ÉLÉE
Sylvan ! Sylvan ! redeviens le Sylvan que nous aimons.
(Elle se lève, marche vers lui et soulève la trompe dans ses mains.)
O que c'est lourd !
Pourras-tu seulement la porter jusqu'à ta bouche?
Hylette (se levant et arrivant aussi).
Mais puisque c'est un héros 1
La nourrice autrefois nous conta les exploits
d'un héros qui s'appelait Hercule :
il tuait des monstres : tout fuyait éperdu
quand il sonnait de la trompe.
(Elle prend la trompe et la laisse retomber.)
J'aime mieux le rouet de la princesse qui fut Omphale.
Florie.
Cette histoire est très vieille;
personne n'en parle plus.
D'ailleurs, tous les monstres sont morts.
Sylvan, fièrement.
Je les réveillerai en sonnant de cette trompe. Vois comme je fais, Florie.
Je la tiens dans mon poing comme cela : l'ouragan même ne me l'arracherait pas.
Écoute !
(Il embouche la trompe qui rend un son discors. Les sœurs rient.)
Barba.
Va ! Va ! il n'est si bon sonneur qui n'ait commencé comme toi.
Tes joues s'enflaient comme des pommes à la branche.
Florie.
Tu n'aurais pas soufflé plus fort si tu avais embouché l'ouragan.
Elée.
Méchantes ! D'un geste magnifique
Sylvan brandissait la trompe sous les flambeaux.
Sylvan.
Petite Elée, je te prendrai en croupe sur Héraut.
Par la plaine et les ravins, un vertige nous précipitera
dans l'horreur exquise des vents.
Et moi, je brandirai la trompe furieuse et rouge.
Ah ! comme je te sens, ma sœur,
toi qui eus confiance en Sylvan !
Les Pauvres.
A peine, sa dent a mordu la corne,
un vin glorieux déjà le grise.
Un jeune héros se reconnaît à ce signe.
Elée.
Ah ! Sylvan, sens mon cœur vibrer comme le cœur des chênes.
Les Serviteurs.
Force et joie à toi, Sylvan, ô jeune maître.
Elée.
Sur ton cheval ardent, nous irons rapides comme
[l'autan.
Dans un tourbillon de feuilles et de pierres,
plus loin, plus haut, nous bondirons, nous retomberons
comme d'un ciel, nos chevelures et nos âmes confon-
O Sylvan ! [dues !
Sylvan.
Chère Elée, je t'emporterai jusqu'aux cimes !
(A Florie et Hylette, dont il se moque à son tour.)
D'un pied léger à la course, vous nous suivrez dans le vol de vos tuniques.
Cela vous apprendra à narguer.
Florie.
Père, nous recourons à toi de peur qu'il nous délaisse pour cette petite Elée.
Votre querelle fait le bruit du soir dans les roses. Je suis, moi, le vieil arbre qui d'en haut croit entendre une rumeur de caresses et de baisers. Je ne dirai rien.
L'Annonciateur (se levant).
O roi, tu nous as comblés de bienfaits.
Nous avons bu et mangé les miels
et les sucs récoltés dans cette île.
Permets qu'à présent nous gagnions la couche
que nous ménage ton hospitaHté généreuse.
Demain nous reprendrons les chemins
par lesquels nous mène notre destin inconnu.
Barba.
Bonne nuit, mes hôtes nomades.
Que le sommeil vous soit bienfaisant !
Les Pauvres.
Nous nous courbons avec reconnaissance sous ta grande main, ô maître d'Edénie !
(Barba s'est avancé jusqu'au seuil et reçoit le salut
incliné des pauvres. Sylvan, Florie, Hylette, Elée sont près de lui.)
Barba, à Eumée.
Guide-les, serviteur loyal et sûr.
(Eumée sort et les conduit. La nuit est tout à fait tombée, mais un ciel clair la rend transparente.)
Barba, rêvant, un peu à l'écart.
Sous quelles étoiles s'endormiront-ils demain? Quels astres, sur leurs paupières mourantes, verseront les suprêmes clartés, avant-courrières du jour qui ne doit point finir?
Elée, se rejetant vers ses sœurs.
Mes sœurs, un pas lourd
a fait gémir la terre : quelqu'un s'est élancé
du fond des ombres.
Florie.
Que dit-elle?
RuPERT, se jetant parmi elles.
Laquelle de vous, ô jeunes filles, s'appelle...
(Au cri des trois jeunes filles, Barba s'est avancé avant que Rupert ait pu dire le nom.)
Barba.
Qu'est-il arrivé?
(Florie lui montre l'étranger.)
Barba, s'avançant vers lui.
Qui es-tu, toi qui rôdes à cette heure dans l'île comme un esprit malfaisant?
