‹ EdénieChapitre 4 sur 6 · EUMÉE · texte numérisé non relu

EUMÉE

Maître, un vieillard est là devant les seuils, il demande qu'on le mène vers toi.

(Barba fait un signe de la main : un homme entre et rabat la capuche qui lui couvre la tète : il s'avance vers Barba. Sylvan lentement est sorti par la porte latérale.)

Barba, après l'avoir dévisagé.

Sois le bienvenu, toi

de qui je crois reconnaître les traits.

L'Annonciateur.

O maître révéré,

Quand j'entrai pour la première fois dans cette île,

tout était frais et riant

comme aux matins

de la jeunesse du monde.

Une lumière divine baignait les travaux de la moisson.

Et voici que j'apporte l'hiver :

un vent sauvage secouait un ciel livide chargé de grêle et de neige.

Barba.

En un couchant des âges s'endort l'île qui fut heureuse.

Une ombre couvre les routes par lesquelles sont partis ceux qui ne doivent plus revenir.

L'Annonciateur.

La route des départs est aussi celle des retours.

Edénie ne peut mourir.

Qu'en sais-tu, toi qui oses ainsi

défier les destins?

J'avais trois filles :

une est partie et avec elle la grâce d'Edénie.

L'Annonciateur.

J'ai vu Elée.

Barba, violent.

Elée est morte...

(Après un silence.)

Tu as vu Elée?

L'Annonciateur.

Dans la solitude farouche des monts, il est un lieu longtemps réputé maudit. Ton frère y régnait en roi barbare et redouté.

Mais une vierge un jour apparut, descendue du ciel plutôt que venue de la terre, Elle fut la colombe devant qui Jusqu'au morne orgueil de l'aigle S'humilie, apaisé.

Du caillou brut une enfant sut tirer

l'étincelle divine.

L'âme sauvage qui ruait indomptée vers le ciel, elle la plia sous ses mains filiales.

Ainsi Elée

délivra des antiques fatalités les esprits enchaînés de ce Rupert que tu renies pour d'anciennes fautes expiées.

Barba, méprisant.

Quel est ce conte?

L'Annonciateur.

La pitié a fait ce que n'avaient fait ni la colère ni la Ainsi le veut la loi nouvelle. [haine.

Ç4 EDENIE

Un dieu supérieur à tous les dieux

l'enseigna aux hommes :

elle fut cause du sacrifice d'Elée.

Barba.

Elée n'a pas eu pitié

des cœurs qu'elle délaissa.

L'Annonciateur.

A travers le devoir obéi

Elée est restée inconsolée.

Son éternel regret avec toi et les tiens

habite dans cette île.

Fais le geste qui, à tous deux,

leur rouvre Edénie, et tu la verras sangloter de bonheur

à tes pieds.

Jamais ! il t'a suffi d'évoquer l'image funeste de Rupert pour que même Elée en devienne odieuse à mes yeux. Va.

(L'Annonciateur fait un pas vers Barba, le regarde fixement, puis se dirige d'un pas lent vers la porte latérale.)

Barba.

Non, demeure, je le veux.

(Il fixe longuement les yeux sur les siens.)

Ce sont là les yeux

qui virent Elée ;

ce sont là les prunelles où s'imprima

la forme charmante de celle

qui pour moi reste l'inoubliée.

(Un long silence, puis, comme se parlant en rêve.)

La pitié, disais-tu,

Le pardon peut-être aussi...

L'Annonciateur.

Considère qu'Edénie restera un temple dévasté si tu n'y mets pour fronton le signe des dieux réconciliés.

Barba, appelant, Eumée !

(Entre Eumée.)

Appelle le jeune Maître, appelle aussi mes filles.

(Rentrent S y Ivan et ses sœurs.)

Sylvan.

Me voici, père.

Florie et Hylette.

Père, que nous veux- tu?

Barba.

Mes nlles, le moment est venu de vcus révéler le mystère de cette île Je ne l'ai que trop différé.

Celle que vous appeliez votre sœur ne sortit point de mon sang, bien qu'elle me fût chère autant que mon sang même.

Elée sortit de la misère des races.

Elle me fut donnée par la douleur.

C'est pourquoi j'assumai envers elle le devoir paternel.

Florie, angoissée.

Père, Elée est morte?

