Thomas Carlyle
apporté avec eux des habitudes inconnues aux hôtes anciens; mais ces nouveaux venus n*ont pas cherché à expulser du logis national leurs prédécesseurs : or il n'y a réellement révolution et danger dans les Étals que lorsque les nouveaux venus cherchent à chasser du logis commun les anciens propriétaires.
Je faisais toutes ces réflexions en lisant les vifs et amusants récits d'Anthony Trollop'e. Ses romans sont écrits dans un esprit très radical, et cependant il est presque touchant de voir avec quelle affectueuse réserve il parle des gens qu'il semble le moins aimer. Il se sent enclin à excuser chacun des défauts qu'il veut blâmer, et il arrive à pardonner, par toute sorte de raisons ingénieuses, les fautes qu'il condamne intérieurement. Ses personnages nous sont si bien expliqués et par un esprit si sympathique, nous sentons si bien que la fatalité de leur situation ou les vices de leur éducation sont pour moitié dans leurs erreurs et dans leurs préjugés, que nous sommes portés à tout accepter et à ne nous étonner de rien. Nous comprenons que ce gentilhomme se mésallie, et descende pour se mésallier jusqu'à une quasi-lâcheté. N'a-t-il pas son nom à perpétuer, son influence à maintenir? Cet artisan parvenu, aujourd'hui baronnet, a transporté dans sa nouvelle condition ses anciennes habitudes, et continue à s'enivrer comme au temps où il maniait h pioche et le marteau. \\ vaudrait mieux gfipg dowle pour ce b^rof^nfft qu'il ne fût pas moitié brute et moitié homme; mais quoi! les vices brutaux ne sont-ils paa générftlefpent
ANTUONY TROLLOPE. 85
le fléau des natures énergiques? Ce clergyman directeur d'un hôpital détourne à son profit l'argent des pauvres, mais il le fait si innocemment! Ses pauvres ne sont-ils pas bien nourris, bien logés, soignés avec une sollicitude toute maternelle? Cet archidiacre est ambitieux et mondain, mais ses manières sont parfaites après tout, et quoiqu'il ait au plus haut degré Tâpreté cléricale, il est exempt de ces basses hypocrisies qui trop souvent caractérisent ses confrères. Un scepticisme souriant et une bienveillance sournoise sont l'âme de ces récits et inspirent les jugements, de l'auteur sur la société anglaise. Si ses opinions sont radicales, elles sont sans amertumet Son indulgence est tiède et sans charité, mais ses railleries sont exemptes de haine. Il entre sans répugnance dans les officines où se prépare la cuisine sociale, politique et religieuse, et en observe curieusement jusqu'aux détails les plus bas; mais cette curiosité ne lui inspire pas de dégoût pour le festin qu'il a vu préparer, et son avis, si on le pressait un peu, serait probablement celui-ci : c'est que la cuisine pourrait parfois être faite un peu plus proprement, mais qu'après tout elle est passable, et que certains plats sont encore excellents, sainement préparés, sans mélange de drogues étrangères et d'épices trompeuses. Cette bienveillance railleuse a sans doute ses avantages, et en tout cas elle est le fruit de cette franc-maçonnerie instinctive qui porte les Anglais à se traiter mutuellement avec déférence et respect, nrême lorsqu'ils se querellent et qu'ils combattent
dans des rangs opposés; elle a aussi ses défauts, que nous devons indiquer à M. Trollope : elle est con« traire aux exigences de l'art. L*art vit de contrastes et de partis pris; il veut des caractères tranchés, sur lesquels le spectateur ou le lecteur puisse porter un jugement sans hésitation. L'auteur doit avoir pour ses personnages non cette amitié banale et cette sympathie presque indifférente que nous portons dans les relations de la vie ordinaire, mais Tamour et la haine que nous portons dans nos affections exceptionnelles. Il ne créera des personnages réellement grands et dignes de rester dans la mémoire du lecteur que s'il est capable de les haïr ou de les aimer de toute son âme. L^artiste ou le poète crée aux, mêmes conditions qu'un amoureux aime ou qu'une âme violente hait. Lorsque nous aimons, nous ne tenons compte que des bonnes qualités de l'être aimé; lorsque nous haïssons nous ne tenons compte que des mauvaises qualités de Têtre haï, et cet aveuglement volontaire que nous nommons passion prête à l'être aimé ou haï une grandeur qui lui manque en réalité. Et cependant cet objet de notre amour et de notre haine n'est pas si angelique ni si monstrueux qu'il nous le paraît; si nous étions plus tièdes, nous serions plus justes, et nous avouerions que nous sommes la dupe d*une illusion. Le sceptique, qui ne se pique pas de passion, est certainement le meilleur juge de la nature humaine; il sait que ce qui nous apparaît comme une vertu est souvent une forme supérieure d*un véritable vice, et
que plus d'un vice n'est qu'une forme inférieure d'une vertu. M. Trollope pourrait donc répondre qu'il a voulu rester Odèle à ia réalité, et que la réalité bien observée n'inspire ni ces haines impla^ cables, ni ces ardentes amours : sans doute, mais tant pis pour la réalité. En même temps qu'elle amoindrit notre opinion sur la nature humaine, elle affaiblit nos affections. En restant fidèle à la réalité, on ne peut jamais aimer sans tempérer son amour d'un sourire ironique ; on ne peut admirer sans suspendre son admiration par une réflexion critique; on ne peut haïr sans faire ses réserves. Gomme tous les sentiments sont alors nécessairement tièdes, les personnages perdent en attrait et en sympathie ce qu'ils gagnent en vérité. C'est un peu ce qui arrive à M. Trollope : il affaiblit notre sympathie ou notre antipathie pour ses personnages à force de vouloir être impartial et de nous montrer tous les ressorts qui les font mouvoir, toutes les circonstances qui ont déterminé leur conduite. Il en résulte qu'après avoir fermé ses romans, le lecteur hésite à prononcer un jugement. On ne sait trop que penser de ces personnages, et on aurait envie de garder à leur égard une réserve prudente. L'impression que laisse cette lecture est donc une impression de scepticisme : on ne se sent ni attristé ni réjoui, mais en humeur de gaieté mondaine et bienveillante, de gaieté sans chaleur; on donnerait volontiers à tout venant des poignées de main indifférentes, et l'on se dit qu'il n'est pas d'homme, si méprisable qu'il soit,
qui ne puisse après tout vous faire passer agréablement une heure ou deux.
Tel est le côté réellement défectueux des romans de M. Trollope; mais, cette critique une fois prononcée, on doit reconnaître que Tauleur a très habilement atteint le but qu'il s'était proposé. Ces récits sont une peinture de la vie provinciale en Angleterre, des mœurs de la société officielle, aristocratique, cléricale, dans les comtés. La vie populaire, ce qui compose le fond solide, fixe, permanent des . mœurs anglaises, n'y figure à aucun titre. M. Trollope s'est borné à décrire les mœurs superficielles, essentiellement transitoires, mobiles et changeantes de la société élevée, en un mot la vie mondaine dans un comté d'Angleterre à l'heure précise où nous le lisons. Il ne peint aucun caractère supérieur aux vicissitudes de temps et de lieu; ce sont au contraire ces vicissitudes de temps et de lieu qui forment l'objet même de ses livres. La partie secondaire des œuvres d'imagination devient ainsi chez lui la partie importante et essentielle. Il ne s'agit pas de savoir si le jeune squire épousera la fiancée de son choix malgré la volonté de ses parents, et même il nous importe assez peu qu'il l'épouse; mais ce qui nous intéresse, c'est d'apprendre les motifs qui s'opposent à ce mariage, et d'observer les intrigues que l'on met en jeu pour le prévenir. Intrigues, manœuvres, eu des influences, chassé-croisé des intérêts, modes passagères, cabales, coteries, médisances, voilà la substance de ces livres qui plaisent comme une
semaine passée dans une pelite ville de province. Au bout de votre voyage d'une semaine, vous avez sur les mœurs locales qui se sont déroulées sous vos yeux toute l'instruction désirable, vous avez vu beaucoup de petitesses et de vilenies, observé quelques personnes intéressantes, et écoulé complaisamment beaucoup de médisances. Vous savez l'histoire de tous les mariages, l'origine de tous les procès, le chiffre approximatif de toutes les fortunes. Seulement il faudra renouveler de temps à autre connaissance avec la localité; sinon, votre science sera bientôt hors d'usage. Avant peu, de nouveaux intérêts donneront naissance à de nouvelles intrigues; ces modes de langage, ces nuances de mœurs seront devenues surannées. Ainsi des mœurs et des manières que nous présentent ces romans : ce sont des miroirs où se reflètent avec une précision minutieuse des scènes qui appartiennent à l'heure présente, des singularités qui n'auraient pas été possibles il y a dix ans, qui demain n'exciteront peut-être plus aucune surprise. Ils portent bien le caractère des mœurs qu'ils veulent dépeindre; l'auteur leur a imprimé avec beaucoup d'art le cachet de la vie provinciale. Ils en ont la loquacité intempérante, l'ardeur médisante, l'âpreté futile. Il semble qu'on se promène avec un ami bien informé, qui vous raconte l'histoire de chaque famille en vous montrant du doigt chaque maison. — Voici la demeure du ministre de la paroisse ; il est allié à la famille du squire. Longtemps il a été contraire au mariage des clergymen;
mais miss Béatrice a complètement bouleversé ses opinions. C'est un intime ami du docteur Thorne, le médecin de la famille Gresham. La jolie nièce du docteur ne va plus au château depuis qu'il a été connu que le jeune squire avait pour elle un tendre sentiment. Pauvre Frank l les affaires de son père sont en bien mauvais état, et s'il veut soutenir l'éclat de la famille; il faudra qu'il épouse une riche dot. Sa tante, lady de Courcy, avait voulu lui faire épouser une certaine miss Dunstable,... vous savez, la fille de ce Dunstable qui a inventé Yonguent du Levant. Cette lady de Courcy est vraiment cynique : dire qu'elle a pu proposer à son neveu, qui avait vingt et un ans à peine, une femme qui avait dépassé la trentaine I Mais ces Courcy sont tous ainsi, les plus orgueilleux, les plus infatués des mortels, les plus humbles et les plus rampants devant l'argent. Leur bassesse cependant ne leur réussit en rien. Tous savez que Moffat, le représentant de Barchester qu'ils croyaient tenir dans leur nasse, leur a échappé comme un plat drôle qu'il est. Il a préféré les beaux yeux de sa cassette aux beaux yeux de miss Âu^usta Gresham. L'affaire s'est réglée par une volée de coups de cravache que lui a administrée le jeune Frank. — Et les histoires succèdent aux histoires, si bien qu'avant la 6n de la promenade on connaît à fond les annales de tous ceux qui portent un nom dans la ville et les environs.
Faisons plus intime connaissance avec les personnages du Barsetshire, un comté imaginaire où M. Trollope a placé la scène de ses romans. Nous
resterons, s'il vous plaît, dans les hautes régions de la société, parmi les seigneurs et maîtres du pays. Il est inutile de dire qu'à l'heure présente encore, le comté est soumis à l'influence aristocratique; cependant, par suite de nombreuses circonstances, cette influence baisse forcément. Le plus puissant seigneur du pays, le duc d'Omnium, est whig, et par conséquent l'intérêt politique du comté est essentiellement whig. Curieux personnage , ce duc d'Omnium !
C'est un whig de la vieille école, un de ces despotiques patriciens dont vous rencontrerez le type accompli sous la restauration des Stuarts et le règne de Guillaume III, un de ces patriciens dont l'idéal de gouvernement, selon la remarque ingénieuse de M. Disraeli, se rapprochait singulièrement du gouvernement vénitien, une république de grands seigneurs avec un doge sous le nom de roi; type curieux, qui commence à disparaître, de libéralisme insolent, d'orgueil factieux et de sécheresse aristocratique! Le whig d'autrefois, dont le duc d'Omnium est un des derniers représentants, formait un contraste frappant avec le vieux tory royaliste, aux opinions despotiques et au cœur populaire. Lord Omnium, on peut le croire, n'est pas un courtisan; il se moque des faveurs de la cour. Le premier ministre, s'il est whig, n'est tout simplement que l'intendant chargé d'administrer ses intérêts politiques; s'il n^est pas whig, c'est un intrus dont on doit se défier, et qu'il faut songer à remplacer au plus vite. La reine est sa dogaresse, et lorsqu'il lui arrive d'aller à la cour.
il ne manque jamais de faire comprendre, d'une manière ou d'une autre, que la reine n'est que la reine, et qu'il est, lui, le duc d'Omnium. Pourquoi ne traiterait-il pas d'égal à égal? Son revenu est aussi considérable que celui de la reine, sa position est plus indépendante, et si son influence est moins étendue, elle est certainement plus directe. Il a été, dit-on, un grand débauché, telle est au moins la rumeur publique, mais personne n'a jamais rien vu de ses débauches, car le duc est aussi discret qu'orgueilleux; il évite le scandale par fierté, sinon par vertu.
« Il y avait hier soir une nombreuse réunion chez le duc de Bedford, et on a adopté telle ligne de conduite sur l'avis du noble duc », disaient les journaux anglais à l'époque d'une des dernières crises ministérielles. « Vraiment! répondait quelques jours après un pamphlétaire d'origine irlandaise, et l'on viendra nous parler de la liberté du parlement I Le duc de Bedford a émis un avis! et qui donc se soucie dans le peuple de l'avis du duc de Bedford? qui donc l'a jamais connu? à quelle importante mesure politique a-t-il attaché son nom? Le public connaît un certain membre de la famille des Russell, l'honorable lord John; mais quoi! ce n'est pas lui dont on prend l'avis, c'est le duc de Bedford! » Ah! mon Dieu, oui, respectable pamphlétaire : telle est la loi même des sociétés libres. De plus habiles, de plus actifs, de plus illustres, peuvent être les défenseurs de la cause que représente le duc de Bedford; mais le duc de Bedford
est cette cause elle-même en personne, et lorsqu'il parle, c*est elle qui parle par sa voix. Le duc d'Omnium était donc puissant non par son intelligence et son mérite personnel, mais par sa naissance et par la cause qu'il représentait. L'inQuence de cet homme, qui n'était ni célèbre, ni intelligent, ni vertueux, faisait mouvoir et agir à son gré des gens qui étaient presque ses égaux par la naissance, et qui étaient ses supérieurs par les dons de la nature. II avait sous sa domination immédiate lord de Courcy, un wtiig très moderne celui-là, un whig courtisan, flatteur, un peu servile, qui aimait à briller aux réceptions de la reine, et qui ne se faisait pas prier pour accepter les faveurs d'un premier ministre, un whig venu au monde dans une époque de mœurs administratives. Par la famille de Courcy, le duc d'Omnium tenait dans sa main la famille des Gresham, et par les Gresham tous leurs fermiers et tenanciers. Les Gresham cependant étaient tories de père en fils, mais des revers de fortune les avaient frappés : on s'était vu réduit à projeter» une mésalliance avec un parvenu, protégé du duc d'Omnium, dont il avait fallu subir indirectement l'influence politique. Ce toutpuissant seigneur se conduisait envers ses créatures et ses vassaux avec une majesté tout olympienne; il les traitajt avec piagniflcence et libéralité, mais cette libéralité était glaciale et n'admettait aucune marque dei fftîpiUariléî ï^e jcqfte Fpanlç Qresham, habitué PQïflmp tpu^ les tories (Je bppn^ rftcp 4 RP reponnaître ^\\çm SRpérjPVir» fHt fort spfindalisé le jour pt», étant
invité à un grand diner chez le duc' avec lord de Gourcy, toute la noblesse et la meilleure bourgeoisie des environs, il fut reçu à son arrivée non par le duc, mais par l'intendant de ses terres. Le duc était trop grand seigneur pour recevoir lui-même ses convives, et savait trop ce qu'il se devait pour leur adresser la parole. Il assista en personnage muet à ce dîner splendide, dont l'ordonnance était d'ailleurs parfaite. Le jeune Frank partit furieux, mais il eut pour la première fois une idée nette de l'inégalité des conditions. Il apprit quelle différence il y avait entre une famille de commoners et une famille de lords d'Angleterre, entre un Gresham de Greshambury et un duc d'Omnium.
Quittons cet éminent et taciturne personnage, trop grand seigneur pour être intéressant, et dont le rôle est d'être muet. Descendons un peu plus bas, là où l'humanité commence à palpiter et où nous pourrons sentir des cœurs qui aiment et qui souffrent. Entrons, par exemple, dans le manoir de Greshambury. Les Gresham étaient une des meilleures fajpnilies de commoners de l'Angleterre. Ils avaient dans le sang toutes les bonnes et excellentes qualités qui ont distingué de tout temps les gentilshommes campagnards anglais, surtout lorsqu'ils étaient de race torie : la fidélité de cœur, la cordialité des manières, la familiarité populaire, l'entêtement des opinions. De bonnes gens, ces squires tories, plaisantant fort peu sur leur noblesse, mais sans fierté avec les petits; des gens faits pour
s'entendre avec les curés anglicans et le simple peuple des campagnes, comme les orgueilleuic oligarques whigs avec les intraitables dissidents et les violents yeomen du Yorkshire et du Lancashire! Le présent seigneur de Greshambury avait en lui toutes les bonnes qualités de sa race ; mais la fatalité avait voulu que la fortune qui protégeait sa famille suspendît un instant ses faveurs. Les Gresham étaient menacés d'une ruine presque complète. M. Gresham avait fait cependant un brillant mariage, car il avait épousé lady Ârabella, sœur du puissant comte de Gburcy ; mais cette alliance lui avait été plus nuisible qu'utile. Les Courcy étaient whigs, et de temps immémorial les Gresham avaient représenté au parlement le parti tory. Les commettants de M. Gresham furent donc scandalisés lorsqu'ils le virent, tiède pour la vieille cause, pactiser avec les whigs, et continuer dans la vie politique son alliance matrimoniale. Ce fut en vain qu'il luita aux élections de 1833 et de 1834; il perdit à cette lutte son temps, sa peine, et ce qui était plus précieux, son argent. Ces insuccès politiques n'étaient pas précisément compensés par le bonheur domestique, car ils avaient irrité profondément Torgueilleuse lady Arabella et renversé tous ses plans de vie élégante. Lui faudrait-il donc, au lieu de briller à la cour et dans les grands salons de Londres, partager la vie monotone d'un squire campagnard? Les goûts et les dépenses de Gresham avaient été jusqu'alors les goûts et les dépenses des gentilshommes campagnards, leschevauxetles chiens.
