‹ EdénieChapitre 2 sur 6 · EUMÉE · texte numérisé non relu

EUMÉE

Maître...

Tu étais donc là, fidèle ami, tandis que, vieillard un peu éperdu, je parlais sous les premières étoiles.

EuMÉE, montrant les six pauvres qui arrivent. Vois, c'est en leur nom que je troublai ta rêverie.

Barba.

Soyez les bienvenus, pèlerins éternels.

Fils de la tribu nomade, en marche depuis les matins de la vie.

(Un à un ils passent devant lui, frappant à terre leurs hâtons et s' inclinant. Un d'eux, au visage triste et solennel, retient un instant l'attention de Barba,

Les sons du pipeau se sont encore rapprochés. On voit apparaître Sylvan et ses sœurs. Tous quatre s'avancent sur un mode dansant, lui les précédant en jouant, elles les bras nus entrelacés et remuant leurs têtes d'une

épaule à l'autre. Leurs tuniques blanches flottent autour d'elles. Sylvan porte une courte blouse serrée à la ceinture et échancrée à la naissance des bras également nus. Sandales fixées par des bandelettes aux jambes.)

Florie.

Notre jeune âme rit et vibre au souffle léger du pipeau.

Hylette.

Comme le cri du grillon, il montait de la terre et frémissait au cœur des chênes, tandis que nous ondulions sur la rivière comme de longs poissons d'or.

Nos mains par-dessus Teau remuaient un brouillard d'argent.

Florie,

Nous étions comme les sœurs des Pléiades au fond du vertigineux éther.

Hylette, Elée, Florie (voix alternées).

Père, vois, nous t'entourons comme de petites chèvres mutines.

Caresse nos nuques humides.

(Elles se pressent contre Barba.)

Barba, souriant.

Eden ! de qui je fis Edénie !

Un des Pauvres.

Les neiges ruissellent de ses tempes comme un été dans les Alpes reverdit sous les glaciers étincelants.

Deuxième Pauvre.

Quand le vieillard lève la main, cette main couvre toute l'île !

(Eumée a allumé les flambeaux.

Barba s'est avancé vers la table. A sa droite, il a Florie, Vamée, à sa gauche Hylette, la seconde. Elée s'est

placée de l'autre côté de la table près de Sylvan. Tous cinq un instant demeurent debout. Eumée apporte des corbeilles de pains et les dépose devant Barba.)

Barba, debout.

Je prends ce pain qui est la joie

et qui est la sueur des hommes.

Je le romps, afin qu'il soit entre vous tous

des parts égales de l'âme de la terre.

Mangez et réjouissez- vous :

tout acte est religieux

selon le sens qui le régit.

(Tous s'asseyent et les six pauvres à leur tour prennent place à la table. Eumée passe le pain et les fruits. Personne ne parle d'abord : la scène s'accorde à l'idée d'un sacrifice religieux, selon que l'a dit Barba.)

Barba, s' adressant au pauvre dont le visage l'a frappé.

Tes traits, ô vieillard, sont scellés et pourtant on y lit une destinée.

Dis-nous, si ce n'est un secret, Quelle fortune te poussa vers cette île?

l6 EDÉNIE

L'Annonciateur.

Je suis celui qui n'a pas de nom :

J'arrive des confins du monde.

Je ne sais plus quels furent les pays Où pour la première fois Je connus le malheur d'être un homme.

Je marchais sans trêve : le rêve d'une patrie fraternelle Tendait mon front vers les horizons Toujours plus loin.

Vain espoir !

Quand j'arrivais, les portes se fermaient. On riait si je demandais du travail.

On déchaînait les chiens si je réclamais du pain. J'eus faim : je pris ce qui m'était refusé. La foule me lapida : je fus livré aux geôHers.

Mon crime expié, je repris le bâton des sans-patrie.

Je n'avais ni haine ni rancune.

Partout les hommes étaient malheureux, L'âme ulcérée de maux infinis.

Je les plaignis, moi qui n'avais pas pleuré sur moi- En vérité, je vous le dis, un jour viendra [même.

OÙ rhumanité sera régénérée par l'amour et la pitié.

Vous le voyez, ô maître de cette île, mon histoire est celle de bien d'autres Le soir tombait quand par la campagne j'ai rencontré ces frères misérables.

Ils m'ont dit qu'Eden avait refleuri dans cette île et je vois, en effet, autour de moi des visages heureux.

Barba.

O notre hôte respecté.