(Rupert fait un pas et lève sa capuche de manière à n'être aperçu que de Barba.)
Rupert ! (Soufflant sur les flambeaux.) Personne ici ne doit voir ton visage:
Elée.
J'ai cru entendre la voix qui tout ce jour gémissait dans l'île.
Barba, à Sylvan et ses sœurs.
Que demeurez-vous là,
Enfants désobéissantes? Redoutez ma colère.
Florie.
Père, comment t'aurions-nous désobéi?
Tu parlais à cet étranger.
Barba, radouci.
Un hôte ici veut être entendu sans témoins : le malheur l'a mené vers cette maison.
C'est pourquoi, je vous dis, remontez à la tour et vous enfermez dans vos chambres.
Florie, Hylette, Elée, Sylvan.
Bénis-nous, ô père, comme chaque soir, Et puis il en sera fait selon ta volonté.
(Tous quatre se courbent sous la main de Barba et lentement montent l'escalier.)
Elée, du palier,
O Sylvan, il se passe ici quelque chose de terrible et que nous ne pouvons savoir.
(La porte se referme sur eux.)
Barba (il revient vers Rupert).
Je t'écoute, sois bref.
(Tous deux se mesurent un instant des yeux.)
Rupert.
Quinze ans, mon frère ! Voilà quinze ans Que, soumis à l'exil exigé par toi,
j'ai VU pour la dernière fois le visage de mon enfant.
J'avais compté sur le don d'oubli :
ni le temps ni l'espace n'ont rien fait.
J'avais une fille qu'il m'était interdit
d'appeler du nom filial, que tu lui donnais toi-même.
Est-il un sujet de douleur
qui viole plus affreusement les lois de la nature?
Barba.
Tu les violas bien plus, Toi qui profanas l'amour.
RUPERT
Songe que nous étions alors,
moi et celle que je cessai d'appeler ma sœur,
deux jeunes êtres sauvages,
tourmentés par l'âge et la race.
Le mal, avant d'être en nous, avait déjà rongé
Les profondeurs lointaines de la famille.
(La porte de la tour s'est lentement entr' ouverte. Sylvan se penche sur la nuit de l'escalier et écoute.)
Barba.
C'est pourquoi, par ma volonté,
je libérai les miens et l'enfant impure
du malheur d'en être issus.
Qu'exiges-tu de plus,
toi qui oses évoquer le nom sacré de père?
RUPERT
L'enfant impure, ô douleur ! (Un silence.) En t'exécrant, je suis contraint de te rendre grâces
[encore, toi, qui pour la soustraire à son injurieux destin, l'arrachas toute vive de mon cœur.
Barba.
Ce fut le pacte !
RUPERT
Ce fut l'imposture !
Barba.
Tu fis le serment de lui rester ignoré à jamais.
Rupert.
Il me fut arraché par la force.
Mais aucun serment tient-il contre les puissances de la
O frère, mon aîné et mon maître, [nature?
ma poitrine, en cette nuit d'angoisse et de remords,
cherche les battements de la tienne.
Ne m'accable pas plus longtemps d'une colère
que mes douleurs ont cessé de mériter.
La triste Cordahe est morte
et moi-même, par une vie errante et torturée,
expiai Tancienne humanité de péché et de folie
que m'avait léguée^la chair horrible des ancêtres.
Barba.
J'ai détourné le cours fangeux de l'hérédité. N'espère point détruire mon œuvre en faisant rentrer
[ici le passé.
RUPERT
Oh ! oh ! oh !
Vois, j'élève les mains vers ta clémence.
Quinze ans ont pacifié ma force élémentaire et brute,
J'étais l'esclave enchaîné des fatahtés de la race.
Romps à mon épaule le dernier chaînon
en me rendant...
Barba, d'ujt geste au large.
La barque est attachée à la rive... Va.
RUPERT
Vieillard implacable qui m'as volé mon bien,
écoute du moins le cri de ma haine
si tu ne veux entendre ce cri de ma douleur.
Un jour arrivera où je briserai les seuils,
où je disperserai les gardiens,
où malgré toi j'emporterai par les mers inconnues
celle qui m'appartient.
PREMIER ACTE yj
Barba.
Adieu !
(Sylvan, petite ombre dans la nuit, lève les bras au ciel et se rejette dans la tour. Rupert, après un geste menaçant, s'enfonce dans l'île éclairée par la lune. Barba le regarde partir, immobile jusqu'au baisser du rideau.)
Une vaste prairie se déroule, terminée au fond par la plaine blonde, celle-ci coupée d'un large chemin par lequel tout à l'heure arriveront les chars de la moisson.
