‹ Edgar-A. PoëChapitre 43 sur 51 · DÈMES · texte numérisé non relu

DÈMES

levait ses tiges de pourpre autour de ses genoux, ainsi que la fleur gemmée (1) qu'on appelle à tort « de Trébizonde », parce que, habitante des plus hautes étoiles où jadis elle faisait pâlir toute autre beauté, sa rosée de miel (nectar fabuleux que conniu-ent les païens) douce jusqu'au délire, tomba du ciel goutte à goutte sur les jardins des réprouvés de Trébizonde, et sur une fleur ensoleillée si semblable à sa sœur d'en haut, que, même aujourd'hui, elle s'épanouit encore, torturant l'abeille de sa folie et de son étrange rêverie, dans toutes les régions du ciel ; cette plante féerique courbe tristement sa fleur et ses feuilles sous le poids d'une douleur inconsolée, comme se repentant de folies depuis longtemps passées, gonflant sa blanche poitrine dans l'air embaumé, telle ime beauté coupable, mais plus chaste et plus jolie : c'est elle qui, parfumant la nuit, craignait de parfumer les Nyctanthes ellesmêmes, aussi sacrées que la lumière ; et Clytia (2) pensive entre pîusiexirs soleils, tandis que des larmes de dépit coulent sur ses pétales ; et cttte fleur attirante qui naquit sur la terre, dans le jardin d'un roi, (3) puis mourut, à peine née, se perçant le cœur odorant, dans l'espoir d'exhaler son souffle jusqu'au ciel ; et le lotus Valisnérien (4) parvenu jusqu'ici après avoir triomphé en sa liitte avec les eaux du Rhône ; et Zante (5) île d'or ! — fleiu- du Levant ! au parfum empoiu^^ré, si charmant ; et la fleur du Nelumbo (6) qui, portant le Cupidon indien, flotte à jamais sur le fleuve sacré. — Fleurs belles et féeriques ! ayant toutes pour mission de porter jusqu'au ciel, sous forme de pa-rfums, le chant des Déesses :

(1) Décrite par Le\\enboeck et Toumefort. X-'abeiBè s'enivre lorsqa'^le butine sur cette fleur.

(2) Le tournesol.

(3) Swte d'aloès exlialast une forte odeur de vanille. Cette plante, cultivée autrefois dans le jardin du roi, à Paris, donne une fleur qui s'épanouit en juillet, se fane et meurt le mènie jo«r. (Voir te sonoêt « Fleur séculaire », d"Hérédia.

(4) Sorte de lys d'eau, croissant dans le Rhône, dont la tige s'allonge, préservant ainsi la fleur pendant les crues du fleuve.

(5) La .Taclnthe.

(6) Légende indienne suivant laqadle Cupidon naquit sur la Gange, dans une fleur flottante.

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« Esprit ! toi qui habites le ciel profond, là où le terrible et « le beau rivalisent de beauté ! Au delà de la Limite azurée de « l'étoile qui se détourne à la vue de ta barrière et de ton obs- « taele, — barrière franchie par les comètes qui, déchues de « 'eur orgueil et précipitées de leur trône, demeurent à jamais « des esclaves et portent le feu — le feu rouge de leur cœur — « en une infatigable course, éternellement douloureuse. « 0 Dieu, toi qui vis dans l'Eternité, (car nous savons que tu « vis, nous sentons que tu es étemel) quel esprit nous révélera « jamais ton front couvert d'ombre ? Bien que les hommes que « Xesace, ta messagère, a connus, se soient fait de ta nature « infinie une conception à leur image, ton vœu n'en est pas << moins accompli, oh, Dieu ! l'étoile a plané là-haut à travers « d'incessantes tempêtes, mais elle planait sous ton œil de feu ; « et ici, elle a plané en pensée, en pensée qui, seule, peut « s'élever jusqu'à ton empire et partager ton trône ; et ainsi, « grâce à la Fantaisie ailée, mon message est livré à sa des- « tinée, jusqu'au jour où son secret sera révélé aux abords des « cieux »

