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tomtntni le lai donner. — Je crois, répondit le
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maître, que si on lui donnait quelque petit garçon à protéger, cela le rendrait beaucoup moins turbulent. — Oui, dit le docteur, j'y réfléchirai. »
On lui donna en effet un petit garçon à protéger, et ici nous touchons à la seule objection peut-être qu'on puisse raisonnablement faire au système deTéducation anglaise. Celte éducation est sans doute excellente pour la grande majorité des enfants ; mais que deviendront au milieu de cette liberté excessive et de ces mœurs violentes les enfants d'un caractère timide et d'un esprit contemplatif? Ces petits êtres impressionnables que blesse la moindre piqûre, qui répugnent à Taclion, seront les jouets de leurs camarades, ils seront écrasés par la brutalité de la force, de telle sorte que ce système sacrifiera les natures les plus fines et les plus précieuses aux natures les plus grossières et les plus communes. L'objection a sa portée, je n'en disconviens pas; cependant il est assez facile de trouver une réponse. L'éducation libre de l'école permet à toutes les énergies de l'enfance de se développer; c'est au directeur de savoir utiliser ces éner* gies au profit du bien. Tel était précisément le système du docteur Arnold, et tous les reproches assez légers d'ailleurs qui lui ont été adressés viennent échouer et se briser ici. Le docteur Arnold, chrétien sévère et éclairé, conscience pleine de scrupules, consentait bien à accepter le système anglais en matière d*éducation; cependant il faisait ses réserves. La brutalité des mœurs l'effrayait; il lui semblait que les énergies juvéniles devaient être secrètement gui«
â88 ÉCRIVAINS MODERNES DE L* ANGLETERRE.
dées, et qu'on devait toujours placer devant elles un but moral. D'elles-mêmes ces énergies allaient où les poussait la violence de l'humeur et du tempérament, et cependant on ne devait pas les comprimer, de crainte de détruire en germe la virilité du caractère. Qu'y avait-il donc à faire? Tout simplement utiliser ces énergies au profit d'un but moral. Je ne sais si, comme on le lui a reproché, le docteur Arnold poussait un peu trop loin les conséquences de ce principe, mais le principe était excellent. Voici un enfant, élevé dans une famille pieuse, qui a toujours vécu aux côtés d'une mère tendre, dont la sensibilité a été raffinée de trop bonne heure par la sollicitude maternelle, d'un tempérament faible et féminin, d'une âme studieuse et contemplative : il est certain qu'étant données les mœurs d'une école publique anglaise» toutes ses qualités lui seront autant de sources de souffrances. Sans doute on ne peut pour un seul enfant changer toutes les règles du collège ; n'y a-t-il pourtant rien à faire? L'école serait bien déshéritée, s'il ne s'y trouvait pas quelque vaillant petit Tom à qui confier la protection d'un tel enfant. L'activité.et même la turbulence de Tom Brown trouveront ici leur emploi. L'enfant est trop faible pour prendre part aux jeux énergiques de ses camarades, et cepen^ dant sa santé exigerait des exercices physiques modérés. Quoique frêle, pourquoi serait41 exclu de toute société et de tout plaisir? N'y a-t-il pas là le petit naturaliste Martin qu'il peut escorter dans ses promenades scientifiques, qui lui apprendra à chasser
les papillons, à surprendre les lézards dans leurs trous, et même à grimper aux arbres! Le séjour d'une école anglaise peut donc être sain et agréable, même pour un enfant d'organisation délicate. Gela ne tient qu'au degré de sagacité du directeur et au degré d'ardeur et de conscience qu'il apporte dans ses fonctions.