Lady Arabella introduisit dans le budget du squire un nouveau chapitre de dépense : un séjour chaque saison à Londres et le rajeunissement de l'antique mobilier. Enfin, dernière infortune, le ciel étendit sa bénédiction sur ce noble ménage et le rendit fécond, sans doute parce que les races nobles, étant comparables aux terres précieuses, doivent porter les plus riches moissons. Les enfants se succédèrent : plusieurs moururent, il est vrai ; toutefois, à l'époque où Frank Gresham atteignit sa majorité, la postérité du squire était encore fort respectable. Toutes ces circonstances avaient singulièrement entamé la fortune des Gresham, si bien que, le jour où Greshambury célébrait la vingt et unième année du jeune héritier, la propriété du manoir était hypothéquée pour une somme de cent mille livres sterling.
Gomment se tirer de là? Bien des soucis, on peut le croire, torturaient le cœur du squire, La célébration de la vingt et unième année de Frank n'était pas ce qu'elle aurait dû être, en dépit des feux de joie et des tables dressées pour les fermiers assemblés. La. joie manquait à cette fête de famille, et la parcimonie se trahissait dans cette abondance. Les fermiers comprenaient à la manière dont ils étaient traités que les choses étaiept bien changées ^ Greshambury, pf, qw'elles ^'allqient pps comme autrefois, du vivant du vieux sgmre. Le héros de la fête, Pranjc lui-mômfij «jurait pvj s'apercevoir de pette géoQ présente, s'il PMt ew (Jh tpmps pour h réflexiop, ^^ milieu dp tPMtPs Ip9 bJpnvpnHPH Pt dp toHs Ipa compH-
ments dont il était accablé ce jour-là, car le malin même son père lui avait donné, selon l'usage, son cadeau de majorité,... un simple cheval, au lieu d'un attelage complet. Son cousin, l'honorable John, un membre vaniteux de la vaniteuse famille de Courcy, l'avait presque fait rougir de la modicité de ce cadeau. « Comment vous, vous montrer dans le comté avec un attelage composé d'un poney et d'un cheval non dressé, vous l'héritier de Greshamburyl » L'honorable John en parlait bien à son aise. Hélas ! la vanité de tous les Courcy mis ensemble, que pouvait-elle pour effacer une hypothèque de cent mille livres sterling? La vanité cependant a ses ressources, car elle s'allie très naturellement à la bassesse, et la bassesse ne faisait pas défaut aux Courcy. Le chef femelle de la maison, lady de Courcy, ouvrit un conseil de famille. Dans les conditions présentes, il ne restait plus qu'un seul moyen de sauver Greshambury. Frank devait faire un mariage d'argent; tous les efforts de la famille devaient tendre à conclure le plus promptement possible une affaire de ce genre. Il importait peu que Franck continuât ses études à Cambridge et prît ses diplômes : l'important était qu'il fût marié sans retard. La mère ferait bien de surveiller la conduite de son fils et d'éviter toutes les occasions dangereuses où un jeune cœur peut se trouver pris à Timproviste. Il y avait là, dans la salle à côté, une amie des demoiselles Gresham, une certaine Marie Thorne, nièce du médecin de la famille, qu'on ferait bien d'écarter. Les caractères politiques
découvrent à première vue leurs ennemis : « Si ma fille avait une telle amie, je l'éloignerais au plus vite», dit lady de Gourcy de Marie ïhorne. Ce serait en vain, et le conseil vient trop tard.
Lady de Gourcy, avec une précipitation fiévreuse, va mettre à exécution ce plan qui serait parfait, s'il n'avait pas le petit défaut de donner un démenti à Torgueil nobiliaire de la bonne dame. Le lendemain des fêtes de Greshambury, elle enlève de force son neveu, l'emprisonne en voiture, et l'amène au château de Gourcy. « Frank, l'honneur des Gresham veut que vous fassiez un mariage d'argent. G'est votre devoir de relever votre maison. — Fort bieni ma tante. — J'ai trouvé un parti fort convenable pour vous. Avezvous entendu parler de miss Dunstable? — La fille de l'inventeur de l'onguent du Liban? — Oui, sa fortune est immense. Elle vient passer quelques jours à Gourcy; je vous présenterai. — Et quel âge a-t-elle? — Je ne sais pas au juste,... environ trente ans; mais qu'est-ce que cela signifie que miss Dunstable ait trente ans, ou n'en ait que vingt-huit? Si vous l'épousez, vous pourrez considérer votre position comme faite pour toute la vie. » G'est fort bien raisonner; on se demande toutefois comment s'y prend lady de Gourcy pour concilier sa conduite pratique avec ses théories. Relever la fortune ébranlée de son neveu est une tâche honorable; mais les moyens qu^elle propose ne seraient pas indignes d'une personne de vile extraction. Si lady de Gourcy est juste avec elle-même, elle sera plus indulgente
pour ces parvenus dont elle parle avec tant de dédain. On peut à ce qu'il paraît dépenser autant de bassesse pour conserver que pour acquérir, pour perpétuer un nom que pour le fonder. Spoiiatis arma supersunt est une noble devise aristocratique; mais ce serait une bien cruelle ironie du hasard, si cette devise était celle des Gourcy. Dans tous les cas, les conseils de milady, quelque bas et répugnants qu'ils soient, sont assez bien en accord avec la devise qu'on pouvait lire au-dessus de la porte de Greshambury : Gardez Gresham. Est-ce que cette devise ne disait rien au cœur de Frank? est-ce qu'elle ne lui rappelait pas son devoir, maintenant que Greshambury était en danger?
Le roman de M. Trollope met donc en présence les deux plus grandes puissances de l'Angleterre : la naissance et l'argent. De ces deux puissances, quelle est la préférable? Quelques personnes, en haine du dieu Mammon et de ses pompes, préfèrent hardiment la naissance, et peut-être n'ont-elles pas tort, quoique, dans bien des cas, l'argent ait le droit de réclamer et de dire pour sa défense qu'après tout il est un témoignage palpable et résonnant du courage, de l'énergie et de l'habileté pratique de celui qui le possède. Mais quoi cependant? si ces deux puissances étaient également indignes de considération lorsqu'elles ne reconnaissent pas quelque puissance supérieure à elles et qu'elles ne consentent pas à obéir? Lady de Gourcy estime certainement sa naissance bien au-dessus de l'argent qu'elle convoite pour les siens, et pourtant
elle ne s'aperçoit pas qu'elle a perdu par ses intrigues le meilleur des privilèges qui s'attachent à la naissance. L'orgueil de l'argent peut bien croître en proportion de cet abaissement de la naissance; l'argent peut à juste titre se considérer comme le réel supérieur. Et maintenant ne pourrait-il pas se faire que, dans bien des cas, l'argent l'emportât en dignité, en délicatesse, en véritable noblesse? C'est là précisément ce qui arrive dans le cas particulier qui nous occupe, où nous voyons la naissance s'efforcer de duper l'argent. Lady de Courcy avait calculé sans tenir compte du caractère de miss Dunstable, comme si, dans de pareils calculs, on pouvait faire abstraction de la nature humaine. Pour être la fille de l'inventeur de l'onguent du Liban, miss Dunstable n'en avait pas moins un cœur susceptible, une conscience éclairée, un tact sûr et délicat. Ses trente ans et sa position de vieille fille auraient suffi d'ailleurs pour faire comprendre à un observateur expérimenté qu'elle ne donnerait pas dans le piège grossier qui lui était tendu. Croire que, parce qu'elle avait trente ans et que sa main était encore libre, elle s'amouracherait à première vue d'un joli garçon moins âgé qu'elle de dix ans, et qu'elle le prendrait au mot à la première flatterie obligée qu'il lui adresserait, c'était faire injure à son caractère. Comment supposer qu'une femme de son âge, héritière d'une immense fortune, d'une laideur agréable, pleine d'enjouement et d'esprit, n'eût pas entendu murmurer mille fois à son oreille des propositions
intéressées? Si elle ne s'était pas mariée dans de pareilles conditions, c'était librement, volontairement, et il était certes impertinent de penser qu'elle consentirait à jouer le rôle rîdicufe d'une vieille fille de comédie ou d'une héroïne à la Fielding. Elle savait gue Frank ne l'aimait pas, ne pouvait pas l'aimer, et que tous les compliments qu'il lui adresserait lui seraient imposés par ordre. Dès le premier jour, au nez de lady de Courcy, la vive et enjouée jeune femme prit donc le parti de tourner la plaisanterie à son profit, et de transformer en fllrtation amusante les poursuites officielles de Frank Gresham. Elle est vrai* ment intéressante, l'héritière de l'onguent du Liban, pleine de bon goût, d'expérience, d'une raillerie élégante et fine. Les scènes de flirtation sont vivement enlevées et donnent la meilleure idée de son esprit. Quant à son caractère, il se révèle tout entier dans la conversation décisive qu'elle eut avec Frank, lorsque ce dernier, le cœur gros et les lèvres tremblantes, vint par ordre de sa tante lui faire un aveu d'amour hypocrite. Nous citerons une partie de cette conversation, où le beau rôle se trouve, non du côté de la naissance, mais du côté de l'argent :
« — Ohl miss Dunstable, dit Frank, vous ne comprenez pas le moins du monde la nature de mes sentimenls pour vous.
« — Vraiment! Alors j'espère que je ne comprendrai jamais. Je croyais comprendre cependant. Je croyais que vos sentiments à mon égard étaient ceux d'un bon et sincère ami, des sentiments auxquels on
pouvait aimer à penser avec plaisir en les comparant à tous les mensonges que nous rencontrons. Je suis arrivée à vous aimer beaucoup, monsieur Gresham, et je serais vraiment désolée de ne pas comprendre la nature de vos sentiments.
« — Vous m'aimez, miss Dunstablel Plût à Dieu que vous dissiez vrai I
« — Mais oui, je vous assure.
« — Vous comprenez bien peu à quel point je vous aime, moi^ miss Dunstable. »
Et il étendit sa main pour s'emparer de la sienne, mais elle recula en le frappant légèrement sur les doigts.
« — El qu'avez-vous à dire à miss Dunstable qui rende nécessaire que vous lui pinciez la main? Je vous le dis sincèrement, monsieur Gresham, si vous consentez à jouer un rôle insensé, j'arriverai à cette conclusion, que tous les hommes sont des fous, et qu'il est inutile de chercher quelqu'un qui mérite qu'on s'intéresse à lui.
« — Pou ! oui ; est-ce donc être fou que d'avoir pour miss Dunstable assez d'attachement pour me rendre pénible la certitude que je ne la verrai plus? Foui oui, certainement, un homme est toujours fou lorsqu'il aime....
« — Arrêtez, s'il vous plaît, monsieur Gresham; avant que vous alliez plus loin, je désire que vous m'écoutiez. Voulez-vous me prom*ettre de m 'écouter un moment sans m'interrompre? »
Frank fit cette promesse.
« — Vous êtes en train, ou plutôt vous étiez en train, car je vous ai arrêté, de me faire une déclaration.
« — Une déclaration! dit Frank en faisant un léger effort pour dégager sa main de Tétreinte vigoureuse de miss Dunstable.
« — Oui, une déclaration, une déclaration mensongère, monsieur Gresham, mensongère, mensongère! Regardez dans votre cœur, car je sais qu'après tout vous en avez un, regardez-y attentivement : monsieur Gresham, vous savez que vous ne m*aimez pas, que vous ne m'aimez pas comme un homme doit aimer la femme qu'il jure d'aimer.... Comment est-il possible que vous puissiez m'aimer? Je suis votre aînée, Dieu sait de combien d'années ! Je ne suis ni jeune ni belle; je n'ai pas été élevée comme doit Têtre celle que vous aimerez un jour, et dont vous ferez votre femme. Je n'ai rien qui puisse me faire aimer de vous; mais,... mais je suis riche.
« — Ce n'est pas cette raison! reprit avec force Frank, qui se sentit impérieusement obligé de dire quelque chose pour sa défense.
« — Oh! monsieur Gresham, je crains que ce ne soit la raison au contraire ! Quelle autre raison aurait pu vous faire concevoir le dessein de parler d'amour à une femme telle que moi?
« — Je n'ai conçu aucun dessein, dit Frank, qui parvint enfin à dégager sa main. Vous me jugez mal en cela, miss Dunstable 1
« — Tenez, vous me plaisez si fort, et même je vous
aime tant — s'il est permis à une femme de donner le nom d'amour à un sentiment d'amitié — que, si je croyais que l'argent, l'argent seul pût vous rendre heureux, je vous en comblerais volontiers. Si vous le désirez, monsieur Gresham, vous l'aurez.
« — Je n'ai jamais pensé à votre argent, dit Frank avec humeur.
« — Mais cela me navre, continua-t-elle, cela me navre de penser que vous, si Jeune, si gai, si brillant, vous ayez essayé de conquérir la fortune de cette manière. De la part des autres, je n'ai pas pris garde à de telles paroles, pas plus qu'au vent qui passe. » Et alors deux grosses larmes roulèrent dans ses yeux et auraient coulé le long de ses joues rosées, si elle ne les avait vivement essuyées du revers de la main.
« — Vous vous êtes entièrement trompée sur mes sentiments, miss Dunstable.
« — Si je me suis méprise, je vous demande humblement pardon; mais,... mais....
« — Vous vous êtes méprise, méprise en vérité....
« — Gomment meserais-je méprise? Est-ce que vous n'étiez pas en train de me dire que vous m'aimiez, de me débiter d'absolus non-sens, de me faire une offre de mariage? Si je me suis méprise, je vous demande pardon.... Vous me feriez presque penser qu'il n'y a personne d'honnête dansée monde fashionable auquel vous appartenez. Je sais très bien pourquoi lady de Gourcy m'a invitée à venir ici; comment ferais-je pour l'ignorer? Elle a été si peu discrète dans l'exécution de son plan, que, dix fois par jour, elle a lâché
son secret; mais à mon tour je me suis dit vingt fois au lieu de dix que si elle était rusée, vous étiez honnête.
« — Et suis-je donc malhonnête?
« — J'ai ri dans ma manche de voir comme elle jouait son jeu, et d'observer autour d'elle les autres qui jouaient le leur, tous se figurant qu'ils allaient mettre la main sur l'argent de la pauvre folle accourue à leur invitation; mais je n'ai pu rire qu'aussi longtemps que j'ai pensé que j'avais un véritable ami pour rire d'eux avec moi : on ne peut plus rire quand on à tout le monde contre soi.
« — Je ne suis pas contre vous, miss Dunstable.
« — Vous vendre pour de l'argent I Ahl si j'étais un homme, je ne vendrais pas un fétu de liberté pour des montagnes d'or. Quoi! m'enchaîner, dans toute Tardeur de la jeunesse, à une personnne que je ne pourrais jamais aimer à aucun prix! Me parjurer, me rendre misérable, et non seulement moi, mais elle aussi, tout cela afin de vivre dans l'oisiveté! Bon Dieu! monsieur Gresham, est-il possible que les paroles d'une femme comme votre tante aient eu assez de puissance sur votre cœur et vous aient assez corrompu pour vous pousser à une aussi vile folie! Avezvous donc jeté à l'oubli votre âme, votre esprit , votre énergie virile, le trésor de votre cœur? Et vous si jeune! Oh! par pudeur, monsieur Gresham, par pudeur!... »
L'intérêt réel et la portée sérieuse du roman consistent dans ces rencontres entre la naissance et
Fargent. Il s*en faut de beaucoup que les armes employées dans ces duels soient toujours courtoises. Nous venons de voir un cas particulier où l'honneur et la noblesse se trouvent du côté de l'argent. La naissance a été vaincue, mais avec honneur, par les armes qui auraient dû être les siennes, et si elle a été humiliée, elle n'a pas été ridiculisée. Les choses ne se passent pas toujours aussi honorablement, et il est des cas fréquents où le ridicule s'ajoute à l'humiliation. L'argent a aussi son orgueil, un orgueil parfois grossier et stupide, mais d'autant plus dangereux qu'il est plus grossier. 11 connaît son prix, il sait qu'il est une valeur solide, palpable. En outre, il a certains défauts ou certaines qualités qui le rendent difficile à vaincre et qui déroutent tous les plans de ses adversaires. En premier lieu, il n'est pas Imaginatif et romanesque de sa nature, et quoiqu'il soit accessible à la flatterie, il consent avec peine à se livrer contre des avantages purement immatériels. La naissance est une valeur fondée sur l'opinion; il repose, lui, sur une base plus solide, il se rit de l'opinion, car il a la conscience de pouvoir acheter ce que l'opinion respecte. Il est donc vain de ses avantages, aussi vain qu'une femme coquette peut être vaine de sa beauté. La nécessité inexorable força la famille Gresham à faire intime connaissance avec les bons et les mauvais côtés de celte puissance redoutable. Cette famille avait éprouvé
une défaite honorable dans l'affaire de miss Dunsta-
ble; mais une humiliation plus complète l'attendait.
En même temps que lady de Courcy travaillait de son mieux à vendre à la vieille miss Dunstable la jeunesse et la beauté de Frank, elle était parvenue à vendre à un millionnaire de basse extraction la jeunesse et la beauté de Tainée de ses nièces. Miss Augusta Gresham allait épouser M. Moffat, fils d'un tailleur enrichi, représentant de Barchester par la grâce du parti whig et du duc d'Omnium. Les promesses étaient échangées, les premiers arrangements avaient été pris. Malheureusement la dot de miss Augusta Gresham était mince : six ou sept mille livres tout au plus; la richesse véritable qu'elle apportait à son époux était sa noblesse et son nom. Les Gresham et les Courcy estimaient que cette richesse balançait convenablement les millions de M. Moffat. Miss Augusta, qui faisait un mariage de raison et pour ainsi dire de résignation, estimait que le sacrifice qu'elle s'imposait dépassait tous les millions de la banque d'Angleterre. D'où venait cependant qu'à mesure que le moment solennel approchait, M. Moffat paraissait plus froid, et qu'il inventait chaque jour de nouveaux prétextes pour rester éloigné de la demeure de sa fiancée ? M. Moffat avait calculé la dot de miss Augusta et ses calculs avaient abouti* à ce résultat : que la balance était inégale entre ses millions et la noblesse de sa fiancée. Il s'était demandé quel était celui qui donnait le plus dans cette transaction, et il avait trouvé que c'était lui. Il se repentait donc de s'être engagé si imprudemment, et il cherchait un moyen de se délier de ses promesses. De moyens honorables
il n'y en avait pas, mais il y en avait de malhonnêtes. Il n'hésita pas à les prendre, et quinze jours avant Pépoque fixée pour le mariage, il écrivit une lettre éloquente à force de bassesse, pour déclarer qu'il renonçait au bonheur d'être l'époux de miss Augusta. Les Courcy crièrent à l'ingratitude contre cet homme dont ils avaient fait un représentant, les Gresham crièrent à l'insolence, et le jeune Frank punit la lâcheté de Moffat en lui administrant une solide volée de coups de cravache entre Trafalgar square et Pall-Mall. M. Moffat n'en gardait pas moins ses richesses réelles, et n'en avait pas moins abandonné miss Augusta et ses richesses imaginaires. Telles sont les humiliations que vous prépare l'argent lorsqu'on fait à cette puissance des avances trop empressées.
