UN ROMAN D'ÉDUCATION
LE
Pour savoir jusqu'à quel point le self govemment est passé daus les mœurs de la nation anglaise, il faut interroger son système d'éducation, et s'il est vrai, comme ledit le poète Wordsworth, que l'enfant soit le père de l'homme, le spectacle de la libérale Angleterre n'aura plus rien d'énigmatique lorsqu'on aura contemplé cette république en miniature qui s'appelle une école publique anglaise.
De toutes les institutions de l'Angleterre, l'école publique ou collège est certainement une des plus originales, et comme nous nous adressons à des lec^ tours français, nous dirons volontiers une des plus excentriques. Rien en effet n'est plus loin que les règles, les mœurs et les habitudes d'une école pu* blique anglaise des idées qui ont cours en France en matière d'éducation; rien n'indique mieux la différence profonde qui sépare les traditions des deux
pays. Des deux côtés, le système d'éducation est en quelque sorte Tabrégé du système de gouvernement. En Angleterre, V individualisme triomphe dans Téducalion comme dans la société. En dehors de la légitime surveillance qui préside aux heures de l'enseignement, Tcnfant se gouverne lui-même; il se défend lui-même contre les attaques et les empiétements de ses camarades, forme des ligues, contracte des alliances, engage des luttes, essaye sur une petite échelle le combat de la vie réelle. L'école se gouverne, comme l'Etat, par la délibération parlementaire, la lutte des partis, le conflit des opinions, les meetings et les discours après dîner. Quant aux mœurs de l'école, elles sont la fidèle image des mœurs de la société anglaise : ce sont des mœurs violentes, tapageuses, un peu brutales, — les mœurs de futurs squires chasseurs de renards, de futurs sportsmen qui seront renommés un jour sur le lurf pour l'excellence de leurs chevaux et l'habileté de leurs jockeys, de futurs gentlemen cosmopolites qui courront le monde à la poursuite de toutes les fortes émotions physiques, et qui préféreront à tous les autres les plaisirs auxquels se mêle le sentiment du danger. La prédilection de l'Anglais pour les exercices physiques commence dès l'école, et cette prédilection n'est point contrariée par la surveillance des maîtres ou les règles de l'établissement. Le directeur ne répond aux parents ni des membres qui peuvent se fracturer^ ni des fluxions de poitrine que peuvent amener une dourse Un peu trop prolongée, une partie de ballon
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un peu trop chaude. Entorses, yeux pochés, mâchoires endommagées, ce sont là des accidents vulgaires dont personne ne sUnquiète, et qui n'attirent ni réprimandes aux coupables, ni compassion aux victimes, car le maître est pour ainsi dire exclu de la police du collège. Ce sont les écoliers eux-mêmes qui font leur police, et la première règle est qu'ils ne doivent en aucun cas avoir recours à la protection du maître. Ainsi il n'y a pouf ceux qui ont une tendance innée à la lâcheté ou à l'hypocrisie aucune ressource à espérer dans les basses intrigues et les dénonciations jésuitiques. La délation et la trahison sont vices inconnus dans une école anglaise^ Les habitudes du mensonge ne peuvent y fleurir non plus, car, débarrassés de tout espionnage et de toute contrainte, les enfants n*ont à répondre de leurs actions qu'à eux-mêmes, ou à leurs égaux, qu'ils n'ont aucune raison de redouter. Les énergies de l'âme se développent ainsi sans rencontrer aucun obstacle, les nerfs s'affermissent, la timidité naturelle à l'enfant disparait pour faire place à l'esprit de résistance. Grâce à cette liberté complète, chacun mesure déjà ses forces morales et commence l'expérience de la vie. De même que le self government consiste en une confiance absolue dans le caractère de l'homme, l'éducation anglaise s'appuie sur une confiance absolue dans les instincts de l'enfant. Help tkyself, défends-toi, soutiens-toi toi-même, — c'est là l'axiome sur lequel repose l'éducation comme la société en Angleterre. L'école publique anglaise dans ses défauts comme
dans ses qualités est donc Ticnage fidèle d'une société libre et laïque, composée de grands seigneurs populaires et de bourgeois orgueilleux, de marchands actifs et de fermiers robustes. Il n*y a rien dans cette éducation qui trahisse une influence féminine, mystique ou contemplative. Comparez maintenant le collège français à Técole publique anglaise, et vous serez frappé de la différence tranchée qui sépare les deux systèmes d'éducation. C'est en vain qu'on a essayé de donner à notre système moderne d'éducation un esprit laïque : jusque dans ses moindres détails, ce système porte l'empreinte de l'influence ecclésiastique. Il est fait à l'image' de cette société qui a bien pu s'émanciper du joug de ses prêtres, mais qui, ayant été créée, formée par le clergé, n'a jamais pu oublier ses leçons, même alors qu'elle les maudissait. Une règle quasi monastique pèse sur les élèves, enfants dont les plus âgés ne dépassent pas dix-huit ans. L'immobilité et les habitudes sédentaires sont imposées à l'âge turbulent par excellence et avide de mouvement. Les exigences impérieuses de la nature, qui ordonne, au nom de la santé morale et physique et du bonheur futur, les exercices violents, les salutaires fatigues du corps, sont méprisées et traitées de dissipation et de brutalité. A voir ces légions d'enfants enfermés entre les quatre murs d'un édifice dont la vue seule inspire l'ennui, et qui tient à la fois du couvent, de la caserne et de la prison, on pourrait croire que l'intention des maîtres est de former des générations de contem-
plateurs oisifs et de moines' mystiques. Eh bien! pas du tout, rintention des maîtres qui dirigent ces casernes ou ces couvents, où le corps se flétrit en même temps que Tâme s'étiole, est de former des hommes et des citoyens! Ceux qu'on a cru déposséder doivent en vérité rire de bon cœur en voyant qu'on leur a opposé, sous un nom nouveau, leur vieux système d'éducation. Dans ce système en efi'et, quoiqu'il se prétende laïque et qu'il invoque le patronage de l'État, domine toujours, comme aurait dit Voltaire, le vieil esprit des bonzes. Son principe secret c'est qu'on doit accorder le moins possible aux exigences du corps si l'on veut développer l'esprit, et que l'esprit profite de tout ce que perd la matière. A ce principe singulier, qui a son origine lointaine dans la doctrine mystique de la délivrance de l'âme par l'émacialion du corps, en est accolé un second, qui est absolument contraire à la formation du caractère. Ce principe, c'est que le premier devoir de l'enfant est d'être soumis, et que sa première vertu doit être l'obéissance. En conséquence on fait peser sur sa volonté une contrainte morale de tous les instants. Une sollicitude insupportable, et qui ressemble à un tendre espionnage, accompagne tous ses actes, observe tous ses gestes, écoute toutes ses paroles. L'objet de cette sollicitude trop maternelle devient promplement soumis, car il faut échapper aux dangers d'une surveillance assidue. Grâce à ce système, on obtient donc des enfants dociles, obéissants en apparence, hypocrites en réa-
lité. L'enfant perd ses qualités naturelles et acquiert des vices artificiels, la ruse par exemple, qui n'est jamais que le résultat de la contrainte, et l'habitude du mensonge, qui à l'origine suppose toujours Tintelérance et le droit de la force. Telle est la méthode au moyen de laquelle on essaye depuis quelque cinquante ans de former parmi nous des hommes libres et des citoyens. Les résultats sont médiocres : l'expérience des événements nous a conduits à reconnaître que si nous avions parmi nous un grand nombre de révoltés, nous avions peu d'hommes libres, et que si nous comptions beaucoup d'ambitieux et d'intrigants, nous comptions peu de citoyens.