Un jour donc, après les vacances, en revenant de la maison paternelle, Tom fut invité, honneur insigne, à prendre le thé chez le docteur. Là, il se trouva en présence d'un petit garçon d'apparence chétive et frêle, d'une physionomie timide et rêveuse : c'était le fils d'un clergyman, mort dans une épidémie récente pour être resté trop fidèle à son devoir. L'enfant n'était jamais sorti de la maison paternelle, avait vécu sous l'aile de sa mère, et n'avait connu d'autres compagnons de jeux que ses sœurs. Il avait donc été délicatement élevé; il était même, dans la bonne et morale acception du mot, un enfant gâté; on le voyait bien aux jolis petits bonnets que ses sœurs lui avaient brodés, au joli ameublement dont sa mère avait orné la chambre qu'il devait habiter. « Voilà, lui dit le docteur, le petit garçon qui partagera votre élude. Il n'a pas aussi bonne mine que nous le voudrions, il a besoin d'air et de quelques parties de balle. Il faudra lui faire faire quelques bonnes promenades et lui montrer quelles jolies campagnes nous avons tout près d'ici. » Tom fut d'abord médiocrement satisfait du compagnon qu'on lui donnait, et il était assez de l'avis du Têtard, qui avait formulé
en ces termes son étonnement : « Voilà un dr61e de camarade pour Toro Brown! » Lui, Tenfant indiseîpliné par excellence, on lui donnait pour compagnon un enfant timide et délicat, presque une demoiselle, que Técole ne tarderait pas à baptiser du nom de Jenny ou de MoUy! Cependant il prit son rôle au sérieux, d'autant plus que son petit cœur avait été ému, car les influences féminines s'étaient mises de la partie et avaient agi de leur mieux pour bien disposer en faveur d'Arthur le farouche Tom. Non seulement le docteur, mais la femme du docteur et la femme de charge de Técole s'intéressaient à l'enfant mélancolique : comment résister à tant de sollicitations réunies I
Le docteur aurait pu voir dès le soir même que Tom prendrait sa tâche à cœur et remplirait fidèlement les devoirs dont il était chargé. A l'heure du coucher, lorsqu'il fut à demi déshabillé, le jeune enfant s'agenouilla au pied de son lit, et se mit en devoir de faire ses prières, selon la coutume de la maison paternelle. Une pantoufle lancée par un des élèves rinlerrompit dans cette pieuse occupation, juste au moment où Tom Brown se retournait pour poser à terre une de ses bottines qu^il venait de délacer, et qui servit immédiatement d'instrument de vengeance. « Le diable vous emporte, Brown! . qu'est-ce que vous avez donc? — Ne vous inquiétez pas de ce que j'ai, répondit Tom, et si quelqu'un désire recevoir à la tète l'autre bottine, il sait ce qu'il doit faire pour cela. » Malgré tout son bon vouloir.
LES SOUVENIRS d'uN ÉCOLIER ANGLAIS. 291
il fallut bien du temps à Tom pour vaincre la timidité du jeune Arthur. L'enfant gardait une réserve excessive, et ne parlait que lorsque Tom, le premier, lui adressait la parole. Sa frêle santé était un autre obstacle à leur intimité. Arthur était bien le camarade d'études de Tom, mais il ne pouvait être son camarade de jeux; son caractère prématurément sérieux et ses nerfs trop peu aguerris ne lui permettaient pas de prendre part aux longues courses et aux interminables parties de ballon. Yivrait-il donc toujours solitaire, et n*y avait-il aucun remède à cette mélancolie? Enfin un jour Arthur manifesta le désir de faire la connaissance du naturaliste Martin, dont la physionomie Tavait séduit. Tom, en garçon pratique, s'empressa de satisfaire ce désir; Toccasion qui devait vaincre la réserve d'Arthur et l'arracher à la solitude venait de se présenter. Arthur devint en peu de temps le camarade inséparable de Martin, si bien que Tom, qui avait pris au sérieux son rôle de protecteur, confesse que cette intimité excita en lui quelques sentiments de jalousie. Les courses à travers la campagne, à la recherche des lézards et des nids d'oiseaux, composent une peinture charmante, et qui donnerait presque envie de redevenir enfant. Les physionomies juvéniles et si diversement caractérisées de Tom le batailleur, d'Arthur le mélancolique, de Martin le naturaliste, d'East le persifleur, forment un groupe intéressant qui ferait honneur au pinceau de Lawrence.