A considérer les choses d'un peu près, l'argent a sur la naissance une réelle supériorité. Il est cynique, mais il est généralement exempt d'hypocrisie. Il étale naïvement, complaisamment son insolence, ses scandales et ses vices; il dit tout haut la bonne opinion qu'il a de lui-même, il ne respecte rien, ne ménage rien, et s'en vante. En un mot, il met la théorie d'accord avec la pratique; ses actions sont en harmonie avec ses pensées. La naissance n*est pas cynique, mais en revanche, elle a un vice plus grand : elle est pharisaïque. Elle cache ses convoitises sous un étalage pompeux de grands sentiments et sous une phraséo* logie chevaleresque ; elle cherche à combiner les avantages de la dignité et les avantages de l'avilissement;
elle dirige toutes ses manœuvres de manière à faire croire à la société qu'elle reste elle-même lorsqu'elle s'abaisse. Les Courcy étaient passés maîtres dans cet art du pharisaïsme social. Quelques années après la rupture de son mariage avec M. Moffat, miss Augusta Gresham reçut Taveu d'un nouvel amour, M. Mortimer Gazebee n'était point d'une illustre naissance, il n'avait point une de ces situations bril* lantes et n'exerçait pas uiie de ces professions qui font excuser par l'aristocratie la bassesse de l'origine, car certaines fonctions confèrent partout à celui qui les possède, mais en Angleterre plus qu'ailleurs, une demi- aristocratie : M. Mortimer Gazebee n'était ni membre du parlement comme M. Moflat, ni clergyman comme M. Galeb Oriel, l'époux de la jeune sœur de miss Augusta. Il exerçait une profession tout à fait plébéienne, il était simple atlomey; mais sa personne était élégante, ses manières polios, et miss Augusta se sentait pour lui un commencement de tendre inclination. Cependant, avant de répondre affirmativement à la demande de M. Mortimer Gazebee, elle voulut consulter quelqu'un de ses parents, et elle choisit pour confidente de son amour naissant sa cousine, lady Amelia de Courcy. C'était un choix malheureux : lady Amelia était restée fille jusqu'à trente-cinq ans, et s'était résignée en rechignant. Elle était fort disposée, par conséquent, à faire peser sur les sentiments d'autrui la tyrannie qui avait comprimé les siens, et à se proposer orgueilleusement comme un modèle à suivre. Elle écrivit donc à sa
cousine une lettre pleine de principes et de préceptes aristocratiques. Elle-même aurait pu être heureuse eu consentant à épouser un plébéien; elle ne l'avait pas voulu cependant. La noblesse a ses privilèges et sa responsabilité; elle doit payer ses privilèges, s'il le faut, même au prix de son bonheur. Passe encore si M. Gazebee exerçait une profession élevée et en quelque sorte privilégiée; il était attomey par malheur, et rien ne pouvait effacer ce vice radical. Il est vrai qu*on avait jadis proposé à miss Augusta un homme qui était d'une naissance aussi obscure; mais M. Moffat était millionnaire. « Le monde rétrograde, hélas! dit lady Amelia : selon les nouvelles et pernicieuses doctrines qui ont cours aujourd'hui, une dame de sang noble ne se mésallie pas en épousant un homme riche et d'une position quasi aristocratique. Le monde juge ainsi maintenant; je puis le désapprouver, mais non le changer. Le mariage projeté avec M. MolTat, s'il n'était point tout à fait satisfaisant, n'était point déshonorant; mais avec M. Gazebee les choses sont fort différentes : c'est un homme qui gagne son pain,,,, honnêtement oserai-je dircy mais dans une humble position. Vou% dites quHl est très respectable :jenen doute pas; mais M. Scraggs, le boucher de Courcy^ est aussiun liomme fort respectable, » Certes la logique aristocratique ub peut être poussée plus loin; la théorie est très complète et ne laisse rien à désirer. Elle équivaut peut-être à un préjugé, mais ce préjugé est énoncé clairement, résolument, avec une certaine fierté et
ANTHONY TROLLOPE. 11 i
un noble dédain. Cette théorie convertit miss Augusta ; il lui sembla que sa cousine exprimait les sentiments qui convenaient à une femme noble : elle fît taire son cœur et repoussa froidement les offres de M. Gazebee. Miss Augusta avait été dupe ; tout cet étalage de sentiments aristocratiques était pur pharisaïsme. Trois ans après cet incident, lady Amelia consentait à épouser elle-même l'attorney de basse extraction, et sa conduite pratique donnait un démenti formel à ses doctrines.
Le roman de M. Trollope, qui a pour litre le Docteur ThornCy nous présente, comme on le voit, rimage d'une société aristocratique envahie de tous côtés par des circonstances démocratiques : je dis à dessein circonstances, car, chose curieuse et fort importante, la transformation sociale en Angleterre ne s'opère pas en vertu de principes abstraits et de théories philosophiques, mais en vertu des nécessités mêmes et des exigences de la vie. Les affaires d'intérêt, les rapports politiques, le désir d'ennoblir et d'entourer d'éclat une fortune laborieusement conquise, le désir non moins puissant de soutenir une influence séculaire qui disparait, rapprochent les classes malgré leurs antipathies et leurs préjugés. Cette marée démocratique est fort envahissante, elle n'est pas néanmoins aussi dangereuse qu'elle le paraît. De ces grandes fortunes que chaque jour voit éclore, une partie est absorbée par l'aristocratie, l'autre disparaît presque aussitôt sans laisser de traces. Les classes moyennes, qui sont douées au plus
haut degré du génie de Pinitiativc, manquent aussi au plus haut degré de la prudence qui est nécessaire à la conservation et à la stabilité. La nnobilité semble leur loi : plus qu'aucune autre classe, elles obéissent aux vicissitudes de l'inconstante fortune; elles s'élèvent et s'abaissent avec le mouvement de sa roue rapide. C'est surtout en France, où elles ont été toutes-puissantes, qu'on a pu saisir cette inaptitude à la fixité et à la stabilité qui les distingue particulièrement. Et cependant en France elles ne rencontraient aucun obstacle, elles n'avaient à redouter aucune influence qui leur fût contraire, elles n'avaient à craindre que leurs propres rivalités. Que sera-ce donc en Angleterre, où elles ont pour rivales une classe forte de son influence traditionnelle et éblouissante du prestige d'un éclat séculaire ? Patiente comme toutes les institutions consacrées par le temps, l'aristocratie voit sans s'émouvoir les tentatives envahissantes de cette démocratie ambitieuse. L'énergie des classes moyennes, qui semblerait devoir être fatale à l'aristocratie anglaise, devient pour elle en dernier résultat un instrument de stabilité. Les classes moyennes lui servent à combler les lacunes qui se forment dans les partis politiques, à réparer les brèches que le temps a faites à sa fortune, à étayer ses manoirs, même à les réédifîer à la moderne, de maoière à ne plus blesser par des apparences féodales la susceptibilité démocratique. La meilleure part du labeur des classes moyennes va donc grossir la richesse et la puissance des classes
nobles. Le roman de M. Trollope nous fournit un exemplefrappant de cette puissance en quelque sorte fascinatrice et de cette capacité d'absorption de Taristocratie anglaise.
Les propriétés de Greshambury étaient, ainsi que nous l'avons dit, grevées d'une hypothèque de cent mille livres sterling, et cette hypothèque était entre les mains d*un riche radical, sir Roger Scatcherd. Malgré son titre de baronnet, sir Roger n'était pas de race noble ; tout Barchester Tavait connu au temps où il s'appelait Roger Scatcherd, et où il était simple tailleur de pierre. Son histoire est curieuse et instructive à la fois, car elle permet de comprendre quelques-unes des causes qui contribuent à l'instabilité des classes moyennes. Roger Scatcherd était renommé à la fois comme étant le meilleur ouvrier dans sa profession et le plus grand buveur d'alcool qu'il y eût dans le comté. Toute l'histoire de sa prospérité et de sa ruine est dans ces deux mots. Par son intelligence, Roger s'élevait beaucoup au-dessus de ses égaux, et cette supériorité lui avait permis de choisir ses compagnons d'ivrognerie ailleurs que parmi ses camarades. Un de ces amis de taverne appartenait à la gentry du comté, et se nommait Henri Thorne. De même que Roger Scatcherd, en dépit de ses vices, s*élevait au-dessus de ses égaux, Henri Thorne, en dépit de sa naissance, était entraîné à rechercher la société de ses inférieurs. Ces deux personnages vécu* rent ensemble en bonne et vicieuse intimité jusqu'au jour où Henri Thorne, abusant des facilités que lui
114 ÉCKI VAINS MODERNES DE l' ANGLETERRE.
offrait cette confraternité de débauche, s'avisa de séduire Marie Scalcherd, la propre sœur de Roger. Le jour où ce dernier eut connaissance du déshonneur de sa sœur, il s'enivra plus que de coutume; puis, sous rinfluence de cette ivresse, il alla à la rencontre de Henri Thorne, et, sans prononcer une parole, rétendit mort h ses pieds. Il passa en cour d'assises, et fut condamné pour simple délit à un emprisonnement de six mois. A sa sortie de prison, il se maria, et vécut longtemps dans la gène la plus grande. Enfin son énergie prit le deçsus, et un jour arriva où ses remarquables facultés d'artisan appelèrent sur lui tous les yeux et relevèrent à la fortune. Il devint un des entrepreneurs les plus renommés de tous les grands travaux publici>, un constructeur habile, heureux et opulent. Toutes les fois que le gouvernement ou une compagnie industrielle avait besoin de la prompte exécution d'un chemin de fer, de quais, de docks et autres édifices modernes, on en confiait le plan à Roger Scatcherd, et le plan était exécuté avec une célérité énergique. Bref, sa vigueur de volonté le servit si bien, qu'elle en fit pendant quelque temps une sorte de grand personnage, une manière de Stephenson et de Joseph Paxton. Enfin, comme nous* vivons dans une époque démocratique, la reine voulut récompenser en lui le mérite personnel, et créa baronnet ce fils de ses œuvres, qui semblait déjà suffisamment récompensé par la fortune qu'il avait acquise.
Ce parvenu ennobli va donc faire souche et fonder
une maison? Ëh bien! non. Il y a dix chances contre une pour que cette fortune brillante passe comme un nuage, et pour que son titre s'éteigne avec lui. Et d'abord, ni son titre, ni sa fortune ne lui conféreront jamais une influence véritable. Sir Roger siégera peut-être au parlement; il sera écouté avec intérêt sur toutes les matières qui sont de sa compétence, mais son influence politique sera toujours nulle. Il n*a pas assez de lumières pour faire prévaloir son opinion sur celle d'un homme éclairé; il n'a pas assez de finesse pour se mesurer avec des hommes habitués à^ distinguer les plus délicates nuances. Parmi le peuple de son comté, qui Taime sans le respecter, ses paroles seront applaudies comme celles d'un camarade; mais elles ne seront jamais acceptées comme celles d'un gentleman. Le peuple l'avait connu trop familièrement pour le prendre jamais au sérieux, et trop de fois il avait entendu dire par ses voisins : « Scatcherd s'est enivré toute la semaine dernière; il parait qu'il a bu plus de trois gallons d'eau-de-vie ». Telle était en effet la fatalité de sa position; anobli, il n'était encore au fond qu'un artisan, car il s'était élevé non par un effort de génie, mais par un effort de volonté, — non pas malgré son métier, mais à l'aide même de son métier. Il appartenait à celte classe d'hommes qu'ont représentée admirablement et dans tout l'éclat qu'elle peut atteindre certains radicaux anglais, à cette classe d'hommes qui obtiennent une influence matérielle, mais non une influence morale, à qui les
choses soQt soumises, à qui les personnes échappent. Sir Roger était donc anobli sans être noble, et son titre était une décoration plutôt qu'un privilège réel. Ses efforts faisaient honneur à son énergie plutôt qu'à sa nature morale, et cependant cette énergie même était vicieuse. Il l'avait soutenue par les excitations de Talcool et par les diversions de l'ivresse. On aurait pu donner la mesure de son travail quotidien par la mesure d*alcool qu'il avait absorbé. Dans sa nouvelle position, il se livrait donc à son vice favori sans vergogne et sans honte. Il traînait après lui les habitudes engendrées par la pauvreté el fortifiées par les efforts mêmes qu'il avait faits pour secouer sa pauvreté. Sir Roger, on le voit, avait toutes les qualités nécessaires pour conquérir la richesse : il n'avait aucune des qualités requises pour donner une autorité morale à son titre, pour devenir la souche d'une nouvelle famille noble.
Sa fortune était créée cependant, son litre existait : pourquoi la maison de Scatcherd ne se fonderait^elie pas à la seconde génération? C'est ici que nous heurtons la véritable pierre d'achoppement contre laquelle viennent se briser les classes moyennes. Les qualités d'un homme comme sir Roger Scatcherd lui sont toutes personnelles et ne peuvent être communiquées. Aucune de ces qualités n'appartient à un ordre moral élevé, et ne peut servir à établir un lien traditionnel entre les générations. L'honneur, la piété et le renom chevaleresque peuvent bien passer de l'âme de l'aïeul dans l'âme des générations qui
lui succéderont, mais non Tâpreté au gain, l'énergie laborieuse et la puissance du calcul. Des qualités secondaires, pourvu qu'elles soient nobles, suffisent pour fonder une famille; des qualités éminentes, si elles sont d^un ordre matériel, n'y suffisent pas. Pour se convaincre de cette vérité, on n'a qu'à comparer l'ancienne bourgeoisie française à nos nouvelles classes moyennes. Certes nos anciens bourgeois étaient bien loin d'avoir le génie d'entreprise et l'in* vincible ardeur de nos modernes parvenus; les fortunes qu*ils amassaient avec leur industrieuse patience ne sauraient se comparer aux richesses que nos con^ temporains savent créer avec une rapidité miraculeuse, et cependant leurs familles se fondaient et duraient des siècles, tandis que nos modernes familles apparaissent sur l'horizon démocratique pour briller un instant comme un caprice des flots et pour disparaître à la première vague. C'est qu'autrefois il entrait dans la création d'une famille autant de qua« lités morales que d'énergie et d'activité pratique; la famille se fondait non par la transmission de la richesse, mais par la transmission d'une foule de vertus domestiques qui établissaient entre les diverses générations une étroite solidarité. Le fondateur d'une famille ne léguait pas à son fils l'énergie qui l'avait fait triompher dans les luttes de la vie — de telles qualités périssent avec la chair et le sang, elles ne peuvent se léguer, — mais il lui transmettait la piété religieuse qui l'avait soutenu et consolé, l'amour du foyer domestique, la ferme modestie d'une âme qui
avait cherché le bonheur plutôt que Téclat, le légitime orgueil d'un homme qui était plus fier de sa vie laborieuse que de ses richesses. C'est que pour nos pères la fortune avait une signification morale : elle était non seulement la récompense, mais la représentation d'une vie active et patiente. De nos jours il n'en est pas ainsi : le père, en léguant sa fortune à son fils, ne lui lègue aucune des qualités par lesquelles il Ta créée. Cette fortune elle-même, au lieu d*être le fondement de sa maison, en devient la ruine. Rien n*est corrupteur comme la richesse soudainement acquise ; elle enfle le cœur d'orgueil, enseigne le dédain du travail, sollicite la satisfaction de tous les désirs. Aussi les parvenus ne résistent-ils pas généralement aux séductions qui raccompagnent. Le but du père était de travailler à conquérir cette opulence qui lui semblait le bien suprême; le but du fils, qui n a besoin de rien conquérir, sera d'user et d'abuser de cette opulence. La dissolution d'un grand nombre de ces nouvelles familles commence donc dès la seconde génération.
Telle est l'histoire de la famille Scatcherd. Sir Roger avait un fils, Louis Scatcherd, qui possédait tous ses défauts et n'avait aucune de ses qualités. Il était la fidèle image des vices de sir Roger : il était, comme lui, grossier, brutal, et, quoique âgé de vingt ans à peine, il s'enivrait régulièrement dès le matin. La seule différence qu'il y eût entre l'ivrognerie du père et celle du fils, c'est que le père, né pauvre, avait pris l'habitude de s'enivrer avec de la vulgaire
eau-de-vie, tandis que le fils, né millionnaire, s'enivrait avec des drogues plus élégantes, mais encore plus funestes. Louis Scatcherd n'avait aucune idée morale : où les aurait-il puisées I II n'avait aucun désir de s'instruire, et en effet pourquoi se serait-il instruit? Sa fortune lui tenait lieu d'instruction, et pour être baronnet il s'était donné la peine de naître. Un tel homme doit être inévitablement la proie de ses vices, et la famille des Scatcherd s'éteindra avec lui. La vieille aristocratie du Barsetshire' est délivrée d'une concurrence redoutable : désormais les Gourcy et le duc d'Omnium ne craindront plus de voir disputer à, leurs candidats leurs sièges au Parlement. Le comté restera whig comme devant, el soumis aux anciennes influences. Quant à la fortune immense de la famille Scatcherd, à qui pourrait-elle mieux convenir qu'à un squire dont la fortune est entamée et dont la maison se lézarde? D'une manière ou d'une autre, ces richesses tomberont entre les mains de ce squire^ qui en a tant besoin. C'est l'histoire de la famille des Gresham. Tant que Marie Thorne n'avait été que la nièce du docteur, les Gresham s'étaient opposés de toutes leurs forces à son mariage avec le jeune Frank; mais lorsqu'elle eut hérité des millions des Scatcherd, ils commencèrent à soupçonner que ce mariage, loin d'être une mésalliance, ferait au contraire le plus grand honneur à leur maison, qu'il la relèverait. A la bonne heure ! L'orgueil n'est une vertu profitable qu'autant qu'il est contre-balancé par l'intérêt bien entendu, et qu'il sait fléchir à propos.
120 ÉCRIVAINS MODEREES DE l' ANGLETERRE .