Mais ne poussons pas plus loin la comparaison des deux systèmes d'éducation : la différence s'expliquera d'elle-même et se laissera saisir sans efforts, à mesure que nous recevrons les confidences du vieil écolier du collège de Rugby, et que nous écouterons les anecdotes dont sa mémoire est remplie. J,es Années d'école de Tom Brown sont un plaidoyer véhément en faveur du système d'éducation publique de l'Angleterre. Ce plaidoyer n'a rien de didactique, il est présenté sous une forme animée, pittoresque, dramatique. C'est la vie de l'école qui nous est racontée dans ce livre, de telle sorte que nous avons sous les yeux, non l'anatomie du système, mais le système lui-même en action^ et que nous pouvons le juger d'après ses faits et gestes. Fidèle à ce sentiment de la réalité qui est si vif chez les écrivains anglais, l'auteur [a incarné, emàodiedj ce système dans une
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réunion d'êtres vivants et agissants; chacune de ses qualités, chacun de ses vices portent un nom. L'auteur n'est rien moins que logicien, et grâce à Dieu, n'a aucun goût pour les abstractions; aussi, au lieu de nous inviter à nous prononcer a priori sur les principes du système, il nous invite à le juger a posteriori f sur les résultats. Les principes en effet pourraient arrêter longtemps un logicien déterminé : que de raisons ne peut-on pas donner a priori, lorsqu'on n'a pas consulté l'expérience, contre un système d'éducation qui consiste à laisser aux enfants la plus grande somme possible de liberté? Mais en présence des faits la logique doit battre en retraite. « Tu jugeras de l'arbre par ses fruits », cette maxime devrait constamment nous servir de règle de jugement.
Le vieil écolier de Rugby se présente à nous sous le nom de Tom Brown; mais Tom Brown est un nom générique, emblématique, qui désigne, non un écolier déterminé ou une famille particulière, mais toute une classe sociale, la portion la plus active, la plus énergique de la nation anglaise, la classe moyenne, et plus spécialement la bourgeoisie rurale des comtés. En quelques phrases nerveuses et pittoresques, l'auteur décrit les principaux traits de la grande famille à laquelle il appartient. « Tous les jeunes gentlemen actuellement inscrits sur les registres des universités connaissent les Browns, qui sont devenus récemment célèbres, grâce à la plume de Thackeray et au crayon de Doyle. Malgré la renommée très méritée, mais tardive, que cette
famille a enfin conquise, tous ceux qui la connaissent familièrement sentiront qull y a encore beaucoup à dire et à écrire avant que la nation anglaise sache de quelle part de sa grandeur elle est redevable aux Browns. Pendant des siècles, ils ont été occupés, avec leur humeur silencieuse, opiniâtre, familière, à dompter la terre dans les comtés anglais cl à laisser leur marque dans les forêts américaines et sur les plateaux de l'Australie. Partout où les flottes et les armées de l'Angleterre ont gagné leur renom, on a pu constater la présence de membres vaillants de la famille des Browns. Partout ils ont fait œuvre de robustes yeomen, avec Tare en bois d*if à Crécy et à Azincourt, avec la hache et la pique sous le brave lord Willoughby, avec la couleuvrine et la demi-couleuvrine contre les Espagnols et les Hollandais, avec la grenade et le sabre, le mousquet et la baïonnette sous Rodney et Saint- Vincent, Moore, Nelson et Wellington. Partout ils ont reçu de rudes coups et ont été chargés d'une rude besogne (ce qu'ils cherchaient après tout); ils ont gagné en revanche peu de récompenses et de renommée (ce dont peuvent se passer parfaitement la plupart d'entre nous). Les Talbot, les Saint-Maur, les Stanley et leurs pareils ont commandé des armées et fait des lois, il y a des siècles; mais ces nobles familles seraient fort étonnées, si la balance des comptes élait faite exactement, de voir combien les services qu'elles ont rendus à l'Angleterre sont peu de chose à côté des services rendus par les Browns. »
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Le squire Brown, père de notre futur écolier, était le seigneur et roi d'un petit village situé dans le Berkshire, près de la vallée du Cheval-Blanc, où jadis se livra une grande bataille entre le roi Alfred et les envahisseurs danois, où Ton voit encore des restes de murailles romaines, une pierre trouée et sonore qui servit sans doute de porte-voix aux vieux habitants de la vallée pour avertir du danger qui les menaçait, et autres merveilles et débris du passé. Le sqieire Brown était aussi un débris d'un passé plus récent. Il était tory jusqu'à la moelle des os, croyait au droit divin des pouvoirs politiques et à l'obéissance passive comme un cavalier de la Restauration ; mais ces préjugés pohtiques étaient inoffensifs, comme le sont tous les préjugés lorsqu'ils parlent d'une conscience sincère et d'une âme droite, car, pour le dire en passant, il n'y a de malfaisants que les préjugés qui naissent d'une corruption de l'esprit et qui nous rendent aveugles à l'endroit de la réalité. Si les préjugés politiques pouvaient tuer une nation, il y a longtemps que l'Angleterre serait morte; heureusement pour leur repos, les Anglais ont toujours corrigé leurs préjugés par leur conduite pratique. Ainsi faisait le squire Brown, au dire de son fils. « A ces principes tories il associait certains principes sociaux qui généralement ne sont pas supposés d'un torysme bien pur. En première ligne, il prétendait qu'un homme doit être entièrement apprécié selon ce qu'il vaut, et par ce qu'il porte intrinsèquement entre ses murailles de chair et d'os,
indépendamment de ses vêtements, de son rang, de sa fortune et de toutes les circonstances extérieures, quelles qu'elles soient. On peut, je pense, considérer cette croyance comme un correctif salutaire de toutes les opinions poliUques, et comaie rendant également inoffensives toutes les opinions, qu'elles soient bleues, rouges ou vertes. Comme corollaire nécessaire à cette opinion, le squire admettait quil importait fort peu que son fils eût pour camarades les fils d'un lord ou les fils d'un paysan, pourvu qu'ils fussent braves et honnêtes. Lui-même avait autrefois joué à la balle et fait la chasse aux nids avec les fermiers qu'il rencontrait aux assemblées de la paroisse, avec les laboureurs qui cultivaient leurs champs, et ainsi avaient fait avant lui son père et son grand-père. C'est pourquoi il encouragea Tora dans son intimité avec les enfants du village, et la protégea de tout son pouvoir en leur donnant tout un enclos pour s'ébattre, et en leur fournissant une belle provision de balles et de ballons. » Le jeune Brown est le digne fils de l'honnête squire. Je n'oserais pas dire qu'il soit d'un torysme aussi pur; mais si les opinions du squire ont subi une transformation en passant à travers son esprit, la substance est restée la même et n'a pas été altérée. Tom Brown est un Anglais de la vieille école, qui regrette les vieilles mœurs et avertit ses contemporains qu'ils doivent y revenir sous peine des plus grands malheurs. Il a la plus grande pitié pour les jeunes gentlemen qui vont passer leurs vacances sur le
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continent au lieu de visiter les vallées et les montagnes de leur île, qui deviennent de mauvais cosmopolites et non de solides Anglais; il a le plus parfait dédain pour les jeunes misses anglaises qui font de « mauvaise musique étrangère au lieu de faire de bons fromages anglais ». Dans ce perpétuel déplacement des corps et des âmes, dans ces habitudes cosmopolites, dans ces prétendus raffinements de Téducation, dans cet abandon des mœurs locales et des plaisirs nationaux, il voit non un progrès, mais une décadence. Lorsque les riches ne partagent plus les plaisirs du peuple, le sentiment de la solidarité se perd, la séparation entre les classes se creuse, le schisme social commence. Ce que Tom Brown aimait dans ces vieilles mœurs qui s'en vont, c'est ce qu'elles avaient de populaire et de familier, c'est cet élément franc et cordial, hearty, qui rapprochait le riche du pauvre, qui rendait inoffensif le torysme du squire, inoffensifs aussi par conséquent le radicalisme de Dick le charbonnier et le chartisme de Jack le tisserand. Le livre est écrit dans ce ton de radicalisme conservateur qui est la note nouvelle de la littérature anglaise contemporaine.