Elle se tut, et, toute intimidée, elle cacha sa joue brûlante parmi les lys, pour y chercher un abri contre l'ardeur de Son œil, car les étoiles tremblaient en présence de la Divinité. Elle se tenait immobile, retenant son soufifle, parce qu'une voix remplissait solennellement l'air calme ! parce que l'oreille effrayée percevait une rumeur étouffée, — une rumeur de silence, — que les poètes rêveurs nomment la « musique des sphères ». Xotre monde est un monde de mots: nous appelons la tranquillité « Silence », quoique ce mot soit le plus vide de tous. Toute la nature parle, et les choses idéales elles-mêmes laissent tomber des sons étranges, lorsqu'elles secouent leurs ailes imaginaires ; — mais dans le royaume d'en haut, il n'en est pas de même, car lorsque l'éternelle voix de Dieu y passe, les vents rouges se flétrissent dans le ciel !

« Qu'importe que dans les mondes qui parcourent des cycles « inappréciables à l'œil, enchaînés à un petit système et à un

« seul soleil, — où tout mon amour paraît folie et où la foule « croit toujours que mes terreurs n'ont d'autre cause que les « nuées orageuses, la tempête, le tremblement de terre ou la « fureur de l'Océan (Ah ! pourquoi me traversent -ils dans « mon chemin de colère ?) ; qu'importe, dis-je, que dans les « mondes qui ne connaissent qu'un unique soleil, les grains « de sable du Temps se fassent moins nombreux à mesure « qu'ils s'écoulent ? Cependant, la splendeur de ma conception, « je te la confie, pour que tu puisses porter mon secret à tra- « vers le ciel supérieur. Abandonne ta demeure de cristal « inhabitée et vole avec toute ta suite d'astres à travers le ciel « lunaire, (où vous vous séparerez tous les uns des autres, « comme des lucioles (1) dans une nuit Sicilienne) pour porter « à d'autres mondes une autre lumière ! Divulgue les secrets de « ton message aux orbes orgueilleux qui étincellent là-haut, — << et sois ainsi pour chaque cœur une barrière et une malédic- « tion, de peur que les étoiles ne tremblent devant le crime « de l'homme ! »

La vierge se leva dans la nuit jaune, en cette soirée éclairée par une p.eule lune ! — Sur terre, ne donnons-nous pas notre foi à un seul amoxu: et n'adorons-nous pas une seule lune ? — Le lieu de naissance de la jeune Beauté n'en possédait pas davantage. Cette étoile jaune naquit en des heures assoupies ; comme une jeune fille, elle se leva de son autel de fleurs, puis elle suivit son chemin à travers les montagnes claires et la plaine obscure ; — mais elle ne quitta pas encore son royaume Theraséen. (2)

(1) J'ai souvent remarqué un mouvement particulier des luciolps : elles se réunissent ensemble, puis s'envolent comme d'un centre commun, suivant des rayons innombrables.

(2) Therasea, île mentionnée par Sénèque, qui, en un moment, surgit de la mer aux yeux des marins étonnés.

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Au haut d'une montagne à la cime flem"ie, semblable à celle que le berger, mollement étendu sur un lit de gazon et assoupi sous la lune au zénith, découvre, tout tremblant, lorsqu'il lève sa paupière alourdie, en murmurant d'efiEroi, à maintes reprises : « J'espère être pardonné » ; au haut d'une montagne à la cime rose, qui, s'élevant au loin dans l'éther incandescent, et, toute embrasée encore des feux du couchant, demeure longtemps visible et continue de luire, même à une heure très avancée, lorsque la lune fait danser son étrange et belle clarté, — à une telle hauteur se dressait, dans l'air léger, un palais aux colonnes resplendissantes, étincelant de marbre de Paros et doublement radieux là-bas, car son image flottait, renversée, sur les vagues lumineuses qui reflétaient aussi la jeune montagne en leur abîme. Son pavement était fait d'étoiles en fusion, pareilles à celles qui, mourantes, se détachent et tombent de la voûte d'ébène, semant de larmes d'argent leur propre drap funéraire et ornant ainsi les demeures du ciel. Sur ces hautes colonnes reposait, comme une couronne, un dôme retenu au ciel par des chaînes de lumière; au faîte, s'ouvrant sur l'horizon de jwurpre, on apercevait une baie taillée dans un diamant circulaire ; et les rayons émanés de Dieu descendaient par cette chaîne de météores et sanctifiaient doublement toute cette splendeur, sauf dans les courts instants où, passant entre l'Empyrée et cette baie, quelque impatient esprit secouait ses ailes sombres.