Vers la droite, dans l'éloignement, on aperçoit en pan coupé la demeure de Barba.
Au second plan, à gauche, un hêtre touffu aux longues branches tombantes sous lesquelles Sylvan est coaché.
Crépuscule matinal. Florie, Hylette et Elée se tenant par la main, en tunique légère, arrivent du fond vers la droite.
Ni Sylvan, ni ses sœurs ne se voient d'abord.
Sylvan.
O Florie ! Hylette !
Petite Elée ! Laquelle des trois ?
O douleur!
Les aimer toutes les trois
et ne savoir laquelle il faut haïr !
L'enfant impure !
Que voulait dire mon père?
Florie.
Tous les oiseaux chantent
le divin jour naissant.
L'âme de la terre rit
dans le matin léger.
Aux prés meuglent les taures heureuses.
Et nous cherchons vainement Sylvan
pour moduler ensemble le cantique.
Hylette.
Pourquoi, Sylvan, manquer à la loi sacrée d'Edénie?
(Sylvan, cette fois, les a entendues; tl baisse la tête comme s'il se sentait en faute. Elles s'arrêtent et se prennent parles mains, le visage tourné du côté du soleil.)
Florie, Hylette, Elée, d'un élan religieux.
O Forces, ô Dieux !
Feux divins !
Terre maternelle !
Nous vous magnifions !
Une éternité en ce jour nouveau renaît.
Salut à la vie !
Salut à toi, Soleil !
Les trois sœurs, appelant, sans voir Sylvan.
Sylvan !
Florie, même jeu.
Sylvan !
Sylvan, toujours caché.
O Florie ! ta voix est onctueuse comme le jeu des mûres ce n'est pas toi.
Hylette, même jeu.
Sylvan ! notre frère !
Hylette ! ta voix est ingénue et claire comme le matin dans le ciel bleu.
Elée.
Sylvan ! n'es-tu point là?
Tous les oiseaux chantent leurs joyeuses chansons.
Sylvan,
Mon cœur, à ton appel, Elée,
n'a pas frémi.
Laquelle, ô laquelle est moins ma sœur que les autres?
Leurs voix ont ghssé sur moi comme la lune sur un étang Aucune ne m'a troublé.
Sylvan
Sylvan
Sylvan
Florie.
Les trois sœurs.
Ah ! reviens-nous !
Sylvan, se relevant.
Mon cœur par l'espace vole vers elles et les rejoint.
Florie, V apercevant.
Sylvan ! méchant Sylvan !
Cette fois je t'ai vu.
Sylvan.
O Florie !
Hylette, arrivant à son tour.
Va ! tu ne peux nous échapper !
Elée, accourant aussi.
Sylvan ! Sylvan !
Pourquoi nous fuyais- tu?
Nous gémissions :
tu ne nous répondais pas.
Florie.
Nous pleurions sur toi,
Nous pleurions bien plus sur nous.
Sylvan, se dressant devant elles, sa trompe à la main.
Fuyez, fuyez, je ne suis plus pour vous Sylvan !
Elée.
Qu'as- tu dit?
Hylette.
Qu'as-tu dit?
Florie et Hylette.
Sylvan, reviens à toi !
Elée.
Les larmes nous ont-elles à ce point changées que tu ne reconnaisses plus tes sœurs?
Florie.
Que t'avons-nous fait, ami?
Hylette.
Reviens-nous, Sylvan.
Les trois sœurs, V entourant de leurs bras.
Nous t'en conjurons, vois : sans toi il n'est plus de jeux.
Sylvan, leur échappant.
Aucune de vous n'est plus ma sœur si seulem.ent il en est une des trois qui doit cesser de l'être.
Florie.
Quel taon furieux affole tes sens pour que tu t'arraches ainsi à la liane de nos bras, méchant?
Florie, à Hylette et à Elée.
Sûrement, il extravague.
Sylvan.
O mes sœurs, mes sœurs, prenez en pitié ma peine.
Ah ! si vous saviez !
Elée.
Dis-nous au moins la raison !
Sylvan.
Ah ! comment pourrais-je puisque je l'ignore moi-même.
Florie, moqueuse.
Tu te lamentais donc
pour une chose que tu ne connais point?
Va, Sylvan le fol, reprends ton pipeau,
toi, dont l'âme héroïque
est encore dans les langes.
Hylette, moqueuse aussi.
Sylvan n'est plus notre frère
et nous n'avons pas cessé d'être ses sœurs.
Elée, grave et pensive.
Je vous assure, la faute en est à l'étranger qu'un sort funeste amena dans la maison.
Florie.
L'inconnu dans la nuit
avait des yeux tristes et lourds
comme une nuée d'orage...
Hylette.