Nous ne pouvons pas suivre Tom Brown dans tous les petits incidents de sa vie d'enfant; qu'il nous suffise de dire que de bonne heure il sut s'émanciper des influences féminines. Dès qu'il put échapper à la surveillance maternelle, il prit sa volée. Il fut encouragé dans ces dispositions par un ancien domestique de la famille, le vieux Benjamin, qui mit toute son âme à
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le dégoûter de la société des femmes, et qui y réussit facilement, à sa plus grande joie. Il mena donc le jeune Tom dans toutes les foires et marchés des environs, le fit assister à toutes les fêtes paroissiales, lui donna le goût des spectacles chers à la vieille Angleterre, la lutte, la boxe, la course. Cependant il vint un jour où le vieux Benjamin put accompagner moins assidûment le jeune Tom dans ses excursions; le rhumatisme brisa ses membres, naguère si alertes malgré son âge, et toutes les consultations auprès des rebouteux des environs ne purent le guérir. Nous ne pouvons résister au plaisir de nous arrêter un instant devant une de ces consultations, quoiqu'elle n'ait pas un rapport bien direct avec notre sujet; mais celte scène achèvera de nous faire comprendre les influences rustiques, salubres et très anglaises, au milieu desquelles se développa le caractère du jeune Tom. Un matin donc, Benjamin et Tom s*en allèrent consulter le sorcier du village, qu'on appelait le fermier Ives. Pourquoi on l'appelait fermier, on n'en savait rien. Toutes ses propriétésconsistaient en une vache, deux ou trois porcs, quelques volailles, et un ou deux arpents de terre qu'il avait découpés d'un champ communal, solidement enclos d'une belle muraille, et dont il avait fait sa propriété par prescription, à la manière anglaise. C'était un homme solitaire et mystérieux, comme il convient à un sorcier, et qui à ses secrets de médecine naturelle mêlait quelques connaissances dans l'art du vétérinaire.
« — Nous sommes venus te rendre une visite, dit
Benjamin. Je pensais depuis longtemps à venir pour le simple plaisir de voir un vieux camarade, mais cela ne marche plus comme autrefois. Ce maudit rhumatisme que j'ai dans le dos me tourmente beaucoup. » — Benjamin s'arrêta dans l'espérance qu'il allait attirer immédiatement le fermier sur le terrain de sa maladie, sans avoir besoin d'entamer la question plus directement.
« — Ah ! ah I oui, je vois, tu n'es plus aussi ingambe qu'autrefois, répondit le fermier en levant le loquet de sa porte; nous île sommes plus ni Tun ni l'autre aussi jeunes que nous Tétions, malheureusement pour nous. »
« La chaumière du fermier ressemblait à celle de
nos paysans aisés. Un étroit foyer avec deux bancs,
un petit tapis devant l'âtre, un vieux fusil et une
paire d'éperons sur le manteau de la cheminée, un
buiïet avec des rayons sur lesquels étaient rangées
des faïences et de la vaisselle d'étain, une vieille table
en noyer, quelques chaises et escabeaux, quelques
vieilles estampes encadrées, une petite bibliothèque
avec une demi-douzaine de volumes , un râtelier
attaché au plafond, garni de pans de lard et autres
provisions, composaient la meilleure partie de son
ameublement. On ne voyait dans cette demeure aucun
signe d'art occulte, à moins qu'on ne prît pour tels les
paquets d'herbes séchées suspendus au râtelier et à
la cheminée, ou les fioles étiquetées rangées sur un
des rayons du buffet.
(( Tom joua avec quelques chats accroupis dans les
cendres du foyer, et avec un bouc qui se promenait gravement devant la porte, pendant que Benjamin et le fermier mettaient le couvert. Pendant le dîner, auquel Tom fit honneur par son appétit, ils parlèrent de leurs vieux camarades d'autrefois, Miltons ignorés de la vallée, depuis longtemps muets, et de faits qui s'étaient passés il y avait trente ans, toutes choses auxquelles il ne prêta pas beaucoup d'attention, sauf au moment où ils parlèrent de la construction du canal, et lui apprirent, à son grand étonnement, que ce cher canal, qui Témerveillait tant, n'avait pas toujours existé, que même il n'était pas aussi vieux que Benjamin et le fermier Ives, révélation qui mit sa petite cervelle dans une singulière émotion.
a Après le dîner, Benjamin appela l'attention du fermier sur une verrue que Tom avait à la main, et que le médecin de la famille, avec toute sa science, n'avait pu guérir, en le priant de lui donner un charme pour la faire partir. Le fermier regarda, marmotta quelques paroles, fit quelques entailles dans une petite verge qu'il donna à Benjamin en lui recommandant de la couper à certains jours déterminés, et en avertissant Tom de ne pas toucher à sa verrue pendant une quinzaine. Puis ils sortirent et s'assirent sur un banc pour fumer leurs pipes. Les cochons s'approchèrent , grognant d'une manière sociale^ et laissant Tom les piquer, les égratigner à son aise. Le fermier , remarquant combien Tom aimait les animaux, se leva, étendit les bras, et donna un coup de sifQel qui amena une foule de pigeons
tournant et volant parmi les bouleaux. Ils descendirent en grappes sur les bras et les épaules du fermier, roucoulant d*aise et d'amitié, et sautillant sur le dos les uns des autres pour atteindre jusqu'à sa tête. Il leur fit signe pour les congédier, et ils se mirent à voleter dans les alentours; il rouvrit de nouveau les bras, et ils accoururent de nouveau vers lui. Tous les animaux de cette habitation étaient pleins de propreté et de confiance, et différaient entièrement de leurs confrères des environs. Tom, émerveillé, demanda au fermier comment il fallait s'y prendre pour rendre dociles les cochons et les vaches de son village; mais il ne reçut pour réponse qu'un de ses sourires renfrognés.
« Ce ne fut qu'au moment de partir, et lorsque le vieux cheval Dobbin était déjà harnaché, que Benjamin' se hasarda à parler de nouveau de son rhumatisme, en détaillant un à un tous les symptômes de la maladie.. Pauvre bon vieux! 11 espérait que le fermier lui donnerait un charme qui ferait disparaître son rhumatisme aussi promplement que la verrue de Tom : il était tout disposé à mettre avec une foi aveugle une autre verge dans sa poche pour la guérison de ses futures attaques. Le sorcier secoua la tète, néanmoins il prit une bouteille et la mit dans la main de Benjamin, en l'accompagnant d'instructions sur le moyen d'employer le contenu. « Cela ne le fera pas grand bien, je le crains, dit-il; je ne connais qu'une chose qui puisse guérir du rhumatisme les vieilles gens comme toi et moi.
« — Et quel est-il, ce remède, fermier? demanda Benjamin.
« — La terre du cimetière », répondit le vieillard avec un de ses sourires moroses.
