‹ Ecrivains modernes de l'Angleterre: Premie?re se?rieChapitre 6 sur 14 · LE MILIEU SOCIAL · texte numérisé non relu

LE MILIEU SOCIAL

La vie de Charlotte Brontë confirme ce que ses écrits laissaient pressentir. Ces écrits sont le produit, le résultat de certaines circonstances particulières, et miss Brontë, qu'on nous pardonne ce jargon barbare, est elle-même un résultat. Rien n'est curieux comme de contempler l'amalgame, la combinaison des éléments divers qui ont contribué à former ce talent. Quand on a achevé cette lecture, il semble qu'on ait assisté à toutes les phases d'une création naturelle, et l'on pense involontairement qu'il y aurait à fonder une nouvelle science qui pourrait prendre justement le titre de chimie morale.

La première question à se poser est celle-ci : quel est le don qui distingue miss Brontë? L'avait-elle reçu en naissant, ou le doit-elle à des circonstances particulières? Je croîs qu'en règle générale on peut

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<Jiviser les écrivains en deux grandes classes : ceux ^ont le talent domine la nature, et ceux dont la ïiature est plus puissante que le talent. Je m'explique : certains artistes et écrivains, et ceux-là sont les plus grands et les plus sûrs d'eux-mêmes, semblent devoir peu de chose à Téducation et aux circonstances dans lesquelles ils ont vécu. Ils ont reçu de Dieu un don spécial, inné, qui fait partie de leur nature, qui se laisse apercevoir dès les premières années, et qui, bien loin d'être dominé par les circonstances extérieures, se les approprie au contraire et s'en rend souverain. Cette faculté n'est pas gouvernée, mais gouverne toutes les autres et dirige à son gré, librement en quelque sorte, l'ensemble de l'organisme humain. De cette catégorie d'artistes et d'écrivains, on peut dire que le talent est plus fort que la nature, ou plutôt qu'il est la nature même. Les autres au contraire — et ce sont à mon avis les plus intéressants — ne naissent pas ainsi armés de pied en cap d'une faculté invincible, et qui doit être fatalement victorieuse des obstacles. Il semble que lorsqu'ils ont été jetés dans le monde, ils aient été recommandés à la sollicitude et à la tendresse de la nature, et qu'ils portent écrit sur leurs fronts : Destin, sois-moi favorable ; hommes, ayez pitié ! Le seul don qu'ils aient reçu est celui d'une excessive suscepti^ hilité. Vague, flottante, sans direction précise, leur nature présente l'aspect d'une fermentation, d'un bouillonnement, d'un chaos puissant et fécond qui attend son fiât lux. Ce fiât lux, ce sont les circon-

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stances qui le prononcent. Il n'y a presque jamais rien à craindre pour Tavenir de telles intelligences, car leur susceptibilité leur tient lieu de tout, et la richesse des éléments qui les composent ne peut disparaître. Elles seront toujours remarquables dans quelque milieu qu'elles soient jetées; mais la direction qui sera imprimée au talent, les obstacles ou les appuis qui lui prêteront précision et énergie, tout cela est fatal et caché dans les profondeurs de l'avenir. Si les circonstances sont favorables, le talent s'épanouira joyeusement et portera les couleurs de la santé et du bonheur. Si les circonstances sont défavorables, le talent au contraire s'épanouira comme Une fleur maladive, et portera les couleurs de la solitude, de l'abandon et du malheur.

C'est là l'explication du talent de miss Brontë. Il serait très difficile d'assurer qu'elle ait reçu en naissant un don spécial. Elle est née avec une âme énergique, ardente, curieuse : voilà ce qu'on peut affirmer; les circonstances ont fait le reste. N'eût-elle rien écrit, elle eût été toujours une remarquable personne; elle aurait toujours donné l'idée d'une âme noble^ capable de fortes passions, tournée par goût vers ce qui est grand, désireuse d'une belle existence morale; elle aurait donné l'idée d'une héroïne de roman plutôt que d'une personne capable de faire des romans. Ses qualités morales auraient frappé plus que ses facultés intellectuelles, car elle est une personne poétique avant d'être un poète. Et c'est là le grand charme de ses livres. C'est sa nature qu'elle a