S'il est une conclusion qui ressorte du récit de M. Trollope c'est celle-ci : l'aristocratie anglaise est celle qui a le mieux connu et pratiqué Tart des mésalliances, grand art en effet, qui explique et le rôle historique de Taristocratie anglaise, et son importance politique , et sa stabilité sociale ! Cet art de la mésalliance lui a procuré deux bienfaits inestimables, la popularité et une quasi-perpétuité. Par là elle a trouvé le moyen d'intéresser à sa conservation toutes les classes de la société et de faire travailler à son profit toutes les énergies de la nation. C'est pour doter ses filles et marier ses fils, c'est pour réparer ses châteaux et arrondir ses héritages que les bourgeois anglais travailleront sans relâche. L'aristocratie anglaise est devenue ainsi plus qu'une institution politique, plus qu'une classe sociale : elle est devenue le désir, la passion, et, pour tout exprimer d'un mot, Vaspiration de la nation tout entière. Certes quiconque observera dans les détails la pratique de cet art des mésalliances y découvrira, comme M. Trollope, bien des vilenies, bien des cupidités; mais si, oubliant les détails, on se borne à constater les résultats obtenus, on ne peut qu'en admirer la grandeur et l'importance. Sans doute il est risible, pour le moraliste en belle humeur, de voir un bourgeois travailler toute sa vie afin d'arriver à enrichir un lord, et de voir un lord assouplir son orgueil et caresser les vanités d'un bourgeois afin de réparer son héritage croulant. Cependant c'est au moyen de ces rouages misérables
que s'est formée la solidarité des classes, et que s'est établi ce que nous avons appelé la franc-maçonnerie de la société anglaise. M. TroUope nous montre ces rouages à l'œuvre. Il s'amuse de ces cupidités, il rit de bon cœur de ces manèges. Oserait-il les blâmer et les condamner absolument? Non certes, car malgré sa discrétion railleuse, et quoiqu'il évite avec le soin le plus vigilant de formuler une conclusion, il est un sentiment qui s'échappe de ses romans et qu'on peut traduire ainsi : il ne lui déplaît pas de voir un lord s'abaisser pour saisir une proie dorée et s'humilier pour éviter la ruine; mais il lui déplaît moins encore de voir un bourgeois s'offrir volontairement pour être cette proie, et mordre à l'hameçon aristocratique. L'un s'abaisse, l'autre s'élève, et l'égalité trouve son compte à cette transaction.
Abandonnons le monde aristocratique maintenant que nous sommes à peu près certains qu'il ne court aucun danger sérieux, et que nous connaissons les ressources dont il dispose pour réparer ses désastres. Transportons- nous dans le monde clérical qui vit autour de la cathédrale de Barchester. M. Trollope, dans son premier roman intitulé The Warden, nous a familiarisés depuis longtemps avec les personnages de l'Église anglicane; quelques-uns des acteurs de son nouveau récit sont donc pour nous de vieilles connaissances. Nous connaissons le révérend Septimus Harding, cet honnête homme qui met dans la poche de ses enfants le bien des pauvres avec la plus parfaite innocence ; nous connaissons sa fille, la
charmante Ëléonore Bold, qui faillit être victime de rintégrité radicale de son fiancé John Bold, et son gendre, Tarchidiacre Théophile Grantley, fils de l'évêque de Barchester, type de pharisien accompli, partisan indomptable de la haute Église et belliqueux défenseur des privilèges du clergé. M. TroUope semble avoir moins de bienveillance pour TÉglise q.ue pour Tarislocratie. Il insiste avec une complaisance malicieuse sur les plus légers délits de ses clergymen, il aime à les surprendre en flagrant péché, à deviner leurs mauvaises pensées, à suivre les menées tortueuses de leurs ambitions. Llmpression qui résulte de cette fine analyse n'est cependent pas une impression de scandale, c'est une impression d'étonnement. Ces personnages nous choquent quand nous pensons qu'ils exercent un ministère religieux et qu'ils mêlent à leurs fonctions sacrées tant de mondanité, d'ambition temporelle, d'amour du plaisir et des bonnes choses de ce monde; mais nous avons rarement l'occasion de faire cette réflexion. Pendant trois longs volumes, nous vivons au milieu d'un monde composé d'ecclésiastiques, sans entendre parler de la religion et des choses divines. Évêques, doyens, chapelains, archidiacres ne s'entretiennent entre eux et ne nous entretiennent que des biens de la terre, des plaisirs mondains et des médisances de la société. — Quel sera leur nouveau doyen? M. Harding restera-t-il gouverneur d'Biram's Hospitalt Est-il vrai que M. Slope, le chapelain, soit devenu amoureux de la signora Neroni, une jolie femme coquette, qui, pour
comble d'horreur, est une femme mariée? On dit que mistress Éléonore Bold a réussi à inspirer à M. Arabin une tendre inclination. Le nouvel évéque, M. Proudie, voudrait bien conférer le bénéfice vacant à M. Harding; mais Tévêque n'est pas tout à fait maître chez lui, et mistress Proudie a juré que le bénéfice serait donné à M. Quiverful, qui est si pauvre et qui a quatorze enfants! Voilà quelques-uns des thèmes ordinaires de la conversation. De religion, de doctrine, à peine un mot çà et là. Un des axiomes les plus judicieux du dandysme transcendent, c'est qu'un homme n'est parfait qu'autant qu'il est parvenu à effacer en lui toutes les traces de sa profession et de son origine . Les dignitaires anglicans de M. Trollope sont donc des gentlemen accomplis, car on ne devinerait jamais à leurs allures qu'ils sont des ministres de l'Église, si leur carte de visite ne nous l'apprenait pas. On diraiUune société de gentilshommes qui, par une fantaisie assez bizarre, se sont avisés de jouer un roman ecclésiastique, comme au xvii^ siècle la haute société s'amusait à jouer des romans pastoraux. Leurs titres et leurs fonctions ressemblent à une décoration, à un costume artificiel, comme la houlette et les rubans de la pastorale. Le roman ecclésiastique que jouent ces personnages déguisés en clergymen n'est pourtant pas précisément une idylle, quoique les soupirs, les intrigues et les flirtations n'y manquent pas; c'est une sorte d'imbroglio réaliste à l'anglaise^ où des convoitises très positives poursuivent des biens très matériels. Tout
est mis au service de ces convoitises, même un sermon, même un pamphlet religieux, si bien qu'on croirait voir les personnages du Lutrin de Boileau représentant une comédie de M. Scribe. Le royaume de l'Eglise est de ce monde, sinon le royaume du Christ, et les dignitaires de Barchester font de leur mieux pour le prouver. Entrons, avec l'auteur de Barchester TowerSy dans l'intimité de quelques-uns de ces personnages, ils rectifieront quelques-unes de nos idées sur le caractère ecclésiastique, et nous prouveront qu'on peut être à la fois ministre de Dieu et homme d'affaires consommé.
Le vieil évéque de Barchester vient de mourir, et son fils, l'archidiacre Théophile Grantley, n'est pas tellement abtmé dans sa douleur qu'il n'ait le temps de penser à ses intérêts personnels. C'est lui qui doit être le successeur de son père, car le premier ministre est partisan de la baute Église, à laquelle appartient l'archidiacrQ. Il a donc envoyé un message à Downing street aussitôt après la mort de l'évêque; mais à peine le message est-il parti, qu'arrive une sinistre nouvelle qui ajoute encore à la douleur légitime du docteur Grantley : le ministère est renversé. Malheureux archidiacre ! avoir en un même jour à pleurer la perte de son père et à trembler que la partie la plus importante de son patrimoine, l'évêché, ne lui échappe! Et l'évêché lui échappera. Le nouveau ministre appartient au parti évangéiique et nommera le docteur Proudie, un des membres distingués de ce parti. A cette nouvelle, la rage du docteur Grantley
s'exhale en imprécations et presque en blasphèmes. Le docteur se met à haïr le nouvel évoque d'une haine très compliquée. Il le hait parce qu'il lui a dérobé son héritage ; il le hait parce qu'il est hostile au parti de la haute Église; il le hait enfin parce qu'il n'est pas un gentleman. Les questions de doctrine et les nuances religieuses lui sont fort indifférentes, mais non les manières et l'éducation. La première vertu d'un ecclésiastique, ce n'est pas d'être pieux, savant, dévoué à son ministère, c'est d'être un gentleman. Haute Église, basse Église, ces mots ne représentent pas aux yeux du docteur deux systèmes différents, mais deux classes d'hommes distinctes. La haute Église est le parti naturel des gentilshommes, le parti évangélique est le parti des gens mal nés. C'est un scandale qu'un évèque appartenant au parti de la basse Église; il attribuera au sentiment religieux plus de valeur qu'aux fonctions sacerdotales, parlera de réformes à introduire, d'écoles du dimanche à établir, supprimera la musique religieuse à l'office divin. C'est le renversement de la hiérarchie anglicane ; autant vaudrait donner l'évêché à un dissident. Un évêque de ce genre est traître envers l'ordre auquel il appartient, car, sans le vouloir, il ferait supposer que la religion est supérieure au prêtre, et la foi à la hiérarchie, tandis qu'au contraire la hiérarchie est néces* saire à la foi, et le prêtre est l'interprète de la religion. La doctrine n'est rien que par le prêtre, et par conséquent le prêtre est tout. Quiconque dira le con* traire est non seulement un impie, mais, ce qui est
i^ ÉCRIVAINS MODERNES DE L ANGLETERRE.
bien plus grave, un homme mal né. Telles étaient les opinions dn docleur Grantley sur la religion. A ces opinions il joignait ceKains principes pratiques qui n'étaient pas précisément inspirés par l'esprit évangélique : par exemple, que Fautel doit non seulement faire vivre le prêtre, mais l'entourer d'opulence et de luxe, et que c'est pure duperie que d'abandonner aux païens du monde les avantages du confort, de la bonne chère et de l'élégance. Le docteur se connaissait en vins exquis, en mets recherchés, en décorations intérieures, en ameublements. Un petit détail suffira pour faire comprendre la nature de ce dandysme ecclésiastique : pour rien au monde, il n'eût dîné sur une table ronde, meuble qui, selon ce gentilhomme clérical, ne pouvait convenir qu'à un cockney enrichi ou à un dissident. Un autre de ses principes était qu'on devait haïr ses ennemis de toute son âme, ne jamais leur faire quartier, même quand ils demandaient merci, et n'abandonner la partie que lorsqu'ils étaient exterminés. Cependant le docteur Grantley était, malgré ses vices mondains et peut-être à cause de ces vices, exempt du vice clérical par excellence , la tartuferie ; c^était un mondain , ce n'était pas un cuistre; c'était un pharisien peut-être, ce n'était pourtant pas un hypocrite.
L'antagoniste apparent de l'archidiacre était ce docteur Proudie, qui lui avait soufflé le patrimoine épiscopal; mais son ennemi véritable était M. Slope, le chapelain de l'évêché. Du docteur Proudie il n'y a rien à dire, sinon qu'il était de la dernière insigni-
fiance. 11 n'élait évêque que de nom; Pévêque véritable était sa femme, mistress Proudie : c'était elle qui distribuait les bénéfices, nommait aux emplois vacants. Lorsqu'il voulait disposer de la moindre charge dans son diocèse, il le faisait subrepticement, en cachette, comme un délinquant honteux ou un esclave qui profite de Tabsence de son maître. Un geste de colère de mistress Proudie le faisait rentrer sous terre; un mot de tendresse lui arrachait toutes les concessions qu'elle désirait. Plusieurs fois M. Proudie avait essayé de secouer ce joug féminin, et il avait môme formé à cet effet une ligue avec son chapelain! mais hélas! le chapelain ne passait pas la nuit dans la chambre de Tévêque, et il avait la douleur de voir rompre tous les matins les filets qu'il avait tendus la veille. Ce chapelain était, après mistress Proudie, le personnage important de Tévèché. M. Slopc n'était pas un gentleman, mais un croquant de la pire espèce. L'hypocrisie avait pénétré toutes les parties de son âme et de son corps; il était comme saturé de cafardise. Son regard était hypocrite, sa démarche était hypocrite, ses paroles n'exprimaient qu'assurances hypocrites. Ses mœurs étaient pures et cependant comme infectées de vice; il ne mentait pas, et cependant son langage n'était jamais sincère. 11 appartenait au parti de la basse Église, et il connaissait à fond tous les manèges et tous les stratagèmes des intrigants de ce parti. 11 savait que la puissance véritable du prêtre n'est pas dans l'église, mais au foyer domestique, qu'elle n'est pas dans la
pompe extérieure, mais dans la direction des cœurs. Il tonnait contre les idolâtries introduites dans le culte par les high churchmen^ contre la musique religieuse, contre les autels trop ornés; au fond, s'il eût dit sincèrement sa pensée, il aurait déclaré que c'étaient là de pauvres moyens de parler à l'imagination et d'étendre la puissance de l'Église : on servait bien plus sûrement l'influence du clergé en flattant les lubies d'une vieille fllle dévote, en adressant de timides compliments aux veuves, en caressant les enfants. M. Slope était passé maître dans cet art de la prédication à domicile, de la conversation dévote» de la galanterie cléricale. Aussi ce personnage, qui, à première vue, était odieux à tous les hommes, trouvait-il des défenseurs charitables et quelquefois ardents dans le camp féminin. Le sentiment qu'il inspirait aux femmes n'était cependant pas la sympathie, mais une sorte de pitié. Comme tous les hommes l'attaquaient, les femmes se croyaient obligées de prendre sa défense et de réparer les injustices du sexe fort; mais M. Slope, comme il arrive souvent aux intrigants rusés, s'abusait sur la nature du sentiment qu'il inspirait, et se prenait lui-même dans ses propres pièges. Il essayait d'exploiter à son profit cette compassion sympathique, où il croyait trouver un commencement d' affection, et, révélant ainsi son odieuse nature, détruisait en un instant la bienveillance dont il était l'objet. Il était astucieux et perfide; mais sa cupidité gloutonne et empressée lui faisait perdre invariablement le fruit de ses ruses. Il se
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précipitait sur chaque occasion qui se présentait ; il faisait mieux, il étendait le bras et ouvrait la main longtemps d'avance pour la saisir au moment où elle passerait. C'est ainsi qu'il lui arriva une fois de solliciter la place de doyen de Barchester quinze jours avant que le doyen fût mort. C'est ainsi qu'il perdit la confiance de mistress Bold pour avoir insinué des propositions de mariage avant d*ètre sûr des dispositions du cœur de la veuve. C'est ainsi encore qu'il perdit la protection de mistress Proudie pour avoir voulu soustraire interapestivement Tévèque au joug de sa femme. Toute son habileté ne pouvait dissimuler la bassesse de ses instincts, et cet homme, dont tous les instants étaient employés à duper ses semblables, ne parvenait en dernier résultat qu'à se duper lui-même. C'était un publicain qui avait été longtemps au service des pharisiens.
Les Stanhope n'étaient ni publicaîns, ni pharisiens ; c'étaient de purs mondains, baptisés dans l'Ëglise anglicane, et qui ne valaient guère mieux que de simples gentils non convertis. Figurez-vous, si vous pouvez, tous les scandales et toutes les habitudes païennes de la Babylone abhorrée des puritains transportés dans le foyer d'un grand dignitaire de l'Église. Le père, M. Stanhope, cumulait plusieurs emplois et trouvait moyen de n'en remplir aucun. Profitant de la faiblesse du dernier évéque, il avait vécu en Italie avec sa famille presque sans interruption pendant les quinze dernières années, et avait oublié, au milieu des musées
et des palais païens, ses devoirs et presque son éducation. Se rappelait-il sa liturgie , et était-il capable encore de célébrer Tofflce divin? c'était une question controversable. M. Stanhope était le plus indolent des hommes, et quand il sortait de son indolence, c'était pour entrer dans des accès de colère furieuse, fort impuissants à réparer les désastres qu'il n'avait pas eu la force de prévenir. Les désastres, en eflet, pleuvaient sur la famille. Quoique la fortune de sa femme fût considérable et que son revenu annuel dépassât la somme énorme de trois mille livres sterling, il avait descendu, sans y songer, les degrés qui conduisent au gouffre de la dette, si bien qu'il était probable que cet homme opulent laisserait ses enfants à peu près sans ressources. C'étaient là de grands soucis, mais tous les soucis s'évanouissaient, pour M. Stanhope, en présence d'une table bien servie, car il avait au plus haut degré ce vice qui s'allie à la paresse, la -sensualité. Mistress Stanhope était une femme naturellement vaine et mondaine, que le far niente de la vie italienne avait encouragée dans ses défauts. Le rien faire était pour elle le seul état désirable dans la vie. Du gouvernement d'une maison, elle ne comprenait que la décoration intérieure, les détails de luxe et de confort. Le chef véritable de la famille était Charlotte, la fille aînée, personne active, diligente et coupable, qui avait encouragé les folies des siens, afin de conserver la direction suprême du ménage; mais à l'exception de Charlotte les enfants
dépassaient encore en excentricité vicieuse leurs excentriques parents.
Madeline Stanhope, la seconde fille, avait fait son éducation en Italie, dans les salons de Milan, dans les villas du lac de Gôme, dans les bals de Florence, "dans les théâtres de Naples. Elle unissait à une beauté surprenante un cœur sec et une âme vide. Elle avait donc passé sa jeunesse à donner des tentations aux hommes et à désespérer par ses coquetteries ses nombreux admirateurs. Elle avait été la cause volontaire de duels nombreux qui flattaient sa vanité cruelle, et s'était acquis une réputation très méritée d'immorale légèreté. De brillants cavaliers avaient plus d'une fois recherché sa main, et elle les avait renvoyés humiliés ou désespérés; mais, comme il arrive d'ordinaire, elle finit par choisir le plus indigne de ses adorateurs. Elle épousa un aventurier italien, capitaine dans la garde papale, moitié soldat, moitié espion, nommé Paolo Neroni. Après six mois de vie conjugale à Rome, elle revint chez ses parents, sans autre bagage que les vêtements qu'elle portait sur elle, mais infirme pour le reste de ses jours. On présuma, car elle n'osa pas avouer la vérité et on n'eut pas le courage de la lui arracher, que les J^rutalités de son mari n'avaient que trop vengé les nombreuses victimes qu'avaient faites ses anciennes coquetteries. Dès lors on n'entendit plus parler du signor Neroni, et la sîgnora resta à la charge de ses parents. Les leçons de la Providence avaient été perdues pour elle, et cet accident affreux ne l'avait pas rendue
meilleure. Toujours belle malgré ses infirmités, elle trônait sur le sopha qu'elle ne quittait plus, et se plaisait encore à émouvoir et à torturer les cœurs qui rapprochaient.
Le jeune frère de Madeline, Ethelbert, lui ressemblait presque en tout point. Il était comme elle léger, vaniteux et coquet, mais exempt de méchanceté. Ses nombreuses sottises ne faisaient tort qu'à lui-même. Depuis longtemps, il avait dépassé l'âge de la première jeunesse, et il en était encore à faire choix d'une profession. Il avait été élevé pour l'Église, ne s'était senti aucun goût pour la vocation ecclésiastique, et s'en était allé achever ses études dans une université allemande, d'où il avait rapporté toute sorte de notions fantastiques inconnues en Angleterre. Il essaya de l'étude, du droit, s'en dégoûta bien vite, et résolut de se faire artiste. Il partit pour l'Italie, et quelque temps après son départ étonna sa famille en lui écrivant qu'il avait embrassé le catholicisme, qu'il était protégé par les jésuites, et qu'il allait partir pour la Judée comme membre d'une mission chargée de convertir les Juifs. Ce furent les Juifs qui le convertirent. Il embrassa le mosaïsme, et annonça à ses parents qu'ils recevraient la visite d'un prophète juif qui l'avait traité avec bonté en Palestine. Le prophète vint en elTet à la villa Stanhope, s'y établit contre le gré des habitants, et déclara qu'il ne partirait pas avant d'avoir touché l'argent qu'il avait prêté à Ethelbert. Le mosaïsme n'avançant pas la fortune de ce dernier, il revint à la religion
de ses pères. Lorsque sa famille fut de retour en Angleterre, Ëthelbert songea de nouveau à entrer dans les ordres; mais cette peiisée n'était pas plus sérieuse que les autres, et il continua à vivre dans la fainéantise, le dilettantisitae et les flirtations. Il aimait à étonner par la singularité de ses vêtements et à bouleverser les idées de ses interlocuteurs. Il faisait la cour à toutes les femmes indistinctement, sans aucun scrupule de conscience et sans souci des conséquences que sa légèreté pouvait entraîner. Dépourvu de préjugés en même temps que de moralité, il n'avait aucun respect pour le rang et aucune avei*sion pour la mauvaise compagnie. Souple, familier, il étonnait plus qu'il ne choquait, plaisait souvent et ne scandalisait jamais.
