‹ Eddy et Paddy. Illus. de J.E. BlancheChapitre 5 sur 5 · REQUIESCAT IN PACE · texte numérisé non relu

REQUIESCAT IN PACE

Puis des cartes encadrées de noir :

With familv's kind regards.

Et des prospectus :

JOIIX Mc MAHOX General Undertaker,

20, Vauvert-Road, 20

GUERNSEY

FUNERAL REQUISITES, FUNERAL CARRIAGES, AND HEARSES, l'ti .

John Mac-Mahon était entrepreneur des pompes funèbres !

Eddy et Paddy ne trouvèrent aucune personne vivante dans cette boutique, et ils restèrent longtemps seuls. Enfin, la porte vitrée s'ouvrit, un petit bonhomme entra, qui pouvait bien avoir trois ans : il était tout déguenillé, il les dévisagea un instanl avec attention, puis se mit à jouer parmi les emblèmes.

— Petit garçon, lui dit Eddy, où est John Mac-Mahon ?

— Papa ! cria l'enfant avec un sourire niais.

KDDY ET PADDY 1 53

On ne put tirer de lui aucun autre renseignement. Mais John Mac-Mahon fit son entrée. C'était un gros homme, haut en couleur, et véritable type du paysan de Normandie.

Paddy, imperturbable, lui exposa qu'il désirait faire l'acquisition d'une maison à Guernesey, qu'il avait vu, Stanley Road, un cottage à sa convenance, que ce cottage, renseignements pris, était la propriété de Mac-Mahon.

— Cela est exact, répondit l'entrepreneur des pompes funèbres.

— Veuillez, dit Paddv, m'en faire connaître le prix.

Mac-Mahon annonça une mise à prix de cinq cents livres, et Paddy fit un hautle-corps, comme si cette prétention le choquait un peu. Il reprit : « Cinq cents livres sterling ? »

— Cinq cents livres tournois.

— Et la livre tournois est de ':...

— Vingt-quatre francs.

Paddv calcula à voix basse :

— Cela, déclara-t-il ensuite, fait deux mille quatre cents dollars, ou douze mille francs. Est-ce bien votre dernier prix ?

— Oui, affirma Mac-Mahon.

Eddy tira Paddy par la manche. Il fallait trouver un prétexte pour rompre ces fictives négociations.

— Quelles sont, dit Paddy, les charges annuelles ?

Il parut effaré d'apprendre que l'acquéreur aurait à payer trois louis par an pour les droits féodaux.

Puis il avoua :

— J'aurais peine à débourser d'un seul coup deux mille quatre cent dollars .

Mais John Mac-Mahon proposa des délais, et c'était à ne plus savoir comment se débarrasser d'un propriétaire aussi accommodant.

Paddv eut une inspiration :

— Avant de conclure, dit-il, je veux visiter de nouveau le cottage.

Il sortit avec Eddy, précipitamment.

— Voulez-vous, lui demanda-t-il, aller revoir encore cette jolie maison ?

— Mais oui, fit-elle.

Elle ajouta :

— Nous v resterons un peu longtemps, et alors nous pourrons nous imaginer que le cottage nous appartient.

Ils retrouvèrent sans difficulté le chemin. Ils arrivèrent à la maison, v entrèrent comme chez eux. Les ouvriers lis reconnurent et leur donnèrent la permission d'aller et venir.

Quand ils visitèrent les chambres ou il n'y avait aucun meuble, ils eurent un sentiment de tristesse et ils se rappelèrent les choses funèbres qu'ils avaient vues.

Ils décidèrent où ils placeraient les fauteuils et les lits, mais ce jeu les attrista davantage. Cette maison leur convenait si bien que, vraiment, ils avaient des droits sur elle, et pourtant ils allaient la quitter pour ne la revoir jamais.

Ils ne voulurent pas rester dans les chambres, trop émus de les voir démeublées, mais ils ne voulaient pas non plus sortir de la maison. Alors, ils montèrent au dernier étage. Là-haut, sur le toit, il v avait une lanterne de verre polygonale, comme au cottage d'Almorah. Ils y montèrent, comme le jour où ils avaient violé le mystère des nuages et surpris les secrets de la tempête. Mais, aujourd'hui, l'atmosphère était sereine, et ils virent une immensité splendide. Ils planaient audessus de la ville en amphithéâtre. Les maisons, les rochers mêmes et les collines s'écrasaient à leurs pieds, les hauteurs perdaient leur relief et les vastes plaines leur étendue ; le territoire de l'homme, ses œuvres et tous les accessoires de sa vie semblaient peu de chose. La mer et le ciel seuls apparaissaient dans leur grandeur véritable, et réduisaient le reste à néant par le contraste de leur infini.

Et debout l'un contre l'autre, se tenant embrassés, mais ne se donnant point des caressesmatérielles,tlans une miraculeuse insensibilité, ils regardaient, vers l'hori-

zon, au delà... Et Eddy murmura, de la même voix que sur le bateau, quand ils avaient eu peur ensemble :

- Oh! Paddy... Paddy... Mourir ensemble...

Ils redescendirent sur la terre, ils rentrèrent dans la vie et dans la réalité. Et pourtant Eddy avait prononcé les paroles de délivrance. La voix qui parlait en elle quelquefois avait dit tout haut, mais en vain, que le sacrement de l'amour c'est la mort : Eddy avait senti la nécessité de mourir, et elle acceptait l'erreur de vivre.

Son amour, auquel jusqu'alors elle n'avait point donné ce nom, venait de s'exalter tout d'un coup jusqu'à une dignité suprême que l'amour humain ne dépasse plus, et du même coup, la fin de l'amour, qui est la mort, lui avait été révélée. En acceptant l'erreur de vivre après cette révélation, pour quelle sinistre décadence, pour quelle agonie lamentable réservait-elle cet amour qui ne pouvait s'épanouir que dans la mort ? Eddy ne savait point, mais sa conscience, en effet. L'avertissait d'une décadence inaugurée à

cette minute même, d'une agonie qui allait traîner jusqu'au jour où Paddy s'éloignerait d'elle décidément pour retourner aux' aventures. Car un jour, fatalement, cette catastrophe arriverait, et c'est à partir de la minute présente qu'Eddy commença de l'attendre en y pensant toujours, comme une exécution à date fixe.