Du haut des piliers, les séraphins avaient sous leurs yeux les ténèbres de ce monde : au creux de chaque corniche, le long de chacjue architrave, autour de chacun des chérubins sculptés — qui, dans l'ombre de leurs niches, avec leur regard de pierre étrangement fixe, semblaient de vraies statues Achaïennes en contemplation devant les choses terrestres, — se dissimulait cette teinte à la fois grise et verte, dont la Nature se plaît à voiler la tombe de la Beauté. Frises de Tadmor et de

Persépolis, de Balbec, et du tranquille et clair abîme de la belle Gomorrhe ! vous voilà maintenant recouvertes par les eaux, — et il est trop tard pour vous sauver !

Le bruit aime à se jouer dans les airs pendant les nuits d'étéce qui en témoigne, c'est le miirmure du gris crépuscule qui, jadis, était perçu en Chaldée, par l'oreille de maints étranges contemplateurs d'étoiles ; et jamais ce miurmure n'échappe à celui qui observe la paisible tombée de la nuit et suit d'un œil pensif la chute lente des ténèbres obscurcissant l'horizon. . — Et même ces formes, ces voix des choses immatérielles, ne sont-elles pas souvent palpables et sonores ?

Mais que se passe-t-il ? Quelqu'un approche, qui se meUt harmonieusement. On perçoit d'abord un long battement d'ailes, puis une pause, enfin, un son prolongé éclate et meurt brusquement ; et voici que Nesace est de retoiu" dans son palais. Ses joues sont rougissantes et son souffle haletant^ elle s'est foUement hâtée en sa course, et la ceintiire qm s'enroulait autour de sa taille charmante s'est rompue par les battements précipités de son cœur. Parvenue au centre de la salle, elle s'arrête un instant pour reprendre haleine:; la lumière féerique qui baise sa chevelure d'or voudrait se poser sur elle, mais ne peut que rejaillir plus étincelante"-!

De jeunes fleurs murmuraient mélodieusement, cette nuit, à l'oreiUe d'autres fleurs heureuses, — et les arbres chuchotaient entre eux ; les fontaines gémissaient musicalement en tombant dans les bosquets éclairés par les étoiles ou an milieu de vallons baignés de clair de lune ; un silence, cependant planait sur les choses matérielles, sur les fleurs, sur les cascades brillantes et même sur les ailes des anges, — et la seule musique évoquée en l'esprit était nn refrain charmant de ce que chantait la vierge :

« Sous les campanules et les lianes, sous l'aubépine sauvage « qui abritent le dormeur contre les rayons de lune, — êtres ^ lumineux ! vous qui, les yeux mi-clos, songez aux étoiles ^ que votre étoimement a tirées des cieux jusqu'à les faire « surgir de l'ombre et descendre sur votre front, comme « les yeux de la vierge qui maintenant vous appelle, levez- « vous ! Quittez vos rêveries et les bosquets de violettes, et « consacrez au devoir ces heures éclairées par les astres pai- « sibles. Secouez votre chevelure humide de rosée, et chassez-en « l'haleine des baisers qui les imprègnent encore, (mais commen^ « les anges pourraient-ils être bénis sans vous. Amour .') « de ces baisers de véritable passion qui vous ont bercés dans « votre repos. Debout ! Secouez de vos ailes tout ce qui pour. « rait les retenir, car même, la rosée de la nuit pourrait en- « traver votre essor. Quant aux caresses de véritable amour, <t que celles-là seules demeurent 1 Sans doute, elles semblent « légères sur les cheveux, mais elles sont de plomb pour les « âmes ravies.