Sa bouche m'entrait dans les joues et il m'a fait mal.
Elée.
Moi j'ai senti un souiïie très doux tandis qu'il me parlait.
E DENIE
Hylette.
Que se passa-t-il tandis que nous étions dans la tour?
Personne jamais ne le saura.
Quelqu'un le sait cependant.
Quelqu'un, dis- tu?
Oui.
Son nom?
Elée.
Sylvan.
Hylette.
Sylvan.
Dans une clameur je le jette au vent Comprenne qui pourra!
(Il embouche sa trompe.)
Elée.
Enfin nous avons retrouvé notre frère Sylvan.
Sylvan.
Sylvan qui vous déteste
Et maudit l'étranger (il fuit).
(Les trois sœurs se précipitent sur les pas de Sylvan ; celui-ci disparaît ; elles restent angoissées.)
Les trois sœurs.
Qu'a voulu dire notre frère?
Florie.
Maintenant nous n'en pouvons plus douter :
cet homme inconnu
a fait entrer le m.alheur dans cette île.
(Barba apparaît dans le fond; il s'avance à pas lents, la tête penchée, le visage soucieux.)
Hylette.
Notre père vient là.
Elée.
Un pli creuse ses sourcils.
Barba.
O nuit terrible
où dans cette demeure
l'âme forcenée des Barba s'est réveillée.
La douleur, comme une aile noire!
a passé sur Edénie.
Mon âme chancelle vers l'ombre.
(Il aperçoit ses filles et les appelle de la main. Toutes trois accourent.)
Elée.
Père, ô père,
Quels chagrins pèsent sur ton front?
Devons-nous aussi pleurer sur toi Comme ce matin sur Sylvan?
Barba.
Sylvan ! Que voulez- vous dire?
Florie.
Nous soufïrons d'un mal dont Sylvan est la cause.
Elée.
C'est en vain que nous l'appelâmes pour chanter le cantique au soleil.
Hylette.
Il ne nous répondit pas
Florie.
Enfin nous l'avons surpris dans ce pré, Accablé, la tête dans les poings.
Elée.
A notre vue il a pâli il s'est mis à gémir
et à la fois il nous lançait des regards furieux.
Florie.
Nous ne lui avions pourtant rien fait.
Sylvan les fuyait donc comme il m'a fui moi-même !
(A ses filles, en riant.) Vraiment, Sylvan fut ce jeune homme sauvage?
Elée.
Notre père, c'est depuis que cet étranger...
Barba, la repoussant.
Cet étranger !
Personne ici ne sait son nom,
personne ici n'en doit parler.
Il est celui qui passe et ne revient pas.
Taisez-vous donc, filles imprudentes et bavardes !
(Il continue à les regarder d'un œil courroucé.)
Où donc était Sylvan
pendant le temps que cet homme
demeura dans la maison?
Florie, timidement.
Notre père, nous étions dans la tour, comment T aurions-nous su?
Sylvan lui-même a fermé notre porte Et puis...
Barba.
Et puis?
Elée.
Il a disparu (à ce moment on entend la trompe de Syl-
Mais le voilà qui nous est rendu! [van).
L'entendez-vous, mes sœurs,
souffler dans la corne rauque
son âme magnifique?
Peut-être, d'un cabrement hardi
il enlève le cheval Héraut jusqu'aux nues?
(Elle remonte en courant la scène du côté où la trompe de Sylvan s'est fait entendre.)
Barba, riant.
Que médisiez-vous de ce jeune héros?
Allez, volez à la pointe des herbes Et ne cessez d'appeler Sylvan Qu'il ne vous ait répondu.
Toutes trois.
Sylvan ! Sylvan ! Sylvan !
(Elles courent, semblent voler, se dispersent, reviennent, appelant toujours Sylvan.)
Barba.
Malgré moi, le doute m'accable.
Se peut-il que longtemps vainqueur des destinées,
Mon œuvre un jour doive se briser
Contre les forces aveugles?
Comme une bête vomissant le sang et le feu,
Rupert rugissait jusqu'aux étoiles!
Le seoret jailli des entrailles déchirées
de la nuit, Sylvan l' entendit-il?
(Un silence. Puis levant les bras au ciel :)
Elée ! chère Elée !
Petite âme obscure et délicieuse Dans ton ombre qui jusqu'ici S'éclaira pour moi seul,
Viendra-t-il un jour où tu pourrais m' être ravie? Elée ! Elée !
(Entre Sylvan. A la vue de son père, il se trouble. Barba l'apercevant, va joyeusement à lui.)
Sylvan !
Toi seul manquais à la grappe fraternelle. Sans doute, par jeu, tu fuyais tes sœurs ardentes à te poursuivre.
