tolérante mlstress Gaskell, mais elle est strictement protestante et vivement intolérante. Une chose très remarquable et qui fait honneur à son bon sens, c'est la manière mesurée, modérée, sensée dont elle laisse approcher d'elle toutes ces opinions, qu'en fin de compte elle repousse. Jamais elle n'a un mot de mauvaise humeur. Elle lit le Leader *, et elle n'est pas étonnée des doctrines qu'il soutient; bien plus, elle trouve quelque chose à louer dans ce journal, dont les opinions étaient si différentes de celles qu'elle professait. « Il me semble que c'est un journal fait sur un plan tout nouveau », dit-elle; très nouveau en effet, mais dans un autre sens qu'elle ne l'entendait. Du reste, elle ne met jamais en avant ses croyances, et ne se crée jamais d'adversaires dans les personnes avec lesquelles elle entre en relation. Elle parle et agit en tout comme une personne qui a des opinions faites, que la polémique ne modifiera pas. Il est singulier que cette femme, dont las livres ont soulevé tant d'accusations de socialisme et de démocratie, soit précisément le moins socialiste et le moins démo-

1. Le Leader^ organe des jeunes radicaux anglais d'alors, était rédigé par Lewes et Edouard Pegott.

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crate de tous les écrivains anglais contemporains. Elle était encore tory comme autrefois, mais, à mesure qu'elle vieillissait, la politique ne lui inspirait plus le même intérêt. De nouvelles opinions, de nouvelles idées s'étaient produites, qui n'étaient plus celles de son enfance. Le vieux torysme anglican, dans lequel elle avait été élevée, n'était plus, et les nouveaux tories ne lui plaisaient que médiocrement. (( Je m'amuse beaucoup de l'intérêt que vous prenez à la politique, écrit-elle en mars 1852. Tous les ministères et toutes les oppositions me semblent se valoir. Disraeli était factieux comme chef de l'opposition ; lord John Russell s'apprête à être factieux, maintenant qu'il marche dans les souliers de Disraeli. La charité chrétienne et l'esprit chrétien de lord Derby valent bien trois demi-pence. » L'école de Manchester lui inspire une certaine répulsion. « Dieu garde TAngleterre, écrit-elle quelque part, de devenir jamais une nation boutiquière! » Deux fois pourtant, elle semble se réveiller; la mort du duc de "Wellington, son héros d'enfance, remue tout ce qui reste d'enthousiasme politique en elle. Lorsque la guerre de Crimée éclate, le petit presbytère d'Haworth s'anime un peu. M. Brontë prend intérêt aux événements comme aux beaux jours d'autrefois, et Charlotte sympathise avec les opinions de son père. <( Le tsar, la guerre, l'alliance entre la France et l'Angleterre, dans toutes ces' choses il se jette cœur et âme; elles semblent le ramener à ses jours de jeunesse, et renouveler l'émotion des dernières grandes

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luttes européennes. Je n'ai pas besoin de vous dire que les sympathies de mon père et les miennes sont du côté de la justice et de l'Europe contre la tyrannie et la Russie. » Charlotte se flatte un, peu, ses sympathies sont surtout du côté de TAngleterre; quant à l'Europe, elle est loin de l'aimer, et en tout cas elle choisit parmi les nations du continent, elle a ses préférences. Nous avons vu ce qu'elle pensait des Belges et du continent en général. A notre endroit, elle partage toutes les vieilles haines de l'Angleterre. Lorsqu' avait éclaté la révolution de février, cette haine avait parlé un langage significatif. « Je prie ardemment Dieu que l'Angleterre soit préservée de l'anarchie et des frénésies qui désolent le continent et qui menacent rirlande. Je n'ai aucune sympathie pour les Français et les Irlandais; pour les Allemands et les Italiens, le cas est différent; leur cause diffère de celle des peuples précédents comme l'amour de la liberté diffère de l'amour de la licence. » Ainsi elle est exclusivement Anglaise ; elle n'a aucune des idées du jour, et si elle ne les heurte pas de front, si même elle a l'air de les accepter par moments, c'est par réserve naturelle, timidité et frayeur de la polémique.