mise dans ses œuvres, son énergie, son ardeur, sa curiosité. Ce qu'elle y a mis en plus ne lui appartient pas, mais appartient à la fatalité des circonstances. La faculté qui se laisse voir au fond des œuvres de miss Brontë est une faculté morale bien plus que littéraire : l'énergie, voilà ce qui est inné en elle. Dans miss Brontë, c'est donc la nature qui engendre le talent; il n'y a pas en elle à l'origine un artiste, il y a une femme susceptible de sentir fortement, et que la force des impressions reçues rendra artiste inévitablement, si par hasard il lui prend envie d'appliquer son énergie à la littérature.

Miss Brontë est donc un produit et en quelque sorte une victime et une martyre des circonstances. Elle est d'abord un produit spécial d'une civilisation très particulière; elle est Anglaise et exclusivement Anglaise. Sa culture intellectuelle est anglaise, et elle est aveugle pour tout ce qui n'appartient pas à son pays. Elle a vu le continent, et le continent lui a fait horreur. Anglicane de religion, elle partage, à l'endroit du romanisme^ le mépris des protestants les plus entêtés. Chose curieuse, cette personne qui devait attaquer avec tant de puissance certaines conventions sociales n'a subi aucune influence libérale, et n'a reçu aucune éducation humaine^ dans le sens latin du mot. Elle est pleine de vigoureux préjugés anglais; elle a des principes tories et conservateurs; son protestantisme est strict, régulier, orthodoxe; aucune des innovations religieuses du siècle n'a mordu sur elle. Elle regarde également comme fous les partis

extrêmes de la haute et de la basse église. Sou héros favori est lord Wellington, qu'elle met tout net audessus de Napoléon. Son indépendance intellectuelle est vigoureuse plus qu'étendue, — moins vigoureuse cependant que son indépendance morale. C'est par l'indépendance morale, cet attribut de tout noble anglais, qu'elle trouve la force de combattre des préjugés que son intelligence admettrait peut-être, mais que son âme ne peut accepter. Quoique ses livres aient été accusés de socialisme et de démocratie, on ne retrouve pas en elle cet esprit tout nouveau qui distingue les écrivains anglais contemporains, la sensibilité maladive de Charles Dickens, la raillerie irrespectueuse de Thackeray, les tourments d'esprit de Charles Kingsley, la résolution logique de miss Martineau, la large sympathie féminine de mislress Gaskell. Sa sympathie est limitée; elle a plutôt des tourments de conscience que des tourments d'esprit; son respect des choses établies est très grand, elle se distingue même par une certaine intolérance ; il reste en elle en un mot beaucoup de la vieille Angleterre. Produit d'une civilisation spéciale,* elle l'est encore de circonstances spéciales. Elle a été élevée au milieu de paysans chez lesquels subsistent de vieux restes de barbarie saxonne et danoise. Dès son enfance, miss Brontë a été entourée d'un peuple dur, brutal, plein de qualités solides, dénué de qualités aimables. Elle a passé sa jeunesse dans un monde sans tendresse et dans la compagnie d'un père excentrique, morose et violent. La solitude a pesé sur elle

pendant de longues années, et a rempli son cerveau de fiévreuses hallucinations. Dans ces interminables heures d'abandon, elle a fait des appels désespérés à son énergie, des appels ou des reproches désespérés à sa destinée. Les malheurs de famille sont venus fondre sur elle avec un acharnement tel qu'on aurait pu les croire l'œuvre d'un esprit malfaisant ou d'un invisible ennemi. Elle a été le jouet du sort et a bu jusqu'à la lie la coupe d'amertume. Les privations matérielles ont engendré les privations morales; l'exiguïté de ses ressources a brisé les ailes de son esprit. Pour elle, pas de voyages, pas de fréquentation des grandes villes ou des personnes cultivées. Elle a été gouvernante, et elle a eu à subir les humiliations de la dépendance, les insolences de gens sans tact, les airs hautains de niaises bourgeoises. Elle est venue sur le continent, et elle y a vécu seule deux années, au milieu d'une population étrangère à ses goûts, à ses habitudes, à son langage, à sa religion. Même la nature, au milieu de laquelle elle cherchait souvent des consolations, était plus âpre que douce, et quand elle ouvrait ses fenêtres pour chasser la solitude qui l'étouffait, son regard se promenait sur un lugubre spectacle, celui du cimetière plein jusqu'aux bords^ regorgeant de tombes, qui s'étendait autour du presbytère. Comprenez-vous à présent le génie de miss Brontë? Son énergie native a été décuplée par ces circonstances et a subi une tension excessive. Son esprit, allumé par la solitude, s'est créé des cauchemars et des visions effrayantes.