Elle regarda Paddy. Elle vit alors combien il était dissemblable d'elle-même. Elle comprit qu'il ne souhaitait pas la mort ; il aimait vivre, lui, le fier jeune homme, ivre de sa force et de sa puberté, le blond héros venu par les voies de la mer du côté où l'aurore en jaillit chaque matin, pour séduire 'en l'éblouissant de lumière la jeune fille que son teint pâle et ses cheveux noirs semblaient consacrer à la nuit. Et elle comprit que ces dissemblances iraient s'accusant de jour en jour avec plus de cruauté jusqu'au jour où ils se quitteraient pour vivre, puisque la grâce de mourir ensemble ne leur était pas accordée.

Dès lors, sa vie, qui n'était faite que d'enchantement, se désenchanta.

Le soir.au moment de se mettre au lit, elle eut pour la première lois dos pudeurs qui n'étaient plus celles d'une enfant. L'n instinct nouveau, un instinct triste, l'avertit qu'elle n'était pas un ange, mais une

femme, et la porte, ce soir, demeura fermée entre les deux chambres.

Le lendemain, on devait partir de très bonne heure pour Saint-Hélier. Mais lorsque Paddy, comme autrefois pour les réveils au petit jour, entra sans façon dans la chambre où il croyait Eddy endormie, il la trouva debout, toute prête.

Il fallut déjeuner vite, courir au quai. Hélas ! où était le joli yacht blanc qui les avait amenés sur ce rivage, parmi les brouillards ? Oh ! ce n'est pas sur ce lourd et solide paquebot que l'on pouvait avoir peur ensemble. Il n'y avait pas non plus de brouillards, et la mer, aujourd'hui dépouillée de ses voiles et de son mystère, ne s'agitait pas en houles vaines autour de la puissante machine...

Au moment où les matelots allaient retirer la passerelle, un gros homme àl'air fou, avec des lunettes, accourut. Il avait un plaid jeté sur l'épaule, et une valise à chaque main. Ses deux colis s'accrochèrent à la rampe. On le délivra, on le bouscula : il était l'heure. L'homme donna les signes du plus véhément désespoir.

Sa femme qui n'arrivait pas ! Elle s'attardait au bureau, où elle prenait les billets de passage. Il tourna sa grosse tête dans cette direction, et cria de toutes ses forces :

— Laï-a ! . . . Laï-a ! . . .

Tous les passagers se précipitèrent Yers la coupée. On éclata de rire à la Yue de cet énergumène. On lui lança des

quolibets que, dans son affolement, il n'entendait point. 11 criait toujours :

« Laï-a, Laï-a!... u On criait avec lui. Lia parut enfin.

C'était une de ces prodigieuses caricatures de femmes, comme en inventi l'humour des caricaturistes anglais :

EDDY ET PADDY l6l

longue, maigre, tout en noir, affublée d'une robe compliquée, avec trop d'étoffe qui pendait en plis lamentables le long de son ossature. Ses manches couvraient ses mains jusqu'à la première phalange de ses doigts crochus, dont chacun retenait un petit paquet mal ficelé. Ses lèvres, entr'ouvertes comme pour un cri d'épouvante qui ne sortait pas, révélaient un menaçant râtelier. Des boucles follettes, échappées de son chapeau rond et de ses turbans de crêpe, encadraient mignardement son visage de morte, où les yeux étaient remplacés par des lunettes à verres ronds et noirs.

A l'apparition de ce spectre, la joie de la foule devint féroce. On poussa des ci hurrah ! » des » Lia for ever ! » Elle vint s'abattre toute haletante sur le monceau de ses colis écroulés, et dès que le bateau se mit en mouvement, elle commença d'avoir le mal de mer, en même temps d'ailleurs que son caricatural époux.

Oh ! quels francs éclats de rire Eddy aurait poussés hier encore, mise en joie par cet intermède ! Avec quelle mutinerie garçonnière elle eût joint ses « hurrahs » ironiques à ceux de Paddy, en se penchant avec lui pour mieux voir, en se retenant de la main à son épaule ou à sa taille ! — quel lointain sourire aujourd'hui !

Le paquebot doubla la jetée. Malgré

l'heure matinale, des centaines de curieux s'y pressaient, des mouchoirs s'agitèrent, de bruyants adieux saluèrent ces voyageurs en partance, comme s'ils entreprenaient une longue et dangereuse traversée. Pour Eddy seule il s'agissait d'un important voyage : ce navire la rapatriait après une tentative d'évasion manquée, et en débarquant à la jetée Victoria, elle éprouvait un sentiment bizarre fait déplus de honte que de chagrin.

Ce retour fut dramatisé par les cris de la bonne Mme Glategny, peu accoutumée à de telles surprises. Mais quand elle eut fini de s'étonner, la vie habituelle recommença, — en apparence du moins : car Eddy n'était plus la même.

Elle ne songeait vraiment plus à autre chose qu'à l'inévitable dénouement de la séparation, et elle avait commencé de l'attendre, quoique nul signe encore ne présageât rien de tel. Mais elle gardait au fond d'elle ce souci dévorant, et elle ni- trahissait point sa douleur injustifiée. Cela ne l'empêchait point d'être soumise, non sans plaisir, à tous 1rs caprices de Paddy, etl'adolescent devenait un homme, mûri par l'été ardent, alangui par l'oisiveté. Ils se promenèrent ensemble, point comme les enfants d'autrefois, mais comme ces amis moins naïfs rencontres un jour a Montorgueil, et ils connurent

des baisers pareils à celui qui les avait fait pâlir. Ils ne se permettaient rien de plus que n'autorisent les usages étrangement hardis du flirt en ces pays. Ils ne faisaient rien de mal, et surtout rien de caché. Mais ils n'ignoraient plus le nom que donnent les hommes au sentiment qui les agitait. Ils aimaient comme il est commun d'aimer, et malgré la douceur de cet amour, Eddy regrettait la divine passion qui un jour l'avait exaltée jusqu'à dire :

— Oh ! Paddy , Paddy , mourir ensemble.

Lorsque revint l'octobre avec ses pluies fines, ses buées, elle ne voulut point, comme Tan dernier, participer au mystère de l'automne, qui, l'an dernier, l'avait initiée lentement, comme un prélude, au mystère de la mort, qui cette année ne lui en pourrait plus sembler qu'une expression affaiblie. Et, frileuse, elle désira, plus tôt qu'il n'était nécessaire, se confiner dans le home.

