‹ Ecrivains modernes de l'Angleterre: Premie?re se?rieChapitre 7 sur 14 · L*ENFANCE ET L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

L*ENFANCE ET L'ÉDUCATION

Si de la société au milieu de laquelle Charlolle Brontë a vécu nous passons au foyer domestique auprès duquel elle a grandi, nous y rencontrerons une haute moralité, une grande énergie, mais toujours l'excentricité et la violence.

M. Patrick Brontë, qui eut le triste privilège de survivre à toute sa famille, était né en Irlande dans le comté de Down *. Son tempérament irlandais et ses habitudes anglaises semblaient s'être unis sans se contrarier et s'être mêlés par leurs côtés sem-

1. La forme singulière de ce nom de Brontë qui n'est pas plus saxonne que celtique nous avait toujours fait soupçonner que ce nom n'était pas le véritable. L'intéressante biographie consacrée récemment par miss Robinson à Emilie Brontë a pleinement confirmé nos doutes. De son vrai nom le ministre d'Haworth s'appelait Patrick Prunty, et, comme il était scholar, la prononciation anglaise de ce dernier nom lui ayant paru se rapprocher du mot grec Brontë (tonnerre), il eut l'idée de cette transformation très heureuse. La suite de ce récit montrera que ce nom de Brontë s'accordait assez bien avec son caractère.

blablés. Il avait la fougueuse impétuosité du sang celtique et la tenace opiniâtreté du caractère saxon. Sa violence était muette et ses excentricités cherchaient la solitude. Pour faire passer sa colère il avait Thabitude de tirer un nombre illimité de coups de pistolet sur les bruyères qui s'étendaient derrière sa maison. C'était là le calmant ordinaire, mais il en avait d'autres plus baroques et moins sinistres : par exemple, il jetait au feu un tapis, et le regardait brûler sans se soucier de la mauvaise odeur qu'il répandait, ou bien il sciait le dos des chaises et les réduisait à l'état d'escabeaux. Il était grand marcheur et faisait de longues promenades, solitaire et toujours armé. Il avait contracté cette dernière habitude depuis l'époque de ces grèves d'ouvriers où nous avons vu M. Roberson jouant un rôle si énergique. Comme lui, M. Brontë avait pris parti contre les insurgés, et, par suite, étant devenu impopulaire, il avait jugé prudent de ne plus sortir sans pistolets. Du reste, sa conduite dans ces querelles entre maîtres et ouvriers avait été dictée par un mobile plus moral que politique, car, quelques années après, une grève ayant eu lieu, M. Brontë jugeaf que cette fois les ouvriers avaient raison, et les aida de tout son pouvoir pour faciliter leur résistance et les empêcher de tomber dans l'abîme des dettes. Les manufacturiers ses voisins lui firent des remontrances; il n'en tint compte, et persévéra dans ce qu'il regardait comme juste. Ses opinions étaient d'ailleurs aussi violentes que ses habitudes, et avaient toute la force despotique des préjugés II les imposait

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aux autres aussi fortement qu'elles s'imposaient à lui. Atteint de bonne heure d'une maladie intestinale, il prit rhabitude de dîner seul. Ses idées sur l'éducation étaient toutes stoïques ; il faisait régner sur sa famille la tyrannie des lois somptuaires. Il ne voulait pas que ses enfants prissent plaisir aux choses de la table ou du vêtement. Leurs repas étaient pleins de frugalité, et se composaient surtout de légumes; leurs vêtements étaient plus que simples. Un jour que les petites Brontë devaient aller à une promenade, leur bonne avait placé près du foyer toute une rangée de jolies petites bottines qui leur avaient été données en présent. M. Brontë entre, aperçoit ces objets d'un luxe corrupteur et les jette au feu. Sa femme avait reçu en présent une robe de soie qu'elle ne portait jamais, et qu'elle gardait sous clef dans un de ses tiroirs. Un jour elle entend M. Brontë qni marchait dans sa chambre, et, se rappelant qu'elle avait oublié la clef de son armoire, elle monta précipitamment. Il était trop tard, la robe de soie était en lambeaux. Il ne faudrait pas conclure de ce fait que M. Brontë fût un tyran domestique ; cet homme violent était tendre pour les siens, bon père et bon époux. « Ne dois-je pas être reconnaissante de ce qu'il n'a jamais eu contre moi un mot de colère », disait sa femme à son lit de mort. Envers ses paroissiens, il était généreux, et l'on pourrait même dire prodigue.