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Rudesse, pauvreté, abandon, ont été ses compagnons familiers, et elle les peindra dans ses livres. Vous y retrouverez aussi tous les sentiments terribles d'une telle existence : les larmes prêtes à couler et supprimées par Torgueil, le cœur qui s'ouvre débordant de conQdences et qui se referme par mépris du sort, l'amour prêt à s'avouer vaincu par un instinct de liberté rigide et moral, le bonheur qui vient s'offrir de lui-même méprisé et abandonné pour l'infortune indépendante. Ajoutez tout le cortège des terreurs invisibles, des vaines imaginations, enfants maudits de la chair pécheresse et de l'esprit qui a perdu, ne fût-ce qu'un instant, la pensée de Dieu, la peur, le regret, le désespoir. Placez enfin ces personnages, ces sentiments, ces luttes, dans les milieux les plus sombres et les plus désolés, dans de vieux châteaux mystérieux, dans d'e pauvres presbytères, dans des écoles publiques, et vous aurez à la fois une idée des romans de miss Brontë et de la vie qu'elle a menée. Vous n'y trouverez donc rien d'impersonnel ni de supérieur à elle-même, et peut-être cette lecture vous laisserat-elle, au contraire, soupçonner une nature supérieure à ses productions.

Laissons maintenant les faits parler d'eux-mêmes : ils sont éloquents, instructifs, sympathiques comme la douleur ; l'auteur est dramatique comme ses livres.

C'est à Haworth, village du Yorkshire, que Charlotte Brontë a passé la plus grande partie de sa vie. Le village est situé sur le penchant d'une colline de toutes parts entourée^ de bruyères ; le presbytère, enclos

de tombes, se dresse en face de l'église et domine le village. La nature environnante est triste, sombrç, et donne à peine Tidée de la campagne. La terre est à demi stérile et produit de chétives moissons, qui, au lieu de haies vives, sont séparées, par des murs de pierre. Des manufactures, des habitations d'ouvriers, de vieilles fermes s'élèvent çà et là, et donnent à ce coin du pays un caractère mixte qui n'est ni l'activité de la vie urbaine, ni la paix charmante de la vie rustique. L'air est obscurci par la fumée des habitations éparses et des manufactures. L'horizon est borné par des collines grises qui s'élèvent devant l'œil du spectateur comme de tyranniques barrières. Voilà le paysage, voyons les habitants.

La population du Yorkshire est une de celles où se retrouvent, mêlés à plus forte dose, les vieilles qualités et les vieux défauts de l'Angleterre. Les hommes du Yorkshire, dit mislress Gaskell, frappent même leurs voisins du Lancashire par leur force de caractère. La vieille nature anglo-saxonne domine chez eux. Ils sont durs, inhumains, inhospitaliers, incharitables. Ils sont fidèles et loyaux, mais envers les leurs seulement; l'étranger ne leur inspire que défiance et aversion. Leur abord est celui de boulesdogues; ils grognent et montrent les dents. Tout Anglais compte avant tout sur lui-même, mais le Yorkshireman^ exagérant cette vertu nationale, ne compte exactement que sur lui-même. Il ne demande l'assistance de personne, et il n'offre jamais la sienne : il croit au succès et n'estime que le suc-