Mais, hélas ! le home, qui naguère n'était que la plus intime retraite du paradis enfantin , changeait maintenant de destination symbolique : il représentait les vulgarités et le terre à terre de la vie matérielle, en contraste avec l'idéal perdu d'éternité, d'infini, de mort. Et lorsque Eddy, pensive, s'asseyait sur le meuble de coin formant étagère et divan.

elle prenait l'attitude de l'attente et de la résignation. Elle attendait, comptant les heures, le jour où Paddy la quitterait, pour toujours.

Jamais deux cœurs unis d'amour ne furent à ce point discordants. Paddy goûtait les joies présentes et se refusait a

souffrir par anticipation des fatalités à venir. Aussi chérissait-il le home qui restreignait l'intimité ; il jouissait de ce corps à corps continuel, quotidien. FI savait pourtant, lui. positivement, par des lettres de son père, qu'il ne lisait plus tout haut, ce qu'Eddy ne pouvait connaître que par un pressentiment. 11 savait que cette année serait la dernière. 11 n'en avait que plus d'ardeur à profiter de l'occasion fugitive. Pour Eddy, ce qui un jour devait finir, dés à présent ne comptait plus.

Une plus exquise torture venait raffiner encore le supplice d'Eddy. Tandis que Paddy, moins ignorant à cette heure, mais toujours aussi pur, et fort d'une sorte de loyauté physique, n'était alarmé d'aucun scrupule, elle, se sentant déchue de la mort qui comporte l'absolution de tout péché, redoutait les embûches de la vie.

Elle voyait clairement son avenir et son devoir, et elle craignait d'y manquer : les jours surtout où, par hasard, Richard Le Bouët venait ici et se rencontrait avec Paddv. Richard était arrivé à l'âge d'homme, il était même plus âgé que Paddy. Mais il réservait le secret de son cœur — non par discrétion, par sécurité. Eddy ne songeait pas plus à décourager la certitude de celui qui l'espérait en silence, qu'à repousser les caresses vaines de celui qu'elle n'espérait point.

Ce qu'elle souffrit est inexprimable ; d'autant qu'elle ne se soulageait par aucun aveu, et qu'en apparence sa souffrance était déraisonnable. Combien d'amants l'eussent enviée ! Elle aimait passionnément, elle était aimée de même.

Rien ne contrariait son amour, elle était miraculeusement libre : avec cela chacune de ses joies servait d'aliment à sa douleur sourde, parce qu'elle pensait toujours à l'échéance de la séparation, et qu'elle ne pensait pas à autre chose.

l66 EDDY ET PADDY

Ses angoisses devinrent plus affreuses à l'approche du printemps : elle prévovait chez Paddy une explosion d'amour trop humain, des caresses plus exigeantes, et que Ton s'en irait ensemble côtoyant les bords de la mer, dont la voix les appellerait, dont ils n'entendraient plus la voix. Elle eut le triste plaisir d'être démentie par l'événement. Paddy au contraire se rembrunit aux premiers beaux jours. Un nuage de mélancolie voila son visage trop radieux, il oubliait parfois de caresser Eddy : en sa muette préoccupation comptait-il donc les jours comme elle ? Elle voulut le croire, et que leurs âmes, trop longtemps diverses, se remettaient enfin à l'unisson.

Un jour, il parla. 11 avait reçu dr son père une lettre décisive. Ses études étaient terminées, sa majorité approchait. Apres avoir largement suffi à ses besoins et même à ses caprices, Justin Higginson allait lui couper les vivres et le livrera ses propres ressources. Au commencement de l'été, le yacht VOntario viendrait le prendre à Jersey, l'emmènerait en Amérique, et alors Paddy devait entrer dans la \ ie.

Pour la première fois, il se résignait moins facilement à sa destinée. Il aurait quitté sans regret n'importe quel pays de a terre, mais celui-ci était SOO paradis

terrestre, et cette femme était celle qu'il aimait. Au seuil du paradis demain perdu, il ne put, malgré son orgueil et sa virilité, se défendre d'une défaillance. Il pleura et il redevint, par la vertu angélique des larmes, l'enfant que depuis des mois il n'était plus. Eddy éclata en sanglots. Ils mêlèrent leur douleur dans un baiser qui fut la résurrection de leur innocence, ils se manifestèrent l'un à l'autre divinement puérils et beaux.

Eddy murmura : « Je le savais. »

— ■ C'est la vie, dit-il.

Les yeux d'Eddv, lourds de larmes, étincelèrent.

« Vivre... » dit-elle avec accablement.

Et ils gardèrent le silence très longtemps.

Puis Eddy demanda : « Combien de jours encore ? »

Il ne restait plus que trente jours, exactement. Alors elle voulut, au cours de ce dernier mois, revivre tout l'amour passé, et Paddy le voulut aussi. Ils songèrent d'abord à revisiter l'île entière, mais ils étaient las, et surtout avares du peu de temps qui leur restait. Une même idée leur vint : ils se rappelèrent la retraite de Saint-Aubin, où jadis Mme Collins et Mme Glategny les emmenaient se baigner, cette grotte à ciel ouvert environnée de rocs symétriques,

asile providentiel de l'innocence et de la fragilité nue, qui était resté pour leurs imaginations le symbole du paradis terrestre enfantin. Ils résolurent d'y aller tous les jours et d'y passer le plus d'heures qu'ils pourraient.

Au bord de cette eau limpide ils s'asseyaient sur le granit que les marées successives avaient si parfaitement poli. Ils ne disaient rien. Ils ne se plaignaient point. Ils se tenaient seulement embrassés, mais non pour se caresser : pour se défendre. Ils ne se donnaient point de baisers, mais ils tenaient toujours leurs joues l'une contre l'autre appuyées, et cela était comme une continuelle et délicate possession : cette possession par effleurement qui suffit aux sensualités enfantines. Parfois ils se mettaient à pleurer, et jamais ils ne demandaient : « Pourquoi pleurez-vous ? »

Qu'elle était transparente et pure, cette eau sans couleur, endormie dans sa vasque de marbre noir ! Qu'elle était rafraîchissante et désirable ! A l'époque récente encore où, pour tromper des inquiétudes qu'ils ne comprenaient point, ils osaient revivre, adolescents, des scènes de leur plus naïve enfance, ils n'auraient point manqué de retremper leur énervement dans cette onde salée, d'éteindre leur liés iv dans cette source de

fraîcheur. Hélas ! ils n'osaient plus. Ce n'est qu'en apparence qu'ils étaient redevenus les enfants. Mais ils cherchaient à imaginer quelque simulacre, quelque

geste pour signifier ce lointain souvenir, et pour se procurer un instant l'hallucination d'autrefois.

