‹ Écrivains modernes de l'Angleterre: Troisième sérieChapitre 8 sur 10 · BH · texte numérisé non relu

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livres et son papier. Pauvre comme Job, il rôdait alors à travers les salles, écrivant ses devoirs sfur des loqaes de papier ramassées dans les débris et apprenant ses leçons par-dêssus Tépaule de ses camarades : du reste, un garçon d'esprit, d*une langue agile, qui mettait aisément hors de combat les mauvais plaisants et les railleurs. Il était studieux, vivait à peu près seul, portait fièrement sa détresse, et se souciait peu de l'opinion publique. Il prit en amitié Tom et East, qui, pour le récompenser de ses bons conseils, achetèrent son mobilier lors d'une de ses fréquentes faillites, puis le lui rendirent libéralement. Quel mobilier! des portefeuilles sans serrures, des serrures sans clé, une vieille ratière, un gril dépourvu de poignée. Diggs fut touché de leur procédé, et se montra reconnaissant. « Vous êtes de bons petits cœurs, vous deux, leur dit-il, je tenais à ce portefeuille, ma sœur me l'avait donné. Je ne l'oublierai pas. » Il ne Toublia pas en effet, et il les aida à se débarrasser de la tyrannie de Flashman. Pauvre Diggs t nous serions curieux de savoir quelle a été sa destinée dans ce monde, car il représente assez bien ce que devaient être à l'école l'insouciant Richard Steele et le spirituel Sheridan.

Non moins singulier est le second personnage que nous avons à vous présenter. Celui-là était un naturaliste qui répondait au nom de Martin, et que ses manies scientifiques avaient fait surnommer Madman {le Fou). Son étude était un antre dans lequel il vivait reclus comme Roger Bacon dans sa cellule. Ses

camarades n'en approchaient point, car ils ne savaient pas quels monstres ils pourraient y rencontrer. A quinze pas, une odeur de mélanges chimiques saisissait Todorat. Si quelque imprudent entrait dans ce repaire, il était d*abord accueilli par les cris furieux d*une vieille pie, qui Taccablait de malédictions^ puis il sentait une couleuvre s'enrouler familièrement autour de sa jambe, pendant que du fond d*une cuvette cassée une grenouUle le regardait de ses yeux immobiles. Le pupitre était rempli de rats et de hérissons. Les livres classiques n'abondaient pas dans cette étude; en revanche, les tables étaient couvertes de fioles, de précipités chimiques, de machines électriques qu'il avait confectionnées luimême. Le mobilier était pauvre, car Martin dépensait tout son argent en achats d'oiseaux, d'œufs, de nids et d'autres articles d'histoire naturelle : il se privait même de chandelle, s'éclairait au moyen d'une mèche de chanvre trempant dans une composition nauséabonde, et barbouillait ses devoirs à la lueur du foyer de la salie commune. Les plaintes d'Andromaque, les douleurs d'Hécube ou les fureurs amoureuses de Didon l'intéressaient médiocrement; mais il connaissait à merveille tous les mystères des marais et des bois. H savait où perchaient les éperviers, sur quel sapin on trouvait un nid de crécerelles, près de quel étang nichait le coq de bruyère. Il avait compté les œufs, il savait le nombre des petits. Il connaissait près d'un vieux canal un nid de martin-pècheur, et comme il avait entendu dire que

LES SOUVENIRS D'uN ÉCOLIER ANGLAIS. 283

le gouvernement OU le British Muséum proposait une récompense de cent livres sterling à celui qui pourrait offrir un nid intact (chose rare, paraît-il), Martin ' rêvait au moyen de conquérir cette récompense, et calculait déjà combien d'articles d'histoire naturelle on pourrait avoir pour cette somme énorme. Personne ne le troublait dans ses recherches scientifiques, pas même le docteur Arnold, qui, ayant une fois voulu pénétrer dans son repaire, avait failli être asphyxié par la mauvaise odeur, et même foudroyé par une explosion, résultat d'un mélange imprudent. A cette passion scientifique Martin joignait une manie assez innocente : il s'était tatoué le corps comme un sauvage, et se montrait tout fier des belles arabesques que présentaient ses membres. Gela lui semblait même si beau qu'il n'avait eu de repos qu'après avoir dessiné une ancre sur le bras d'un jeune enfant frêle et mignon, dont il était le camarade intime.