Nous honorons en toi une destinée douloureuse

et qui n'est point encore accomplie.

Souffre que nous t'appelions l'Annonciateur.

L'Annonciateur.

Sois remercié pour cette parole

Elle s'accorde à l'heure grave et belle

qu'un cortège d'étoiles, par les pentes du ciel

entraîne vers les gouffres

où peut-être demain se lèvera le jour libérateur.

l8 ÊDÉNIE

Barba, après avoir incliné la tète, se tournant vers les siens.

Vous, maintenant, dites, enfants, à quels travaux

pour chacun de vous elle mit fin.

Toi, l'aînée, fleur de mon hiver, ma Florie,

Commence.

Qu'as-tu fait en ce jour?

Florie.

Père, les bras nus, j'ai pétri le pain vermeil. J'étais là quand les flammes ont jailli du four.

Barba.

Bon ! fille. A ton tour parle, toi, blonde comme les seigles, chère Hylette.

Hylette.

J'étais avec les servantes

qui battaient le linge à la rivière.

PREMIER ACTE IQ

Au vent du matin

séchaient les draps blancs sur les prés.

Barba.

Tout est bien. Et toi, Elée, mon raisin noir, parle avec franchise, qu'as-tu fait?

Elée.

Père j'ai couru dans l'île :

une voix toujours criait au loin.

Barba.

Folle ! n'était-ce pas la voix de l'ardent Sylvan que te renvoyait l'écho des bois?

Elée.

Elle gémissait comme quand passe le vent d'orage dans les arbres.

Barba.

Rêve ! Rêve !

Elée.

Je t'assure, père, il me semblait qu'elle m'appelait par mon nom.

Barba.

Chimère ! te dis- je. Nuée montée de ta petite âme fabuleuse !

Quelle autre voix que la nôtre jamais, en bonds joyeux^ te fit accourir parmi les chemins !

C'était une voix comme nul n'en entendit. J'avais grand peur et à la fois j'étais charmée,

Hylette.

Aucun de nous n'était là.

Nous ne pourrions dire quel son avait la voix.

Elée.

Elée entend des choses que vous autres n'entendez pas toujours.

Barba.

Maintenant, cher fils, je m'adresse à toi comme au jeune chef de ma tribu.

Quels travaux signalèrent ta vaillance?

Sylvan.

Père, le taureau ce matin s'était déchaîné;

je me pendis à ses cornes.

Ensemble nous volions par les cours.

J'avais les dents serrées.

Si j'avais crié, on eût dit que c'était de peur.

Enfin les varlets arrivèrent;

on lui mit des entraves.

Je maîtrisai aussi le bel étalon qui s'appelle Héraut.

Pour la première fois je le sentis frémir sous moi.

Je visitai les moissonneurs.

Tout un champ déjà était tombé sous la faucille.

A mon tour, je m'armai de l'acier recourbé :

à chaque coup la tenant à poignées,

j'abattais la toison rouge des étés.

La forêt des épis à mesure recula.

Et voici : quand vint le soir.

dansant et jouant du pipeau, je rentrai le troupeau ami. Et puis nous revînmes vers ces demeures. O père, je n'ai point autre chose à te dire.

Barba.

Fils, sois loué : ta journée fut un jour de vie.

Or, voici le temps venu des choses viriles.

Le pipeau est un bruit trop léger

pour ton âge de jeune homme.

Il rythme la danse, il accompagne la grâce et les ris.

Un cœur fort se complaît à de plus rudes musiques.

Approche, Sylvan : par ce don de l'emblème héroïque

je veux te dédier à la destinée.

(Il fait un signe à Eumée qui détache du mur la trompe et la lui apporte. Sylvan s'est approché et reste debout,)

Reçois donc cette trompe.

Moi-même longtemps je l'embouchai : à sa clameur rauque et dure accouraient les hommes de cette île, laboureurs, bergers et varlets.

De cîme en cîme jusqu'aux limites roulaient ses ondes immenses.

(Barba, debout aussi, passe au cou de Sylvan la cordelière de la trompe.)

Qu'elle soit pour toi le symbole de la force et de la foi ! Sonne à travers ton âme libre dans les horizons d'Edé- Je te donne aussi le bel étalon Héraut, [nie.

toi qui le méritas par ta valeur.

(Sylvan regarde la trompe avec fierté, surprise et modestie.)

Florie.

Déjà notre frère a l'air d'un héros.

Hylette.

Sa tête, fièrement levée, semble interroger les destins, nous ne le reconnaissons plus.

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