Un jour, presque le dernier jour, Eddy eut une inspiration charmante. Elle feignit de vouloir, par une fantaisie de jeu, traverser à çué le bassin. Elle releva sa

robe trop longue, l'épingla, mit ses pieds nus, et aussitôt, rougissante, les plongea dans l'eau comme afin de les cacher.

Mais l'eau était si transparente que Paddy les voyait toujours aussi bien :

et il s'attendrissait de les voir, car ils étaient en vérité pareils à ceux d'une enfant. « Eddy, dit-il en souriant, qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes ! » Ils fondirent en larmes tous les deux.

Ce furent les dernières larmes. Ensuite l'agonie commença. Ils ne firent plus qu'attendre, dans l'insensibilité. Le dernier jour vint. Le blanc navire entra dans le port. Puis, toutes les choses qu'Eddy avait prévues se réalisèrent : Le va-etvient, l'affairement, le bruit des pas dans l'escalier, les portes ouvertes des armoires, les malles où elle voulut ranger ellemême du linge et des vêtements qu'elle ne verrait plus ; et la dernière promenade en se tenant par la main ; et le dernier baiser pareil au baiser de tous les matins et de tous les soirs ; la manœuvre interminable pour lever l'ancre ; l'espoir de la grâce jusqu'à la minute de l'exécution : et l'évanouissement du blanc navire suivi des yeux jusqu'à l'horizon ; le retour solitaire au cottage d'Almorah, où la chambre de Paddy — la jolie chambre aux meubles de Irène tourné — aux cretonnes imprégnées du parfum de son tabac de Virgi-

KDDY ET PADDY

nie et aussi de cette lavande qu'il aimait — la chambre au lit de cuivre sanctifié par tant de sommeils innocents — était vide — à jamais.

Mais Eddy avait pressenti que cette chambre vide aurait l'aspect d'une chambre mortuaire : et elle fut surprise, choquée, de n'y trouver, dans le désarroi, dans l'irrespectueux désordre des meubles, qu'un témoignage de vie intense, presque des symptômes d'allégresse. Alors elle se rappela que ce divorce était l'affirmation même de la vie, l'immédiate conséquence du vouloir vivre, de l'erreur de vivre. Elle se rappela que Paddy, plus qu'elle encore, était coupable de cette erreur ; elle se rappela la discordance de leurs âmes, épreuve continue, plus subtilement cruelle que l'épreuve de la séparation. Et elle eut un accès île colère qui sécha dans ses veux toute velléité de larmes.

11 vivait donc, l'aventurier, l'amant, venu par les voies de la mer du côté où le soleil se lève, parti par les voies de la mer du côté où le soleil se couche ! Son

ingrate volonté voulait vivre ! — Et elle était obligée de vivre aussi, ramante consacrée à la nuit, qui rêvait de se destiner à la mort. Elle avait failli à cette destinée. Elle avait renié sa foi pour se

convertir à la religion de lumière dont cet inconnu était le prêtre radieux. Et maintenant, il lui fallait vivre ! Elle quitta cette chambre pour n'y plus rentrer.

Dans le salon où les meubles étaient laqués de blanc et les tentures fleuries de chrysanthèmes, elle trouva sa mère. La bonne Mmc Glategny pleurait. Le départ

de M.me Collins et de Paddy était pour elle un insupportable déchirement. Elle espérait trouver dans le cœur de sa fille un écho à sa douleur un peu bruyante.

Eddy, contre son attente, se montra raisonneuse et froide. « C'est la vie, » ditelle. Cette parole était la plus ironique, la plus amère expression de sa révolte ; mais Mme Glategny n'y put voir qu'un monstrueux aveu de résignation et d'inditïcrence. « Oh ! s'écria l'excellente femme, vous n'avez pas de cœur ! j> Eddy sourit. Elles furent brouillées jusqu'au soir. Ensuite elles s'embrassèrent sans rien dire. Richard Le Bouët vint les voir à l'heure du dîner.

Quinze jours plus tard, Eddy reçut une première lettre, datée de New-York. Elle n'avait pas attendu cette lettre avec impatience, elle n'eut pas d'émotion très vive en la recevant. Elle jeta sur l'enveloppe un regard presque hostile. Ce papier, cette écriture lui démontraient surtout que Paddy vivait. Elle était vaguement surprise d'en recevoir un.' confirmation matérielle.

Le délit apparut plus flagrant encore a la lecture de cette Lettre. Comme tous ceux qui écrivent trop naïvement, Paddy n'y montrait que l'essentiel de son cœur et île mmi caractère, sans 1rs mille nuances que l'on découvrait à première

yuc quand on lui parlait directement. Et comme Paddy avant tout était une nature vivante, les sentiments qu'il manifestait témoignaient d'abord sa vitalité. Aimer, se souvenir, pleurer, pour lui c'était d'abord vivre : le désespoir même n'était qu'un mode plus accidentel de son activité effrénée. Il n'avait plus, pour envelopper cette blessante exubérance, les sous-entendus et les gestes. Presque toutes les choses délicates qui avaient composé cette passion s'étaient accomplies dans le silence. Ce que la voix n'osait point dire, comment la plume, la plume inhabile et brutale, l'eût-elle écrit ? Aussi lorsque Paddy tentait de laisser voir sa tendresse, il ne montrait qu'un coeur gêné, que la timidité glaçait.

Eddy pourtant réussit mieux, dans sa réponse, à exprimer l'ineffable. Un souffle du mystère ancien passa dans son étrange lettre. Ses phrases naïves et sèches eurent la grâce empruntée des gestes rares qu'elle faisait ; et elle sut évoquer, par la confusion de ses pensées vagues, le souvenir du brouillard où naguère on avait eu peur ensemble. Elle fut véritablement heureuse d'avoir écrit cette lettre. Mais elle eut la fâcheuse idée de la relire après avoir relu celle de Paddy, et la discordance lui fit mal. Puis elle raffina, elle voulut trouver dans sa lettre

même, comme dans celle de son ami absent, des marques d'une vitalité indiscrète. Il lui sembla qu'elle criait trop haut ses regrets, ses plaintes : car pourquoi se plaignait-elle aujourd'hui, elle qui avait agonisé près d'un an sans se trahir, elle qui avait dit adieu à Paddy sans laisser échapper un cri ? Ah ! elle était aussi coupable que lui, elle partageait avec lui l'erreur de vivre ! Elle faillit brûler les deux lettres, cela lui aurait fait du bien : tout ce qui figurait l'anéantissement lui faisait du bien.