Quelquefois cependant, lorsque les choses vont trop loin, elle éclate et dévoile sa véritable pensée. Passe encore pour la politique ou la pure philosophie, mais sur la question des croyances elle n'entend pas raillerie. Elle n'a pas de tolérance morale, et refuse absolument de sortir un seul instant du

terrain du protestantisme. Elle est injuste jusqu'à l'amertume et jusqu'à la haine pour le catholicisme et tout ce qui touche au catholicisme. Mistress Gaskell, dont l'esprit est plus compréhensif, avait exprimé certains sentiments favorables aux catholiques; Charlotte lui écrit : « Est-ce la connaissance de la famille de M. *** qui a influencé vos sentiments relativement aux catholiques? J'avoue que ce commencement de métamorphose de votre part me fait beaucoup de peine. Il y a d excellentes et de vertueuses personnes, je n'en doute pas, parmi les romanistes; mais ce n'est pas le système qui devrait exciter les sympathies d'une personne telle que vous. » Miss Kavanagh, dans son livre intitulé les Femmes de la Chrétienté^ place la charité catholique au-dessus de la charité protestante; à ce sujet, Charlotte fait cette observation, contestable peut-être, mais propre à faire réfléchir : « Miss Kavanagh oublie ou ignore que le protestantisme est une religion plus calme, moins extérieure que le romanisme, ei que, de même qu'il n'habille pas ses prêtres d'étoffes voyantes, il ne donne pas ses femmes vertueuses pour des saintes, ne canonise pas leurs noms, et ne proclame pas à tue-tête leurs bonnes actions. Peut-être dans les archives de l'homme ne trouverait-on pas leurs aumônes enregistrées, mais le ciel a ses archives aussi bien que la terre. » Quant aux doctrines d'athéisme qu'elle rencontre pour la première fois sur sa route, elle les regarde avec terreur comme on regarde un monstre inconnu. Voici son impression

sur le triste et célèbre livre de miss MarliQeau et de M. Atkinson.

« 11 février 1851. Mon cher monsieur, avez-vous lu déjà le nouveau livre de miss Martineau et de M. Atkinson, intitulé Lettres sur la Nature et le Développement de r homme? Si vous ne Tavez pas lu, il vaut la peine de vous occuper un instant.

a Je ne vous parlerai pas beaucoup de Timpression que ce livre a faite sur moi. G*est la première exposition d'athéisme et de matérialisme avoués que j'aie jamais lue, la première déclaration sans équivoque de non-croyance à l'existence de Dieu et d'une vie future que j'aie jamais entendue. Pour juger de pareilles expositions et déclarations de principes, on voudrait se dépouiller de l'horreur instinctive qu'elles éveillent, afin de les considérer avec un esprit impartial et une humeur recueillie. Gela m'est, je l'avoue, très difficile. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que nous sommes invités à nous réjouir de ce néant sans espoir, à recevoir cette amère spoliation comme un grand bienfait, à bénir cette inexprimable désolation comme un état d'enviable liberté. Qui pourrait faire cela s'il le voulait? Qui, le voulût-il y le pourrait?

« Sincèrement, pour ma part, je désire trouver et connaître la vérité; mais si c'est là la vérité, ohl elle a bien raison de se couvrir d'un voile et de se protéger de mystères. Si c'est là la vérité, l'homme ou la femme qui la contemple n'ont qu'à maudire le jour de leur naissance. J'ai dit toutefois que je n'ap-

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puierais pas sur ce que je pense; j'aimerais mieux savoir ce que d'autres pensent, surtout les personnes dont les sentiments ne sont pas susceptibles d'influencer le jugement, » etc.