« Alors ils se dirent adieu et se séparèreot. La verrue de Tom eut disparu au bout d'une quinzaine; mais il n'en fut pas de môme du rhumatisme de Benjamin, qui de plus en plus le lira par les talons.... »
Cette éducation rustique avait admirablement préparé Tom à recevoir l'éducation des écoles publiques anglaises. Habitué aux exercices physiques, il n'aurait pas besoin d'apprentissage; il pourrait prendre part dès le premier jour aux parties de ballon, rendre et au besoin donner un solide coup de poing. Aussi accueillit-il avec une joie Iharquée la nouvelle que son père se disposait à l'envoyer à l'école publique de Rugby, alors sous la direction du docteur Arnold, moins célèbre encore par ses ouvrages historiques que par l'influence qu'il a eue sur les nouvelles générations de l'Angleterre. Il partit heureux et fier, se sentant déjà presque un homme après avoir donné une bonne poignée de main à son père, car il était convenu entre eux qu'on supprimerait le baiser paternel comme trop humiliant pour son âge. Avant son départ, le squire ne l'ennuya pas de sentences hors de propos et de morale pédanlesque. « Mon fils, lui dit-il simplement, souvenez-vous qu'à votre demande vous allez entrer plus tôt que nous ne l'aurions voulu dans celte grande école. Vous n'aurez personne que vous pour vous protéger, et vous devrez prendre à
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voire charge tous vos petits soucis. Si les écoles sont ce qu'elles étaient de mon temps, vous verrez bien des lâchetés et même des cruautés, vous entendrez bien de vilains et sales discours; mais n'ayez aucune crainte. Dites la vérité, gardez un bon et brave cœur, n'écoutez et ne dites jamais rien que vous ne voudriez pas laisser entendre à votre mère et à voire sœur, et vous ne craindrez jamais de venir à la maison, comme nous ne craindrons jamais de vous voir. »
Les recommandations du squire n'étaient pas inutiles, car les mœurs des écoliers anglais ne se distinguent pas précisément par la douceur et la discipline. La féroce énergie innée en tout Anglais s'y révèle souvent par des divertissements sauvages , et les jeune gentlemen ne détestent pas plus que les charretiers et les brasseurs la vue d'un beau combat. Sur l'impériale de la diligence où il était perché, Tom eut, grâce aux bavardages du conducteur, un avantgoût des mœurs et des divertissements ordinaires de ses futurs condisciples. « De braves et généreux gentlemenl dit le conducteur; mais ils vous mettent souvent dans de bien grands embarras, mon jeune monsieur, avec leurs grands fouets, et leurs sarbacanes, et leur tapage, et leur manie de faire des farces à tous ceux qu'on rencontre sur la roule. Us font pleuvoir une grêle de pois secs sur tous les voyageurs; ils cassent les vitres, que sais-je? En juin dernier, nous rencontrons une bande de pauvres diables d'Irlandais qui cassaient des pierres. — Eh ! messieurs, bonne occasion î il faut cribler les Paddies et leur
pincer les oreilles, crie un des jeunes gens. — Pour Tamour de Dieu, monsieur, crie Bob le cocher, n'en faites rien, ils vont démolir la voiture. — Tiens bon, cocher, et n'aie pas peur, crie le jeune monsieur. Hurrah, jeunes gens, et feu ! — Vous auriez ri de voir les figures des Paddies lorsqu'ils sentirent les pois. 11 n'y avait pas trop de quoi rire cependant, car les voilà qui se mettent à nous poursuivre, et font mine de vouloir monter dans la voiture ; un d'eux avait déjà grimpé sur le marchepied; heureusement le pied lui manque, et il tombe sur un tas de pierres. Alors tous les autres font pleuvoir sur nous une grêle de pierres, et un combat s'ensuit àtiotre grand désavantage. Bob avait reçu une pierre dans le c6té ; la tête de Box saignait et son chapeau était perdu, ainsi que celui d'un autre gentleman, le mien défoncé; nous avions tous une marque noire ou bleue quelque part. 11 y avait bien deux livres sterling de dommage, qu'ils payèrent, et même ils nous donnèrent à Bob et à moi deux demi-souverains d'extra; mais c'esl égal, je ne voudrais pas recommencer pour dix souverains. Quelquefois il arrive des choses qui menacent de mal finir. Dernièrement, près de Bicester, nous rencontrons un vieux monsieur à cheval qui voyageait tranquillement. Il lève la tète, il reçoit un pois sur le nez, et son cheval, poivré aux fesses, se met à danser sur ses jambes de derrière. Le vieux monsieur ne dit rien, se tient à distance des fusillades et trotte derrière la voiture de manière à ne pas la perdre de vue. Nous arrivons, le vieux s'arrête, des-
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cend de cheval, et dit que les deux jeunes gens qui l'ont blessé vont le suivre devant le magistrat. Tous les jeunes gens se soutiennent alors comme larrons en foire, et disent qu'ils doivent y aller tous ou aucun. Gela devenait sérieux, et la foule commençait à prendre parti pour le vieux, lorsqu'un petit monsieur sort de la voiture. — Je ne vais qu'à trois milles plus loin; le nom de mon père est connu, il s'appelle Davis : j'irai avec ce gentleman devant le magistrat; laissez partir la voiture. — Es-tu le fils du curé Davis ? demanda le vieux. — Oui , dit le jeune homme. — Eh bien I je suis très fâché de te rencontrer en si mauvaise compagnie; mais, par égard pour ton père et pour toi, je ne pousserai pas TafTaire plus loin. — Alors voilà que tous les jeunes gens l'applaudissent, et qu'ils viennent s'excuser, lui demander pardon, lui serrer la main, mais cela ne les corrigea pas : dix minutes après, ils étaient aussi endiablés qu'auparavant. » Tom triomphe en écoutant ces exploits, comme s'ils étaient les siens, il lui semble qu'on lui parle de sa propre gloire, il se sent fier d'appartenir à une corporation aussi turbulente, et arrive à Rugby en rêvant sarbacanes, vitres brisées, Irlandais furieux et voyageurs mystifiés.
A la porte du collège, il est reçu par un jeune élève à qui il a été recommandé, et qui doit l'instruire des us et coutumes de la maison pendant les premiers temps de son séjour. « Posez bien vite cette casquette et prenez un chapeau ! Que diraient les jeunes gens s'ils vous voyaient une casquette? Les farces ne fini-
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raient pas. » Telle est la première recommandatioa du jeune Uarry East, qui sait peut-être par expérience qu*il faut avant toute chose craindre de laisser une impression ridicule; puis, la casquette échangée contre un chapeau, East conduit Tom dans son étude. L'esprit de liberté mène à la séparation; aussi les écoliers anglais ne connaissent-ils pas cette promiscuité et ce communisme d'habitudes qui sont le cauchemar de Técolier français. La longue salie d'études française avec ses quatre murailles nues, ses longues rangées de pupitres étroits, ses bancs de bois insupportables, où les écoliers travaillent, qu'ils en aient eavie ou non, sans oser lever la tète, sous la surveillance d'un pauvre diable haï de tous comme tyran et comme espion, est inconnue aux jeunes Anglais. Une petite salle d'études propre, nette, soigneusement tenue, est allouée à chaque couple d'écoliers, qui portent dans le jargon de l'école le nom dechums (camarades de chambre). Là les élèves étudient librement, préparent librement leurs travaux, causent librement. Ces petites salles sont pourvues d'un ameublement, propriété particulière des écoliers , dont la salle d'études d'Harry East pourra donner une idée. Dès le collège, les Anglais sont habitués au comfort et aiment à trouver autour d'eux les commodités de la vie. La salle d'études d'Harry East contenait donc une grande table couverte d'un tapis, un sopha assez large, une chaise en bois, des rayons de bibliothèque. Les murs étaient boisés, tapissés et ornés de gravures représentant des sujets familiers à tout Anglais, des
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steeple-chases , des tètes de chiens, des boxeurs. Ajoutez des chandeliers, des patères, quelques ustensiles de ménage, une ratière , des instruments en fer pour grimper aux arbres, des ballons, des balles, des raquettes, des lignes à pêcher. Certes un pareil logement paraîtrait un Eldorado aux pauvres petits esclaves soumis à cette discipline monastique, militaire, communiste, si chère à la nation française.
« Vous êtes arrivé juste à point pour contempler un fameux spectacle, dit East à Tom. C'est aujourd'hui la grande partie de ballon à laquelle toute Técole prend part; mais vous pouvez vous dispenser d'y assistée autrement qu'en contemplateur, puisque vous ne connaissez pas toutes les règles. » Tom insiste pour y assister comme acteur. « Oh ! ce n'est pas une plaisanterie, comme vous pourriez le croire, répond East. C'est un jeu très différent de ceux de vos écoles particulières. Dans le semestre, il y a eu deux clavicules endommagées et une demi-douzaine d'élèves éclopés; l'an passé, un élève s'est cassé la jambe. » Ce n'est pas une plaisanterie en effet. Tom Brown décrit minutieusement, à la manière homérique, la partie de ballon. On dirait les amusements de jeunes berserkers Scandinaves : on se presse, on se pousse, on s'écrase. Tels devaient être les jeux des héros des Niebelungen, Siegfried l'invincible et Hagen aux regards rapides, pendant leur enfance. Si dangereux que soit le jeu cependant, aucun des élèves n'est dispensé d'y assister, même les plus petits, quoique les prœpostors (élèves des
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classes supérieures chargés de la police de recelé) doniieat carte blanche et liberté d'aller et de venir. East indique la véritable raison de cette tolérance : « Les prœposlors, dit-il, se fient à notre honneur. Us sont sûrs qu*aucun des élèves ne voudrait déserter le combat. Celui qui ferait cela sait bien qu'il serait mis au ban de l'école. » Ainsi, bon gré, mal gré, l'enfant doit affermir ses nerfs et faire preuve de courage sous peine d'être un objet de honte, et de vivre comme un paria dans le mépris, la solitude et le déshonneur. La lâcheté est le crime irrémédiable, celui que rien ne peut excuser dans le code traditionnel des écoles publiques anglaises. Le brutal luimême, quoique haï de ses camarades, est moins délesté que le lâche. Aimer à donner des coups de poing, passe encore; mais refuser d'en recevoir!...