Il s'était marié de bonne heure et peu de temps après avoir reç« les ordres. Il exerça d'abord ses

fonctions ecclésiastiques à Hartshead, dans le Yorkshire ; là il tomba amoureux d'une jeune personne qui était en visite chez un parent clergyman comme lui, miss Branwell, fille d*un marchand du pays de Gornouailles. M. Brontë était jeune, beau garçon, impétueux, d'une vivacité qui n'admettait pas de délais; miss Branwell était douce, pieuse, avec une tendance à la soumission : le mariage se fit donc sans grand retard. De ce mariage naquirent coup sur coup six enfants, cinq filles, Marie, Elisabeth, Charlotte, Emilie, Anne, et un garçon, Patrick Branwell *. L'aînée des filles n'avait que six ans lorsque Anne, la plus jeune, naquit. La santé de mistress Brontë déclina rapidement, et elle mourut bientôt après l'arrivée de la famille à Haworth. Ainsi Charlotte et ses sœurs n'ont jamais connu leur mère; les quelques souvenirs confus qu'elles en avaient gardés la leur représentaient malade dans une chambre silencieuse, et leur existence, solitaire de bonne heure, devint après la mort de leur mère plus solitaire encore.

Laissés à eux-mêmes, ces enfants contractèrent de bonne heure l'habitude de la réflexion. Leur intelligence, excitée et aiguisée par des lectures de toute sorte, se développa prématurément, et c'est en partie à cette croissance prématurée de l'âme qu'il faut attribuer leur sensibilité maladive et leur mort si prompte. M. Brontë, dans une lettre adressée à

1. Souvent en Angleterre le nom de famille de la mère accompagne le nom de baptême des garçons.

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Mme Gaskell, raconte une anecdote qui peut donner une idée de leur précocité singulière : l'aîné des enfants a dix ans, le plus jeune en a quatre.

« Je commençai par la plus jeune, Anne, et je lui demandai quelle était la chose dont un enfant avait le plus besoin; elle répondit : Tâge et Texpérience. Je demandai à la suivante, Emilie, ce que je devais faire avec son frère Branwell lorsqu'il n'était pas sage; elle répondit : lui faire entendre raison, et s'il résiste à la raison, le fouetter. Je demandai à Branwell quel était le meilleur moyen de connaître la différence qu'il y avait entre les intelligences de l'homme et de la femme ; il répondit : considérer la différence qui existe entre leurs corps. Je demandai à Charlotte quel était le meilleur livre qu'il y eût au monde, elle répondit : la Bible. — Et le meilleur après celui-là? — Le livre de la nature. — Je demandai à Elisabeth quelle était la meilleure éducation pour une femme; elle répondit : celle qui peut lui faire gouverner le mieux sa maison. Enfin je demandai à l'aînée quel était le meilleur moyen de passer le temps, elle répondit : se préparer à une heureuse éternité. Peutêtre n'ai-je pas rapporté exactement les mots mêmes dont ils se servirent, mais je ne dois pas m'en écarter beaucoup, car ces réponses laissèrent dans ma mémoire une impression profonde et durable. La substance de ces réponses toutefois est telle que je l'ai donnée. »

Un an après la mort de mistress Brontë, sa sœur, miss Branwell, vint de Penzance pour surveiller

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Téducation de ses nièces. Sa société n'était pas faite pour modifier cette éducation que la solitude avait commencée, et que Tliabitude des sentiments tristes devait achever. Miss Branwell était une excellente personne, dévouée, comme elle le montra bien en consentant à venir élever les enfants de sa sœur, mais dont le dévouement, par une raison facile à concevoir, était surtout résigné. Elle avait cette tristesse qui accompagne toujours l'accomplissement d'un devoir que les circonstances, et non le libre choix, nous ont imposé. Elle avait quitté son pays fertile et charmant pour un district stérile où ne poussaient ni arbres ni fleurs. Elle avait quitté la société d'amis depuis longtemps connus pour le froid presbytère d'Haworth, où Ton ne voyait jamais personne, sauf de temps à autre quelque ministre d'une paroisse voisine. Elle prit le Yorkshire en horreur, et garda par conséquent toujours, même au milieu des sentiments les plus afl*ectueux, ce quelque chose de froid et de triste dont l'influence, chez les enfants, est semblable à une gelée d'avril, retarde le printemps du cœur et empêche les sentiments joyeux d'éclater.