Miss Bronlë se sépare donc en tous sens du mouvement littéraire contemporain. Il y a mieux^ elle se sépare de tous ses confrères dans la manière dont elle envisage la mission de la littérature. Presque tous les écrivains anglais contemporains voudraient faire servir la littérature à un but utile, politique, social. Leurs romans et leurs poèmes ont des tendances, ils sont radicaux ou tories. Ils poursuivent une réforme, cherchent à redresser un préjugé, à flétrir un abus. Rien de pareil chez miss Brontë. Charlotte est un artiste, rien qu'un artiste. Elle cherche è peindre des caractères et à mettre en lutte des passions ; lorsqu'elle a réussi, elle croit avoir accompli sa tâche. Il n'y a aucune préméditation dans ses romans, rien qui trahisse une préoccupation politique ou sociale quelconque. Après la publication de Ruth, elle écrit à Mme Gaskell pour la féliciter de son succès. « Villette ne pouvait faire aucun mal à Ruth^ lui écrit-elle, car ce dernier livre a une portée sociale que mon roman n'a pas. » Mais c'est dans son jugement sur la Cabane de VOncle Tom que nous trouvons la pensée véritable de l'auteur et sa véritable profession de foi esthétique. « Vous verrez que Villette ne touche à aucune matière d'intérêt public. Il m'est impossible d'écrire des livres sur les sujets du jour; il est inutile que

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j'essaye. Je ne puis pas davantage écrire un livre pour la seule morale. Je ne puis pas non plus prendre un thème philanthropique, quoique j'honore la philanthropie. Je me voile volontairement et sincèrement la face devant un sujet aussi énorme que celui qui a été traité dans l'ouvrage de mistress Beecher Stowe. Pour bien traiter ces grandes questions, il faut les avoir étudiées longtemps et d'une manière pratique; il faut en connaître intimement tous les aspects, en avoir senti naïvement les mauvaises influences; on ne doit pas les prendre pour objets de spéculation commerciale. » Miss Brontë est donc un artiste avant tout; comment se fait-il alors qu'on lui ait attribué des tendances antisociales et des projets d'attaque contre le mariage? Cependant cette assertion paraîtra fondée si on examine ses livres superficiellement. Les tendances qu'on lui a reprochées sont loin de sa pensée ; mais les situations dans lesquelles elle place ses personnages invitent immédiatement l'esprit à réfléchir sur certains grands thèmes sociaux, le mariage, la condition des femmes. Charlotte choisit les situations les plus dramatiques pour faire ressortir avec violence le jeu des caractères. Tout artiste en fait autant, car il sait que la nature ne se révèle complètement que dans les situations exceptionnelles, qui par cela même peuvent être appelées immorales, parce qu'elles dérangent la vie de tous les jours et l'ordre des habitudes. Je prie beaucoup de grands moralistes critiques de prendre en considération cet axiome incontestable, que toute

circonstance exceptionnelle est presque nécessairement immorale, et que la poésie, le roman et le drame ne vivent cependant que de circonstances exceptionnelles. C'est ainsi que Charlotte, guidée par son instinct, s'est trouvée attaquer, sans le savoir ni le vouloir, certaines institutions sociales et certains préjugés anglais ; mais à ceux qui l'accusaient de tendances immorales elle avait le droit de répondre : Ce n'est pas moi qui suis immorale, c'est la nature; la voilà telle qu'elle se révélera infailliblement, certains caractères et certaines situations étant donnés. Si vos coutumes, fussent-elles vieilles de cinq mille ans, se trouvent en désaccord avec la nature, que puis-je y faire? Je n'ai même pas besoin de cette raison suprême, car les situations dramatiques par excellence ne naissent-elles pas précisément de ce désaccord entre la nature et les lois inflexibles, impérieuses et salutaires, qui régissent les sociétés humaines?

Il ne faudrait cependant pas vouloir pousser trop loin la justiûcation. Charlotte pensait librement sur la société. Ses écrits en sont la preuve ; mais elle ne pensait pas en vertu d'une théorie, elle pensait en vertu de son bon sens naturel. Elle pensait, comme nous le pensons tous, que les règles générales et universelles qui sont appliquées aux sociétés souffrent de très nombreuses exceptions, qu'il est pharisaïque d'appliquer la même loi à tous les actes qualifiés d'un même nom, que les actes humains sont susceptibles de nuances infinies, et que le bien