Ce divertissement saxon doit naturellement engendrer un appétit irrésistible; aussi est-il suivi d'un repas encore plus saxon que la lutte même. Quel repas! on dirait le souper de jeunes paysans des comtés, tant ce qui s'y fait et s'y dit est populaire, naïvement grossier, brutalement candide, n'étaient certaines imitations des mœurs politiques qui indiquent une éducation plus relevée. C'est un de ces repas à deux services, comme les exige l'appétit anglais. D'abord vient la collation, se composant de thé et de beurre fournis par l'école, mais auxquels les enfants ajoutent des délicatesses culinaires de leur invention, des pommes de terre frites, des rôties de pain beurrées, des saucisses, bref tout ce que vous
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pourrez imaginer d'indigeste. Heureusement ces estomacs juvéniles sont solides, et ils auront à en supporter bien d'autres. Avant qu'ils soient tourmentés par cette maladie de fabrique anglaise qui s'appelle la dyspepsie, combien il faudra de repas politiques, d'oies de Noël, de sandwiches, de pâtés aux huîtres et de potages à la tortue ! Les estomacs anglais ont à supporter beaucoup de choses; ils doivent donc, de bonne heure, se préparer aux fatigues de l'indigestion. A cette collation' succède un souper tout rustique, du pain, du fromage, de la bière. Alors commence une innocente, mais bruyante bacchanale; l'heure. des chansons est venue. Chaque élève doit chanter à son tour, sous peine d'être condamné à avaler un grand verre d'eau et de sel. Après les chansons viennent les toasts, car il est d'usage de porter la santé des élèves qui quittent l'école à la fin du semestre. Celui dont on va prendre congé est un des chefs de l'école, un des régulateurs suprêmes des jeux et des mœurs, h la fois censeur et édile, le jeune Brooke, à qui l'école, dans son respect, a donné le nom respectueux de pater. Ce père du peuple de Rugby accepte avec reconnaissance le toast porté en son honneur, et, selon l'usage anglais, remercie l'assistance dans un discours où il traite de toutes les matières politiques et sociales touchant à Técole, des réformes introduites par le gouvernement du docteur Arnold, et des incidents qui se sont produits récemment. Ecoutons le pater Brooke : il parle avec un mélange de gravité et de facétie que ne désa-*
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voueraient pas les orateurs des repas politiques el des dîners officiels du lord-maire.
« Gentlemen de Técole, je suis vraiment fier de la manière dont vous avez accueilli mon nom, et je voudrais pouvoir vous dire en retour combien j'en suis reconnaissant ; mais je sens que je ne le pourrais pas. Je ferai donc de mon mieux pour vous exprimer les sentiments d*un camarade prêt à vous quitter, et qui a dépensé ici une bonne tranche {slice) de sa vie : huit années, et huit années que je n'espère plus revoir ! J'aime à croire que vous allez m*écouter, car je vais parler sérieusement. Vous êtes obligés de m'écouter, car à quoi vous servirait-il de m'appeler pater, si vous ne suiviez pas mes conseils?... Je suis aussi fier que personne de cette école*, cependant elle est bien loin d'être ce que je voudrais qu'elle fût. El d'abord il y a parmi nous beaucoup trop de matamores. Je n'espionne ni n'interviens, parce que cela ne sert à rien qu'à rendre les lâchetés plus hypocrites et plus sournoises, et parce que cela encourage les petits à venir nous faire des rapports, le doigt dans l'œil, ce qui rend l'éclat des choses encore pire. Croyez-moi, il n'y a rien qui brise les liens de l'école comme la brutalité. Un brutal est un lâche, et un seul lâche suffit pour en faire beaucoup ; aussi adieu aux mœurs de l'école si la brutalité vient à régner ! (Grands applaudissements de la part des petits qui tournent les yeux avec intention vers Flashman et d'autres élèves.) Puis il y a les visites au cabaret, les punchs, les alcools, et autres mauvaises choses.
Ces habitudes ne feront pas de vous de bons joueurs de balle et de bons coureurs, je vous en réponds. Vous avez en abondance de la bonne bière, et c'est assez pour vous, car l'habitude de boire n'est ni gracieuse, ni virile, quoi qu'en puissent penser quelquesuns d'entre vous.
« J'ai encore un mot à dire sur un autre sujet. Quelques-uns d'entre vous pensent et disent, car je l'ai entendu : Voilà ce nouveau docteur * qui n*est pas à l'école depuis si longtemps que nous, et qui s'avise de changer toutes nos coutumea! Tenons-nous aux vieilles coutumes, et à bas le docteur! Maintenant j'aime autant qu'aucun de vous les vieilles coutumes de Rugby, car. je suis ici depuis plus longtemps que vous, et je vous donnerai un bon conseil, car je n'aimerais à voir aucun de vous se jeter dans une mauvaise affaire. A bas le docteur ! cela est plus aisé à dire qu'à faire. Vous le trouverez dur à la détente, je vous en préviens, et solide sur son perchoir. D'ailleurs quelles coutumes a-t-il abolies? Il y avait, par exemple, la coutume qui consistait à arracher les clavettes des roues de charrettes, et c'était une coutume lâche et coupable. Tous nous savons les accidents qui résultaient de cette plaisanterie, et il n'est pas étonnant que le docteur l'ait interdite. Mais voyons, que quelqu'un d'entre vous me cite une coutume qu'il ait abolie !
« — Les chiens,... crie un élève de la cinquième
1. Le docteur Arnold, qui était au début de son administration.
division, vêtu d*un habit vert à boutons en métal et d*un pantalon de toile, chef du sporting interest, renommé comme excellent cavalier et généralement comme très habile à tous les exercices.
« — Très bien. J'accorderai volontiers que nous avions cinq ou six mauvais lévriers, que nous les avions eus pendant des années, et que le docteur les a supprimés; mais quel bénéfice nous en revenait-il? Rien que des querelles avec tous les gardes des environs. Qu'y a-t-il encore ? »
Tom n'eut pas longtemps à attendre pour reconnaître que les recommandations du jeune Brooke relativement aux actes de brutalité qui pouvaient se commettre dans Técole n'étaient pas précisément vaines. Lorsque le docteur a fait Tappel de tous les élèves de Técole, et que Theure du coucher est venue, East murmure à l'oreille de Tom : « Avez- vous jamais sauté sur la couverture? — Non; est-ce que cela fait du mal? — Pas le moins du monde, à moins qu'on ne tombe sur le plancher; mais il y en a beaucoup qui n'aiment pas cela. En tout cas , si par hasard c'est votre lot cette nuit, ne faites pas de résistance, et tenez-vous dans une attitude passive, de manière à retomber d'aplomb sur la couverture. » Tom eut à profiter de ces observations , car à peine étaient-ils couchés, qu'une cohorte conduite par le brutal Flashman, le plus grand matamore de l'école, envanit leur dortoir. East et Tom se laissèrent berner sans regimber ni pousser un cri, de manière à éviter les dangers de cet amusement périlleux, au grand
mécontentement du matamore Flashman qui préférait de beaucoup les victimes qui résistaient, criaient et se laissaient choir sur le plancher par absence de sang-froid. Il avait perdu ses peines, et essaya de se dédommager. «Faisons-en sauter deux à la fois! ditil. — Fi! Flashman, que vous êtes méchant! répondit un de ses collègues. N*avez-vous pas entendu ce que pater Brooke a dit ce soir? » Le despote fut obligé de s'arrêter devant Fopinion publique, et dut se contenter d'une fête très ordinaire, sans gémissements, sans convulsions, sans membres fracturés. C'est ce qui arrive aux despotes dans tous les États très civilisés.