On dirait que toutes les circonstances défavorables se sont conjurées pour donner à Charlotte et à ses sœurs la tournure d'esprit et le caractère si marqué qui leur sont propres. Les années d'école sont généralement pour les enfants des années d'insouciance et de bonheur, en dépit de la tyrannie de la discipline. A l'école de Cowan's-Bridge, Charlotte fît la

première expérience des perversités expérience qui laissa chez elle des biles, et qu'elle a consignés dans la pi Jane Eyre, L'école de Cowan's-Brid| l'éducation des filles de clergymen. Elle d'un riche clergyman qui l'avait éle^ à ses frais, en partie au moyen de i| annuelles volontaires. M. Carus Wilsotà et en même temps directeur de cette éct\ homme bienveillant, mais qui n'avait au Mt la nature humaine en général, et surtoui  enfants. Il pensait donner à ses élèves la P tienne de l'humilité en ne manquant jamais sion de leur rappeler leur semi-dépenc ^ leur faire sentir qu'elles étaient élevées pt. ^ d'autrui. De grandes responsabilités pesai» |\ l'école était son œuvre; si son plan croultation de prudence et de bon jugement ' u^ gravement atteinte. M. Wilson, pour éviter ce I résultat, exagérait la prudence et l'économie; lait se mêler des plus petits détails de compi él, grâce à cette préoccupation, ramassait un et passait sans voir une poutre. Gomme il î prétention d'être mieux instruit que personn qui se passait dans son établissement, et qu'il que la tyrannie devait faire partie des qualité bonne administration, il ne souffrait aucune vation. 11 s'était réservé l'inspection de cho rentrent sous la surveillance naturelle des f par exemple les choses du ménage et de la

RTRAIT GÉNÉRAL 221

les mets qu'on servait aux enfants

sans aucun soin, malpropres et de

; le potage sentait la fumée et con-

ients exotiques ; la viande était gâtée,

'aigre, les plais et les assiettes avaient

ite. On prenait Fcau qui devait servir à

ings sous la gouttière. Cette nourriture

^duisit bientôt ses résultats naturels :

.la santé de ces enfants, qui se levaient

^ble sans rien manger. Une autre cause

^^tait Tespèce de voyage que les enfants

Accomplir le dimanche pour se rendre à

fin. L'église était à une distance de deux

jécole, et les élèves avaient à faire ce long

jed, par n'importe quel temps. Une épi-

^éclara dans l'école, celte épidémie même

avons une description dans Jane Eyre.

. yilson prit l'alarme, et connut, mais trop

caisses véritables de ce fléau.

Brontë tomba malade et mourut bientôt.

Brontë est 4'original du personnage que

.e a décrit dans Hélène Burns. Elle avait in-

e antipathie violente à une sous-maîtresse que

lecteurs de Jane Eyre connaissent sous le

miss Scatcherd. Quelque temps après une

aaladie, Maria se sent indisposée un matin et

e à rester couchée; la sous-mailresse ne le .

pas. L'enfant, tremblant de froid, se soulève

et met ses bas sans sortir de son lit; la sous-

\Q la saisit par un bras, la traîne au milieu

înt

tu e

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du dortoir, la frappe sur le côté, à la place où étaient encore les marques d'un vésicatoire récemment posé, en rinjuriant pour ses habitudes de négligence. L'indignation que ce spectacle excita dans Tâme de Charlotte a duré jusqu'à sa mort, et était aussi vive le jour où elle composa la peinture de l'école de Lowood que vingt ans auparavant. Maria mourut peu après cette scène, et Elisabeth la suivit de près. Charlotte, qui se trouvait subitement devenue l'aînée de la famille, revint à Haworth avec Emilie. Jusquelà elle avait été une enfant pensive, mais gaie, disent ceux qui l'ont vue à cette époque. A partir de ce moment, ce rayon s'éteignit, et le futur auteur de Jane Eyre et de Villette commença à se préparer en elle.