OU le mal en beaucoup de cas consiste principalement dans la nuance. Voilà ce que Charlotte pensait relativement aux sociétés humaines en général. Relativement à la société anglaise, elle pensait que, décidément, le respect des apparences était un préjugé

et souvent une impiété, que le respect de l'argent et des titres, poussé trop loin, est puéril et sauvage, qu'on ne doit pas juger des hommes d'après leur condition, mais d'après leur âme, et qu'enfin, pour connaître un homme, il ne faut prendre ni ses paroles, ni même ses actions, mais chercher à savoir ce qu'il est intrinsèquement. J'ai connu, aurait-elle pu dire, un homme passionné que beaucoup de gens auraient estimé corrompu, et qui a failli être criminel : eh bien! c'était Tâme la plus loyale et la plus noble que j'aie rencontrée. J'ai vu une petite gouvernante, laide, humble, méprisée, vulgaire d'apparence, qui était pleine de belle flamme et d'énergique vertu. Les hommes vertueux ne m'abusent pas : Saint-John Ri vers était fidèle à son devoir, ardent au martyre; eh bien, c'était une âme de despote et d'ambitieux. Le rang ne m'éblouit pas davantage : Lucy Snowe, l'institutrice, avait l'âme d'une grande dame, et je vous assure que miss Ginevra Fanshawe avait des instincts de courtisane. Ce n'est pas non plus ma faute., si vos commerçants et vos manufacturiers, dont je respecte les grandes qualités pratiques et même l'énergie égoïste, sont durs envers leurs inférieurs, et manquent d'esprit patriotique. Enfin, quoique fille et femme de clergyman, quoique angli-

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cane orthodoxe, tous les ministres ne me plaisent pas également; il y en a de fort insupportables, et qui ont de telles habitudes de cuistres, qu'on les mettrait volontiers à la porte de chez soi en leur cassant sur les épaules tous les balais de sa maison. Si penser tout cela s'appelle attaquer les institutions sociales, il faut que votre société soit bien faible ou que vous soyez bien chatouilleux.

La vie de Charlotte pendant ses quatre dernières années se composa d'une maigre série de petits bonheurs; les grands n'étaient* pas faits pour elle, et fussent-ils venus, elle n'aurait plus eu assez de force pour les goûter. Charlotte fait de petits voyages en Ecosse, à Londres, auprès des lacs du Westmoreland, bien rares, il est vrai, et bien courts : jamais plus de quinze jours. De temps à autre elle a la bonne fortune de se rencontrer face à face pendant une heure ou deux avec quelques-uns des hommes les plus illustres ou les plus nobles de l'Angleterre. Auprès des lacs du Westmoreland, dans la société de sir James Kay Shuttleworth, elle remarque deux gentlemen^ l'un grand, majestueux, cheveux et favoris noirs, l'autre d'une apparence un peu moins avenante, timide et un peu bizarre. Ces deux gentlemen se trouvent être lord John Manners, le fils du duc de Rutland, et M. Smythe, le fils de lord Strangford. Un jour à Londres, à la sortie d'une des lectures de Thackeray, elle est accostée par un personnage singulier qui sollicite l'honneur de se présenter lui-même en sa qualité A' Yorkskireman» a Je

me retournai, et je vis devant moi une figure étrange, médiocrement belle, qui m'embarrassa quelques instants. « Vous êtes lord Carlisle? » lui dis-je. Il fit un signe de tête affirmatif et sourit. Il parla quelques minutes gentiment et avec beaucoup de courtoisie. Puis vint un autre personnage, s'autorisant de ce même titre d'habitant du Yorkshire. Celui-ci était M. Monckton-Milnes *. » Thackeray joue de mauvais tours à sa timidité : lorsqu'elle assiste à ses lectures, il la désigne à tous ses amis et connaissances. Les têtes se retournent, les lorgnettes se braquent sur elle. Où fuir, où se cacher, grands dieux! Heureusement Thackeray commence sa lecture, et Tattention de Charlotte est trop vivement excitée pour penser aux lorgnettes curieuses qui l'épient, car toutes les paroles qui tombent de la bouche ou de la plume de Thackeray, Charlotte les recueille avec avidité. L'auteur de la Foire aux vanités est sa grande admiration littéraire contemporaine. La première fois qu'elle le voit, elle reste muette, et ne trouve pas un mot à dire. Peu à peu cependant elle s'enhardit, et elle pousse même l'audace jusqu'à lui dénoncer les défauts de ses écrits; « mais il se défendit comme un Turc, comme un grand païen, c'est-à-dire que les raisons qu'il donna pour excuses de ses défauts étaient pires que ses défauts mêmes ». Elle ne s'abuse pas d'ailleurs sur son idole, et elle attribue assez justement les défauts des écrits de Thackeray à la paresse

i. Aujourd'hui lord Houghton.