Un triste jeu, mon père, si ce fut là jouer !
Barba.
Parle, ami, confie-toi à l'ami
pour lequel il ne peut être ici de secret.
Sylvan.
Un secret, tu l'as dit, mon père.
Mais n'exige point...
Barba.
Enfant, tu hésites
Un souci a pâli tes yeux.
Qu'il soit grave ou futile, incline ton front vers ma bouche :
je saurai bien, en la baisant, faciliter le chemin à l'aveu.
Sylvan, fièrement.
Mon père, j'ai dompté l'étalon
et vaincu le taureau.
Si maintenant il faut mériter
par un autre exploit le don que tu me fis de la trompe,
commande... je suis prêt.
Mais ne m'oblige point à dire
ce qui ne doit être connu
que de moi seul.
Barba.
Ne joue pas avec ma colère, fils téméraire. Jamais je n'usai de violence; mais regarde cette main :
elle brisa ce qui lui résistait.
Parle, je le veux.
Sylvan.
N'ai-je donc mérité d'être un homme que pour me courber sous un pouvoir qui me dispute à moi-même?
Si mon âme doit rester asservie, souffre, ô père que je te rende un emblème qui n'appartient qu'aux âmes libres.
(Il porte la main à la corne.)
Barba.
Pour être un homme,
Dois-tu cesser d'être un fils?
En te taisant malgré moi, tu manques
au devoir sacré de l'obéissance.
Sylvan.
Père, ô père.
Je suis toujours l'enfant soumis
qui s'inchne sous ta loi.
Mon cœur est entre tes mains,
mais ma destinée est entre les miennes.
Permets, ah ! permets... je t'en supplie,
qu'en silence je souffre
de l'orgueil et de la tristesse
d'être devenu un homme.
Barba.
O mon fils, je te traitais encore en enfant
quand déjà grondait en toi une âme virile.
Quel que soit le secret qui te rive les lèvres,
je t'en laisse le maître.
Garde-le fièrement
comme le signe de ta jeune force élue.
Il n'y a plus ici qu'un homme en présence d'un autre homme. Ainsi je le veux et l'entends.
(Il lui pose la main sur l'épaule.)
Un jour tu sauras quel songe audacieux
de vie et de beauté
je portai entre les tempes.
Alors seulement tu connaîtras
le mystère de cette île
et du même coup,
rame paternelle te sera révélée.
D'ici là, va librement :
je te livre à toi-même.
Mais fais la paix avec tes sœurs.
Cela, je puis l'exiger.
Sylvan, gémissant.
Mes sœm"s !
Barba.
Ont-elles donc cessé de l'être?
Les trois sœurs, au loin.
Sylvan ! Sylvan ! Sylvan !
Frère ! Ami Sylvan !
Barba.
Écoute-les rire et gémir Comme l'eau et le vent.
DEUXIÈME ACTE 6l
Sylvan.
O mes sœurs '
(Elles rentrent. Florie et Hylette se précipitent vers Sylvan. Elée reste à l'écart.)
Florie.
O joie ! Sylvan nous fut ravi !
Sylvan nous est rendu!
Hylette.
Sylvan, pour te fêter.
Nous te guirlanderons d*épis mûrs.
Elée, sombre.
Et moi, je te déteste ! (Elle fuit.)
Sylvan.
Arrête, Elée !
Elée.
Laisse-moi, toi, qui me préféras mes sœurs blondes !
(Sylvan veut la suivre; on entend au loin les cris joyeux des moissonneurs.)
Barba.
Demeure, ô fils ! voici les moissonneurs. Jusqu'aux horizons la campagne s'emplit de chars Qui vers les granges ramènent La glorieuse toison de Tété.
Voix, plus rapprochées.
Aah ! Aah ! Aah !
(Apparaissent les moissonneurs, précédant un char comblé de gerbes et traîné par deux chevaux. Tout en haut, couronné d'épis, le chef des moissonneurs, à la barbe de patriarche. Il se laisse glisser jusqu'à terre. Un second char, aussi attelé de deux chevaux, arrive
son tour. Parmi les rires et les cris joyeux, une dizaine de moissonneuses en descendent, aidées par les moissonneurs. Elles inclinent vers Barba leurs fourches de bois, fleuries de bleuets et de coquelicots. Toute la scène s'emplit de bruit et de mouvement.)
Barba, étendant la main.
Salut, moissonneurs qui sur vos travaux
Fermez le cycle vermeil.
C'est la coutume dans Edénie
Que la fin de la moisson
Soit célébrée commes les noces accomplies
De la genèse et des hommes.
Le Chef des Moissonneurs.
Maître, s'il t'agrée, nous danserons donc Les danses que nos pères Dansaient avant nous.
