‹ Écrivains modernes de l'Angleterre: Troisième sérieChapitre 4 sur 10 · ET ARISTOCRATIQUES · texte numérisé non relu

ET ARISTOCRATIQUES

Un de mes amis me racontait que,»pendant son séjour à Londres, il logeait avec un vieux major qui avait longtemps vécu hors de TAngleterre. Ce major était gai, vif, familier ; il avait laissé à l'étranger une partie de son enveloppe anglaise, et, comme il évitait avec soin dans la conversation de sortir du terrain des idées générales, on pouvait croire en Técoutant qu'on avait affaire, non à un Anglais, mais à un compatriote. Le dimanche, lorsque tout le monde se rendait à l'office divin, le major seul restait au logis. « J.ai trop vécu sur le continent, je me suis gâté parmi vous », répondit-il à notre ami, lorsque ce dernier lui fit remarquer en souriant qu'il s'était soustrait à l'observance du dimanche anglais. Enhardi par cette réponse, son interlocuteur, sans doute pour l'encourager dans ces bons sentiments, crut innocent de faire quelques plaisanteries sur

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rhypocrisie religieuse, et en particulier sur TÉglise anglicane, pour laquelle il avait alors' une haine intellectuelle tout à fait décidée. Un silence glacial accueillit ces téméraires plaisanteries : notre ami comprit que jusqu'alors il n'avait eu aiTaire qu'à un homme factice, à un cosmopolite, et qu'il venait de rencontrer à l'improviste l'homme véritable, l'Anglais. Dûment interprété, ce silence avait à peu près le sens que voici ; « Il est possible qu'il y ait parmi nous beaucoup d'hypocrisie religieuse, mais ce n'est pas à moi de l'avouer. Il me plaît de me soustraire aux exigences de cette hypocrisie, mais je n'ai aucun droit de condamner ceux qui s'y soumettent. Beaucoup sont de grands pharisiens peut-être; cependant, et malgré tout, ce sont mes compatriotes. Quant à l'Église anglicane, je n'ai aucune envie de rechercher si ses doctrines sont ou non capables de soutenir les assauts de la logique; je me contente, pour des motifs qui me sont personnels et qui ne regardant que moi, de ne pas fréquenter ses temples. Ce qui est certain, c'est qu'elle fait partie de la constitution nationale ; que ses dogmes soient ce qu'ils voudront, elle, est l'Église de la nation. Vous avez incontestablement le droit de l'attaquer, puisque vous n'êtes ni Anglais, ni anglican ; mais moi , qui fais partie de la nation anglaise, j'ai le devoir de me taire. Je puis cesser d'être croyant, mais je ne peux cesser d'être Anglais. » Certes cette anecdote n'a rien de bien surprenant, et il est probable qu'il est arrivé quelque aventure semblable à tout Français voyageant en Angleterre ;

mais elle est singulièrement caractéristique de la manière de sentir et de penser du peuple anglais. Ce peuple est de tous celui qui consent le moins à se calomnier, ou seulement à médire de lui-même. Si rien n'égale à Toccasion l'arrogance de ses dédains pour l'étranger, rien n'égale en revanche la discrétion de ses antipathies domestiques. Placez un Français hors de son pays, il calomniera sans se faire prier et ses institutions et son gouvernement, si ces institutions et ce gouvernement sont contraires à ses idées personnelles. Les opinions propres d'un Français passent avant toute autre considération. Il est ppur elles tout amour, il n'a que haine et mépris pour les opinions différentes des siennes. Tout au contraire, les préjugés de ses compatriotes sont presque aussi chers à un Anglais que ses propres sentiments. Les divers membres d'une nombreuse famille ont nécessairement des caractères fort dissemblables; la grand 'mère est naturellement routinière, et répète à satiété les mêmes histoires connues, les mêmes proverbes surannés; la tante, restée vieille fille, est remplie de manies très inoffensives pour tout le monde, excepté pour ceux qui sont forcés de vivre avec elle; le fils aîné, téméraire et entreprenant, est g^né (l^ns sqn audace par un père tiniide et prudent. Tous h l'occasion plaisantant les nns des anires, rien|; de Jpnrs m^RJe»» 8P qqarellent même, et pppendftnli, nmlgré c^s inévitables dissemblance^ ,

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nent leurs écarts, et ont une certaine tendresse raême pour leurs folies. Des vices d'esprit ou de caractère qui sembleraient haïssables à un étranger indifférent deviennent tolérables et excusables lorsqu'ils sont expliqués et 'jugés par une âme sympathique. Voilà Timage fidèle de la nation anglaise. Depuis longtemps rassurés les uns contre les autres par la pratique des institutions libres, les Anglais forment comme une grande famille, dont les membres ont des intérêts distincts, mais ne sont séparés par aucun dissentiment profond. Unis par des principes communs et acceptés par tous, ils le sont encore, le sentiment de la race aidant, par les liens du sang. Les diverses classes de la société partagent les mêmes vertus et les mêmes vices ; elles ne sont séparées que par des nuances, importantes sans doute, mais qui ne suffisent pas à établir une différence tranchée. Une cordialité singulière, et qui ne se rencontre dans aucun autre pays, relie entre elles ces diverses classes ; les plaisirs préférés du peuple sont ceux de l'aristocratie, et nul ne s'entend mieux, ainsi qu'en témoignent les discours prononcés sur les hustings^ à parler le langage populaire qu'un membre de l'aristocratie anglaise. Toutes ces circonstances font de l'Angleterre une vaste franc-rnaçonnerie, une franc-maçonnerie à ciel ouvert et à la face des nations.

Voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on parle de l'Angleterre contemporaine, ou bien l'on risque de prendre des faits qui n'ont qu'une importance relative pour des événements gros de cata-

strophes, et des nuages passagers pour des orages prochains. C*esl, je le crains beaucoup, notre défaut dans les jugements que nous portons souvent sur ce grand pays. Les Anglais ont la voix rude et violente; ils aiment à faire abus de locutions énergiques et triviales, qui, traduites dans notre langue polie, nous semblent parfois l'expression de la haine et de la colère. Laissez dire! ce sont querelles dans un ménage populaire, tempêtes domestiques. « Je ne sais si rÉtat est en danger, disait à propos d'une de ces fréquentes querelles de famille un des hommes les plus illustres de l'Angleterre ' ; tout ce que je sais^ c'est que je vois l'État régulièrement en danger tous les dix ou quinze ans, et quant à TÉglise, depuis que j'existe, je ne l'ai jamais vue hors de danger. » Il est donc à craindre que ceux qui prophétisent à tue-tèle la décadence de l'Angleterre ne prennent leurs désirs pour des réalités, et des mésintelligences passagères pour des cas de divorce imminent. Dans les États comme dans les ménages, il n'y a divorce irrémédiable que lorsqu'il y a mésestime mutuelle et radicale incompatibilité d'habitudes. Tout ceci ne veut pas dire cependant qu'il n'y ait rien de changé en Angleterre, et qu'il ne s'y prépare pas de prochaines métamorphoses; les générations, à mesure qu'elles se succèdent, changent la disposition du vieil édifice, et mettent au grenier une partie du vieil ameublement. Des hôtes nouveaux se sont introduits qui ont

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