et à rindolence; néanmoins il est de tous les écrivains actuels celui qu'elle préfère, et dans les pages où elle lui dédie la seconde édition de Jane Fyre, elle le met tout net au-dessus de Fielding. Cette admiration n'a rien de surprenant; Thackeray et miss Brontë sont deux esprits de la même famille et ont bien des traits de ressemblance. Tous deux sont artistes avant tout, tous deux promènent sur le monde un regard triste et désenchanté, tous deux sont âpres et amers. Seulement l'amertume chez Thackeray tourne à la satire; chez miss Brontë, elle tourne à la passion et au drame. Thackeray prend son parti d'être désenchanté de toutes choses ; miss Brontë résiste au contraire et refuse de céder aux tentations du spleen et aux insinuations perverses que lui suggère son expérience.

Haworth, pendant ce temps, se dépeuple de plus en plus. La vieille servante Tabby meurt quelques mois seulement avant la dernière des enfants qu'elle avait élevés. Le chien Keeper^ qui restait comme un souvenir d'Emilie, meurt aussi. « Le pauvre Keeper est mort lundi matin, écrit Charlotte ; nous avons enterré le fidèle animal dans le jardin. Flossy (un petit chien frisé qui tenait compagnie à Keeper) en est stupide; il le regrette. Il y avait quelque chose de triste à se séparer de ce chien ; cependant je suis heureuse qu'il soit mort naturellement. Les gens des environs insinuaient qu'il était prudent de s'en débarrasser, ce que ni moi ni papa nous n'aimions à penser. » Flossy^ le chien frisé, meurt bientôt

après; privé de la compagnie de Keeper^ il ressent, comme tout le monde à Haworth, les ennuis de la solitude. Le presbytère n*a pas de bonheur.

Le bonheur domestique, la paix et la satisfaction du cœur, Charlotte crut un instant les avoir saisis ; mais à peine s'était-elle approchée de ces biens nou* veaux pour elle, qu'ils avaient fui. Le vicaire qui assistait M. Brontë dans ses fonctions ecclésiastiques, M. Arthur Nicholls, aimait Charlotte depuis longtemps en secret. Ce n'était pas la renommée littéraire , de la femme qui l'attirait; mais il avait observé Charlotte depuis de longues années; il avait été le spectateur de ces luttes avec son devoir d*oii elle sortait toujours victorieuse, il connaissait les trésors d'énergie et de tendresse sensée que contenait son cœur« Il se décida, non sans difficulté, à ouvrir son âme. La scène est curieuse et tout à fait anglaise. Charlotte, depuis quelque temps, avait soupçonné qu'elle était Tobjet d'une attention particulière de la part de M. Nicholls. Un soir, après l'heure du thé, elle entend frapper doucement à la porte de l'appartement où elle se trouvait. « La pensée de ce qui allait arriver me traversa le cerveau comme un éclair. Il entra et se tint debout devant moi. Ce que furent ses paroles, vous pouvez l'imaginer; ce qu'était sa contenance vous serait plus difficile. Pour moi, je ne l'oublierai pas. Il me fit sentir pour la première fois ce qu'il en coûte à un homme de déclarer son affection lorsqu'il doute de la réponse qui lui sera faite. Lé spectacle d'un homme ordinairement immobile