ces. Ua homme qui ne réussit pas n'a aucun prix à ses yeux. C'est assez dire que cette population n'a pas le sens des qualités délicates, et qu'elle ne croit qu'aux choses immédiates et tangibles. Les qualités et les défauts anglais qui nous sont familièrement connus se retrouvent en eux, mais condensés, concentrés, et sans aucun de ces alliages aimables que la civilisation y a introduits dans d'autres parties du pays. C'est une image d'airain, âpre et forte, de l'Angleterre, forgée et sculptée comme par un artiste sans délicatesse, et dont la matière l'emporte sur la main-d'œuvre. La vigueur des haines anglaises, par exemple, se retrouve exprimée avec une effrayante énergie dans le proverbe particulier aux habitants d'Haworth : « Mets une pierre dans ta poche, gardela sept années, retourne-la et garde-la sept ans encore, afin qu'elle soit toujours prête sous ta main, quand ton ennemi s'approchera. » La croyance au succès, la chasse à l'argent, chère à toute intelligence anglaise, ne peuvent être mieux illustrées que par cette anecdote que racontait miss Brontë. Un homme qui avait toujours été heureux dans toutes ses entreprises eut l'idée de prendre pour lui-même une assurance sur la vie. A quelque temps de là, il tomba dangereusement malade, et le médecin lui révéla le péril où il était. « Par Dieu î a'écria-t-il en se relevant, je la ferai au même^ la société d'assurance; j'ai toujours été un heureux cadet, »

Tel présent, tel passé. Leur indépendance a toujours été extrême. Au temps des guerres civiles, les

yeomen du Yorkshire vinrent en foule remplir rarnbée de Cromwell, et aujourd'hui encore ils sont ardemment républicains. Nulle part, dit mistress Gaskell, l'attachement à la république n'a duré plus longtemps, et nulle part la république n'a laissé des souvenirs aussi ardents. La mémoire du protecteur, qui avait délivré de toute entrave commerciale les manufactures de laine du West-Riding, resta longtemps chérie du peuple, et il n'y a pas trente ans encore, on parlait du temps d'Olivier pour désigner une époque de prospérité inaccoutumée. Sous la restauration, l'opposition aux Stuarts rencontra dans cette population un auxiliaire actif, et les ministres têtes rondes, privés de leurs bénéfices par les cavaliers et le clergé royaliste, trouvèrent abri ou secours parmi toutes les classes de la population, dans la gentry comme chez les plus pauvres paysans. Ils ont conserve leur esprit puritain et donnent à leurs enfants des noms de baptême exclusivement tirés de l'Ancien Testament; leur enthousiasme républicain a ajouté à la liste des noms bibliques les noms des révolutionnaires du continent que la renommée a portés jusqu'à eux, de sorte que, dans plus d'une famille, des Dembinski et des Kossuth vont grandir à côté des David et des Samuel.

Les manières et les mœurs de cette population semblent avoir été formées sur le patron de leurs ancêtres, guerriers saxons ou pirates danois. Le voisinage des forêts avait encore empreint leur caractère d'une sauvagerie particulière. Dans la première partie de

ce siècle, à l'époque où M. Brontë vint prendre possession de sa cure, les habitudes les plus barbares régnaient parmi la population : la vengeance était léguée de père en fils comme un héritage, le crime était regardé comme un acte d'énergie. La capacité de boire beaucoup sans s'enivrer passait pour une vertu virile. Les amusements faisaient frémir : les plus innocents étaient à coup sûr les courses de chevaux et les courses à pied, où les coureurs, dans une nudité à peu près complète, offraient aux curieux le spectacle le moins décent. La plus immorale de ces coutumes était celle des arvills ou repas funèbres. Au moment où les fossoyeurs descendaient le mort dans sa fosse, le sacristain annonçait officiellement aux amis et aux assistants que le repas funèbre se tiendrait au Taureau-Noir ou à telle autre auberge des environs. La compagnie s'y rendait, et oubliait sa tristesse dans des flots d'ale, de rhum, ou d'un horrible mélange de bière et d'eau-de-vie énergiquement appelé du nom de nez de chien. Avant la fin du repasj la moitié des convives avait roulé à terre, et les survivants de ces joutes alcooliques employaient leur surabondance de forces à se livrer des batailles sanglantes. De pareilles brutes énergiques peuvent voir le sang couler sans horreur, et en effet leur indifférence à l'endroit de la vie humaine est telle qu'elle peut étouffer même la voix des sentiments naturels. M. et Mme Gaskell furent témoins de leur incroyable dureté dans une visite qu'ils firent à Addingham, petit village non loin d'Haworth. Un petit garçon, ayant sauté dans