Plusieurs années s'écoulèrent, années de solitude où les enfants enfermés à Haworth grandirent et s'élevèrent tout seuls dans la compagnie de leur tante et d'une vieille servante qui, quelque temps avant leur retour, était entrée au presbytère, où elle vécut trente ans. Tabby, c'était son nom, est une des figures originales de ce district et de cette famille excentriques. Elle éleva et soigna les enfants de M. Brontë avec la tendresse d'une nourrice et la rudesse d'une paysanne, en les grondant beaucoup et en les gâtant autant qu'il était en son pouvoir. Tabby était un membre de la famille et, se regardant comme telle, réclamait les mêmes droits que la tante Branwell aurait pu réclamer. Elle exigeait qu'on l'informât de toutes les affaires de la maison,

chose difficile, car Tabby était devenue extrêmement sourde, et par conséquent les secrets qu'on lui confiait couraient risque de ressembler aux secrets du roi Midas. Pour obvier à cet inconvénient, Charlotte emmenait Tabby avec elle sur la bruyère, et lui confiait à loisir tout ce qu'elle désirait savoir. Tabby, grâce à son grand âge, avait la mémoire pleine d'histoires merveilleuses. Elle se rappelait l'époque où il n'y avait pas de manufactures dans le pays et où toute la laine était filée à la main. A cette époque, les fées avaient coutume de se promener au clair de lune sur la prairie ou au bord des ruisseaux ; Tabby avait connu des personnes qui les avaient vues. Aujourd'hui on ne les rencontre plus ; mais autrefois il n'y avait pas de manufactures : ce sont les manufactures qui les ont fait fuir, disait Tabby. Vieilles anecdotes, vieilles traditions, histoire de gens morts depuis des années et de familles depuis longtemps éteintes, crimes, tragédies domestiques, sortaient avec abondance de la mémoire de Tabby, qui racontait tout cela crûment, avec la naïveté cynique de la nature, sans se douter que ses récits initiaient les imaginations des enfants qui l'écoutaient aux secrets de la terreur et à l'art de les exprimer. Nous sommes sans doute redevables à Tabby de quelques-uns de ces épisodes émouvants et dramatiques qui abondent dans les romans de miss Brontë.

Cette imagination s'allumait sous d'autres influencei encore. Quoique solitaire, la vie du presbytère n'était point sans présenter de temps à autre quel-

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quesuns de ces incidents qui se gravent en traits ineffaçables dans la mémoire susceptible des enfants. Charlotte prenait note de tous les petits événements de sa vie, et les couchait scrupuleusement sur un journal. De bonne heure elle acquit ainsi une des habitudes les plus utiles à Tartiste et à Técrivain, celle de revenir sur ses propres impressions, de refroidir, en les transcrivant à tête reposée, l'ardeur trop grande des premières sensations, et d'en déterminer par la réflexion la véritable nature. Voici un des épisodes de son existence d'alors, d'une couleur tout anglaise, qui semble comme un dernier bégaiement^du sombre fanatisme biblique d'autrefois, et qui était bien de nature à émouvoir l'imagination d'un enfant :

« Un incident étrange est arrivé le 22 juin 1830. A cette époque, papa était au lit très malade et si faible qu'il ne pouvait se lever sans assistance. Tabby et moi, nous étions seules dans la cuisine; à neuf heures et demie environ avant midi, nous entendîmes frapper à la porte. Tabby se leva et ouvrit. Un vieillard apparut, se tint en dehors de la porte et nous aborda ainsi :

« Le vieillard. — Le ministre habite-t-il ici?

« Tabby. — Oui.

« Le vieillabd. — Je désire le voir.

« Tabby. — Il est malade au lit.

« Le vieillard. — J'ai un message pour lui.

« Tabby. — De qui?

« Le vieillard. — Du Seigneur.

« Tabby. — De qui?