(Barba fait un signe et aussitôt quelques moisson-
neurs et moissonneuses s'avancent et dessinent le schéma d'une danse se rapportant au labour.)
Une Moissonneuse.
Je suis le soc brillant et glacé.
J'entre au cœur noir de la terre.
Du couchant au levant Je trace ces lignes égales Où le semeur lancera la graine.
Chœur.
Je pleure la mort des heures joyeuses : Le divin été est couché au tombeau.
(Des moissonneurs et moissonneuses miment et dansent un schéma se rapportant à la semence.)
Deuxième Moissonneuse.
Je suis le grain de blé ; je dormais dans la nuit.
Soudain l'ombre a tressailli :
j'ai senti passer en moi l'âme jeune du monde.
Chœur.
Rien ne meurt et tout recommence.
La vie éternellement refait des roses Avec le cœur en poussière Des roses expirées.
Dans l'or tremblant des champs, deviens le bel épi toujours plus haut qui nous donnera le pain, Emblème immortel de la vie.
Danses.
(Des servantes apportent des corbeilles de pain.)
Chœur.
Opain !
Chair et sang de la terre.
Je te porte comme une hostie Entre mes mains réunies :
Pain, loi du monde.
Symbole d'éternité.
Je t'élève Devant le visage étemel de Dieu !
La rivière coule vers la gauche au second plan. Des chênes et des bouleaux croissent sur ses rives, espacés. La nuit approche : l'orage gronde.
Sylvan et Elée, accourant.
Elée, Elée !
Pourquoi me fuyais- tu,
toi qui, plus que les autres.
me fut toujours chère?
Elée.
Je t'assure, c'est en moi une chose
que je ne pourrais dire :
je t'aimais et te détestais à la fois.
D'ailleurs, ne me fuyais- tu pas toi-même, Sylvan?
Sylvan.
Notre père nous enseigna
les dieux heureux.
Mais il est aussi un dieu triste,
car mon cœur connaît la souffrance.
Souffrir, Sylvan, souffrir à deux, Ce doit être encore délicieux.
Sylvan.
Enfant, que dis-tu?
Elée.
Oh ! je ne suis pas l'Elée que tu crois. Mes sœurs sont blondes Comme la joie et comme la vie.
Moi, je suis noire comme la mort.
Sylvan.
Pourquoi ces tristes pensées?
Elée.
Vois, je ne sais que te répondre;
Je suis pour moi-même une image voilée
Et qui marche dans son ombre.
(L'orage se rapproche. Eclairs.)
O Sylvan !
Aux éclairs qui déchirent le double abîme du ciel et de la terre, peut-être notre destinée Va nous être révélée !
Sylvan.
Mon âme comme la tienne.
Sous les cieux fracassés Demeure en suspens et cependant.
Dieu rugissant du tonnerre, Je ne te redoute pas ! Je crains bien plus la vie Qui est en nous-mêmes.
Elée, voulant entraîner Sylvan vers la rivière.
O Sylvan !
Partir ensemble si loin Qu'on ne reviendrait plus !
Viens !
L'eau est là profonde et noire comme l'âme d'Elée.
La mort seule Lie éternellement.
Sylvan.
O vertige sublime !
Du bord de la vie
se pencher sur la chose inconnue
et connaître enfin
le secret des dieux obscurs !
Elée.
Comme un vol de cygnes sauvages
Nos cris s'effileront au ras des roseaux. Viens !
Sylvan, se reprenant.
Chère Elée, cessons cet enfantillage.
Viens, Sylvan.
Sylvan.
Non, ma destinée est de vivre.
Elée, cri déchirant.
La mienne est de mourir... Adieu !...
(Elle se précipite vers la rivière.)
Sylvan.
Elée...
(Au moment oii elle va se jeter à Veau, Sylvan la retient dans ses bras. Elle s'abandonne, évanouie.)
Sylvan.
Elée... c'est moi, Sylvan !
Elée, au bout d'un instant elle fait un mouvement. Avec un léger égarement.
Sur ton cheval ardent
Nous irons rapides comme l'autan.
(Elle ouvre les yeux.) Ah ! cher Sylvan, c'était toi !
Que ne me laissais-tu partir?
Je commençais seulement à vivre.
RuPERT, d'une voix gémissante au loin.
Elée!
Sylvan.
Quelqu'un du fond des bois a crié vers nous.
N'as- tu rien entendu?
RUPERT
Elée I
Élée.
Ah ! c'est bien la même voix qui si souvent a retenti dans l'île.
Encore une fois quelqu'un
m'appelle par mon nom.
Sylvan, serre-moi contre toi
de peur que je ne cède à ce qu'elle a d'impérieux.