Que pensez-vous de cette famille de hauts dignitaires de l'Église anglicane ? Madeline Stanhope estelle la fllle d'une danseuse ou la fille d'un clergyman? Ëthelbert est-il un dandy dilettante ou un candidat aux ordres sacrés? Et M. Stanhope lui-même est-il autre chose qu'un vieux pécheur mondain endurci dans sa frivolité? Ce qui frappe en effet dans tous ces personnages du roman de M* TroUope, c'est qu'à l'exception de M. Slope, ils n'ont aucun des vices de leur profession ; ils n'ont que des vices laïques. Les meilleurs ont les faiblesses de bons pères de famille comme M. Harding, ou les faiblesses de maris bornés et domptés comme Tévêque Proudie. L'archidiacre Grantley est un type d'ambitieux; mais il est audacieusement ambitieux à la manière laïque, et non
sournoisement ambitieux à la manière ecclésiastique. Les pires de tous, les Stanliope, sont gangrenés de vices, mais de vices mondains. La famille et le monde occupent tous leurs soucis; de Téglise il est à peine fait mention. On discute des questions d'héritage et d'intérêt, on agite des projets de mariage, et Tamour remplit tout le temps que Fambition laisse inoccupé. Cet esprit finit par gagner même ceux qui ont considéré leurs devoirs comme incompatibles avec la vie du siècle; il suffit du regard d'une femme pour changer les dispositions de leur cœur, car les femmes sont aussi puissantes dans ce milieu ecclésiastique que dans la société la plus laïque. Elles commandent comme mistress Proudie, ou laissent agir paisiblement leur influence inévitable comme Eléonore Bold, ou induisent les cœurs en tentation comme la signora Neroni. Ces personnages se pren* nent d'ailleurs pour ce qu'ils sont, ne font jamais un retour sur eux-mêmes, et n'ont aucune aspiration vers la sainteté. Ils sont mondains sans peur et sans reproche, et ne craignent qu'une puissance, la presse; le Jupiter seul (lisez le Times) a le privilège de les faire trembler. Il est impossible d'imaginer des types qui soient plus éloignés du caractère sacerdotal, On voit bien qu'ils sont appelés doyens, chanoines, recteurs; mais on a envie de se demander si ce ne sont pas simplement des titres honorifiques ou des titres académiques conférés à des scholars»
Les romans de M. Trollope n'attaquent aucun point de doctrine et de principe. 11 n'est pas fait une
seule fois allusion aux dogmes anglicans, et nous pouvons supposer que Fauteur est assez indifférent à cet endroit ; mais ils attaquent la hiérarchie, et dans TËglise anglicane le point essentiel, important, n*est pas le dogme, c'est l'organisation ecclésiastique. Nous ferons comme M. Trollope; nous nous garderons de rechercher si l'Église anglicane est ou non fondée sur des bases logiques, et nous nous en tiendrons à cette question des mœurs mondaines dans le haut clergé anglican, que le romancier a si bien mise en lumière. La peinture de ces mœurs singulières et si contraires à toutes nos idées fait naître en nous un sentiment que nous donnerons au lecteur, non comme une opinion, mais comme une simple impression. La question du célibat ecclésiastique et du mariage des prêtres a été agitée bien souvent depuis trois siècles, sans que les partisans du célibat ou du mariage aient pu parvenir à convaincre les personnes impartiales et réellement éclairées. A notre avis, les partisans de Tune et l'autre opinion ont également d'excellentes raisons à leur service. Quel homme de bon sens pourrait trouver quelque chose à reprendre au mariage des prêtres? Mais d'un autre côté quelle imagination élevée et quelle àme délicate oserait prendre parti contre le célibat ecclésiastique? Le mariage des prêtres n'a rien qui répugne au bon sens et à la raison, car le mariage est fondé sur la nature, il est favorable aux bonnes mœurs, il est compatible avec les devoirs de toutes les professions. En revanche, le célibat
répond à toutes les idées que nous nous foruaons du caractère sacerdotal; il répond à un idéal de vie sainte, alimentée par l'unique pensée de Dieu, tirant son unique bonheur de Dieu et non de la créature. N'y aurait-il pas moyen cependant d'expliquer cette contradiction? Le célibat, qui plaît beaucoup à rimagination, est combattu par le bon sens, car le célibat ecclésiastique requiert également de tous les hommes qui l'embrasseront les vertus les plus ascétiques, tandis que le mariage n'exige que les vertus ordinaires de l'honnête homme. Il est assez difficile d'admettre que tous les hommes qui feront vœu de célibat seront tous également saints. C'est trop exiger que d'exiger d'un ministre de village les vertus d'un ascète; il n'a que faire de ces vertus pour remplir ses humbles devoirs. Le mariage lui sera très salutaire, car il le rapprochera de ses paroissiens, lui fera mieux comprendre les difficultés de leur existence, lui donnera plus d'autorité pour les conseiilier et les exhorter. Le mariage des simples prêtres n'a donc rien que le bon sens ne puisse approuver; mais la question change beaucoup lorsque, des rangs obscurs du clergé populaire, on s'élève vers les plus hauts échelons de la hiérarchie. L'imagination se prête malaisément à admettre le mariage des princes de l'Église. Il est choquant de penser que les successeurs des apôtres unissent la direction des âmes au gouvernement d'un ménage. Les devoirs d'un évêque sont de Tordre le plus élevé, et cette fois les vertus d'un ascète y semblent à peine
suffisantes. G*est en vain que le bon sens essaierait de protester, et de dire qu'après tout un évêque n'est qu'un homme comme un simple ministre; l'imagination, plus sensée cette fois que le bon sens, répond que les fonctions épiscopales ne peuvent s'accorder qu'avec une vie de sainteté, ou tout au moins qu'avec une vie dégagée des préoccupations mondaines et des détails mesquins que le mariage entraîne nécessairement avec lui. Un simple ministre, marié ou non, deviendra difficilement un mondain ; sa position modeste le protège contre de pareils écarts :*mais un évêque marié, par sa position élevée, en devient nécessairement, fatalement un. Ce sera peut-être un homme vertueux et accompli, mais à coup sûr le gentleman dominera en lui le prêtre. Aussi nous a-t-il toujours semblé que la meilleure organisation ecclésiastique était peut-être celle de l'Église russe, qui permet le mariage aux simples prêtres, et qui exige que les évêques soient tirés du clergé régulier et aient mené la vie ascétique. Dans une telle organisation, le mariage et le célibat sont en parfait accord avec les fonctions cfue le prêtre doit remplir et le caractère dont il est investi.
Les romans de M. Troilope, quoique l'auteur s'abstienne soigneusement de toute opinion tranchée, et qu'il évite autant qu'il est en lui de discuter, soulèvent, on le voit, plus d'une question. M. Troilope est un écrivain satirique, ce n'est pas un pamphlétaire. 11 a considéré le spectacle de l'Angleterre contemporaine avec des lunettes de radical, mais sans
passion, et il a raconté ce qa'il avait vu : une aristocratie envahie par le flot croissant de la démocratie, se défendant habilement encore contre cette marée envahissante par des digues et des canaux, et en détournant au besoin les flots pour engraisser ses propres terres; des classes moyennes de plus en plus nombreuses, s'élevant en richesse et en puissance, mais rapidement épuisées par les efforts mêmes qu'elles font pour s'élever, se fondant avec l'aristocratie, et la renouvelant jusqu'à ce qu'enfln elles l'aient entièrement transformée; un haut clergé mondain, politique, sans esprit chrétien, sans doctrines précises, espèce de féodalité cléricale qui reste debout non comme une institution religieuse, mais comme une institution sociale. Voilà ce qu'il a vu, ce qu'il a raconté avec toute sorte de réticences polies, et en s'abstenant malicieusement de formuler aucune conclusion. Nous ferons comme lui. Les conclusions qu'on pourrait tirer de pareils livres seraient téméraires, et risqueraient fort de recevoir un démenti des événements. On doit les lire, non dans la pensée de s'éclairer sur l'avenir de l'Angleterre, mais pour mieux apprendre à en connaître le présent; ils peuvent servir comme de bornes milliaires, pour indiquer le chemin parcouru par la société anglaise depuis l'ère des réformes, et pour montrer la direction qu'elle va suivre ; mais ils n'ont pas la prétention de dire avec quelle vitesse cette société continuera son voyage, ni quel sera le terme où il prendra fin.
Octobre 1858.
LE
CHARLES KINOSLET
(Westward Ho!)
LE
Nous avons une prédilection particulière pour e XYL* siècle. De tous il est le plus grand. Il est celui qui présente l'ensemble le plus imposant, il est celui qui renferme le plus grand nombre de hautes individualités, il est même, à notre avis, celui qui honore le plus la nature humaine. C'est le siècle qui contient les origines du monde moderne, et c'est celui qui a le plus fait pour l'établir. Nous avons peine à concevoir comment, dans un si court espace de temps, ont pu être accomplies tant de grandes choses, comment deux ou trois civilisations merveilleuses ont pu briller d'un éclat aussi splendide et s'éteindre, comment tant d'États qui n'existaient pas encore ont pu se former, tant de découvertes se faire, tant de hardis contrastes se déployer librement, et comment la même durée a pu comprendre la renaissance et la réforme, l'épanouissement magnifique
de rilalie et la conquôle du nouveau monde, la suprématie héroïque de l'Espagne et la formation des États protestants, Machiavel et Luther, Calvin et Loyola, Michel-Ange et Shakspeare. Tant de fécondité effraie et embarrasse, et l'œil s'éblouit h suivre ce panorama magique où passent avec une rapidité invraisemblable et revêtues de couleurs violentes, crues, infiniment variées, intensément lumineuses ou sombres, les scènes les plus diverses. Yoici les forêts de TAmérique, où les hardis Espagnols s'enfoncent pour quelque périlleuse jornada, poursuivant, aidés de leurs dogues, les sauvages enfants de cette terre et les chassant de leurs verts abris. Voici l'impitoyable Cortez, le cruel Pizarre, le hargneux Aimagro, conduisant au pillage, du Mexique au Chili, leurs bandes d'aventuriers aux consciences sans scrupule que trouble seul te fantôme de l'or. Plaines sans fin, sol brûlant, forêts périlleuses, temples détruits, palais pillés, vastes carnages, sacrifices humains, moines mêlés aux guerriers, vieille^ dynasties et royaumes sauvages qui s'écroulent, quel est le poète dont la surprenante imagination a conçu ce tableau! La scène change, et Michel-Ange, dans un paisible atelier, taille les figures du tombeau de Jules 11, ou bien Charles-Quint ramasse le pinceau de Titien. Entendez- vous les cris des Morisques dans TAlpujarra, les interrogatoires du saintoffice dans les demeures des Juifs, les sentences prononcées par le duc d'Albe? Cependant, l'âme ardente de Thérèse d'Avila exhale au fond d'un
cloître ses désirs de mystique perfection, et un héroïque mendiant écrit le livre le plus gai et le plus triste qui ait été jamais écrit. Les petites cours italiennes où. TArioste compose ses chants, et qui causent le malheur du Tasse, sont des prodiges d'élégance, de raffinement, de goût et d'intelligence, et en même temps à Munster une cour sauvage s'établit où le cannibalisme apocalyptique règne et domine. Pendant que les seigneurs italiens se débarrassent élégamment de leurs ennemis par le poison ou la main stipendiée d'un bravo^ le roi des anabaptistes mène le chœur des danses sanglantes autour des cadavres encore chauds de ses maîtresses et de ses partisans. Quelle scène nocturne que regorgement de la Saint- Barthélémy! Ceux qui aiment les émotions violentes ne peuvent rien désirer de mieux. Le tocsin de Saint- Germain-l'Auxerrois , les cyniques bons mots de Besme, Charles IX sur le balcon, l'aubépine du cimetière des Innocents, la circulaire du lendemain du massacre, tout cela porte un caractère exceptionnel, et peut exprimer la perfection de l'atroce, car c'est un des .plus singuliers privilèges du xvi® siècle que d'exprimer plus complètement qu'aucun autre siècle le bien et le mal, la vertu et le crime, et même les simples accidents naturels. C'est ainsi que ceux mêmes qui peuvent se rappeler Trafalgar, ou qui ont un goût particulier pour les scènes maritimes, avoueront sans peine que le désastre de FArmada est l'idéal du genre.
La force et la couleur, tels sont les premiers
caractères du xyi«. siècle, les plus sensibles, ceux qui frappent immédiatement l'œil du premier venu. Le second caractère de ce siècle, c'est la grandeur. Tout y est démesuré, rien n'y est mesquin ni vulgaire. Les contrastes les plus étonnants se développent en même temps dans les mêmes âmes. Barbares et souvent pleins de vices, les hommes du xvi" siècle sauvent ces imperfections par un raffinement, une élégance et une fierté d'allures qui sont presque inexplicables. Celui qui commet un crime digne du plus vulgaire scélérat est en même temps un gentilhomme d'une vie exquise et d'une incontestable grandeur d'âme. Ils rachètent tous leurs ^défauts par une sincérité et une naïveté que l'on n'a plus retrouvées depuis. Sans doute leurs actes nous étonnent et nous effraient, mais il est remarquable cependant que leurs pires forfaits ne nous enlèvent aucunement la haute opinion, l'estime et l'admiration que nous avons pour eux. Qui oserait traiter les ducs de Guise, coupables de tant d'actes ambitieux, de tant d'intrigues sanguinaires, de tant de projets patricides, comme de vulgaires criminels? Qui oserait prononcer un mot contre les vertus de Calvin malgré le procès de Michel Servet et les persécutions contre le parti des libertins? Ignace de Loyola a été pour la société moderne la source de bien des embarras : qui oserait lui contester le titre de héros, même de saint? Tous ont l'excuse suprême qui rachète les péchés et les crimes, ils sont naïfs et naturels. Chez eux, rien d'alambiqué, de sophistique, de systématique; ils
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suivent leurs iustincts bons et mauvais, et écoulent les voix intérieures que la nature fait parler en eux. De là une grâce, une beauté et une force singulières qui enveloppent toutes leurs actions et toutes leurs paroles, grâce, beauté ettorce toutes morales et individuelles, et qui ne doivent rien à la civilisation et à la société extérieures.
Si Ton veut se faire une idée de la nature humaine à cette époque, on n'a qu'à opposer au xvp siècle le xvii®, qui en est la contre-partie. Les vertus des hommes du xvii* siècle se rapportent toutes à la société extérieure et n'ont qu'elle pour but. Le gouvernement de Richelieu et le règne de Louis XIV ont tout changé. On commence à s'inquiéter beaucoup plus de la civilisation que de la foi, de la société que de la vie, d'un but politique et temporel que d'un but idéal et étemel. Avec ces préoccupations mesquines, Tâme de l'homme s'est rapetissée et n'a plus cette majesté naturelle qu'elle avait au siècle précédent, où d'humbles moines, de pauvres prêtres, des aventuriers sans sou ni maille, de simples bourgeois pensaient et parlaient comme des rois. Le courtisan a remplacé ce roi naturel. Des règles ont été créées, qui ont établi les lois de ce qui est permis et de Ce qui ne l'est pas. Des gens d'un esprit délicat, raffiné, ont fait un code de ce qui est convenable et de ce qui ne Test pas. La nature, au lieu de couler librement, a dû circuler par mille canaux artificiels. 11 y a des formules pour la politesse, des formules pour l'amour, des formules pour l'amitié, des formules même pour la religion «
On n'est pas seulement malade ou bien portant selon les règles, comme le disait Molière; on est poli selon les règles, religieux selon les règles, amoureux selon les règles. Une société charmante, expression délicate et rafBnée de Tesprit français, s'établit; mais avec elle commence le règne de Tartificiel et du factice. Adieu maintenant pour jamais à ces expressions spontanées du courage, de l'amour, de la religion, qui se déployaient avec des couleurs si splendides, et éclataient avec des mouvements si irrésistibles! L'âme a trouvé son tyran, et le règne de la société commence à peser de tout son poids sur Tindividu.
Oui, voilà la vraie raison pour laquelle le xvie siècle a tant de grandeur et tant de confusion en même temps. Libre pour la première fois depuis des siècles, débarrassée du lourd fardeau du moyen âge, non encore enlacée dans les pièges, les trappes et les filets de la bureaucratie, du gouvernement et des mœurs conventionnelles modernes, l'âme humaine s'ouvre, s'étend à Tinfini, aspire violemment toutes les émanations de la terre, désire et pressent toutes les splendeurs divines, s'abandonne à toutes ses ardeurs. On n'a pas encore inventé ces conventions, plus mortelles pour elle et surtout plus efficaces que ne le furent jamais les inquisitions et les tortures. L'âme ose tout et exprime avec une candeur d'enfant ce qu'elle a osé, elle ne se connaît point de contrôle. Je sais la grande objection, les hommes du xvi*^ siècle sont barbares. Oui certes, et même ils nous suggèrent cette réflexion qui pourra surprendre, mais qui n'en
est pas moins vraie : qui sait exactement quelle dose de barbarie doit entrer dans la nature humaine pour qu'elle soit parfaite? Ce qui est certain, c'est qu'il est aussi essentiel qu'il y ait en nous un peu de la nature du barbare qu'il est essentiel qu'il y ait de la soude dans notre sang et du sel dans nos aliments. Par barbarie, nous entendons la domination des forces instinctives qui sont en nous, sans souci des règles établies. Cet élément barbare est le principe de la liberté, et quiconque ne Ta point n'aime pas la liberté; il est le principe des grandes choses, et quiconque ne l'a pas sera toujours incapable de grandes choses. Malheur aux gens trop civilisés I la carrière de l'amour et de la fol, du sacrifice et du dévouement leur est à jamais fermée. Ils pourront avoir toutes les qualités secondaires possibles; ils seront fins, discrets, intelligents, mais ils ne réussiront jamais qu'à vivre, et passeront leur vie à désirer ce qui ne vaut pas la peine d'être désiré. Dans le bien, ils ne dépasseront jamais une honnête moyenne bourgeoise; dans le mal, ils seront rarement des scélérats, mais en revanche ils seront de vulgaires coquins. Quant à nous, nous aurons toujours une préférence marquée pour les caractères où cette barbarie n'est pas entièrement effacée, et pour prendre des exemples, nous avouons qu'un bandit comme Fernand Cortez nous inspire moins de répulsion qu'un roué élégant comme le duc de Richelieu, et qu'un persécuteur comme le duc d'Albe nous est plus sympathique qu'un libéral comme M. de Talleyrand.