« Le vieillard. — Du Seigneur. Il désire que je vous avertisse que le fiancé va venir et que nous devons nous préparer à le recevoir, que les cordes vont être lâchées et le vase d'or brisé, la cruche brisée à la fontaine. »

« Il termina là son discours et partit soudain. Lorsque Tabby eut fermé la porte, je lui demandai si elle le connaissait. Elle répondit qu'elle ne l'avait jamais vu, ni personne qui lui ressemblât. Quoique je fusse entièrement persuadée que c'était quelque enthousiaste fanatique, bien intentionné peut-être, mais ignorant de la véritable piété, je ne pus m'empêcher de pleurer, en songeant à ses paroles si imprévues en un tel moment. »

Frères et sœurs lisaient beaucoup et écrivaient davantage. Ils écrivaient des contes, des drames, des poèmes, infatigablement, sans repos ni relâche. Écrire est chez eux une passion, même une sorte de rage. Ils jouaient pour ainsi dire au romancier et au poète comme les autres enfants jouent au soldat; ils avaient un magazine dont ils étaient à la fois les rédacteurs, les lecteurs et les souscripteurs. Charlotte surtout barbouillait d'une écriture remarquablement fine et serrée d'innombrables rames de papier. Mme Gaskell nous a donné, d'après le journal de Charlotte, une énumération de ces élucubrations puériles qui frappent pourtant par une particularité significative, l'admiration de Fauteur pour le^ duc de Wellington. VIron Duke joue un grand rôle dans tous ces essais d'enfant, et son nom sert de titre, à plusieurs. Cette admiration a persisté jusqu'à la

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mort de Charlotte. En général, leurs héros préférés a cette époque appartiennent tous au parti tory; ils avaient puisé cette préférence dans les conversations de leur père, ardent tory, et dans la lecture des journaux qu'il recevait, et qui étaient presque tous des organes de ce parti. Ils furent ainsi de bonne heure imbus de principes tories qu'ils n'abandonnèrent jamais entièrement dans la suite de leur vie. Charlotte a décrit en termes très animés Fintérêt, extraordinaire pour des enfants de cet âge, qu'ils prenaient aux débats sur l'émancipation des catholiques; Charlotte avait environ treize ans lorsqu'elle écrivit les lignes suivantes, en s' excusant, auprès d'un lecteur imaginaire, d'avoir interrompu la publication du magazine qu'elle rédigeait avec son frère et ses sœurs :

« Mais le Parlement s^était ouvert et la grande question catholique avait été mise sur le tapis, et les mesures arrêtées par le duc avaient été exposées devant les chambres, et tout était calomnie, violence, esprit de parti, confusion. Oh ! quelle époque que ces six mois, depuis le discours du roi jusqu'à la fin de la session 1 Personne ne pouvait penser, écrire ou parler d'autre chose que de la question catholique, du due de Wellington et de M. Peel. Je me rappelle le jour où le journal vint avec le discours où M. Peel exposait les termes dans lesquels les catholiques devaient être admis. Avec quelle ardeur papa déchira les bandes du journal ! comme nous nous pressions tous autour de lui! avec quelle anxiété nous rate-

nions notre souffle et nous écoutions la lecture de ce discours, où, Tune après l'autre, toutes les mesures arrêtées étaient exposées et expliquées si bien et si habilement! Puis, lorsque tout fut fini, notre tante déclara que ce discours était excellent^ et que les catholiques ne pourraient faire aucun mal avec des mesures aussi prudentes. Je me rappelle aussi les doutes exprimés sur le sort possible du bill à la Chambre des lords, les prophéties de rejet, et lorsque vint le journal qui devait nous apprendre comment s'était décidée la question, l'anxiété avec laquelle nous écoutions les détails de toute l'afTaire était presque effrayante, » etc., etc.

Le tableau est complet, et, pour être d'un enfant de treize ans, il n'en est pas moins fait pour frapper. M. Brontë déchirant d'une main fiévreuse les bandes du journal, la vieille tante attentive, exprimant sur la question l'opinion d'une bonne protestante, les enfants se pressant autour du fauteuil de leur père et partageant son anxiété et son ardeur : comme tout cela est anglais! Gomme on sent bien que la politique est chez ce peuple une passion sérieuse, et qui tient une aussi grande place dans la vie de l'individu que dans la vie générale de la nation! Dans la description de Charlotte, nous assistons pour ainsi dire à la naissance de cette passion chez des âmes d'enfants ; nous voyons comment les facultés d'imitation de l'enfance aident à son développement, comment cet instinct inné se fortifie par l'éducation et les habitudes familières. Le foyer de la famille Brontë est

dans cette scène l'image de bien des intérieurs anglais.