Barba.

Non, elle accomplit sa destinée auprès d'un pèr^ malheureux et qui pour vous jusqu'ici resta l'étranger.

En l'exilant de cette île,

je fus cruel, moi qui croyais n'être

que juste.

Ma sagesse infime fut dépassée par le simple cœur d'une enfant.

Elée seule écouta la voix immortelle Sans laquelle, ah, je le sens tardivement,

Périrait l'humanité.

(Long silence : Barba reprend ensuite :)

Ma journée s'achève, l'ombre devant moi

s'allonge :

je vois mieux à présent les choses.

Eh bien, va, Sylvan, rachète ma vieille erreur En lui apportant le pacifique rameau Secrètement mouillé de mes pleurs:

et ramène-les parmi nous.

Mais tous les secrets ne sont pas dits encore. N'en est-il pas un, ô Sylvan, que tu portes en toi Comme l'essence vive du jardin de ta vie? Tu cessas d'aimer Elée d'un amour fraternel le jour où, sans cause,

tu la fuis en pleurant.

Qu'Elée soit désormais ton âme nouvelle d'elle et de toi sortiront les races qui après moi continueront l'œuvre de vie.

Grâce à vous l'île qui connut les matins du monde Va s'accomplir dans l'amour et le pardon.

O joie, Elée va donc nous revenir !

Florie.

Tous les oiseaux de nouveau chanteront dans l'île !

Hylette.

Je fleurirai de roses et de lys

les chemins par lesquels

tu nous la ramèneras, Sylvan !

Florie.

C'est moi, si tu le veux, qui te passerai au poing la bride du cheval Héraut.

Sylvan.

Par la plaine et les monts, comme au temps où ensemble

avec Elée nous fendions l'espace, j'irai par le vaste monde.

Barba.

Héros ingénu, obéis enfin à ce cœur qui brûlait de s'élancer.

Mais avant tout, Sylvan, ô fils, ô mes chères pensées vivantes, que je contemple une dernière fois.

QUATRIÈME ACTE lOI

à travers la grâce de ces traits, ta jeune âme magnifique.

Sylvan.

Père, ô père, souffre que je passe les mains aux belles soies d'argent

de ta barbe comme y jouèrent mes caresses d'enfant.

(Il se prosterne devant son père, lui prend les mains, les porte à sa bouche et puis V embrasse sur le front.)

Barba.

Voici la suprême épreuve :

tes pleurs ont coulé...

J'ai senti sous ta bouche

se fermer ma paupière

comme si l'heure était venue déjà

où s'accomplissent les devoirs sacrés.

(Après un temps oiï ils se tiennent embrassés.)

Maintenant relève-toi Et sans défaillance va, jeune roi de cette île par qui l'humanité dans les siècles grandira.

(Il se lève avec solennité et étend les mains. Sylvan commence de reculer vers la porte, fléchi sous le grand geste paternel.)

L'Annonciateur.

O Maître, tes mains

jusqu'au bout semèrent l'humanité,

et voilà qu'elles planent, très grandes, ouvertes

à la promesse des moissons futures.

(Sylvan est arrivé au milieu de la scène, ayant à ses côtés Florie et Hylette, dont les têtes se posent sur son épaule. Florie en ce moment se détache de son frère et va prendre la trompe, pendue au manteau de la cheminée. Elle revient ensuite remettre à Sylvan V emblème héroïque.)

QUATRIÈME ACTE loj

Florie.

Sylvan, ne nous délaisse pas trop longtemps.

Sylvan.

Mes sœurs, ne pleurez plus

et prenez confiance.

Bientôt la come rauque, sur l'autre rive, vous annoncera notre retour.

Florie et Hylette.

Espoir qui déjà nous réconforte !

Sylvan.

O espoir qui me transfigure, là-bas Elée m'attend !

(Le porche s'est rouvert: une clarté de soleil illumine le paysage blanc; tous les serviteurs se sont rassemblés sur le seuil et saluent de la main Sylvan. Un des ser~

viteurs tient par la bride le cheval Héraut. Sylvan, après un dernier geste où il semble indiquer à Barba l'avenir, embouche une fois encore la trompe, tandis que Hylette fait un pas du côté du cheval et lui prenant la bride, V amène à Sylvan.)

Page 1