Les scènes de mœurs sont aussi variées que les caractères et se présentent toutes devant nos yeux avec une vigoureuse physionomie anglaise : mœurs brutales, mais non sans franchise et sans loyauté. Par exemple, un combat n'est pas, comme dans nos collèges, une rixe irrégulière, où les adversaires luttent en employant tous les moyens de défense que leur suggère la rage : l'école entière intervient afin de faire exécuter les règles d'un combat loyal. A fair plaxfj une libre et loyale rivalité, telle est la première condition que les Anglais posent à leurs adversaires dans les combats de la vie. Ce fair play est

aussi la première condition, la base essentielle des pugilats de l'école. L'école fait cercle autour des combattants, qui choisissent leurs témoins comme pour un duel. Le combat dure jusqu'à ce que Tundes adversaires soit vaincu, mais on Tinterrompt fréquemment afin de conserver les chances égales des deux côtés, et d'empêcher qu'un des combattants ne profite déloyalement de quelque circonstance désavantageuse à son adversaire. Un élève est choisi pour remplir le rôle de timekeeper, c'est-à-dire pour marquer le moment où le combat doit être interrompu et celui où il doit être repris. Dans les intervalles, les témoins préparent le guerrier pour la reprise du combat, roulent ses manches, serrent ses boucles, essuient avec une éponge imbibée d'eau froide la sueur qui coule de son visage et l'écume sanguinolente qui sort de sa bouche. Pendant ce temps-là, des paris s'engagent entre les élèves comme dans les combats de boxe ou les courses de chevaux. « Deux demi-couronnes contre une pour le grand. — Tenu. — Quatre demi-couronnes contre une pour le petit. » Enfin le combat est terminé. Les parieurs établissent le compte de leurs gains et de leurs pertes, et les adversaires vont faire panser leurs mâchoires démontées et leurs coudes luxés. L'auteur clôt la description d'un de ces combats par cette morale très anglaise qui nous dispensera de donner une opinion : « Les enfants se querelleront, et s'ils se querellent, ils se battront quelquefois. Le combat à coups de poing est pour les enfants anglais la

méthode naturelle et nationale de régler leurs querelles. Que pourrait-on y substituer, et qu'a-t-on jamais trouvé à y substituer? Si vous blâmez la coutume du combat, dites-moi, je vous prie, ce que vous voudriez mettre à la place? Apprenez donc à boxer, jeunes gens, comme vous apprenez à jouer au ballon. Vous n'en serez pas plus mauvais pour cela, et dussiez-vous ne jamais vous servir de votre science, sachez qu'il n'est pas de meilleur exercice pour donner du sang-froid et pour affermir les muscles du dos et des jambes. »

Le succès rend Thomme vain et audacieux. Tom avait triomphé presque à lui seul de la tyrannie de la cinquième division, il était salué de tous comme un héros. Dans sa petite sphère, il avait accompli une grande chose, tous les yeux suivaient ses moindres mouvements, et les autres élèves avaient pour lui le respect sympathique que le peuple a toujours pour les triomphateurs et les capitaines heureux. Dans ces situations, la tète tourne facilement, et on croit sans peine qu'on s'est élevé au-dessus de la loi. Aussi Tom, à partir de ce moment, se rendit-il coupable de nombreuses infractions à la discipline, cependant si large, de l'école. Il était défendu par exemple de rentrer à l'école après que les portes étaient fer* mées : un jour néanmoins Tom et ses camarades se laissèrent entraîner par leur ardeur au jeu de hare and hounds {le lièvre et les chiens), — un jeu qui laisse bien loin derrière lui la timide partie de barres, et qui consiste à se poursuivre dans la campagne pen-

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