Mais jusque dans ces régions de la sentimentalité transcendante, elle ne pouvait point se défaire d'une certaine sentimentalité pratique. Elle se représenta l'inquiétude et le chagrin de Paddy, s'il ne recevait point de réponse. Elle voulut croire, bien qu'elle n'eût pas attendu cette première lettre avec tant d'impatience, qu'elle-même eût été inquiète et ulcérée si Paddy ne lui avait écrit. Une image plus riante de leur tendresse lui vint. Elle relut les pages de Paddy avec un ravissement imprévu. Elle y retrouva le soleil qui l'avait séduite. Certes Paddy et. nt Loin, certes une honte inexplicable l'empêchait de montrer tout son coeur et île faire éclater sa tendresse. Klle éclatait quand même el Eddy en recevait par surprise Le rayonnement, connue Le jour

KDDV ET PADD-5 177

où debout sur un roc lointain au milieu de la mer calme, glauque, par places tachée de violet et de vert-de-gns, son amant pudique s'était révélé à elle vêtu de lumière seulement.

Mais ces souvenirs aussitôt simplifièrent sa douleur et la reconduisirent aux conditions de l'humanité. Elle ne comprenait plus qu'une chose, c'est qu elle ne pouvait vivre sans Paddy, et que Paddy n'était plus là. Ne plus voir, ne plus toucher ce que l'on aime, c'est une peine corporelle, et la plus atroce de toutes. Les yeux et les lèvres ont faim comme d'autres organes. On ne les prive pas impunément. Eddy sentit qu'elle allait mourir d'inanition. L'horreur et la longueur du supplice l'épouvantèrent, mais l'espoir du dénouement la rasséréna, et elle sourit comme une martyre.

La rapidité de sa consomption fut prodigieuse. Ses veux variables, qui n'avaient point de couleur propre et se nuançaient au gré des choses qu'Us regardaient, prirent les premiers le deuil de sa mort prochaine, et s'obscurcirent de ténèbres définitives. Son teint, qui déjà n était pas trop vif, se plomba. Et elle prit l'habitua,

de rester des heures immobile, ne taisant

aucun bruit. , ,,

File reçut une nouvelle lettre de Paddy, qui la bouleversa. Jeté dans la vie sans

expérience aucune, en quelques jours Paddy avait dépensé la petite somme d'argent remise par son père. Il s'était trouvé sans ressources. Il était resté, chose inouïe, une journée entière sans manger. D'ailleurs il ne se laissait pas abattre. Il acceptait la lutte, il cherchait du travail, et déjà il se voyait tiré d'affaire.

Cette lettre la bouleversa... Mais quand elle relut attentivement, Eddy n'y retrouva plus un mot qui pût émouvoir sa pitié. Au contraire, il n'y était trace que des joyeux efforts de Paddy, de son orgueilleuse énergie, de son insouciance, de cette insouciance qui, autrefois déjà, avait fait souffrir Eddy bien souvent.

Elle n'avait aucune idée de la lutte pour vivre, elle comprit pourtant que lutter ainsi, c'est vivre encore avec plus d'intensité, c'est affirmer le vouloir vivre. Et elle comprit plus clairement comme il «'•tait loin d'elle, et différent d'elle, lui qui se plaisait à batailler sans trêve pour conserver et pour multiplier sa vie, elle qui restait assise, immobile, pourattendre la mort sans bruit.

Puis, par un revirement soudain qui lui devenait habituel, elle s'humanisa.

Dieu! Paddy, son Paddy tout un jour sans nourriture, perdu dans cette immense ville parmi des milliers d'indiffé-

EDDV ET PADDY 1 79

rents, qui à leur repas sans doute avaient dévoré aussi gloutonnement que les gens de la table d'hôte à Piémont et à Guernesey ! Son Paddy si blond et si clair, soigné plus qu'elle-même peut-être, avec ses jolis cheveux de poussière mal peignés, avec ses mains mal lavées, avec ses vêtements, — oh ! lui si orgueilleux de son corps, si soucieux de sa tenue, et comme il en avait le droit ! — avec ses vêtements déchirés sans doute, rapiécés.

Elle sanglota. Elle souffrait ce que souffre une mère qui n'imagine rien de trop beau pour son enfant, et qui le voit en guenilles.

Sa douleur fut si aiguë qu'elle ne pouvait plus tenir en place. Elle s'enfuit de la maison. A grands pas, elle s'en alla sur la grève déserte, vers Saint-Aubin, sans savoir où elle voulait aller. Mais elle arriva tout droit à la douce retraite des jours passés, à l'asile d'enfance qui était pour elle la réduction symbolique du paradis terrestre enfantin. Elle s'assit au bord de l'eau limpide, sur le roc poli par la mer. Oh! il y a quelques semaines, Paddy était là près d'elle. Il n'avait point de souci, il vivait sans y penser : dans cet éden, on n'a pour vivre qu'à cueillir les fruits de la terre, et l'on ne pourrait pas soupçonner qu'autre part des gens meurent de faim ! Mais de quel droit

l8o EDDY ET PADDY

l'avait-on arraché dïci, son délicat Paddv, son cher enfant ? Hélas ! Pourquoi aussi était-il devenu trop grand, et elle trop grande, de sorte qu'ils n'étaient plus à leur place dans cet éden puéril, au bord de cette vasque abritée où jadis ils jouaient ensemble, fragiles sans danger, nus sans honte ? Pourquoi grandir ?

Pourquoi vivre ? « Mourir, mourir ensemble, » murmura-t-elle.

Elle répéta : « Ensemble. » Dominée par l'idée de la mort, elle n'aA'ait pas jusqu'alors pris garde qu'elle désirait moins mourir pour mourir que pour mourir ensemble. Et la vanité de ce désir lui apparut aussitôt, puisqu'il n'était point partagé. Pouvait-elle douter que Paddy voulût vivre ? Non, certes, puisqu'il luttait. 11 triompherait aussi : elle n'en doutait point davantage, et, par une touchante contradiction, elle était heureuse de n\-n point douter. Elle lui en voulait pourtant. Cette rancune (pie, des le premier joui-, elle avait sentie, devenait plus amère, et c'est par esprit de représailles qu'elle décida elle aussi de vou- ]i 'ii' vivre,

<Mi! n'était-il pas bien tard? La mort avait commencé sou œuvre de- Longtemps. La santé d'Eddy «'tait minée. La moindre maladie pouvait lui devenir mortelle. Ce jour-là, pendant sa longue sta-

KDDV ET l'A 1)1) Y

tion au bord de l'eau, elle prit froid ; elle dut, en rentrant, se mettre au lit.