Nous ne sommes donc pas élonné des sympathies et des antipathies également violentes qu'inspire le XVI* siècle. Nous sommes tolérants, les hommes de ce siècle étaient l'intolérance même; nous sommes civilisés, ils étaient ù, demi barbares ; nous réglons notre conduite d'après des formules établies, ils s'abandonnaient à toutes les inspirations de leur conscience et de leur imagination; nous avons confiance dans la société, ils étaient de farouches indivi* dualistes. Mais ceux qui ne croient qu'à demi à toutes les choses modernes, ceux-là ont quelque chose qui les rendra toujours plus sympathiques au xvi® siècle, que les hommes qui ont en leur époque une confiance entière.
M. Kingsley est un enthousiaste de l'époque d^ÉIi* sabetb,etles opinions que nous venons d'exprimer se rapprochent, croyons-nous, beaucoup des siennes. Nous lui ferons cependant deux très petites chicanes. Son enthousiasme est profond, il manque de largeur, d'impartialité et d'étendue; ses admirations sont trop restreintes et trop exclusives. Le bien et le mal n'étaient pas aussi absolument séparés qu'il le croit au xvi* siècle; l'Espagne n'y représentait pas la puissance du démon, ni TAngleterre le bon principe, autant qu'il le dit. L'Angleterre n'était pas absolument peuplée d'hommes religieux, de femmes modestes et accomplies, de braves et élégants gen* tilshommes, de savants sans pédantisme. D'un autre côté, il faut de la bonne volonté pour voir dans TËspagne du xvi® siècle une incarnation de Satan.
CHARLES KIN6SLEY. 149
Nous trouvons au contraire chez cette nation, à cette époque, un développement singulier de l*idée qu'un certain philosophe cher à M. Kingsley nomme Vidée du divin. Ce développement ne fut ni fécond ni rationnel, il manqua d'élévation et de pureté, il était en contradiction avec la tendance générale de Tesprit humain, mais il fut singulièrement intense, profond et naïf. Il entra beaucoup de mélange, beaucoup de passions de la chair et du sang, beaucoup des pires sentiments terrestres, dans ce mouvement religieux si original, mais en somme la foi, la foi profonde et sincère, était au fond. Tout n'était point de la chair et du sang chez François Xavier et Thérèse d'Avila, — M. Kingsley Tavouera bien sans doute. Tout n'était point non plus orgueil espagnol, esprit de domination coupable et pure politique chez un Loyola, un Lainez et un François Borgia. Ce mouvement fut anormal, infécond, irrationnel, et c'est pourquoi on a jusqu'à un certain point le droit de le méconnaître; mais ce droit n'appartient qu'au vulgaire ou aux sectaires. Or M. Kingsley ne fait point partie du vulgaire, et malgré ses sympathies trop exclusivement anglicanes, nous ne croyons pas qu'il fût très flatté d'être rangé parmi les sectaires. Le jugement de tout homme impartial et éclairé sur le catholicisme espagnol sera toujours celui-ci : forme bizarre et excentrique, substance mélangée, en somme représentation monstrueuse et exceptionnelle, mais bien réelle, de l'idée du divin.
Nous avons & peine le droit de lui adresser la seconde observation que nous avons à faire : nous lui reprochons d'être trop anglican, et c'est là un reproche dont il peut contester la valeur. Aussi ne parlons-nous de son anglicanisme qu'à un point de vue purement littéraire et par rapport à Tinfluence qu'il peut exercer sur son talent. Il nous semble qu'à mesure que les années s'écoulent, le sentiment premier qui animait les idées de M. Kîngsley se modifie singulièrement; il s'accuse de plus en plus sous une forme exclusive et jusqu'à un certain point intolérante. Certes M. Kingsley était un aussi bon anglican il y a quelques années qu'aujourd'hui, mais il Tétait moins selon les règles; il croyait sans doute l'anglicanisme la meilleure forme que pût revêtir l'idée chrétienne, mais il savait mieux séparer l'idée chrétienne de la forme anglicane. Il n'a jamais poussé assez loin les tendances philosophiques pour comprendre l'idée religieuse comm^ distincte de l'idée chrétienne, mais il avait alors plus d'indulgence qu'aujourd'hui pour ceux qui faisaient cette distinction. L^église intérieure semblait le préoccuper beaucoup plus que l'église extérieure. De plus en plus cependant son anglicanisme s'est prononcé, de plus en plus l'idée chrétienne s'est identifiée dans son esprit avec la forme anglicane, et il en est arrivé à ne plus voir de salut pour l'Angleterre que dans un retour complet au credo anglican. C'est là l'esprit qui anime son dernier livre : non seulement il reproche aux générations modernes de ne pas être religieuses, mais il leur
reproche de ne pas être religieuses selon la forme adoptée par leurs ancêtres, laquelle était la seule vraie. L'Église romaine, à l'entendre, ne vaut guère mieux que la négation de toute religion, et elle est beaucoup plus dangereuse. Le protestantisme dissident est une religion essentiellement individualiste, incapable de former une religion nationale. L'Église romaine détruit toute nationalité et ne produit qu'une unité menteuse et fatale; le protestantisme dissident ramène tout à l'individu et empêche ainsi toute unité. L'anglicanisme est donc de toutes les formes de la religion la plus sage; également éloignée des usurpations de Rome et de Tanarchie des dissidents, elle seule est une Église nationale, elle seule est capable de l'être et méritait de l'être. L'Église anglicane est pour la vie spirituelle de l'Angleterre ce que sa constitution est pour sa vie temporelle, et TAngleterre se perdra, si elle l'abandonne. Si l'Église anglicane tombe, il y aura sans doute encore des chrétiens; mais, si nous pouvons parler ainsi, l'âme chrétienne de la nation n*existera plus. Telles sont les pensées, nous les nommerions mieux en les appelant les préoccupations, qui se laissent apercevoir dans cette vive, dramatique et amusante
apologie de l'Eglise anglicane, écrite sous Tinfluence toujours croissante d'idées qui ne sont rien moins qu'anglicanes. Emerson et Hennell, Strauss et Newman sont pour quelque chose dans cet anglicanisme militant, qui, depuis deux ou trois ans, est surtout devenu le génie inspirateur de M. Kingsley. Le spectacle de
rinfidélUé philosophique le rend plus défiant et moins aecessible aux idées nouvelles. Il mure sa porte, qo*ii ft^ail entre-bàillée, comme s'il se repentait de l^vmr laissée un certain jour trop grande ouverte.
La fieaaée de Westward Ho ! ressemble beaucoup à celle qui a inspiré à Carlyle la publication des Lettres et discours de Cromwell. Pour faire honte à ses contemporains de leur irréligion et de leurs faiblesses, M. Kingsley a tracé une peinture du règne d'Elisabeth. L'époque est bien choisie. Reste à savoir s'il est dans la destinée des choses que de pareils moments d'éclat durent longtemps, et s'il est juste d'accuser ses contemporains de ne pas appartenir à une époque semblable. L'idée de Carlyle était bien meilleure el répondait bien mieux au but qu'il se proposait. Il voyait surtout dans les puritains et dans Cromwell des moyens de gouvernement et des principes moraux dont l'abandon lui paraissait avoir été fatal pour l'Angleterre. L'Angleterre, selon lui, n'a fait que péricliter depuis l'abandon des idées triomphantes sous Cromwell. Les principes pouvaient durer comme tout ce qui est purement moral, ils avaient une existence indépendante des circonstances historiques; mais le règne d'Elisabeth devait passer comme passent toutes les formes sociales, et qui, devant leur existence à une combinaison d'éléments divers, sont réductibles par l'analyse philosophique à ces éléments premiers. Génie, allure d'âme et de caractère, mœurs générales, tout cela fort brillant, était cependant transitoire. Le règne d'Elisabeth n'est
point, comme l'époque de Gromwell, l'expression crue et brutale d'un nouveau principe; c'est un résumé de tout le passé de TADgleterre; il est pour la vieille Angleterre ce que le règne de Louis XIY est pour la vieille France : c*est un produit du temps. Le travail des siècles se résume ainsi en une fleur superbe qui exprime d*unc manière à la fois idéale et réelle le passé et Tàme d'une nation. Le sourd labeur du temps, les énergies silencieusement actives d'innombrables générations, les pensées particnlières du peuple, vagues et obscures, s'épuisant en efforts pour s'exprimer comme une bouche qui bégaye; les actes incomplets, indications de caractères qui ne pouvaient parvenir à se préciser; les idées traduites dans mille essais incorrects et inachevés, tout cela finit par s'accuser, se revêtir d'une belle forme, se colorer et se réunir symétriquement et dans une belle ordonnance, comme aux sons d'une musique invisible et selon les lois d'une géométrie morale dont aucun mortel n'a pu apercevoir les vivantes figures et les mouvants théorèmes. Tout ce passé obscur, anarehique, aux éléments en apparence inconciliables, se présente ainsi un beau jour, lorsque les forces de la nature ont achevé leur travail, sous une forme éternellement belle et qui le rend méconnaissable. C'est quelque chose comme l'éclosion du printemps. La veille, tout était encore nu et stérile; une nuit passe, et tout est verdoyant et frais. Ces pensées, ces idées, ces mœurs, hier encore si confuses, si incorrectes, si gauches ou si grossières.
154 ÉCRn'AINS MODERNES DE l'aNGLETERRE.
86 révèlent avec une vivacité, un relief, un éclat incomparables. C'est ainsi que le siècle de Louis XIY résume tout le passé de la vieille France. Génie français, politesse française, bravoure française, beauté française môme, toutes choses connues depuis des siècles, s'accusent alors d'une manière sensible, pour mieux dire incontestable, sans rien laisser à reprendre à la critique des peuples, sans laisser à leur pédanterie, à leur jalousie ou à leur haine, d*autres ressources que celle de Tadmiration. Et ce ne sont point seulement le génie et les mœurs qui arrivent à la perfection ; les institutions nationales aussi participent de cette renaissance inattendue. Ainsi la monarchie française, TËglise française, la diplomatie française arrivent, sous Louis XIV, à représenter dans des personnalités suprêmes et achevées, si nous pouvons nous exprimer de la sorte, le talent, les vertus, Tart et les méthodes de gouvernement des siècles antérieurs.
Il en fut ainsi pour TAngleterre au tenips d'Elisabeth. Toute la vie du moyen âge anglais se résuma, avant de s'éteindre, dans cette période brillante et courte qui s'étend de la mort de Marie Tudor au règne de Jacques I"^ L'esprit d'entreprise anglais, le vieil amour des aventures cher aux pirates danois, la bonhomie brutale des Saxons, Tesprit chevaleresque des Normands, le caractère aristocratique de la .nation, toutes ces choses et bien d'autres encore, tout, jusqu'aux traditions populaires celtiques *, se
1. Si le rôle de l'élément celtique a été peu considérable dans rhistoire de la civilisation anglaise, il n'en a pas été de
combinèrent pour former ce beau règne. Ces éléments, en lutte jusque-là, se réconcilieront en un tout harmonieux ; ces sentiments muets, qui tant de fois avaient fait effort pour s'exprimer, rompirent Tenchantemcnt qui les retenait et parlèrent un beau langage correct, mélodieux et fln. Malheureusement cela ne pouvait durer, cette fleur se fana bien vite; elle tenait trop du passé. Pour que Tanglicanisme luimême, cette doctrine si chère à M. Kingsley, et dont il nous semble qu'il voit la réalisation la plus complète à celle époque, pût s'établir définitivement, il fallait qu'une grande partie de ces belles choses mourût, car beaucoup d'entre elles étaient des produits directs du catholicisme, et elles devaient s'évanouir sous le souffle de la réforme. Nous différons donc entièrement, à cet égard, d'opinion avec M. Kingsley. L'honorable écrivain croit que cet éclat remarquable est dû au protestantisme : si l'Angleterre d'alors a été si florissante et si pleine de génie, c'est qu'elle était profondément prolestante ; sises marins ont été victorieux, c'est qu'ils étaient imbus de sentiments bibliques. 11 y a beaucoup à dire sur tout cela. Si l'on envisage ses succès exlé-
méme à mon avis dans la littérature. Il y aurait un curieux chapitre à écrire sur l'influence que les imaginations celtiques ont exercée sur l'esprit anglais. Cette influence est surtout sensible chez les poètes du temps d'Elisabeth. Spenser et Shakspeare, qui sont très Saxons cependant, seraient sensiblement différents, si les traditions celtiques n'avaient pas existé. Quelques-unes des œuvres de Shakspeare, le Songe (Cune nuit d'été et Cymbeline, sont en un certain sens des œuvres celtiques. (Note de 1855,)
156 ÉCnfVAlNS MODERNES DE l' ANGLETERRE.
rieurs, l'Angleterre, il est vrai, les a obtenus à cette époque parce qu'elle était protestante : c'est grâce à son protestantisme qu'elle a triomphé de l'Espagne; mais si l'on envisage sa civilisation intérieure, ses mœurs y sa littérature et sa poésie, la question change d'aspect. L'éclat de la civilisation anglaise à eette époque est dû au passé; c'est le dernier et suprême reflet d'un soleil qui se couche aux derniers jours de l'automne. Le règne d'Elisabeth^ c'est l'automne du catholicisme anglais, l'automne du moyen âge anglais, l'automne des mœurs, des sentiments et des idées que le catholicisme et le moyen âge avaient déposés dans l'esprit et le cœur de la nation anglaise.
Cependant, malgré sa manière trop exclusive à notre avis d'envisager le règne d'Elisabeth, M. Kings- Icy ne dissimule ni les défauts, ni les vices de ses héros. Les personnages du temps revivent bien avec leur bravoure et leurs faiblesses, leur foi et leurs superstitions. Le tableau de cette singulière époque se déroule sous nos yeux avec son caractère compliqué de vestiges de barbarie et d'extrêmes raffinements. Ruines et personnages du moyen âge, sorcières, alchimistes, savants qui ont parcouru le monde, cavaliers qui ont vu l'Italie, Anglais qui n'ont jamais quitté le sol natal, marins qui reviennent des Açores et de l'isthme de Panama, jésuites qui parcourent l'Irlande et le pays de Galles pour soulever des populations restées fidèles au vieux culte, gentilshommes anglicans, respectueux chevaliers de la belle vestale assise
szdv le trône d'Occident et confondant l'idée de la foi protestante avec Viâée de patrie, dissidents puritains cherchant en grommelant la voie du salut, cavaliers espagnols intraitables rivaux et irrésistibles galants, bourgeois aa^ais soumis et fiers corrigeant leurs filles et leurs femmes selon l'antique et directe méthode, tout ce panorama passe sous nos yeux. IBiea que la scène de ce dramatique poème soit l'Angleterre, nous y avons cependant la vision de toutes les civilisations continentales si diverses de celte époque, le reQet de la galante et sanglante Italie, récho de la France batailleuse et duelliste, le retentissement de TEspagne menaçante et entraînée par les vertiges de Torgueil. Les personnages ont bien tous leur caractère historique, et, chose curieuse, les portraits à notre avis qui sont les moins ressemblants peut-être sont ceux des anglicans. L'intention de M. Kingsley était de les présenter au lecteur tels que sa sympathie les lui montre, braves, loyaux, chevaleresques, religieux; il les a faits trop loyaux, trop religieux. Gomme ces personnages étaient ses favoris, il a involontairement corrigé leurs défauts. Il est incontestable que les gentilshommes anglais de cette époque étaient polis, courtois, honnêtes et braves, aussi dévoués à leur reine que courtisans du xvn* siècle le furent jamais à Louis XIV, aussi bons protestants que pouvaient Tètre des gens qui venaient d^échapper à Rome, mais ils n'étaient pas aussi correctement loyaux, polis et braves, et surtout ils n'étaient pas aussi honnêtement mesurés dans leur
langage et dans leurs actes. Âmyas Leigh, le pratique Amyas Leigh, a pu raisonner avec bon sens son amour pour la belle Rose Salteme, mais il ne Ta pas fait aussi tranquillement que le raconte le roman ; les chevaliers de la Rose ont tous été, je n*en doute pas, d'excellents jeunes gens, mais ils n'ont jamais été aussi sages, et les bouillonnements de leur sang, une fois mis en mouvement, s'apaisaient moins vite que ne le dit M. Kingàley. Sir Richard Grenvil était un homme grave et religieux, mais il a dû jurer plus d'une fois. Sir Walter Raleigh est un favori de M. Kingsley : je veux croire que les vanités du monde étaient incapables de lui faire commettre une lâcheté ou un crime ; mais il n'était pas aussi désabusé à leur endroit que le prétend son apologiste, et il y avait certainement dans sa nature un point que Téclat et la grandeur chatouillaient sensiblement. M. Kingsley a un idéal très anglais que nous respectons profondément ; il voit la perfection de la nature humaine dans une grande honnêteté morale unie à une grande bravoure pratique, et dans une grande élévation d'âme mise au service d'intérêts réels. Si les gentilshommes anglais du temps d'Elisabeth se rapprochaient en effet de cet idéal, qui est d^ailleurs celui de la nation anglaise tout entière, ils n'étaient pas une reproduction aussi exacte de ce type abstrait que l'affirme M. Kingsley. C'est l'unique reproche que nous ayons à faire à ses anglicans, et il a commis cette erreur par excès d'amour. Au contraire, les personnages qui lui
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tenaient moins au cœur, catholiques, Espagnols, dissidents, sont fort bien posés; les nuances du caractère catholique en particulier ont été saisies avec une finesse sur laquelle nous reviendrons, car elle est très extraordinaire. Bref, il n*y a pas dans le roman de personnages plus intéressants qu'Ëuslache Leigh le catholique, que don Guzman l'Espagnol et que Salvation Yeo le dissident.
Cependant, si les héros anglicans de M. Kingsley sont trop parfaits, ce n'est pas par excès de vertu molle et niaise, comme Grandisson et les héros de son école. Ils sont trop parfaits dans le sens opposé, ils ont trop de virilité, ou, si Ton aime mieux, leur virilité, qui ne se dément jamais, est trop constante. Pour donner une idée de ces personnages, nous citerons le portrait que M. Kingsley fait du jeune Amyas Leigh. Le lecteur y trouvera, avec un noble spécimen de la nature humaine, une expression de Tidéal de l'homme tel que le comprend M. Kingsley, c'est-à-dire un homme sans pédantisme et sans hypocrisie, d'un cœur riche et chaud, d'une main solide, lisant la Bible, aimant les combats, plein de tendresse sans aucune sentimentalité, d'un commerce sûr, buvant volontiers un tlacon de sherry avec ses amis et prenant plaisir à contempler un combat de coqs ou à forcer une bêle fauve. C'est là en effet un idéal d'homme bien conçu, d'après une saine appréciation de la nature humaine, également éloigné de la barbarie et de l'extrême civilisation. Qu'Amyas Leigh ait eu ou non une nature aussi bien
équilibrée (ce dont nous ne sommes pas aussi certain que M. Kingsley), il est salutaire de contempler une telTe natuire, comme il est salutaire de respirer les émanations des prairies et des bois.