Au bout de quelques années de promenades scien-
iifiques, la personne d'Arthur avait subi une complète transformation. Son caractère, sans rien perdre de sa discrétion, s'était ouvert à l'enjouement, ses nerfs s'étaient affermis, et maintenant il était capable de prendre part aux combats les plus périlleux et aux exercices les plus fatigants de l'école. Tel était le résultat des conseils et de la protection de Tom Brown. De son côté, Tom avait beaucoup gagné dans la compagnie d'Arthur. La société de cet enfant mélancolique avait rafûné sa sensibilité , éveillé son esprit moral. Il avait eu honte de sa grossière turbulence, de son défaut d'application, de son peu de goût pour l'étude et le .travail. En un mot, il s'était trouvé prosaïque, et s'était senti humilié de cette découverte. Lui qui n'estimait que la force et l'adresse, il avait été vaincu par un enfant gauche et faible. Arthur avait aussi réveillé dans son cœur les sentiments de religion, qui n'avaient jamais été éteints en lui, mais qui y avaient été longtemps assoupis. Les deux enfants s'étaient corrigés l'un par l'autre sous rinfluence d'une sympathie sans contrainte.
L'amitié d'Arthur et de Tom clôt ce livre animé et dramatique. Nous devons féliciter l'auteur anonyme^ du relief de ses peintures, de la réalité de ses descriptions, de la précision savante avec laquelle il a su rendre tant de détails insignifiants en apparence, et surtout du ton cordial et sympathique de son œuvre.
1. Le succès prodigieux du livre eut bien vite révélé au vaste public de ses lecteurs le nom de son auteur, M. Thomas iJughes.
LES SOUVENIRS d'UN ÉCOLIER ANGLAIS. 293
Nous lui ferons cependant une ou deux chicanes. En premier lieu, son style, quoique très cherché et très tourmenté souvent, est cependant loin d'être original. C'est une copie de ce style pittoresque et presque dramatique inventé par Thomas Garlyle, et si ingénieusement vulgarisé par Charles Kingsley. La copie est excellente, mais on sent que Tauteur a en un modèle devant les yeux, et qu*il est graveur plutôt que peintre. En second lieu, le sentiment principal de Tœuvre est une grande et respectueuse vénération pour le docteur Arnold. Ce sentiment, qui éclate presque avec des sanglots à la fin du livre, est comme la source secrète qui donne à toutes ses pages leur vivacité et leur fraîcheur. Néanmoins nous ne voyons pas assez familièrement Tillustre docteur; c'est à peine si nous l'apercevons une fois en pleine lumière. Nous ne sommes pas assez instruits de ses projets, de ses opinions, de ses plans de réforme, des innovations qu'il a introduites dans le système de l'éducation anglaise. Les souvenirs de Tom Brown n'ajoutent pas grand'chose à ce que nous savions du gouvernement du docteur Arnold à Rugby. Une seule fois nous voyons réellement sa discipline à Tœuvre; c'est lorsqu'il confère à^'om la protection du jeune Arthur. Il est vrai que Tom Brown peut répondre, et même répond, pour son excuse, qu'il a vécu à Rugby dans les premières années du gouvernement du docteur, avant que ses réformes eussent pris racine, et lorsque les vieilles coutumes des écoles anglaises dominaient encore dans le collège. « Depuis, ces
réformes, dit-il, ont porté leurs fruits, et la vie des écoles D*est plus ce qu'elle était. » Le docteur Arnold aurait donc réussi dans son projet, qui consistait à christianiser Téducation publique, et à faire non seulement comme autrefois des gentlemen j mais des gentlemen chétiens. Dans quelle mesure cependant a-t-il réussi? L'éducation publique anglaise a-t-elle perdu en vigueur ce qu'elle a gagné en moralité et en raffinement? Si les mœurs des écoles n'ont plus la même brutalité, ont-elles la même force? Voilà ce que nous voudrions savoir et sur quoi Tom Brown nous renseigne d'une manière fort insuffisante. Quoi qu'il en soit, ce livre est une preuve nouvelle de la vénération et de l'admiration singulières que le docteur Arnold avait su inspirer à tous ses élèves. On peut dire que ce sont eux qui ont fait la fortune de son nom. Celui qui voudrait mesurer le degré d'influence de cet homme illustre devrait interroger non les livres qu'il a laissés, mais les écrits et les actes des nouvelles générations qui ont été formées par lui.