la rivière à Tendroit où les habitants jetaient leurs pots brisés et leurs tessons de bouteilles, se coupa une artère, et arriva couvert de sang chez ses parents. Il était en train de saigner jusqu'à ce que mort s'ensuivît, mais ses parents ne se dérangeaient pas, et déclaraient que cela leur épargnerait « pas mal de tracas». En voyant ce peu d'empressement, M. Gaskell banda lui-même Tartère, et demanda si on était allé chercher un chirurgien. « Oui, répondit un des assistants, mais nous ne pensons pas qu'il vienne. — Et pourquoi donc? — Oh! il est vieux, voyez-vous, et asthmatique, et il faut beaucoup monter pour venir jusqu'ici. » M. Gaskell court lui-même à la demeure du chirurgien, et rencontre une tante du patient qui sortait. « Va-t-il venir? — Non, il a dit qu'il ne viendrait pas. — Mais dites-lui que l'enfant va saigner jusqu'à ce que mort s'ensuive. — Je le lui ai dit. — Et qu'a-t-il répondu? — Le diable l'emporte! Qu'est-ce que cela me fait? » Enfin, pour compléter le tableau , pendant que l'enfant était étendu dans une mare de sang, son frère fumait tranquillement sa pipe, et regardait ce spectacle avec la plus profonde indifFérence.

Cette dureté n'est point particulière aux basses classes de la société; les riches fermiers, les squires, les gros personnages du comté n'en sont pas exempts. L'excentricité anglaise, qui partout ailleurs porte un caractère de misanthropie inoffensive ou de bizarre bienveillance, prend chez cette population un caractère de férocité. Un fermier possesseur d'une belle

maison de campagne, remarquable par son antiquité, avait trouvé, pour écarter les curieux et défendre les abords de son logis, un moyen infaillible : il tirait des coups de fusil, et il avait ainsi blessé plusieurs personnes. Un squire d'une éducation supérieure à celle de ce rustique personnage avait poussé jusqu'à la fureur la passion de ses compatriotes pour les combats de coqs. Il tomba malade, mais la maladie ne fit pas lâcher prise à sa passion : il fit apporter dans sa chambre les belliqueux volatiles, et s'amusait à contempler leurs combats de son lit. Lorsqu'il lui devint impossible de se retourner et de prendre l'attitude convenable pour jouir de ce spectacle favori, il fit disposer des miroirs autour de lui, afin que ses yeux à demi éteints ne perdissent pas un épisode de ces intéressantes batailles. Il mourut au milieu de cette délicate occupation. Une telle dureté, comme on peut croire, ne s'arrête pas à la brutalité ou à Texcentricité; elle va souvent jusqu'au crime, et quelquefois engendre des aberrations morales qui font frémir. En voici un exemple. Dans leur enfance, les petites Brontë allaient souvent passer la soirée chez une riche famille de dissidents. La fille aînée de cette maison avait épousé un manufacturier des environs. Étant enceinte et près d'accoucher, elle demanda qu'une de ses jeunes sœurs vînt lui tenir compagnie jusqu'après la naissance de son enfant. Ce désir fut satisfait; mais, quelques semaines après son retour, la jeune fille montra des signes de malaise physique et d'abattement moral. On découvrit alors qu'elle avait

îté séduite par son propre beau-frère. Son père la îondamna à rester enfermée dans sa chambre jusqu'à îe qu'il eût pris une décision ; ses sœurs évitèrent sa présence et lui prodiguèrent l'injure. Sa mère seule m eut pitié, et souvent dans la nuit, s*il faut en croire es rumeurs du village, les passants attardés entenlaient les deux femmes pleurant et parlant ensemble. i Elles pleurent et parlent encore, disent les paysans le la localité, quoiqu'elles soient Tune et l'autre descendues depuis longtemps dans le tombeau. » La conclusion de l'histoire est terrible : le père fît offrir publiquement une somme d'argent à quiconque voudrait épouser cette réprouvée, qui avait jeté le déshonneur sur une famille religieuse. On trouva un mari qui, se croyant autorisé sans doute par la conduite du père, la fit mourir de chagrin. Cette famille si rigide ne cessa pourtant pas ses relations avec le misérable parent qui avait séduit cette malheureuse. Les durs habitants des environs ont eux-mêmes été scandalisés et tiennent pour maudits les descendants de cette cruelle et pharisaïque famille.