Mmc Glategny perdit la tète. Eddy, si faible déjà, sûrement ne se relèverait plus : Eddy seule pouvait savoir qu'en

dépit des apparences elle entrait en convalescence et non point en agonie, puisque c est le jour même où sa maladie commençait qu'elle avait abdiqué la mort et accepté les conditions de la vie.

Tant qu'elle demeura au lit. Dick Le

Bouët vint chaque jour la visiter. Il s'asseyait à son chevet, sans rien dire, il avait l'air d'attendre — d'attendre qu'elle fût guérie pour l'emmener avec lui dans le cottage de Gorey, près du château de Montorgueil. Elle savait bien aussi que l'époque de sa guérison serait celle de son mariage, et cela lui paraissait tout simple.

De temps à autre elle recevait une lettre de Paddy. L'intrépide garçon n'avait plus à compter avec les premières difficultés; déjà il s'entraînait à des luttes moins misérables, l'aventurier se montrait ambitieux d'aventures qui fussent moins indignes de lui. Eddy l'approuvait : c'est la vie.

Bien qu'elle fût maintenant hors de danger, Richard Le Bouët continuait à venir tous les jours. Cela était significatif et Eddy le savait bien. Elle attendait le jour inévitable où son futur maître parlerait, comme elle avait attendu le jour inévitable où Paddy la quitterait. Et elle savait aussi qu'elle no résisterait pas. Elle se figurait do même à l'avance toutes los choses qui devaient arriver : l'entretien qu'elle aurait avec sa mère, l.i bénédiction nuptiale, Les fêtes de famille, e1 sa bienvenue au cottage de Gorey.

Elle |iii'\ <>\ .lit un avenir de loyauté conjugale, de tendre affection, de vertu simple et de maternité ; c'est la vie.

EDDY E ï PADDY 1 83

Elle sortit de cette crise, plus vigoureuse, moins pâle. Elle se sentait femme et n'en avait point de honte : elle ne faisait plus ce geste de croiser les mains sur sa poitrine pour cacher des formes qui accusaient son sexe trop visiblement. Afin de venir en aide à sa mère, elle s'occupait beaucoup du ménage et, active, elle allait, elle venait par la maison.

L'n jour, pour faire un rangement, elle entra dans l'ancienne chambre de Paddy qui restait toujours cluse : car Mme Glategny n'avait plus voulu prendre de pensionnaires, moins pour éviter ce tracas que par une délicate pensée de fidélité à ceux qui étaient partis.

Eddv, avant que ses yeux, s'accoutumant à l'obscurité, pussent voir, sentit le parfum de lavande, mêlé au parfum de miel du tabac américain ; et l'actualité de ces odeurs fortes la troubla singulièrement. La chambre, où cependant les meubles étaient rassemblés dans un même coin, semblait garder encore l'animation de désordre qu'y mettait jadis la vivacité de Paddy. Le store était bais-é, le lit... Eddy eut la vision du petit enfant d'autrefois qui se blottissait sous ses draps et ramenait ses couvertures jusqu'à ses yeux, afin qu'elle ne craignit point d'entrer dans la chambre et de s'asseoir au pied du lit. Soudain, elle défaillit, elle-

eut une sueur froide : cette chambre, pour la première fois, lui faisait l'effet d'une chambre mortuaire, et en regardant le lit vide, elle se représentait le corps inerte que des hommes venaient d'emporter.

11 faut avoir beaucoup réfléchi sur le mécanisme dé l'esprit humain pour admettre qu'une conception puisse être dénuée de tout fondement, purement chimérique. Eddy n'était point superstitieuse, elle n'attribuait à ses pressentiments aucun caractère surnaturel, mais elle ne soupçonnait pas que l'on pût imaginer et concevoir en dehors de toute réalité. Sans discuter les titres de sa certitude, elle expliqua par la mort la disparition de Paddy, elle réconcilia l'image de Paddy avec l'idée de la mort.

Très grave, très pieuse, elle referma la porte sans faire de bruit. Elle descendit. Elle entra dans le salon à pas muet--. Mme Glategny était assise, hélas ! seule, à côté de la table octogonale : elle brodait, mais d'une main tremblante, et elle donnait les signes manifestes d'une inhabituelle agitation. Mais Eddy ne s'en aperçut point. Elle ne voyait rien qu'en elle-même.

Elle s'en alla se poser sur le meuble de coin formant étagère et divan, elle s'y tint droite, un peu raide. comme autrefois,

EDDY ET I'ADDY

et elle feuilleta l'album de Walter Crâne où les héros de mythologies et de contes

éÊÊ

r* -as

de fées étaient semblables à Paddy, peints avec des couleurs de soleil, dessinés avec des cernures de lumière. Et tout en les regardant à travers un éblouissement douloureux, elle songeait qu'en effet, depuis très longtemps, elle n'avait reçu aucune lettre. Elle se reprochait même de ne

s'être pas inquiétée plus tôt. Dans sa dernière lettre, Paddy annonçait le projet d'un voyage au Mexique. Il promettait de récrire dès qu'il pourrait donner une adresse certaine. Et il n'avait plus écrit.

Eddy sentit un grand froid. Ses mains se mirent à trembler. Elle murmura :

« Mourir ensemble. » Elle se rappela que si elle avait cessé un jour de vouloir la mort, c'est parce qu'elle ne voulait pas mourir seule, et à présent c'est Paddy qui était mort et elle vivait !

A ce moment, Mme Glategny, qui ne tenait plus en place, appela : < Edith. » Eddy n'entendit point...

— Edith...

Elle tressaillit.

— Maman ?...

La bonne dame cherchait des phrases.

Elle finit par dire simplement : « ['ai une chose à vous confier. Richard Le Bouël m'a demandé votre main. «

Eddy ne répondit pas. M" Glategny fut stupéfaite. Elle s'attendait à des confidences, à des aveux, à des effusions... « Eh bien ? » dit-elle.