Il y a plus qu'une leçon morale, il y a une leçon politique à tirer de ce livre. Nous l'avons dit en commençant, il est inutile det discuter a priori sur le mérite relatif des divers systèmes d'éducation. Un système d'éducation dont la liberté est la base, donl la turbulence, la rudesse et même la brutalité sont les conditions naturelles et inévitables, répugnerait sans doute chez nous à bien des esprits et soulèverait bien des scrupules. Les tendres mères frémiraient
pour la santé de, leurs enfants, les pères s'effraieraient des leçons probables d'indiscipline qu'ils vont recevoir. Notre manière de comprendre l'éducation ressemble un peu à la manière dont le xvii® siècle comprenait la nature. Nous élevons les enfants avec un sentiment de tendresse égoïste; nous les élevons non pour eux et pour la société dans laquelle ils devront vivre, mais pour nous, pour l'ornement de notre foyer et pour le plaisir de nos yeux. La sauvagerie naturelle à l'enfant nous déplaît et nous alarme, et nous n'avons pas de repos que nous n'ayons transformé la rude chrysalide en un frêle et gracieux papillon. Nous voulons l'enfant civilisé de bonne heure, et nous lui enseignons toutes les vertus de convention, toutes les manières artificielles de la société. Tout autre, comme nous l'avons vu, est la méthode anglaise : l'enfant n'est pas élevé pour le plaisir des parents, mais pour luimême et pour la société dont il fera partie. Livré à lui-même, obligé de chercher en lui-même ses moyens de défense et de protection, il apprend de bonne heure cette grande leçon, que la vie est une série d'obstacles qu'il faut savoir surmonter. Le collège anglais étant une société en miniature, où les caractères les plus divers se développent librement, l'enfant fait en abrégé l'expérience de la vie, et acquiert de bonne heure le sentiment de la réalité. Il n'aura .pas besoin de faire plus tard un cours de philosophie morale pour savoir quelle est la nature de Thomme, et il rira de bon cœur des théoriciens et des rêveurs
qui lui proposeront les doctrines de Hobbes et les sophismes de Rousseau. Il saura que la nature humaine est un mélange, et que ce mélange varie à l'inGni avec les individus. Il ne lui prendra pas dans la vie des fantaisies de révolte ou de tyrannie, car il aura épuisé au collège toutes ces passions puériles, et il aura acquis par expérience la conviction que les révoltés sont moins dangereux qu'ils ne le paraissent, et que les tyrans ne sont pas aussi invin* cibles qu'ils en ont Tair. Il aura reconnu les limites naturelles des choses, car il aura souvent oublié où s'arrêtaient ses droits et chaque fois il en aura été puni. Il aura plus d'une fois aussi, dans ses heures d'enthousiasme, accompli des sacriQces dont il n'aura pas été récompensé. Le jeune Anglais, au sortir du collège, a donc reçu non seulement une éducation intellectuelle, mais une éducation pratique; il est capable d'être un citoyen en même temps que d'être un scholar. Et pour tout résumer d'un seul mot, si l'on demandait pourquoi, étant donné le mouvement toujours ascendant de la démocratie, les classes supérieures de l'Angleterre conservent encore le gouvernement de la société, je répondrais qu'elles doivent avant tout ce privilège à leur éducation, qui en bannissant de leur esprit la timidité, l'irrésolution, les rêveries chimériques, leur a enseigné à ne s'étonner de rien, à ne rien craindre, à ne rien dédaigner, et à tout ménager.
Juillet 1858.
LE
GONTBEARE (Perversion).
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