Des gens d'humeur aussi peu sociable doivent être de désagréables paroissiens. Aussi donnent-ils parfois d'étranges embarras à leurs ministres. Le prédécesseur de M. Brontë, M. Redhead, fut obligé de fuir devant les facéties des habitants d'Haworth : ils s'étaient imaginé que sa nomination violait certains droits de la commune, et ils se promirent de les revendiquer par toutes sortes de moyens charivariques. Le premier dimanche qu'il officia, ils se

contentèrent de faire un sabbat infernal avec des cannes et des bâtons dont ils s'étaient munis dans cette louable intention; mais le dimanche suivant montra que leur imagination avait travaillé et mis à profit les sept jours de la semaine. Au milieu du service divin, un âne monté par un homme le visage tourné du côté de la queue et portant sur la tête une pyramide de vieux chapeaux, entra dans l'église et la parcourut lentement au milieu des rires et des applaudissements de la congrégation, qui étouffèrent la voix de M. Redhead. Le troisième dimanche, M. Redhead crut nécessaire de prendre ses précautions, et se rendit à l'église escorté de quelques amis venus d'un village voisin. Cette prudence bien naturelle excita la fureur de ses paroissiens. Ils vont chercher un ramoneur tout barbouillé de suie, le grisent, le poussent dans l'église, et le placent en face du pupitre de M. 'Redhead. Voilà celte tète barbouillée qui s'agite et donne, à la grande joie des assistants, son assentiment stupide à toutes les paroles du ministre. Tout à coup, sous l'impulsion d'un de ces caprices de tendresse familiers aux ivrognes, le ramoneur se lève et veut embrasser M. Redhead. Une lutte s'engage, à laquelle prend part la congrégation. Au milieu des bourrasques et des cris, toute l'assistance sort de l'église; M. Redhead est renversé dans le cimetière sur un monceau de suie, et s'enfuit à la plus prochaine taverne. Alors la gaieté de la foule, irritée de voir son jouet lui échapper, se tourne en fureur : elle fait le siège de la taverne, et enfonce

'tes. Il fallnt faire fuir le ministre par une le derrière. M. Redhead ne revint à Haworth isieurs années après cet événement, i était la manière dont les paroissiens anglicans aient leurs droits contre leur ministre. Les nts n'étaient pas beaucoup plus souples. A ondwike, village des environs d'Haworth, il y lusieurs chapelles appartenant aux sectes diss, particulièrement aux indépendants. Il était itume, à chaque mariage, de chanter une , nommée Wedding Anthemn^ après que les es prières avaient été dites. Les chanteurs ent un petit salaire, qu'ils employaient à lans la soirée au grand scandale du ministre, 3olut de mettre fin à cette coutume. Il fut vé dans cette résolution par les membres les nérables de la congrégation, mais la majorité . mesure projetée la plus furieuse opposition, •iage devant être célébré et les chanteurs ayant qu'ils chanteraient bon gré mal gré, le mi- It fermer le banc dans lequel ils se tenaient, èrent les portes, et au moment où le ministre ait qu'à la place de l'hymne il lirait un chae la Bible, ils se levèrent, et, commandés par ;rand gigantesque, entonnèrent l'hymne pro- Ges scènes se répétèrent plusieurs semaines, sionnèrent des batailles fréquentes entre les es de la Congrégation. Le ministre, de guerre éda la place à ces chanteurs obstinés, paroissiens d'ailleurs, tels ministres. Parmi ces