Eddy, lentement, d'une voix morne, répondil : « Vous prierez Dick d'attendre trois semaines. J'accepterai ou je refuserai dans trois semaines. »

M ' < rlateernv si' récria.

KDDY ET PADDY

— Trois semaines, répéta la jeune fille avec autorité.

— Eddy... je vous prie... vous... vous ne me cachez rien ?

— Rien.

Eddv se leva, sortit, monta dans sa chambre ; et elle écrivit à Justin Higginson, sachant qu'à cette époque de l'année il ne voyageait pas. Elle lui expliqua, en termes simples, nets, plutôt froids comme il aimait, qu'elle n'avait aucune nouvelle de Patrick depuis plusieurs mois, qu'elle était inquiète de lui, et qu'elle souhaitait d'être rassurée.

Pendant ces trois semaines, la mère et la fille vécurent côte à côte aussi paisiblement que de coutume. Il ne fut question de rien. Mmc Glategny pria même Le Bouët de suspendre ses visites jusqu'au jour fixé par Eddy.

Deux ou trois jours avant l'expiration du délai, Eddy reçut de M. Justin Higginson une lettre ainsi conçue :

« Chère Mademoiselle.

« Je suis vivement touché de votre aimable souvenir, et je transmettrai à Mme Collins vos amitiés, lorsque j'aurai l'occasion de revoir cette chère dame, qui ne demeure plus chez moi. J'étais moimême sans nouvelles de Patrick depuis plusieurs semaines ; mais il parait se por-

ter bien, d"aprés ses dernières photographies que j'ai reçues avant-hier.

« Vôtre, sincèrement,

« Justin A. Higginsox. »

Aussitôt qu'elle eut achevé la lecture de cette lettre, Eddy alla retrouver sa mère dans le salon, et lui dit : « Vous avertirez Dick Le Bouët que j'accepte. »

Et les choses qu'elle avait prévues se réalisèrent encore, et elle partit de Saint- Hélier un jour du printemps, avec celui dont elle portait le nom, pour aller demeurer dans la maison, près du château de Montorgueil.

Plusieurs fois les anniversaires étaient revenus, et plusieurs fois la marée d'équinoxe avait monté.

En son cottage de Gorey, prés du château de Montorgueil, Eddy Glategny, qui maintenant s'appelait Edith Le Bouët, jouissait du bonheur qu'assure le calme de la conscience et le demi-sommeil du cœur résigné. Son mari l'aimait. L'amour de Richard Le Bouët n'était pas une de ces passions tumultueuses qui ont commencé, qui doivent finir, et qui évoluent d'une source à une embouchure en suivant les pentes d'une âme accidentée : comme une eau hésitante qui se répand et s'étale, l'amour avait envahi toute cette âme plane et en submergeait tous les horizons.

Richard, sans dissimuler à Eddy sa tendresse, ne lui parlait jamais le langage de la passion. Il n'osait lui témoigner qu'une sollicitude continue, un grand respect. Ce n'était point qu'il craignît de

heurter en elle des souvenirs, de froisser des sentiments anciens qu'il ne pouvait pas ignorer. Mais il ressemblait à ces hommes des premiers âges du christianisme qui , pécheurs , épousaient des saintes, et qui restaient humbles devant leurs compagnes élues.

Comme une sainte qui accomplit son temps d'exil sur la terre, Eddy avait une existence double. Elle remplissait d'abord les devoirs de sa vie terrestre avec un esprit de douceur et d'aménité, avec une charité souriante et une humeur toujours égale, avec cette gaîté chrétienne dont l'Évangile a fait une vertu. Mais sa véritable patrie n'était pas de ce monde.

En épousant Richard Le Bouct, elle n'avait manqué de parole à personne :

elle n'avait fait que poursuivre le cours de sa vie terrestre, comme un autre poursuivait le cours de la sienne.

Elle ne s'y était pas non plus décidée par dépit, et elle avait épousé Dick loyalement, c'est-à-dire qu'en lui promettant amour et fidélité, elle savait d'avance qu'elle pourrait tenir son serment, sans effort, avec plaisir.

Mais de ce cottage situé à mi-hauteur de la colline, elle voyait la « grande et spacieuse mer » : et surtout elle l'ent< ridait. Elle entendait cette voix de l'infini qui jadis lui avait annoncé la première

venue de l'inconnu. Même par les temps les plus sereins, elle entendait cette voix, qui n'existait alors que pour elle seule, par le privilège de l'initiation et de l'extase. Mais elle préférait les jours de houle et même de tempête, où l'infini lui parlait plus clairement et plus brutalement. Elle montait alors sur la plate-forme du château et elle regardait vers l'horizon, avec cette mélancolie des précurseurs qui contemplent les terres promises où ils n'entreront point. D'ailleurs elle était soumise, elle obtenait ce que l'on peut obtenir de bonheur sur la terre, et elle n'avait pas d'illusions à perdre puisqu'elle n'acceptait l'erreur de vivre que comme une erreur en effet.

Cependant, Paddy, dont nul ne recevait plus de nouvelles, avait continué de vivre aussi. Et maintenant, bien que toujours très beau, très jeune, il était un homme. Et l'intérêt de la lutte pour vivre lui avait caché l'inanité de la vie.

Mais voici qu'en pleine santé, Justin Higginson mourut par accident, Paddy devint le maître d'une grande fortune. 11 renonça aux affaires, et il se mit à voyager sur mer à bord du yacht Ontario, Mais à peine fut-il libre de vivre rien que pour le plaisir de vivre, il en fut las. Il n'avait pas. ainsi qu'Eddy, accepté l'er-

IÇ2

reur de la vie comme une erreur, il avait été dupe de cette illusion, et la désillusion suivait.

Tout jeune, il"eut""des idées de vieillard.

11 rêva [de solitude et de retraite. C'est alors que les souvenirs du paradis terrestre enfantin ressuscitèrent, et que l'image d'Eddy, depuis longtemps pâlie,

se raviva dans son cœur : elle y redevint éclatante comme ces images des églises byzantines que les moines de FAthos repeignent de couleurs fraîches suivant la formule des canons, et qui paraissent toujours neuves après des siècles.

L'aventurier reprit donc les voies de la mer, et un jour il aborda sur les rives de File heureuse. Il se tenait à l'avant du bateau, et il regardait, levant la tête, comme s'il avait pu espérer qu'Eddy serait là pour l'attendre, debout, à la pointe de la jetée Victoria. Mais Eddy n'y était point.