Mais, diront quelques personnes timorées, ce sys« tème d'absolue liberté ne peut-il pas être contraire à la moralité des enfants? Des enfants non surveillés, livrés à eux-mêmes, maîtres de leurs actions, se corrompront mutuellement. Vieille erreur, qui repose sur une fausse donnée sociale, laquelle consiste à considérer les enfants comme des hommes faits, qui vivent déjà de la vie de la société! Les hommes qui traînent après eux tout le bagage des conventions, des préjugés, des iniquités sociales, se corrompent mutuellement : il n'en est pas ainsi des enfants, qui sont beaucoup plus près de l'instinct, et qui se gouvernent beaucoup mieux que nous par les affinités naturelles et les lois naïves de la sympathie et de l'antipathie. Quiconque a bien observé les mœurs de nos collèges français, où les enfants sont astreints cependant à une existence commune, auront pu
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remarquer ce fait. Le meilleur moyen pour les enfants d'échapper à la corruption, c'est la liberté. Deux enfants d'une âme noble et délicate, à quelque condition qu'ils appartiennent, se reconnaissent immédiatement et marchent droit l'un vers Tautre. Deux enfants d'instincts pervers se devinent, deviennent immédiatement compagnons de vices, et marchent ensemble au mal elr à la damnation. Même dans notre système de compression tyrannique et de surveillance inutile, le danger n'existe réellement que pour les enfants un peu faibles, qui ont des instincts mêlés, hésitants : par nature, ils inclineraient peutêtre au bien ; grâce aux circonstances qui leur sont faites, ils inclinent au mal. Laissez-leur la liberté, et ils auront vingt chances contre une d'échapper au danger : le choix de leurs compagnons, leur assistance, l'opinion générale, à laquelle ils pourront faire appel, et qui chez les enfants est plus sincère que chez les hommes. Une surveillance trop despotique, en détruisant ces coalitions et associations naturelles, livre les enfants précisément aux périls qu'elle voulait éviter.
Le gouvernement est toujours conforme aux mœurs, par conséquent le gouvernement d'une école publique anglaise est essentiellement libéral. L'autorité supérieure, représentée par le directeur, règne et gouverne le moins possible; elle descend rarement de ses hauteurs mystiques, n'intervient que dans les grandes occasions, et ne compromet pas sa dignité en se mêlant à de misérables querelles d'écoliers, ou
en faisant gronder ses foudres pour des fautes vénielles. A proprement parler, il n'y a pas de gouvernement dans une école publique anglaise; il n'y a qu'une police. Cette police est exercée par les élèves de la division supérieure, par les grands et les anciens. Les prsepostors, c'est le nom que portent ces magistrats, sont chargés de faire observer les statuts de Fécole, de surveiller la conduite des plus jeunes élèves, de prévenir les agressions, de punir les lâchetés. Voilà, dira-t-on, une police qui doit être bien indulgente, car que peut-on attendre de magistrats qui auraient eux-mêmes besoin d'être surveillés? Ces magistrats ont incontestablement plus d'indulgence que n'en auraient des surveillants gagés, puisque ce sont leurs propres confrères qu'ils ont à gouverner et à juger; mais leur tolérance, quoique fort large, a cependant des limites qu'elle ne peut dépasser sans danger pour eux-mêmes. L'autorité qu'ils exercent leur a été déléguée, et ils l'exercent sous leur responsabilité. C'est à eux qu'il sera demandé compte des écarts qu'ils auront tolérés, des illégalités sur lesquelles ils auront fermé les yeux. On ne peut pas attendre d'eux un excès de zèle intempestif, puisqu'ils ont été établis précisément pour épargner à l'école une surveillance hargneuse et despotique; on a le droit seulement d'exiger une vigilance morale, amicale, fraternelle. Cette magistrature repose sur un principe excellent : c'est que les enfants, comme les jeunes gens, comme les hommes mûrs, peuvent seuls faire la police de leurs actions. Les motifs de la conduite
d'un enfant ne peuvent être bien appréciés que par ses compagnons. Eux seuls savent distinguer s'il est réellement coupable, car ils participent pour ainsi dire de son caractère et connaissent ses mobiles secrets de détermination et d'action. L'homme chargé de gouverner les enfants ne juge jamais que le fait extérieur et brutal, il s'attache pharisaïquement à la lettre des règlements; l'enfant au contraire jugera l'acte d'après ses causes.
Dans les mœurs de tel ou tel âge de la vie, il y a une foule de nuances délicates qui échappent aux personnes qui ont franchi cet âge. En voulez-vous des preuves? Un jour, Tom Brown eut un combat acharné avec un enfant beaucoup plus fort et un peu plus âgé que lui. Tom avait été entraîné au combat par un mobile tout chevaleresque; il s'agissait d'empêcher un brutal de tyranniser un enfant faible, délicat et timide, qui ne pouvait opposer à la tyrannie aucune résistance. La bataille durait environ depuis une demi-heure lorsqu'arriva le prœpostor. Quoique les combats soient défendus et qu'il soit du devoir du preepostor de les empêcher, celui-ci cependant, une fois informé des causes de la querelle, laissa les choses suivre leur cours. Au moment où tout était terminé, le directeur apparut subitement. Au lieu de faire appeler les deux héros pour les réprimander et les punir, il s'adressa directement au prœpostor. « Ahl Brooke, je suis surpris de vous voir ici. Ne savez-vous pas que je compte sur les élèves de la sixième division pour empêcher les batailles? — Oui,
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monsieur, en règle générale; mais quoique vous nous ayez donné une autorité pour intervenir dans cette matière, nous ne devons cependant exercer cette autorité qu'avec discrétion. — Mais ils se sont battus plus d'une demi-heure! — Oui, monsieur, mais aucun n'était blessé. Ils sont d'ailleurs d'un caractère à être maintenant bons amis pour tout le temps de leur séjour ici, ce qui ne serait pas arrivé si le combat avait été brusquement interrompu, et puis il y avait une telle égalité entre les adversaires! » Le jeune Brooke avait raison. Si le combat eût été interrompu , les deux adversaires auraient gardé leurs rancunes ; la brutalité non punie serait devenue plus insolente ; le prestige du tyran n'ayant pas été détruit, il aurait continué à s'arroger une supériorité agressive et malfaisante. Interprétés trop strictement, les lois et règlements de l'école, qui défendent les combats, auraient donc4)rotégé le coupable et mis l'innocent à sa merci. Tous ces détails, toutes ces nuances morales, que Brooke distinguait si bien, une personne d'un âge mûr ne pourrait les apercevoir.
Prenons encore un exemple. Si toutes les fautes et infractions à la discipline sont soumises au jugement du maître, il arrivera très souvent que les élèves seront punis lorsqu'ils ne sont coupables qu'en apparence, ou bien encore qu'ils paieront pour toutes les fautes qui ne sont pas les leurs. Tom Brown et quelques-uns de ses camarades faillirent faire cette dure expérience. Revenant un jour d'une excursion de naturalistes dans la campagne, ils ren-
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contrèrent sur leur chemin une vieille pintade qu'ils s'amusèrent à poursuivre. La pintade, qui appartenait à une ferme du voisinage, les entraîna malicieusement sur ses pas, donnant l*alarme par ses cris. Le fermier et ses valets arrivèrent et se saisirent des étourdis. On lui avait dévasté sa basse-cour et son jardin plus d'une fois; à coup sûr ils étaient les coupables. Justice allait être faite enfin, il allait les amener devant le docteur. Les enfants tremblaieut; évidemment ils seraient fouettés, et cependant ils n'étaient coupables de rien que d'avoir donné la chasse à une vieille pintade. A ce moment, deux élèves de la sixième division arrivèrent fort heureusement sur le théâtre de Faction et opposèrent leur intervention. Je citerai une partie de cette scène, parce qu'elle expliquera au lecteur mieux que je ne le pourrais faire la police d'une école anglaise, et le genre de protection et d'autorité morale que les élèves des divisions supérieures exercent sur leurs plus jeunes condisciples.