Sylvan.
Par ton nom, dis- tu?
O douleur plus grande que toutes les douleurs !
RuPERT, tendrement.
Elée!
Elée.
Elée qui n'a plus peur !
Elée qui frémit d'attente et d'inconnu Sous la caresse de cette voix légère Comme le souffle du matin !
Sylvan.
Ne dis pas cela.
Elle est horrible comme la tempête.
Ah ! pour mon malheur
74 E DENIE
Je ne la reconnais que trop bien.
Oh ! Fuyons ! Fuyons, Elée, car qui peut douter que ce ne soit là la fureur d'un être surhumain?
(Il l'entraîne jusqu'au fond de la scène, puis se ravisant, avec énergie et fierté.)
Non, Sylvan n'est pas un lâche !
Un homme est là qui souffre d'une douleur mortelle.
Elée, rejoins tes sœurs tandis que je vole vers lui !
Elée.
Permets plutôt que je reste Si cette fois... c'est la mort.
Sylvan.
Va ! fuis, te dis- je !
(Elée se dissimule derrière un arbre. Sylvan s'avance vers le fond et appelle.)
Homme ! ô homme !
RuPERT, descendant de la colline qui domine la rivière et se dirigeant vers Sylvan.
O toi, qui viens à mes gémissements, quel est ton nom?
Je suis Sylvan, fils de Barba.
RuPERT, avec violence.
Sylvan !
(Soudain, l'attirant à lui, d'une voix radoucie.)
Sylvan ! presque mon sang !
O viens plus près, laisse ces mains
t'attirer jusqu'à mon cœur sauvage.
Plus près encore, Sylvan,
que je sente contre ma poitrine
le feu charmant de ta jeune vie.
Ma haine expire aux flammes
du brasier d'amour qui me consume.
Ces bras qui devaient t' étouffer
ne peuvent plus qu'étreindre éperdument
à travers toi, le souvenir délicieux de cette Élée qui me fut ravie.
Elée, cachée.
Mon âme est tourmentée d'angoisse et d'effroi.
Sylvan.
A ton tour, me diras-tu ton nom?
Rupert, avec douleur,
Mon nom est l'exilé !
Je n'en ai point d'autre pour les gens de cette île !
Sylvan.
Déjà j'entendis ta voix dans nos demeures.
Rupert.
Elle implora vainement Un homme inexorable.
Sylvan.
Tu es cet étranger
qui fit entrer le malheur
chez notre Père.
Elée, douloureusement.
L'étranger !
RUPERT
Le malheur est partout
où je porte mes pas.
Une destinée affreuse
Me fit Torphelin de mon enfant.
Comprends à ces seuls mots,
si tu le peux, ma douleur.
Hé ! comment le pourrais-je?
Tes paroles sont obscures Comme ton âme et ton visage.
RUPERT
Plutôt que je te les explique, mieux vaudrait pour toi n'avoir jcunais entendu la chanson de l'aube.
Mon visage a l'horreur des monts foudroyés et la clameur de mon âme ferait taire le tonnerre î Tu reculerais épouvanté.
Sylvan, fièrement.
Je sonne de la corne !
Je suis un homme !
RUPERT
Fol orgueil qui me défie, orgueil en qui je reconnais le sang d'un père exécré !
Va, je te hais, si tu lui ressembles.
Sylvan.
Nous apprîmes à le révérer
comme un dieu. Je saurai bien le faire respecter.
RUPERT
Enfant que mes mains briseraient, redoute tout de ma colère, même la mort !
Elée (elle fait un mouvement pour s'élancer) . La mort !
Sylvan.
Je ne la crains pas.
RUPERT
Vertige ! démence !
O toi, que j'aurais aimé comme un fils,
pardonne à mon désespoir.
O Sylvan, un malheureux ici t'implore.
Que je sois à tes yeux
moins un objet d'horreur que de pitié.
J'avais une fille : elle me fut ravie. Dis-moi où est Elée.
Elée, toujours cachée.
Sa miel
Sylvan.
Mensonge !
Le tonnerre, en grondant par-dessus ton front, te convainc d'imposture.
Je te hais, toi, dont les fureurs ont ravagé cette île heureuse.
Adieu ! Elée est à l'abri de tes atteintes.
(Il s'éloigne à pas rapides.)
RuPERT, avec un cri désespéré, le rappelant.
Sylvan !
Sylvan.
Adieu ! Adieu ! (Il fuit dans la nuit.)
TROISIÈME ACTE 8l
Elée, invisible pour Rupert.
L'âme obscure d'Elée à d'inouïes clartés maintenant s'illimiine.
Je connais enfin le secret de la destinée que je portais en moi.