Il marcha lentement le long du quai. 11 éprouvait une émotion qu'il ne pouvait pas définir : car il n'osait pas interroger sa conscience et il se taisait en lui-même ainsi que dans un lieu consacré. Il pensait beaucoup moins à Eddy qu'au Paddy d'autrefois, et il pensait à lui comme à un étranger, il le chérissait, non point comme on peut chérir le souvenir de soimême, mais comme un ami, distinct de soi.

11 marcha sur l'esplanade, lf long de la voie ferrée. Puis il tourna vers la droite, et monta, par la rue Rouge-Bouillon, au quartier d'Almorah. 11 reconnut la grille, le double window, souleva le marteau de la porte.

Eddy venait souvent, plusieurs fois par

semaine, passer la journée avec sa mère. Elle était là, dans le salon. Elle se leva. Elle vint ouvrir. Et ils se trouvèrent debout face à face. Aucun cri ne leur échappa, aucune parole. Leurs lèvres s'unirent.

Comme Paddy allait pénétrer dans le salon, Eddy l'arrêta : « Votre vue, dit-elle, causerait une joie trop forte à ma mère. qui est bien âgée. » Elle entra seule.

Mmc Glategny était assise près de la table octogonale.

— Maman, dit Eddy, vous n'avez jamais pensé que Paddy pourrait revenir nous voir ?

— Si fait, mais quelle apparence ?

— Cela vous ferait un grand plaisir ?

Mmc Glategny, avec cette impassibilité

des vieillards, répondit : « Si Paddy est ici, qu'il entre. »

Il parut, et aux premiers mots que lui adressa la vieille daim', il comprit qu'Edith était la femme de Dick Le Bouët. Mais il reçut cette nouvelle sans étonnement Cela ne l'empêcha pas de prendre Eddy par la main et de L'emmener vers ce coin plus obscur de la pièce où était ce meuble bizarre formant étagère et divan. Ils s'.issirent côte à côte. Ils remarquèrent en souriant que l'album était toujours là.

Comme ils se disaient peu de chose, et des choses très indifférentes, Eddy se

leva : s Voulez-vous, lui demanda-t-elle, dormir cette nuit dans votre ancienne chambre, plutôt que d'aller coucher à l'hôtel ? »

Il hésitait.

— Venez la voir, dit-elle.

Et elle le reprit par la main. Ils montèrent l'escalier. Us ouvrirent la porte, et ils demeurèrent au seuil de la chambre qui, pour Paddy aussi, était une chambre mortuaire. Paddy se rappela l'enfant que tout à l'heure il avait aimé, et il eut le sentiment que cet enfant était mort.

Il détourna la tête, et puis il se retira. Il traversa le couloir. Il ouvrit la porte de l'autre chambre, où l'ancienne Eddy avait dormi, et il eut le cœur serré : car celleci ressemblait également aux chambres d'où l'on vient d'emporter un mort.

Alors seulement il répondit : « Oh !

non, Eddy... Je ne dormirai pas ici. Je dois rentrer à bord ce soir, afin de partir demain avec la marée, qui est de très bonne heure. » Elle baissa les yeux. Ils redescendirent l'escalier.

Mais en bas, il lui dit : < Si vous vouliez venir à bord avec moi ? Nous pourrions nous promener ensemble toute la journée. Il n'est pas encore trop tard pour partir, et je pourrais vous ramener à Gorey à la marée de ce soir.

— Oui, dit-elle.

Ils rentrèrent dans le salon blanc. Eddy avertit sa mère de ce qui avait été résolu, et la pria d'envoyer la servante à Gorey pour informer Richard que M. Patrick Higginson viendrait souper à la maison.

Ensuite ils partirent, comme autrefois pour le collège. Ils ne disaient rien, ne se posaient point de questions. Les détails de leur vie réelle ne les intéressaient ni l'un ni l'autre. Ils embarquèrent et prirent leurs places, à l'avant, comme le jour du départ pour Guernescv. Ils suivirent aussi la même route, car ils voulaient faire le tour de l'île par l'ouest, et revenir ensuite à Montorgueil.

La mer était calme. Cependant, lorsque Y Ontario doubla la pointe de la Corbière, une grande houle le berça : les mers les plus paisibles s'irritent sur ces rochers à fleur d'eau, et puis, de ce côté, il n'y a point de terre, point d'île qui depuis des centaines de lieues brise les lames. Ils regardaient tous deux vers l'horizon.

Mais lorsque le yacht vira île bord pour mettre le cap sur Montorgueil, ils furent surpris de ne pas apercevoir la côte.

Entre l'île et le navire un mur se dressait, inconsistant mais opaque, vers lequel ils se précipitaient à toute vapeur. Kt l'hélice, brusquement, s'arrêta. La sirène siffla en détresse. Ils se regardèrent : ils

se distinguèrent à peine; ils étaient dans le broui.lard, comme autrefois.

Alors ils se levèrent, allèrent s'accouder au bordage, coude contre coude. Ils

avaient besoin de se toucher, puisqu'ils

ne se voyaient plus. Penchés sur l'eau, ils en apercevaient à peine la suie glacée, comme à travers un nuage de tulle. Le yacht se remit en marche, avec des précautions : il ne fendait plus l'eau, il la

Iû8 EDDY ET PADDY

froissait. Le silence était extraordinaire ; mais la sirène déchirait l'atmosphère épaisse de ses sifflements réguliers.

Paddy posa sa main sur la longue main d'Eddy, toutes les deux moites et froides à cause du brouillard. D'une voix douce, insinuante, et qui retrouvait la séduction de son enfance passée, il dit : « Oh! Eddy, Eddy, avoir peur ensemble. » Elle ne tressaillit pas. Elle ne le regarda pas. Elle dit, en face d'elle, impersonnellement : « Mourir ensemble. » Et ils se turent.

Mais ce fut un coup de théâtre pareil à celui d'autrefois : les ténèbres blanches se déchirèrent ; ils virent soudain qu'ils touchaient au port. Le yacht avait failli se briser au pied du roc de Montorgueil, qui, de si près, leur apparut abrupt et inaccessible. Ils doublèrent la jetée. I's débarquèrent. Dick Le Bouët les attendait.

« Vivre... » murmura Eddy.

Et lentement, tous les trois, ils gravirent la colline.

Page 1