« Quoique ce jeune gentilhomme, Amyas Leigh, fût sorti du meilleur sang du Devon et eût vécu toute sa vie dans ce que nous appellerions aujourd'hui la meilleure compagnie, quoiqu'il eût en lui valeur, courtoisie, et en un mot toutes les nobles qualités qu*il déploya plus tard dans sa vie aventureuse, et qui me Font fait choisir pour héros principal et centre de cette histoire, il n'était point, en dépit de son honnête physionomie, ce que nous appellerions par le temps qui court un jeune homme intéressant. Encore moins était-il un jeune homme instruit, car à Texception d'un peu de latin qu'on lui avait fourré dans la tête à force de coups et comme avec un marteau, à Texception de sa Bible, de son livre de prières, de la Mort d'Arthur dans la vieille édition de Caxton et de la traduction de V Histoire des Indes occidentales, de Las Casas , récemment traduite en anglais sous le titre de Crtmutés des Espagnols^ il n'avait jamais rien lu et ne savait rien. Il croyait dévotement aux fées qu'il appelait pixies, tenait pour certain qu'elles changeaient les enfants en nourrice et faisaient pousser les mousserons sur les clairières pour leur servir de tapis de danse. Lorsqu'il avait des verrues ou des brûlures^ il s'en allait trouver la sorcière blanche de Northam pour se faire guérir. Il croyait que le soleil tournait autour de la terre, et
que la lune avait quelque parenté avec les fromages de Ghcsler. Il s'imaginait que les hirondelles dormaient tout rhiver au fond de Tabreuvoir, parlait comme Haleigh, Grenvil et autres personnes de mauvaise éducation, avec Taccent le plus prononcé du Devonshire, et était, à beaucoup d'autres égards, d'une telle ignorance, que tout moniteur tant soit peu expérimenté d'une de nos écoles nationales aurait eu les meilleures raisons de se moquer de lui. Néanmoins ce jeune sauvage ignorant, privé des glorieux progrès du xix* siècle (à savoir la littérature à Tusage des enfants, la science rendue accessible à tous, et surtout les aperçus sur l'histoire d'Angleterre aujourd'hui familiers à nos essayists de chemins de fer, lesquels aperçus consistent à croire que jusqu'à l'année 1688 il n'y avait en Angleterre que des fous ou des hypocrites), avait appris certaines choses qu'il n'aurait apprises dans aucune de nos modernes écoles, car son éducation avait été celle des anciens Perses : — dire la vérité et tirer de l'arc. Dans ces deux vertus sauvages, il était arrivé à la dernière perfection, aussi bien que dans ces autres vertus également sauvages, — endurer joyeusement la souffrance et croire que la plus belle chose du monde était d'être un gentilhomme, lequel mot on lui avait appris à comprendre ainsi : ne faire inutilement de la peine à aucun être humain, riche ou pauvre, et mettre tout son orgueil à sacrifier son plaisir au profit de ceux qui étaient plus faibles que lui. En outre, comme dans les dernières années on lui avait donné
un jeune poulain à dompter et une paire de jeuaes faucons que son père avait reçue de Lundy Isle à dresser, il avait grandi, au moyen de ces grossiers et frivoles amusements, en persévérance, en contrainte sur luimême, en habitudes réfléchies. Quoiqu*on ne lui eût jamais appris à employer son intelligence et qu^on ne lui eût jamais donné de leçons, il connaissait les noms et les mœurs de tous les poissons, oiseaux et insectes, et possédait aussi bien que le plus vieux marin la signification de chaque poussée de nuages. Depuis quelque temps, il était, en vertu de sa taille et de sa force extraordinaires, le coq sans rivai de l'école et le plus batailleur des enfants de Bideford, brutales habitudes dans lesquelles il se complaisait et dont il savait tirer parti au profit du bien , en rendant la justice parmi ses camarades à bons coups de poing, en secourant les opprimés et les faibles. Aussi était-il la terreur de tous les petits matelots, ainsi que l'orgueil et la providence des petits garçons et des petites filles de la ville, et il croyait n'avoir pas bien rempli sa journée lorsqu'il revenait au logis sans avoir rossé quelque gros tyran qui opprimait un plus faible que lui. Pour le reste, il n'avait jamais pensé sur la pensée, ni senti sur le sentiment, et toutes ses ambitions se bornaient à plaire à son père et à sa mère, à s'attribuer par d'honnêtes moyens le plus qu'il pouvait de friandises et à désirer d'aller sur mer lorsqu'il serait assez grand. Ce n'était pas non plus ce qu'on appellerait de nos jours un enfant pieux, car bien qu'il récitât
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son Credo et son Pater soir et matin, qu'il allât entendre le service de Téglise chaque matinée, qu*il lût les psaumes avec sa mère tous les soirs, et qu'il eût appris de ses parents qu'il était infiniment noble de faire bien et infiniment vil de faire mal, cependant (l'aurore des livres religieux pour les enfants n'avait pas encore brillé sur le monde) il n'en savait pas plus long sur la théologie et sur sa propre âme immortelle qu'il n'y en avait dans le catéchisme de l'Ëglise. C'est une question en résumé que de savoir si, tout grossièrement ignorant qu'il fût relativement à nos idées modernes dans la science et la religion, il n'avait aucune notion de virilité, de vertu et de piété, et si l'étroitesse barbare de son instruction n'était pas contre-balancée en lui comme chez ses contemporains, par la profondeur, l'étendue et la salubrité de son éducation. »
Les personnages anglicans et royalistes dévoués qui font l'admiration de M. Kingsley peuvent se diviser en deux classes : les uns, les Richard Grenvil, les Francis Drake, les Amyas Leigh, représentent les pures qualités anglaises et insulaires; leurs idées ne vont pas au delà de leur pays et même de leur comté, leur protestantisme tout anglais ne s'est pas souillé au contact du protestantisme étranger; les docteurs de Strasbourg et de Genèye n'existent pas pour eux; la renaissance et toutes les lumières qu'elle a fait briller n'ont pas eu prise sur leurs mœurs et leurs idées. Mais il y a toute une autre catégorie de gentilshommes, les Walter Raleigh^ les Philip Sidney»
les Frank Leigh (le propre frère d'Amyas), donl Téducaiion 8*esl plutôt faite sur le continent qa*en Angleterre et sur la mer. Sur ceux-là, le protestantisme étranger et surtout la Renaissance ont mordu profondément. Us représentent Tinfluence italienne, si considérable au XYi» siècle, mais qui ne fut guère nulle part plus forte qu'en Angleterre, ainsi que nous pouvons le voir par les poètes dramatiques et lyriques de cette époque. Ceux-là unissent à leurs sentiments d*Anglais des sentiments plus universels : ils sont bons protestants sans doute, mais meilleurs platoniciens ; comme il convient à des hommes qui ont étudié Marsilo Ficin et Pic de la Mirandole, ils unissent le culle du Dieu chrétien au culte de la Vénus morale^ selon la belle expression de Shaftesbury. Au profond sentiment de la nature particulier aux Anglais, ils mêlent Tidée d*une félicité idéale, arcadienne, ulopique, rapportée du Midi; au sentiment loyal et sans détours de Tamour anglais, ils mêlent la galanterie italienne, et chantent volontiers, en s'accompagnant du luth, leur espoir et leurs souffrances. Pour eux, il n'y a pas seulement, comme pour les Richard Grenvil et les Francis Drake, une Angleterre; il y a, grâce à cette influence de la Renaissance, une humanité. Et ici nous avons une petite querelle à faire encore à M. Kingsley. Jusqu'à présent, on avait considéré les hommes dont nous venons de faire le portrait comme les représentants de l'esprit de la Renaissance. M. Kingsley a tenu à montrer que chez eux cet esprit n^élait qu'un ornement, et que le fonds
de leur être était ranglicanisme. Que Walter Raleigh ou Philip Sidney aient été d'aussi bons protestants que Richard Grenvil ou Amyas Leigh, c'est possible ; mais ce qui est certain, c'est qu'ils Tétaient autrement. Il y avait en eux un élément cosmopolite, universel, qui ne se trouvait pas chez les autres. Ils étaient plus près de nos idées modernes sur la tolérance, la liberté de conscience ; ils étaient plus près de nos méthodes transcendaniales d'appréciation et de critique religieuse. Leur platonicisme, leur culture, n'étaient pas seulement, comme leurs manières, une forme extérieure de leur âme, mais croyonsnous, un élément essentiel de leur vie, et ils étaient par conséquent anglais et protestants autrement que les rudes et loyaux marins sur lesquels le continent n'avait eu aucune prise. Ce n'est qu'une nuance, mais elle est importante, et M. Kingsley l'a aperçue comme nous, puisqu'il s'est cru obligé de se faire l'apologiste de leur anglicanisme.
Il y avait alors encore un troisième type d'Anglais, l'aventurier, l'homme poursuivi par le fantôme de l'or, et qui parcourait les mers, moins pour étendre l'influence de l'Angleterre que pour faire fortune, moins pour réprimer l'ambition des Espagnols que pour les imiter. Le roman de M. Kinglsey contient une si belle histoire d'aventurier, que je ne puis résister au désir de la raconter. Elle est, comme toutes celles du temps, passionnée et dramatique.
A Bideford, dans le sud de l'Angleterre, théâtre de la vieille civilisation anglaise et patrie de ses anciennes
illustrations, M« Johû Oxenham, marin intrépide et compagnon du célèbre Francis Drake, recrute des marins pour un prochain voyage. Il enflamnae les cœurs des pauvres paysans en faisant briller devant leurs yeux les perspectives dorées de TEIdorado et le pillage des galions d'Espagne. Lui-même se montre et se pavane comme un échantillon des richesses du nouveau monde; des chaînes d'or brillent à son eou, des anneaux d'or à ses doigts, et sur son chapeau étincelle, retenu par une agrafe d'or, le riche plumage d'un oiseau d'Amérique. Un de ses matelots, Salvation Yeo, exhibe à l'admiration des recrues une corne de buffle ornée de merveilleuses ciselures représentant des combats de terre et de mer, des viilesetdes ports, des dragons et des éléphants, des combats de baleines et de requins, des iles avec leurs singes, leurs oiseaux et leurs palmiers. Amyas Leigh suivrait volontiers M. John Oxenham, si sir Richard Grenvil, mieux avisé, ne détournait pas l'enfant de ce voyage avec un aventurier qu'il connaît trop bien, et qui ne peut que mal finir. Dans le fait, ce voyage s'ouvre sous de tristes auspices; au milieu d'un dîner donné par le père d'Amyas, M. Oxenham s'est levé tout à coup en s'écriant : « L'oiseau à la gorge blanche! l'oiseau à la gorge blanche! là, là, le voyez-vous? » Cet oiseau mystérieux et invisible apparaissait toujours aux membres de la famille Oxenham lorsque leur fin était prochaine. Malgré ce funèbre présage, M. Oxenham ne remet point son départ, et marche à la rencontre de sa destinée. Une voix plus forte que la
voix prophétique, plus forte même que le désir de l'or, guidait ses actions, et ses compatriotes ne surent la vérité que bien des années après, lorsque Salvation Yeo revint, seul survivant de tout son équipage, raconter sa triste fin à sir Richard Grenvii et à Amyas Leigh.
M. Oxenham était donc parti avec un équipage de soixante et dix hommes, tous enflammés du même désir de lucre, et qui l'adoraient non comme un maître, mais comme le plus intelligent et le plus brave de leurs camarades. « Nous étions persuadés, disait Salvation Yeo, que nous trouverions des trésors plus considérables que ceux du temple de Salomon, et que M. Oxenham nous apprendrait la méthode de conquérir quelque ville toute d'or, ou de découvrir une île faite de pierres précieuses. » — <( Vous serez notre roi, capitaine, avait-il dit un jour à M. Oxenham. » A quoi ce dernier avait répondu : « Si cela arrive, je ne serai pas longtemps sans une reine, et qui ne sera pas une Indienne ». Le sens de ces paroles se découvrit peu de temps après, lorsqu'à la suite de quelques aventures insignifiantes les voyageurs furent arrivés à Tile des Perles, près de Panama. En débarquant, ils n*y trouvèrent qu'un seul Espagnol, que M. Oxenham reconnut aussitôt. « Perro, où est ta maîtresse? » s'écria-t-il transporté de joie. Le domestique lui apprit qu'un vaisseau était attendu de Lima dans une quinzaine de jours. Quelques-uns des matelots, enrichis par la pèche des perles et le pillage d'une petite barque chargée d'or, désiraient
s'en retourner; mais M. Oxenham supplia^ menaça, et promil l'arrivée d'une barque qui les rendrait tous riches comme des princes. L'équipage consentit à attendre, et le seizième jour la barque promise apparut; mais, au grand mécontentement des matelots, elle ne contenait que 100000 pesos d'argent. En revanche, elle amenait une jeune dame merveilleusement belle, accompagnée d'une petite Glle de six à sept ans, jolie comme le jour, et, comme pour marquer le contraste, d'un garçon d'environ seize ans, laid comme un péché mortel. Hélas! cependant c'était la jolie petite fille qui était le produit d'un péché mortel.
La dame descendit de l'embarcalion capturée sans manifester la moindre crainte, en ordonnant à sa petite fille de n'avoir point peur. M. Oxenham et elle se connaissaient depuis longues années. L'énigme était résolue maintenant ; c'était pour elle que l'aventurier avait entrepris son dernier voyage. Les matelots redemandèrent à partir, mais M. Oxenham n'en avait pas le courage; il se livrait au plaisir d'aimer au milieu de cette belle nature, et ne se montrait nullement pressé de transporter son trésor sous le pâle soleil de la tiède Angleterre. Tout l'enchaînait, la violence et les enchantements de la passion, qui ne veut aucune solution de continuité et qui épuise sans prendre haleine, lorsqu'une fois elle l'a commencée, la coupe entière de la vie, — les paysages chéris et connus, pleins de récents souvenirs de bonheur, les arômes enivrants et les irrésistibles influences d'une
terre vierge et aussi, mais moins puissamment qu'autrefois, Tamour de l'or et le désir du gain. Salvation Yeo entendait souvent leurs conversations amoureuses, et les rapporta naïvement à sir Richard Grenvil. C'étaient des concetti galants à Titalienne, des élans passionnés à Tespagnole, des épithètes violemment tendres à Tanglaise. Tous deux riaient avec mépris, de la manière la moins charitable, d'un certain personnage inconnu qu'ils nommaient le vieux singe de Panama. Tous deux accablaient de caresses la petite fille, qui paraissait les intéresser directement Tun et l'autre; quant au jeune homme, on le reconduisit ^ bord sur ces paroles peu aiïectueuses du capitaine Oxenham : « Il n'est ni à vous ni à moi ; que Tenfant de Beelzébuth parte, et peu importe ce que le jeune singe pourra rapporter au vieux singe ». Ces rapports cependant pouvaient être dangereux, et c'était l'avis de Salvation Yeo, qui proposa résolument qu'on lui fermât la bouche pour toujours avec un bon coup de poignard; mais la dame s'y opposa toute en larmes, et plaçant la main sur les lèvres de M. Oxenham, déjà prêtes à lancer l'ordre atroce, elle dit : « Quoiqu'il ne me louche en rien, j'ai déjà assez de péchés sur mon âme ». M. Oxenham d'ailleurs n'était point cruel, et mal lui en prit, car ses embarras commencèrent avec le refus qu'il fit de céder au;c gens de l'équipage certains nègres marrons qu'ils avaient aidé à faire prisonniers. Le bâtiment repartit donc, et avec lui le jeune singe^ qui alla rapporter ce qu'il avait vu au vieux singe^ lequel n'était
autre que don Francisco Xarate, gouverneur de Panama.
Cependant les matelots demandaient obstinément à partir. « Qu'avons-nous besoin de nous en retourner? leur répondait invariablement M. Oxenham; nous ne manquons de rien ici, nous sommes déjà dans rÉden, nous pouvons vivre sans travailler. Cherchons plutôt quelque belle île où nous puissions vivre en sûreté jusqu'à la fin de nos jours. Je serai roi, elle sera reine, vous serez mes officiers, et pour peuple nous aurons les Indiens. » L'équipage se révolte à demi, cède cependant; mais les Espagnols arrivent, et il faut s'enfoncer dans l'intérieur, où était déjà M. Oxenham. C'est là, traqués de toutes parts, plongés dans l'incertitude et environnés de dangers, que les deux amoureux tinrent une de ces conversations que la folie des passions peut seule inspirer. Il s'agissait d'échapper, et la dame y consentait pour l'équipage, mais non pour elle et son amant. « Voyez, disait-elle, tout autour de nous est le paradis. Ne vaudrait-il pas mieux rester ici, vous et moi, et les laisser partir en emportant l'or et tout le reste? — Ceux qui vivaient dans le paradis, répondit M. Oxenham, n'avaient pas péché comme nous l'avons fait, et n'étaient pas menacés de devenir vieux comme nous le deviendrons. » Et elle : « S'il en est ainsi, il y a assez de poisons dans les bois pour nous faire mourir dans les bras l'un de l'autre, comme il eût été désirable qu'il plût au ciel de nous faire mourir il y a sept ans. — Non, mon adorée.