Rupert.
O Elée ! Elée encore inconnue,
Mes bras se tendent vers toi
du fond de cette ombre
où même Sylvan m'abandonne !
O Elée, rose ardente,
O Elée, fruit adorable
pour la soif qui me consume...
entends ma voix !...
Voici Elée !
(Elle va lentement à lui : il l'étreint d'un long embrassèment.)
La salle du premier acte.
Le porche est fermé.
Par la fenêtre à droite on voit l'île sous la neige. Barba, assis devant l'âtre où tourbillonnent les flammes, songe. La table a été reculée vers la cheminée, à gauche. Florie, en tournant le rouet, chante.
Florie.
File ! file, mon cœur, au rouet,
file mes jolis draps d'hiver.
Avec mes cheveux,
Avec les fils de neige,
File, file, mon cœur, au rouet.
File mes jolis draps de mort.
Dans Thiver est parti mon ami.
Je reviendrai au beau temps du printemps :
n'est pas revenu, ô doux ami, ni le printemps.
File, file, mon cœur, au rouet.
File mes gentils draps d'avril.
Avec mes cheveux, avec un rayon d'avril,
File 1 file, mon cœur, au rouet.
File mes gentils draps d'amour.
Mon ami était parti, mon cœur est revenu. File, file, mon cœur, l'amour au rouet.
Barba, sortant de son rêve.
C'est une vieille et triste chanson :
ta nourrice en berçait ton enfance.
Florie.
Une chanson est souvent triste si l'on pense à quelqu'un.
Barba.
Toute chose qui retentit dans l'écho porte ici le nom de celle...
quatrième acte 85
Florie.
L'île à jamais est restée triste du départ d'Elée.
Barba.
Pourquoi nous tourmenter d'un nom qui n'est plus pour nous qu'un souvenir? Assez, te dis-je : laisse-moi à mes pensées.
(Florie sort lentement par la porte de droite,)
Barba.
Humanité ! Humanité !
Serait-ce la loi
que nul n'échappe à la douleur?
Et la vie toujours s'accomplirait-elle
selon d'inconjurables causes lointaines?
J'avais voué cette île
aux cultes heureux.
J'en avais fait un jardin d'innocence et de joie.
Comme un chêne
au cœur sonore, Je reverdissais d'un espoir infini dans ma race enfin soustraite
aux furies.
Chimères ! folie !
La fatahté avec Rupert est entrée dans Edénie.
Toi, chère et cruelle Elée, quand je croyais avoir éludé les maléfices redoutables du passé, tu leur rendais un cœur
ivre de s'immoler sous la loi d'un père parjure et barbare!
Voix des sœurs, dans la maison.
Elée ! Elée ! Elée !
Sylvan, entrant et s' arrêtant au fond.
Père, souffre que mon âme, trop longtemps silencieuse, s'humihe devant toi.
En différant l'aveu qui me brûlait les lèvres. Je paraissais te mentir malgré moi.
Barba, d'un ton de tendre reproche.
Parle.
Sylvan.
Du temps a passé
Depuis le soir où pour notre malheur
un étranger pénétra dans la maison.
J'étais resté sur ces degrés (montrant V escalier de la
J'enfreignis ainsi ta défense [tour)
et surpris du même coup le mystère
que les autres ignoraient.
Celle qui se mêlait à nos jeux,
sœur parmi mes sœurs,
un homme inconnu
lui donnait le nom de fille.
Barba.
C'était donc là le secret
que tu me cachais?
Sylvan.
Trois roses de vie
croissaient dans le jardin charmant
de la famille.
Leur tendresse était pour moi un même bouquet riant et frais conmie le matin descendu
sur trois bouches dont le rire était pareil.
Hélas ! Je les croyais toutes trois mes sœurs encore quand une déjà ne l'était plus;
Et je ne savais laquelle.
Ce n'est que plus tard, en un soir d'orage, au feu des éclairs, un Barba comme toi, en me serrant dans ses bras, me révéla sa peine
et la vérité.
Ses cris, par toute l'île, appelaient Elée !
Elle les écouta trop bien, puisque jamais, depuis, elle n'est revenue.
Barba.
Tu sais maintenant
Qu'un autre que moi, au nom de la nature,
la contraignit à le suivre.
Sylvan.
Mon père, je saurai bien
te la ramener.
Permets seulement qu'à mon tour
je suive ma destinée.
Je parcourrai le monde, je visiterai les hommes;
où qu'elle souffre et gémit,
J'irai délivrer Elée !
Barba.
Elle n'existe plus pour moi.
N'attends donc rien
d'un cœur que son ingratitude
a détaché.
Cependant si tel est ton vouloir...
(Entre Eumée.)