comme une statue, tremblant, ému comme il était, me donna un singulier tressaillement. Je ne pus que le prier de me laisser, en lui promettant une réponse le lendemain. Je lui demandai s'il avait parlé à papa. Il me répondit qull n^osait pas. Je crois que je l'ai à moitié conduit, à moitié poussé hors de la porte. » Charlotte alla immédiatement faire part à son père de sa conversation avec M. NichoUâ. M. Brontë pensait, à l'endroit du mariage, à peu près comme le ministre Helstone de Shirley, Il ne comprenait pas pourquoi on se mariait, et faisait tous ses efforts pour dégoûter les personnes de sa connaissance de cette erreur fort naturelle ; « mais cette fois, dit Mme Gaskell, il fit plus que désapprouver, il ne pouvait pas supporter l'idée de cet attachement de M. NichoUs pour sa fille ». Charlotte, pour éviter d'agiter trop violemment les nerfs de son père, qui relevait alors de maladie, prit en patience cette boutade, et promit que M. NichoUs recevrait le lendemain un refus formel . M. Nicholls résigna donc sa charge au presbytère d'Haworth. Cependant, la colère de M. Brontë s'étant en quelque sorte dissipée à force de tempêtes furieuses et même, paraît-il, d'invectives contre son présomptueux vicaire, il fut amené à considérer les choses sous une lumière plus douce. Il finit par consentir, et M. Nicholls reprit ses fonctions à Haworth. Aussitôt que le mariage fut décidé, M. Brontë n'eut pas de tranquillité qu'il ne fût accompli ; il s'occupa avec un extrême intérêt de tous les préparatifs et arrangements préliminaires.

Le 29 juin 1854, jour du mariage, arrive; nouvelle scène. M. Brontë déclare que les fiancés peuvent aller à Téglise; quant à lui, il ne sortira pas. Comjnent cependant remplacer M. Brontë dans la cérémonie religieuse ? Le mariage se faisait en famille ; il n'y avait là que deux amies de Charlotte et le clergyman qui devait officier. Alors on alla chercher la rubrique de l'église, et Ton vit que le ministre devait recevoir la fiancée des mains de son père ou d'un ami. Le sexe de l'ami n'était pas spécifié, et Tune des deux dames se chargea de présenter miss Brontë. Si la formule avait été plus explicite, le mariage ne se faisait pas, et le caprice de M. Bronlô remportait la victoire.

Miss Brontë vécut à peine neuf mois après son mariage. Pendant quelque temps, le bonheur et l'affection semblèrent avoir transformé sa santé; elle se félicitait d'être délivrée des maux de tête qu l'avaient fait souffrir autrefois. Le plus léger incident devait détruire ces trompeuses apparences. Le 29 novembre^l854, elle écrit : « Arthur est venu me chercher pour une promenade. Nous sommes partis sans avoir l'intention d'aller bien loin; lorsque nous avons eu fait un demi-mille sur les bruyères, Arthur a suggéré l'idée de la chute d'eau ; ce devait être un beau spectacle, a-t-il dit, après la fonte des neiges. J'avais souvent désiré voir la cascade dans sa splendeur d'hiver; nous allâmes donc. 11 faisait beau temps. Un torrent superbe courait à toute bride à travers les rochers. Il commença à pleuvoir pendant

que nous regardions, et nous revînmes à la maison sous une pluie battante. Toutefois cette promenade m'a fait un grand plaisir, et je ne voudrais pour rien au monde n'avoir pas vu ce spectacle. » Cette promenade hâta rheure suprême; le 31 mars 1855, elle mourut à peine âgée de trente-neuf ans. Tout le village d'Haworth assista à ses funérailles, que signalèrent quelques incidents touchants.

« Parmi ces humbles amis qui pleuraient si passionnément la morte, se trouvait une jeune fille du village, qui avait été séduite quelque temps auparavant, mais qui avait trouvé une noble sœur dans Charlotte. Elle lui avait donné secours et conseil; elle l'avait relevée par ses paroles fortifiantes, avait pourvu à ses besoins dans les jours d'épreuve. Amer, amer fut le chagrin de cette pauvre jeune femme lorsqu'elle apprit que sa noble amie était en danger de mort, et profonde jusqu'à ce jour a été sa douleur. Une jeune fille aveugle , qui demeurait à environ quatre milles d'Haworth, aimait si tendrement mistress NichoUs , qu'elle supplia par des larmes qu'on la conduisît jusqu'à Haworth, afin qu'elle pût entendre les mots solennels : « Terre, retourne à la terre, cendre à la cendre, poussière à la poussière avec la sûre et certaine espérance de la résurrection dans la vie éternelle par la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ ».

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