Il y va de mon honneur de tenir mon engagement avec les hommes que j*ai conduits ici, et de rapporter en Angleterre une partie au moins de ma prise, comme preuve de ma valeur. » Alors elle, souriant : « Ne suis-je donc pas une assez belle prise et une preuve suffisante de votre valeur? » M. Oxenham, laissant la dame et la petite fille, repartit cependant pour aller arracher aux Espagnols le trésor qu'ils avaient repris. Le sixième jour, on le vit revenir avec une quinzaine d*hommes malades ou blessés, et criant : « Tout est perdu! »Le lendemain, les Espagnols apparurent et vinrent les forcer dans leur retraite. Il fallut fuir; les malheureux survivants de ce désastre étaient à peine capables de se tenir sur leurs jambes, tant ils étaient accablés par la fatigue et la faim, lis errèrent dans l'Ile comme des renards ou des daims, traqués par les chiens, laissant chaque jour un des leurs couché pour toujours au bord d'un ruisseau, au pied d'un arbre, à l'entrée d'une grotte ou sous l'abri d'un buisson, et abandonné à la garde des vautours, qui, planant sur les moribonds, attendaient le départ de l'Àme pour se repaître du corps. On marcha jusqu'au moment où les forces manquèrent, la belle dame sans chaussure et les pieds sanglants, la petite fille presque nue. Enfin il ne resta plus de tout l'équipage queSalvation Yeo et un autre matelot. On se nourrit de fruits cueillis sur les arbres, on dormit sous la voûte des deux, sommeils pénibles et troublés que la belle dame secouait souvent en poussant des cris de ter-
reur, et en demandant si on n'entendait pas dans le lointain les aboiements des chiens espagnols. La pensée du suicide vint se présenter aux malheureux. « Pourquoi, dit M. Oxenham, ne mourrions-nous pas comme des hommes, en nous perçant de nos armes?» Mais Salvation Yeo était condamné à vivre encore, car une vieille sorcière lui avait prédit qu'il mourrait sur mer et pas ailleurs; le second matelot avait horreur du suicide, et la dame s'écria plaintivement : « Oh! je mourrais volontiers; mais alors la pauvre petite? » Ils furent dispensés de souffrir plus longtemps, car à peine cette scène de suprême désespoir venait-elle de se passer, qu'ils furent saisis par les Espagnols, garrottés et conduits à un gentilhomme grisonnant, vêtu de velours violet et d'une physionomie peu avenante, qui se précipita vers la danie l'épée k la main, et l'eût tuée si quelques-uns des hommes de sa suite ne Teussent retenu.
« Cela est digne de vous, don Francisco, de publier ainsi vous-même votre propre déshonneur, dit Oxenham. Ne vous avais-je pas dit autrefois que vous étiez un être abject, et ne vous chargez-vous pas de prouver la vérité de mes paroles?
— Chien anglais, plût au ciel que je ne t'eusse jamais vu !
— Singe espagnol, plût au ciel que je t'eusse traversé la carcasse de mon poignard lorsque je te rencontrai près de l'église de Sainte-Ildegonde, le soir de Pâques, il y a huit ans . »
Le vieillard se tourna alors vers sa femme, et
comme il menaçait de la faire brûler vive : « Plût à Dieu! répondit-elle, que vous m'eussiez brûlée vive le jour de moa mariage ; vous m'auriez épargné huit années de souffrances. Adieu, mon amour, ma vie ; adieu , seiiores ! Puissiez-vous avoir plus de pitié pour vos filles que mes parents n*en ont eu pour moi I »
Et, arrachant soudain un poignard de la ceinture d'un soldat, elle se tua. L'oiseau prophétique à. la gorge blanche qui avait apparu avant son départ à M, Oxenham n'avait pas menti; l'héroïque aventurier fut pendu par Tordre de don Francisco Xarate. Il faut lire dans M. Kingsley celte belle histoire, que nous aurions voulu citer en en lier, cette hisloire réellement historique où se mêlent les plus abjectes et les plus nobles passions, où, sur un fond de paysage du nouveau monde, la vie espagnole et la vie anglaise unissent leurs couleurs. En vérilé, quand on a lu ce récit après tant d^autres du même temps, on a peine à lutter contre une fatale pensée : c'est qu'à tout prendre, la vie était naguère plus belle qu'aujourd'hui. La vie des personnages subalternes historiques d'autrefois avait un cachet de grandeur que je ne retrouve pas même chez les hommes les meilleurs, les plus vertueux et les plus vaillants de nos jours. Et qu'on ne dise pas que la raison de ce phénomène, c'est que la perspective historique nous fait défaut : la perspective historique ne sert qu'à nous faire mieux discerner la différence de couleur des époques; mais elle n'ajoute pas une beauté de plus à
174 ÉCRIVAINS MODERNES Î)E l'ANGLETERRE.
un caractère. La perspective historique n'ojoule rien à la majesté do Louis XIV, à la grandeur d'Elisabeth, au caractère de Guillaume le Taciturne, à l'énergie passionnée de la société espagnole du xvi® siècle, pas plus qu'elle n'ajoute quelque chose à la beauté de ïlliade^ des statues grecques, de la chapelle Slztine, et des drames de Shakspeare. La perspective bistorique est une invention trouvée pour nous illusionner sur notre compte et nous faire accroire que nous sommes plus grands que nous ne sommes. C'est une erreur, et il n'y a pas d'expositions universelles qui tiennent, nous sommes plus petits que nos ancêtres, et nous resterons tels.
Le brave Salvation Yeo, qui vint raconter cette histoire à sir Richard Grenvil, ne vit point se terminer ses aventures avec celles de son maître. Il erra parmi les Indiens et .mena avec eux une douce et joyeuse vie païenne, jusqu'au moment où il fut pris par les Espagnols et jeté dans les cachots de l'inquisition. Jusque-là Salvation Yeo ne s'était point soucié de religion, et n'avait songé qu'à prendre la plus large part possible des bonnes choses de la terre. Sa vie antérieure n'avait pas été assez morale pour l'empé^ cher de commettre une lâcheté. Mis à la torture par l'inquisition, il renia son Dieu; mais, comme tant d'autres pécheurs plus illustres que lui, il trouva dans son crime même les moyens de sa rédemption : il eut honte de lui-même et devint un anabaptiste rigide et impitoyable. Salvation Yeo, au milieu de tous ces brillants gentilshommes anglicans, repré-
sente l'Angleterre qui va venir. Encore quarante années, et toute cette noblesse combattra vainement pour son roi ou pour les privilèges du parlement : l'avenir est à Salvation Yeo. Son dévouement à des chefs hostiles comme lui à Rome et à l'Espagne, mais qui n'appartiennent pas à sa communion, symbolise bien ce moment de trêve qu^ le règne d'Elisabeth établit entre l'anglicanisme et le protestantisme dissident. De même que le biblique Yeo sert courageusement sous des capitaines hostiles à sa foi, ses coreligionnaires, plongés dans les cachots d'Elisabeth, bénissent le nom de la reine et prient Dieu de conserver ses jours jusque sur l'échafaud où elle les envoie. Le contraste entre ces deux races d'hommes est fortement marqué par M. Kingsley : chez les gentilshommes anglicans brille tout ce qui reste d'esprit féodal, chevaleresque, d'esprit des cours et de noblesse de manières; dans Salvation Yeo, rien de chevaleresque, pas même cette pitié affectueuse qui a toujours tenu lieu au peuple de chevalerie : il ne sait ni épargner ni pardonner. Le jeu de la vie est sérieux pour cet homme, et ses ennemis ne doivent rien attendre de lui. Quand il agit librement, il tue ; quand il doit prendre un ordre, il demande s'il faut frapper. Impitoyable soldat de Dieu, il cherche partout un philistin à égorger. Un Espagnol n'est pas pour lui, comme pour Amyas Leigh par exemple, un papiste, c'est un madianite. Plein des souvenirs bibliques, il frappe tout ce que Timplacable Jéhovah a frappé, out ce que les serviteurs de Mo'ise et de David ont
frappé. Il n'a aucune pitié pour les nègres, et les réduirait volontiers en esclavage. Pourquoi Gham a-t-il ri jadis de la nudité de son père? En vérité, il a de l'avenir, ce Salvation Yeo. Cette société d'Elisabeth est le brillant reflet du passé; mais dans ce rude anabaptiste ne voyez vous pas le commencement d*une histoire de cent années, têtes rondes décapitant Tamalécite Stuart et reconnaissant pour de tièJes amis de Dieu les parlementaires de la tribu de Benjamin à leur façon défectueuse de prononcer le shibbolelhy indépendants de Tarmée de Gromwell, presbytériens covenanlaires d*Ëcosse, puritains du Massachusetts, dur esclavage des colonies anglaises, germe des États-Unis d'Amérique? Quoique le plus humble des héros de cette histoire, il en est un des plus importants.
Voilà les caractères des personnages; quelle est Tallure de leurs passions? Un curieux chapitre de psychologie qui n'a jamais été essayé serait de rechercher rinfluence des religions sur les passions, de voir quelle tournure particulière elles leur donnent et les différences qu'elles leur impriment. Quelle influence le protestantisme et le catholicisme, par exemple, onlils eue sur les passions, et quelles différences ont-ils imprimées à la plus importante et à la plus générale de toutes, celle de l'amour? M. Kingsley a très bien reproduit ces différences, et, je crois, sans y trop prendre garde. Rien de plus dimcile à expliquer, tant sont délicates les nuances, même les plus accusées, d'un sentiment qui est commun à tous les
hommes de toutes les classes et de toutes les races. L'amour, chez les nations catholiques et chez les hommes d'un caractère catholique, tend invinciblement à se répandre au dehors. Il se compose, si nous pouvons associer ces deux mots, de galanterie et de flamme. Le désir y domine le respect et court à son but jusqu'à ce qu'il soit satisfait. L'homme marche à sa damnation tout en ayant présent à l'esprit l'idée de cette damnation; il y marche, jouet du diable et de lui-même, ayant devant les yeux les images de toutes les tortures de l'enfer, mais fasciné comme par un mirage où se peignent toutes les splendeurs du ciel. C'est une prise de possession de l'être moral et physique tout entier, un incendie qui a des lueurs superbes et d'éblouissants jets de flammes. Mille associations de choses contraires, pensées funèbres, expansion joyeuse de la vie, ardeur sombre et jalouse, enfantillages légers et badins, se réunissent dans cet amour. Aussi l'amour catholique se déploie-t-il avec une magnificence, une pompe, un éclat, une variété incomparables, et est-il capable d'exciter chez ceux qui observent ses effets de leurs propres yeux les sentiments les plus divers et les plus solennels, la pitié presque toujours, la terreur souvent, l'admiration quelquefois, la curiosité infailliblement. Cet amour n'est si émouvant que parce qu'il renverse toutes les conditions ordinaires de la nature, que l'homme n'y conserve jamais son équilibre, et, qu'en subissant, avec une docilité fatale, l'influence irrésistible, il^ passe
de la violence la plus forcenée à la soumission d'uo enfant.
Chez les nations protestantes au contraire, l'homme perd rarement son équilibre, et l*amour est plus intérieur qu'extérieur. Au lieu de brûler comme un incendie et de jeter ses flammes au dehors, il couve comme un feu secret. Il fond l'âme comme un métal, lentement, péniblement, avec mille petits crépite^ ments que l'oreille peut à peine entendre. Ce feu n'arrache point au patient les cris de douleur que fait jeter une souffrance trop vive, mais il lui fait subir les tortures intimes que l'on souffre en silence, en serrant les lèvres et en contractant les muscles, tortures comparables à celles du jeune Spartiate qui se laisse déchirer sous sa robe sans se plaindre. C'est un amour muet, fier, et dans lequel la dignité domine le désir. C'est un amour sans empressement, sans autre galanterie qu'une sorte de sentimentalité un peu froide, qui ne connaît aucune des familiarités de la passion. Une certaine distance reste toujours établie entre l'être aimé et l'être qui aime, distance que la possession même n'efface pas absolument. Ce n'est pas un amour de sactnfice comme l'amour catholique, c'est un amour de dévouement ; mais Tâme qui est consumée par ce feu secret est capable de s'épurer singulièrement, et d'arriver à une sensibilité, à une délicatesse, à un tact et à une subtilité inouïs. Ces diverses nuances du sentiment de l'amour ont été, selon nous, très finement saisies par M. Kingsley, et à ces couleurs éternelles il a joint habilement toutes les
nuances transitoires et passagères de Tépoque, cette grâce évanouie mais qui vit, fixée pour toujours, dans les drames de Shakspeare, et qui provenait des mœurs du moyen âge épurées et adoucies, cette élégance naïve et sauvage comme Télégance des cerfs errant à l'ombre des forêts féodales, ce respect de la femme, dernier reste des traditions chevaleresques, cette adoration de l'idée de beauté sous une forme visible, mysticité platonique, produit de la renais« sance.
Tous les personnages du roman tournent tous comme des planètes autour d'un seul centre, et ce centre est la belle Rose Salterne, fille d'un bourgeois de Bideford. Rose Salterne est la création la plus défectueuse du livre, et M. Kingsley nous a fourni malheureusement une preuve de plus de l'inhabileté des Anglais à tracer des portraits de femme. Rose Salterne n'a absolument aucun caractère; elle est parfaitement insignifiante, et si belle qu'on veuille la supposer, il est difficile de concevoir que tant de braves gens aient été amoureux d'elle au point que le rapporte M. Kirîgsley; mais, insignifiante ou non, elle fut l'objet de la passion de tous les jeunes gens de Bideford. Amyas Leigh, le rude marin, l'aimait dès son enfance; Frank Leigh, qui avait parcouru l'Italie, la France et l'Allemagne, l'aima dès qu'il la vit, et composa des sonnets en son honneur; le jeune William Cary de Glouvelly Court était tout disposé à mettre au service de son honneur son bouillant courage, à livrer pour elle des duels sans fin. Il n'y avait
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pas jusqu'au pauvre John Brimblecombe, le fils de raneien mallre d'école d'Amyas, un pauvre garçon lÀche, bête et gourmand, qu'elle n*eût animé de sentiments élevés et supérieurs à sa triste nature. Tous ces adorateurs de Rose Salterne sont protestants et souffrent en silence. Rien n*est touchant comme la scène où les deux frères Frank et Amyas découvrent qu'ils aiment Tun et l'autre la même femme, et luttant de générosité, renoncent spontanément à leur amour en faveur l'un de l'autre. La même lutte de générosité a lieu entre les autres rivaux, car après bien des querelles, bien des paroles amères, tous finissent par se ranger à l'avis de Frank Leigh; tous conserveront leur amour, et tant que Rose elle-même n'aura pas prononcé entre eux, tous resteront unis dans un même sentiment supérieur de fraternité et de religion. La pensée de la belle fille qu'ils aiment, au lieu d'être un élément de discorde, sera au contraire un lien d'amitié. Ce sentiment d'amour idéal inspire même aux rivaux l'idée d'un ord«« chevaleresque; ils fondent l'ordre de la Itoie, et s'engagent par serment à ne pas empiéter sur les droits les uns des autres, à laisser à Rose toute sa liberté, à n'employer pour la conquérir ni la ruse ni la violence, et à vivre entre eux comme frères et adorateurs de la même divinité. Ce genre d'amour concentré, refoulé, caressé avec tendresse, plein de retenue et de respect, où le sentiment protestant à son aurore se mêle au sentiment chevaleresque à son déclin, est traité par M. Kingsley avec beaucoup de délica-
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tesse et de grâce, et en lisant ces pages heureuses, nous surprenons comme un écho du grand poêle contemporain des chevaliers de la Rose, Oui (et ce n'est pas un médiocre mérite), le langage des amants de M. Kingsley nous a fait penser à Shakespeare et à ce sentiment de Tamour qui s'exprime dans ses drames avec des délicatesses si variées et de si charmantes subtilités.
Cependant les amoureux catholiques de Rose se conduisent tout autrement que les amoureux protestants. Il y en a deux : un Anglais, Eustache Leigh, le propre cousin d'Amyas, et un Espagnol, don Guzman de Soto, fait prisonnier par Amyas et Walter Raleigh pendant les révoltes de Tlrlande. La passion s'exprime chez eux avec bien plus de violence et marche bien plus droit à son but, décidée qu'elle est à ne point céder et à briser tous les obstacles. Écoutez le pauvre^Eustache Leigh aux genoux d'un prêtre catholique, le père Gampian, et demandant qu'on lui pardonne un amour qu'il ne peut pas surmonter.
« — Ah I dit pensivement Gampian. Et elle n'a que dix-huit ans, dites- vous?
« — Dix-huit ans seulement.
« — Eh bien I mon fils, il faut attendre. Elle doit se réconcilier avec l'Église, ou vous devez l'oublier.
« — Je mourrai auparavant.
« — Abl pauvre garçon. Eh bien! elle peut être réconciliée avec l'Église, et ses richesses pourront devenir utiles ainsi à la cause du ciel.
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u — Et cela ne servirait à rien. Donnez-moi seulement l'absoluiion, et rendez-moi la paix. Laissezmoi la posséder, cria-t-il d'une voix suppliante. Je n'ai pas besoin de ses richesses; non, je ne m'en soucie pas 1 Laissez-moi ta posséder seulement uoe année, un mois, un jour. Et tout le reste, — richesse, renommée, talents, bien plus, ma vie elle-même, si cela est nécessaire, sont au service de la sainte Église. Oui, je serai heureux de montrer mon dévouement par quelque sacrifice extraordinaire, par quelque acte désespéré; oui, laissez-moi l'QVoir, et soumettez-moi à l'épreuve, et vous verrez ce dont je suis capable. »
Le chapitre d'où nous tirons ce fragment de conversation est intitulé : Deux manières d'être amoureux, et contient la scène oii Frank et Amyas abdiquent leur amour en faveur l'un de l'autre. La différence est en effet extrêmement marquée^ mais nous regrettons qu'EuBtaehe Leigh, le catholique anglais, qui, à ce titre, est odieux à M. Kingsley, nous soit présenté en même temps comme un type de perversité. Qu'en vertu de la fougue de son amour Euslacbe soit capable d'actions violentes, même de crimes, nous le concevons; mais qu'il soit capable de mensonges bas et d'indignités dont ne se rendrait pas coupable un homme de la plus vulgaire espèce, nous ne le croyons pas. M. Kingsley aura obéi involontairement à un préjugé en lui donnant cet affreux caractère.
Nous venons d'entendre l'Anglais catholique ; écou-
tons maintenant TEspagnol. Don Guzman de Soto devient décidément Tamoureux préféré de Rose Sallerne. C'est lui qu'elle désirait dans ses rêves, c'est lui qu'elle vit lorsqu'elle se soumit aux sortilèges de la sorcière deBideford pour connaître son fiancé futur, c'est lui qu'elle appelait lorsqu'elle passait en revue tous les amoureux qu'elle connaissait dès Tenfanee, lui, c'est-à-dire l'inconnu, Timprévu. Aussi, dès qu'il paraît, elle est vaincue. Elle ne possède aucun exorcisme pour se défendre contre les séductions qui se dressent pour la première fois devant elle. Tout est nouveau chez Guzman, manières, langage, visage, et il agit encore sur elle avec les charmes qui gagnèrent à Othello le cœur de Desdémona. Il sait tant de belles histoires d'amour et de courage, où figurent tant de choses et d'hommes qu'elle n'a jamais vus! Voici un fragment d'une de ces conversations passionnées, étranges, folles, qui conquirent à jamais son cœur, et que ni le bon AmyasLeigb, ni l'élégant Frank, ni le bouillant William Gary, malgré tout leur amour, n'auraient jamais trouvées.
« — Cruel! cria Rose en tremblant de la tête aux pieds.
« — Je vous aime, madame! cria-t-il, en se jetant à ses pieds, je vous adore ! Ne me parlez plus de la difi'érence de rang qui nous sépare, car je l'ai oubliée ; j'ai tout oublié hormis mon amour, tout, hormis vous, madame! ma lumière! mon étoile! ma déesse! Vous voyez jusqu'où mon orgueil est descendu : rappelez-vous que je suis à vos pieds comme un meu-