derniers, plusieurs sont des hommes d'une énergie à toute épreuve et d'une grande force morale. Deux de ces ministres, dont Mme Gaskell trace les portraits, sont de remarquables échantillons du caractère anglais dans ce qu'il a d'excellent. La rudesse et la dureté que nous avons observées chez les hommes du Yorkshire se retrouvent en eux, mais cette fois appliquées à uabut moral. L'un des prédécesseurs de M. Brontë se nommait M. Grimshaw. Il exerça ses fonctions dans la seconde moitié du xviii® siècle, à une époque assez rapprochée de celle où M. Brontë vint prendre possession de sa cure, fut un wesleyen zélé, et a laissé l'ombre d'un nom dans les annales religieuses de l'Angleterre. C'est tout simplement une manière de héros. Lorsqu'il entra en fonctions, il trouva le peuple brutal que nous avons décrit plongé dans un état de mœurs voisin du paganisme. Comme il est glorifié pour l'avoir laissé meilleur qu'il ne le trouva, et que les traits de caractère que nous avons rapportés ap- .partiennent à ces paroissiens régénérés, il faut croire en effet qu'ils laissaient peu à désirer en fait de barbarie. Les ministres antérieurs n'avaient pas daigné convertir cette population, peut-être parce qu'ils avaient trop appartenu à cette classe de joyeux curés anglicans plus dévoués à leurs habitudes qu'à leurs ouailles, royalistes féroces, ivrognes solides, parasites de juges de paix et de squires aussi grossiers qu'eux, dont la littérature anglaise, de Fielding à Walter Scott, nous a si souvent présenté les portraits. Un échantillon de ce type curieux et à jamais

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perdu semble avoir été un certain M. Nicholls, curé i'Haworth sous la restauration des Stuarts, lequel, pour excuser ses habitudes d'ivrognerie et préserver BU même temps son caractère sacré, avait coutume dé dire : « Vous ne devez vous inquiéter de moi que lorsque je suis à trois pieds au-dessus de terre », cî'est-à-dire en chaire. M. Grimshaw entreprit la réformation de sa paroisse, ou, pour mieux dire, reçut du ciel, sous la forme de visions impératives, Tordre de Tentreprendre. Aucun effort ne lui coûtait. Quand il avait achevé les offices et satisfait à ses obligations générales, il s^en allait prêcher de maison en maison, et cela jusqu'à vingt ou trente fois par semaine. Des ouailles aussi rebelles que les siennes devaient être dures à convertir, et les moyens de douceur et de persuasion, fort impuissants; mais M. Grimshaw ne reculait pas devant les mesures énergiques. S'il s'apercevait de l'absence de quelques-uns de ses paroissiens, il sortait de l'église pendant que la congrégation chantait quelque psaume, le cent dix-neuvième par exemple, qu'il avait choisi à cause de sa longueur; puis, armé d'un fouet, il allait chercher les absents dans les cabarets du village, et les poussait à coups redoublés jusqu'à l'église. Ce trait de caractère me touche singulièrement. Les coups de fouet de M. Grimshaw peuvent nous faire sourire; mais ce petit fait bizarre et expressif explique une des causes de la grandeur anglaise. Quand vous vous demandez comment s'est établie et main^ tenue la liberté anglaise, pensez un peu à M. Grim-

shaw et à son fouet. Dans ce pays, les honnêtes gens ne se sont pas tenus timidement à récart^; à quelque classe qu'ils appartiennent, on les voit toujours maintenir contre la populace leurs droits d'honnêtes gens, les droits que donnent la vertu, la piété et le savoir. Ils ont ainsi formé une phalange puissante, toujours armée contre la brutalité, la corruption et le crime. Ouif l'Angleterre est un pays oligarchique; mais cette oligarchie est très étendue. Ce n'est pas seulement une oligarchie titrée et nobiliaire, c'est une oligarchie morale et religieuse qui ne veut céder aucun de ses droits pour mieux accomplir ses devoirs, persuadée de cette vérité incontestable, et que nous connaissons trop peu : qu'il y aurait pour elle triple péril à céder, d'abord parce qu'elle laisserait empiéter sur ses droits, ensuite parce qu'elle se mettrait dans l'impossibilité d'accomplir ses devoirs, en troisième lieu parce qu'en laissant violer en elle la justice, elle se rendrait coupable envers la morale éternelle.