« — Holà! eh! pas si vite, crie Holmes, qui est bien déterminé à prendre le parti des enfants jusqu'à ce qu'il ait la preuve de leur culpabilité. — Maintenant qu'y a-t-il ?
« — J'ai pris à la fin sur le fait cette jeune vermine, dit le fermier tout essoufflé. Ce qu'il y a, demandez-vous? Il y a qu'ils sont là à rôder dans ma cour et à voler ma volaille, voila, et que si, en punition, je ne les fais pas fouetter, mon nom n'est pas Thompson.
« Holmes devient grave, et Diggs paraît fort troublé. Ils seraient bien disposés à jouer des poings : il n*y a pas dans l'école d'élèves plus prompts à l'action ; mais ils sont prœpostors^ connaissent leur devoir et savent qu^ils ne doivent pas se faire les champions des mauvaises causes.
« — H y a bien six mois que je n'ai pas approché de la vieille grange, dit Ëast.... Ni moi non plus, crient en chœur Tom et Martin.
« — Vraiment? Maintenant, Willum (dit Thompson au garçon de ferme), ne les avez-vous pas vus la semaine dernière?
« — Oui, j'en suir sûr, dit Willum en saisissant une fourche qu'il vient d'apporter et en se préparant au combat.
« Les enfants nient formellement, et Willum est obligé d'admettre que si ce n'étaient pas eux, c'étaient des gamins qui leur ressemblaient comme deux gouttes d'eau; à tout le moins, il jurerait qu'il a vu ces deux-là dans la cour à la dernière Saint-Martin, et il indique East et Tom.
« Holmes a eu le temps de réfléchir. — Maintenant, monsieur, dit-il à Willum, vous voyez que vous ne pouvez vous rien rappeler exactement; par conséquent j'en crois les jeunes gens.
« — Gela m'est bien égal, crie le fermier. Je les ai pris aujourd'hui à poursuivre une volaille, et cela me suffit. Willum, prenez-moi l'autre garçon. Ils ont été là à rôder depuis deux heures, te dis-je, et ils ont presque tué une douzaine de poulets I hurle-
ait ÉCRIVAINS MODERNES DE l'aNGLETERRE.
t-il en voyant Holmes se mettre entre Martin et Willum.
c< — Ohl le blagueur/ dit East; nous étions à plus de cent pas de sa maison; il n*y a pas plus de dix minutes que nous sommes là, et nous n'avons rien vu qu'une vieille rosse de pintade qui courait comme un lièvre.
<c — Tout cela est vrai, Holmes, sur mon honneur, ajoute Tom. Nous n'avons pas poursuivi la volaille. La pintade est sous nos pieds sortie d'une haie, et nous n'avons pas vu autre chose.
(( — Assez causé comme cela. Willum, saisis-toi de l'autre, et marchons.
« — Fermier Thompson, dit Holmes en détournant avec sa canne Willum et sa fourche, pendant que Diggs faisait face à l'autre en faisant craquer ses doigts comme le chien d'un pistolet, tâchez d'entendre raison. Les enfants n'ont pas poursuivi votre volaille, c'est clair.
« — Je te dis que je les ai vus. Ehl qui ètes-vous? Je voudrais hien le savoir.
« — Peu importe, fermier, répondit Holmes. Et maintenant je vais vous dire ce que je pense à mon tour. Vous devriez être honteux de laisser votre volaille sans surveillance, vous qui êtes si près de Técole. Vous mériteriez qu'on vous la volât toute. Si donc vous voulez aller trouver le docteur, moi j'irai avec vous, et je lui dirai ce que j'en pense.
« Le fermier commençait à prendre Holmes.pour un maître; en outre il avait besoin d'aller à ses afiFai-
res. Il ne fallait pas penser à la correction manuelle, la partie était trop égale; aussi commença-t-il à faire allusion à des dommages-intérêts. Arthur s'accrocha immédiatement à cette planche de salut, et offrit de payer tout ce qu'on voudrait, ce qui encouragea le fermier à estimer un demi-souverain le tort fait à sa pintade.
« — Un demi-souverain, cria East, maintenant délivré de l'étreinte du fermier, — eh bien, en voilà une bonne! la vieille pintade n'a pas perdu une plume, elle a au moins sept ans, elle est plus dure qu'un morceau de cuir, et elle est incapable dorénavant de pondre le plus petit œuf.
« Il fut enfin convenu qu'on paierait deux shillings au fermier et un shilling à son valet, et ainsi finit cette affaire au grand soulagement de Tom, qui n'avait pas été capable de dire un mot, tant il était par avance effrayé de l'opinion que le docteur aurait de lui; alors les enfants se mirent en route pour Rugby. Holmes, qui était un des meilleurs garçons de l'école, saisit cette occasion de leur faire une petite morale. — Maintenant, jeunes gens, dit-il, vous voilà hors de danger. N'allez plus rôder autour de la bassecour de Thompson, entendez- vous?
« Abondantes promesses de tous les élèves, spécialement de Eàst.
a — Écoutez, je ne vous pose pas de questions, continua le mentor, mais je pense que quelques-uns d'entre vous se sont plus d'une fois trop approchés de son poulailler. Et maintenant sachez bien que
tuer ou emporter la volaille d*autrui, c'est voler : c'est un vilain mot, mats c'est Texpression véritable qui convient à un tel acte. Si les poulets étaient morts et étalés à une boutique, je sais que vous ne les prendriez pas, pas plus que vous ne prendriez des pommes dans le panier de Griffith; mais il n'y a pas de différence réelle entre des poulets courant la campagne, ou des pommes sur les arbres, et les mêmes objets exposés en vente dans une boutique. Je voudrais que vos principes de morale fussent plus solides sur ce chapitre. Il n'y a rien d'aussi vilain que ces distinctions qui justifient à nos yeux des actes pour lesquels de pauvres diables seraient mis en prison. — Ainsi parlait le brave Holmes pendant la route, leur donnant, comme dit la chanson, quantité de bons conseils qui les firent plus ou moins réfléchir, et les rendirent très repentants pendant quelques heures; mais la vérité m'oblige à dire qu'Ëast avait oublié tous ces bons conseils au bout d'une semaine, et ne se souvenait que des insultes du fermier Thompson. Pour s'en venger, il s'en alla en compagnie du Têtard et d'autres écervelés marauder quelque temps après autour du poulailler; mais ils furent pris par les garçons de la ferme, solidement rossés, et eurent à payer huit shillings, tout l'argent qu'il avaient au monde, pour éviter d'être conduits devant le docteur. »
Un autre point curieux et important des mœurs des écoles anglaises, c'est le fagging System. Les anciens sont les protecteurs naturels des petits, ils
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doivent sous leur responsabilité veiller à leur conduite, les guider, les conseiller, les aider dans leurs travaux : les plus jeunes en retour doivent être les serviteurs obéissants de leurs mentors; ils sont leurs fags *, en d'autres termes leurs domestiques, leurs petits grooms. Cette domesticité n'a rien de bien assujettissant ni de bien avilissant, et une observation attentive de la nature de Tenfant justifie celte coutume, qui au premier abord paraît choquante. Les enfants aiment à obéir à leurs aînés; il semble que cette obéissance les grandisse à leurs propres yeux et leur donne plus d'importance. Les epfants ont hâte d'arriver à l'âge de leurs aînés : l'obéissance leur procure, grâce à l'imagination, la réalisation illusoire de ce désir. Se mêler des affaires d'un compagnon plus âgé, regarder ses livres, pénétrer dans son étude, c'est déjà vivre de la même vie que lui, partager les mêmes pensées. D'ailleurs il est bon que ceux qui auront à commander un jour commencent par obéir : c'est la meilleure école d'égalité. 11 est bon que les enfants sachent de bonne heure que la vie est une alternative d'obéissance et de commandement, que le monde n'est pas composé d'une part de Robinsons, et d'autre part de Vendredis, mais que le même homme, selon les temps et les circonstances, est alternativement Robinson et Vendredi. Les fag% deviendront prœpostors à leur tour, et exigeront les mêmes services qu'ils ont rendus. J'ima-
1. Fags, souffre-douleurs, expression trop énergique dérivée du verbe to fag, travaiUer, piocher.
gine que la plupart des enfants de nos collèges accepteraient volontiers cet ofBce, si en retour on les délivrait de la tyrannie du maître d'études, et qu'on leur donnât la liberté de courir la campagne. Le fag est obligé par exemple de descendre chercher de Teau, si la provision se trouve insufGsante pour Ifi toilette du matin ; il porte le souper des aines, nettoie leurs chandeliers, met leurs pupitres en ordre, fait leurs commissions : c'est une obligation à laquelle personne ne peut se soustraire, et qu'il faut subir bon gré, mal gré.