Cette passion politique est tellement inhérente à la nature anglaise, qu'elle n'épargne ni le sexe ni l'âge. Deux ans après la scène que nous venons de raconter, Charlotte était à l'école de miss Wooler à Roë-Head, et la question de la réforme électorale qui s'agitait alors était l'objet des discussions de toutes les petites filles de l'école. « Nous discutions furieusement de politique en 1832, écrit une des anciennes amies de Charlotte. Charlotte savait le? noms qui composaient les deux ministères : celui qui s'était retiré et celui qui fit passer le bill de réforme. Elle adorait le duc de Wellington, mais disait qu'on ne devait pas se fier à sir Robert Peel, car il n'agissait pas par principe, mais bien d'après l'utilité et l'à-propos du moment. Comme j'étais une furieuse radicale, je lui répondais que je ne comprenais pas comment un des ministres pouvait se confier à l'autre ; ils étaient tous de si grands coquins I Alors elle se lançait dans l'éloge du duc de Wellington, éloge que je ne contredisais pas, car j'étais très ignorante sur son compte. Elle disait qu'elle s'était intéressée à la politique depuis l'âge de cinq ans; elle n'avait pas tiré ses opinions de son père, au moins directement, mais des journaux qu'il préférait. » Ces passions enfantines, significatives seulement en ce sens qu'elles laissent entrevoir le génie de la nation, étaient relevées chez Charlotte par une ardeur très âpre, qu'on serait loin d'attendre d'une fille de quinze ans. Il y a de la haine se-

rieuse et de la colère dans ce fragment d'une lettre écrite à son frère en 1832 : « Récemment je commençais à croire que l'intérêt que je prenais autrefois aux choses publiques s'était affaibli; mais l'extrême plaisir que j'ai ressenti en apprenant la nouvelle du rejet du bill de réforme par la Chambre des lords et de la démission de lord Grey m'ont convaincue que je n'ai pas encore perdu mon ancien penchant pour la politique. » C'est le ton de l'esprit de parti, c'est l'accent de la conviction passionnée. Si quelqu'un de ses héros, M. Rochester, ou le curé Helslone, ou M. Yorke, exprimait son opinion politique, il ne parlerait pas un langage bien différent.

Le séjour à l'école de miss Wooler à Roë-Head, où Charlotte fut envoyée vers l'âge de quinze ans, fut relativement un temps de bonheur. C'est une journée de soleil entre deux journées de brouillard. Là Charlotte trouva un moment ce qui lui manqua touours, une société. Elle forma des amitiés dont quelques-unes ont duré toute sa vie. La nature n'y était pas sombre comme à Haworth, mais riante et gracieuse. Les localités environnantes étaient pleines de vestiges du passé et de légendes romantiques. Miss^ Wooler, qui était une aimable et grave Anglaise, douée du talent de conter, narrait ces légendes à ses élèves. Elle leur racontait aussi des anecdotes réelles, d'une couleur plus sombre et moins poétique; elle leur disait comment les manufactures s'étaient introduites dans le pays, les changements qu'elles y avaient opérés, les souffrances du peuple pendant les

guerres de TEinpire, les insurrections désespérées des ouvriers à cette époque, cruellement réprimées par le bon sens politique de la nation désespérée ellemême. C'est là qu'avait vécu ce célèbre M. Roberson dont nous avons déjà parlé, là qu'avait été fait le siège de la manufacture de M. Cartwright; dans la bruyère voisine, un autre manufacturier avait été tué en plein jour. Ce séjour à Roë-Head et les récits de miss Wooler ont fourni à Charlotte tous les éléments du roman de Shirley. Les héroïnes du roman sont ses amies de l'école ; ses héros sont les personnages réels dont miss Wooler lui avait raconté l'histoire : M. Cartwright le manufacturier, le curé Roberson. La couleur lumineuse et le ton joyeux du roman sont un souvenir de cette heureuse époque. Miss Brontë a concentré dans Shirley tous les rares souvenirs de bonheur de sa vie, comme dans Jane Eyre elle a concentré le souvenir de ses longues années d'ennui. Entre ces deux livres il y a un parfait contraste; mais c'est le livre né de l'ennui qui l'emporte. Le bonheur est une exception dans la vie de Charlotte, et Shirley est malgré tout un livre inférieur.

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