Moins célèbre, mais plus singulier encore que M. Grimshaw, est un certain ministre nommé M. Roberson, ami de jeunesse de M. Brontë. C'est un caractère essentiellement insulaire, chez lequel toutes les grandes qualités de notre nature ont pris une tournure tellement anglaise qu'on hésite à leur donner le nom d'humaines, et qui semble appartenir à une race disparue dont nous n'avons plus aucune idée. C'était un de ces conservateurs comme l'Angleterre en a toujours produit, et comme les autres pays en produisent

trop peu, qui s'attachent au passé non par un égoïste amour de l'injustice, mais parce qu'ils craignent que le règne de l'innovation politique ne soit en même temps le règne de l'anarchie. Les souffrances étaient grandes parmi les populations ouvrières pendant les guerres de la péninsule, et des troubles s'étaient élevés dans quelques districts du Yorkshire à l'occasion de certaines machines introduites dans les manufactures. M. ftoberson, qui était l'intime ami d'un manufacturier voisin, M. Gartwright, vint armé jusqu'aux dents^ avec tous ses domestiques, défendre la manufacture contre les insurgés. Sa rare fermeté a laissé une telle impression de terreur sur l'esprit des habitants, qu'elle lui a valu de passer à l'état de légende. On raconte qu'il poussa les représailles jusqu'à défendre qu'on donnât de l'eau aux insurgés blessés qui avaient été laissés sur le carreau. Quand les soldats furent envoyés pour réprimer les troubles, c'est lui qui les reçut et les hébergea à la vue de ses paroissiens alarmés. Il avait établi une école de petits garçons, et il portait dans la discipline de cette école toute sa dure excentricité. Il avait inventé des punitions bizarres, celle-ci par exemple : il obligeait les coupables à se tenir des heures entières debout sur une jambe, les mains chargées de deux livres énormes. Un enfant s'enfuit un jour de l'école; M. Roberson monte à cheval, réclame le fugitif à ses parents, l'attache par une corde à l'étrier, et le force de courir au grand trot jusqu^à l'école. — Sa servante Betty avait un amoureux; M. Roberson les surprit et de-

manda au garçon s'il était venu dans l'intention de courtiser sa servante. Le malheureux ayant confessé la vérité, M. Roberson appelle tous les petits drôles de son école : « A la pompe, mes enfants, à la pompe ! » De temps à autre, le ministre interrompait les douches forcées qui pleuvaient sur la tête du pauvre amoureux pour lui demander s'il poursuivrait encore Betty, et chaque réponse affirmative était suivie d'une nouvelle averse. « Pompez encore, mes enfants », s'écriait le ministre. Enfin, trempé, grelottant et morfondu, le patient échappa à ce supplice en renonçant à sa Betty. Les habitudes de M. Roberson étaient toutes viriles, et sa grande passion était celle des chevaux. A quatre-vingts ans, il prenait encore plaisir à dresser des chevaux indociles, et il était capable de les monter, de les faire manœuvrer pendant une demi-heure et plus. Redouté de ses paroissiens, respecté de ses égaux, il mourut dans un âge très avancé; mais les paysans qui se souviennent de lui avec terreur le voient encore durant les nuits d'hiver danser, environné de flammes , au milieu de noirs démons.

Il nous semble, en lisant et en rapportant de tels traits de mœurs et de caractère, remuer les ossements de fossiles humains, car ces caractères^ inconnus à notre continent, commencent à s'effacer en Angleterre même, et en auront bientôt disparu peut-être. L'énergie anglaise se transforme; le fer rugueux, forgé sans art, se change en un acier poli et flexible. L'avenir dira si cette remarquable meta*

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lOrphose est un bonheur pour l'Angleterre. Elle y agne en un sens, cela est incontestable ; n'y perdra- -elle rien? Quoi qu'il en soit, c'est dans le voisinage ie ces caractères, c'est au sein de cette société que Charlotte Brontë a grandi et a passé la plus grande partie de sa vie. Ses lecteurs pourront reconnaître que beaucoup d'épisodes de ses romans sont de simples souvenirs, et comprendront ce que l'intimité avec une nature humaine aussi barbare et aussi excentrique a dû donner à son talent de concentration, d'énergie, de fermeté. L'exubérance de virilité de ses héros, l'admiration qu'elle laisse percer à chaque instant pour la force, ses préférences partiales pour les caractères violents et rudes s'expliquent facilement par l'éducation et les spectacles qui ont frappé ses yeux dès l'enfance, par le milieu dans lequel son intelligence s'est ouverte à la réflexion, et les impressions dans lesquelles son imagination ardente a trouvé sa première nourriture.

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