Les élèves de la sixième division avaient seuls à Rugby le droit d'exiger de leurs collègues le fagging service \ mais à Rugby comme ailleurs la liberté peut engendrer la licence^ et conduire soit à l'anarchie, soit au despotisme. Les élèves de la cinquième division s'avisèrent de s'arroger les droits de leurs supérieurs. Pourquoi n'auraient-ils pas aussi leurs fag^'i Quelle différence les séparait des élèves de la sixième division? Ils avaient à peu près le même âge, ils avaient à peu près la même force, et ils le feraient bien voir. S'ils n'avaient pas le droit d'exiger ce service, ils en avaient au moins le pouvoir. Guidés par le brutal Flashman, les élèves de la cinquième division réduisirent donc en servitude leurs jeunes camarades. Tom, qui n'était rien moins que patient, supportait cet esclavage en grinçant des dents et en méditant des projets de révolte. La dénonciation n'étant pas admise, il n'y avait pas en effet d'autre moyen d'en finir. Tom fit part de ses projets à son camarade
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Harry East, enfant résolu, indiscipliné et rusé. East essaya de Ten détourner, en lui montrant tous les dangers de l'entreprise. Il faudrait former une ligue générale; y réussirait-il? Peut-être n'y avait-il qu'un moyen de se débarrasser de cette tyrannie illégale : c'était l'expédient que lui, East, avait adopté. Il faisait son service de manière à dégoûter son tyran. Il oubliait de nettoyer les chandeliers, il laissait sur le plancher les débris du suif, il ne secouait pas les tapis, balayait l'étude à demi; mais, comme le service était fait en apparence, son tyran ne savait jamais au juste s'il avait ou non rempli ses devoirs d'esclave. Plusieurs fois ce dernier lui avait tendu des pièges; mais East, rusé comme Ulysse, les avait toujours découverts. Une fois entre autres jil avait caché de petits bouts de papier sous le tapis qui recouvrait son pupitre ; si les bouts de papier se retrouvaient le lendemain sous le tapis, East serait pris en flagrant délit de négligence et d'insubordination, et il pourrait alors le châtier tout à son aise. « Le lendemain matin, racontait le tyran, après déjeuner, je monte, j'enlève le tapis, et pst, voilà. tous les petits bouts de papier qui volent dans l'étude. J'étais furieux. Ah! je te tiens à la fin, pensais-je; je l'envoyai chercher, et je préparai ma canne. Le voilà qui arrive, les mains dans ses poches, et comme s'il ne s'était rien passé. — Est-ce que je ne vous avais pas dit de secouer mon tapis tous les matins? — Oui. — Et vous l'avez fait ce matin? — Oui. — Oh! petit menteur. J'ai mis ces bouts de papier sur la table hier
au soir; si vous aviez levé le tapis, vous les auriez vus; aussi vous allez recevoir une solide volée. — Alors le gamin maudit tire une main de sa poche, se baisse, ramasse deux des morceaux de papier, et me les présente. Il y avait écrit dessus en grosses lettres : Harry Easl. Le petit drôle avait découvert le piège, enlevé mes bouts de papier, et en avait substitué d'autres, marqués de son nom. J'eus grande envie de lui administrer une volée pour châtier son impudence ; mais je m*abstins, car après tout on n'a pas le droit de tendre des pièges, et j'étais dans mon tort. »
Toutefois les résolutions violentes allaient mieux au tempérament de Tom que la ruse patiente. « Je ne souffrirai pas plus longtemps cette tyrannie! » s'écrie- t-il, et il se met à l'œuvre immédiatement. On entend la voix du brutal Flashman qui retentit dans le corridor. Les deux enfants se barricadent dans leur étude et résistent à un siège en règle. Le lendemain, ils convoquent la quatrième division tout entière; mais cette réunion ressemble beaucoup au conseil tenu par les rats. On ne sait à quel parti s'arrêter, et il est à peu près décidé qu'on invoquera la protectio/i de la sixième division, lorsqu'un bon conseil leur est donné par la voix d'un garçon qui assistait à la réunion en simple spectateur. « N'allez avertir personne, et résistez tout seuls; ils se fatigueront bien vite. . Je l'ai essayé moi-même autrefois avec leurs prédécesseurs. Nous nous révoltâmes, el ils nous laissèrent tranquilles. » Un cri général de
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résistance accueillit ce conseil. Hélas! les enfants ressemblent beaucoup aux hommes : pendant quelque temps, on résista énergiquement, et on n'entendit parler que de batailles, de sièges soutenus, de lits brisés ou inondés; mais peu à peu ce beau feu s'éteignit, Flashman et ses collègues battirent la ligue par détachements; Tun après Taulre, les insurgés se rendirent, et il ne resta plus debout sur la brèche que Tom, tlast et un de leurs camarades qu'on appelait familièrement le Têtard, Ces trois héros connurent alors les souffrances qui ont traversé tous les braves cœurs; pendant qu'ils se battaient vaillamment, ils étaient Tobjet du dénigrement de ceux qui avaient failli à la tâche, et qu'ils s'efforçaient de délivrer. Leurs ingrats camarades s'indignaient de les trouver plus braves qu'ils ne l'avaient été, et murmuraient contre eux. — A quoi bon tant de luttes inutiles? Mieux valait après tout la servitude des pharaons de la cinquième division. Il valait mieux certainement continuer à secouer des tapis et nettoyer des chandeliers qu'attraper de continuels coups de pied. — Trop de vertu excite l'envie, c'est une expérience qu'ont faite tous les héros. Cependant Tom et ses deux collègues tinrent bon. Malgré l'orage et après bien des traverses, ils mirent fin à cette tyrannie par un beau combat, qui guérit pour toujours le brutal Flashman de ses velléités de despotisme.
Dans un pareil système d'éducation, le caractère des enfants se forme vite, et laisse aisément deviner
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ce que sera rhomme futur. Nous avons donc dans ce récit toute une collection de caractères curieux et originaux : le vaillant petit Tom, bouillant comme Achille, prompt à la résistance; le rusé Harry Ëast, fin comme le fils de Laërte ; le bon Têtard^ camarade sûr, soldat dévoué plutôt que capitaine, sans initia* tive, et marchant toujours à la suite en fidèle Achate qu'il est; le brutal Flashman, type de Thersite, exploiteur impudent. Il en est deux cependant qui dépassent tous les autres en originalité, et que je ne puis me dispenser de présenter au lecteur. Le premier est cet écolier, qui avait donné à la quatrième division le conseil de la résistance. Il était un des meilleurs élèves de la cinquième division, et s'appelait Diggs; mais ses habitudes et sa toilette débraillée l'avaient fait baptiser d'un sobriquet que je traduirai poliment par le mot, déjà fort expressif, de saligaud. Ses pantalons étaient toujours trop courts, ses jaquettes toujours trop étroites, ses souliers toujours crottés. Il avait un talent particulier pour déchirer et tacher ses habits; mais plus grand était son talent pour se créer des difficultés financières. Aussitôt qu'il avait de l'argent — et il en recevait autant que les autres élèves, — il s'en débarrassait on ne savait comment. Alors, comme il était aussi insouciant que prodigue, il empruntait de tous côtés, et lorsque ses dettes étaient devenues trop criardes et ses créanciers trop pressants, il faisait une vente aux enchères de tout ce qu'il possédait, afin de se libérer. Tout y passait, ses chandeliers, son pupitre, sa table, ses