4 Ligeia ! Ligeia ! ô ma très belle, toi dont l'idée, même « la moins délicate, s'exprime en mélodie ! Oh ! est-ce là ton « désir d'être bercée par les brises, où, capricieusement tran- « quille, — étendue sur la nuit, tel que dans les airs l'al- « batros solitaire, — de veiller avec ravissement à l'har- ♦ monie de là-haut ?

« Ligeia ! partout où peut être ton image, nulle magie « ne séparera ta musique de toi. Tu as captivé bien des yeux « dans un sommeil plein de songes, mais sans cesse s'élèvent les i accords qui protègent ta vigilance. Le bruit de la pluie qui « d'un bond s'abat sur la fleur et y danse au rythme de l'ondée, « et le murmure que produit la croissance de l'herbe sont la « musique des choses; mais ce ne sont là, hélas! que de pâles « copies. Eloigne-toi, va donc, ma bien-aimée, hâte-toi vers ces « soiu-ces qui ne sont jamais si claires que sous le rayon de la <, lune, vers quelque lac solitaire qui sourit, en son rêve de 4 profond repos, aux innombrables archi|)els étoiles qui « constellent son sein ; là où de sauvages fleurs rampantes

POÈMES b'à

« s'enchevêtrent et m êlent leurs ombres, dorment, sur ces rives, « maintes jeunes vierges. Quelques-unes d'entr' elles ont « quitté la fraîche clairière et se sont endormies avec l'abeille. « Eveille-les, ô ma vierge, sur la lande comme siu- la prairie. « Va, souffle tout doucement à leur oreille, tandis qu'elles « dorment encore, le rythme musical qu'elles attendent en « leur assoupissement : car il n'est rien qui puisse tirer plus « vite de son sommeil un ange endormi sous la froide lune, « que ce charme qu'aucune influence magique ne peut rompre, « que ce même rythme harmonieux qui l'a bercé durant « son repos. »

A travers l'Empyrée, des esprits ailés, des anges et des séraphins apparurent, par milliers, comme de jeimes rêves planant encore d'un vol lent et presque assoupi ; des anges et des séraphins instruits en toutes choses, excepté en Science, — excepté en Science, laquelle, pareille à une perçante lumière, tombait pourtant avec le regard que Dieu jetait sur cette étoile.mais se trouvait réfractée au loin, à travers tes embûches, ô Mort ! — Et si l'erreur de ces anges était douce, leiu- mort était plus douce encore ; leur erreur était douce, parce que, si, même chez nous, le souffle de la Science ternit le miroir de notre joie, pour eux ce souffle serait comparable au brûlant simoun destructeur. Et que leur servirait-il de connaître que la Vérité n'est que mensonge, et qu'une amertume gît au fond de toute félicité ? Douce était donc leur mort ! Pour ces créatures privilégiées, mourir était la dernière, la suprême extase d'une existence complètement assoiivie, et au delà de laquelle il ne devait y avoir aucune immortalité, mais seulement un sommeil conscient, bien différent de celui qui s'appesantit sur nous pendant la vie. Oh ! puisse mon âme infiniment lassée atteindre un jour cette région sublime, et y graviter entre deux éternités, celle du Ciel... et celle, plus lointaine encore, de l'Enfer ! (1^

(1) C'est ici même que se justifie le litre du poème : Al Aaraafou Elarat (voir Koran, VII) séjour des âmes qui, d'après l'eschatologie musulmane, se trouve placé entre le païadis et l'enter. Poë fiit de cette étoile une mystique patrie de l'idée de beauté.

St EDGAB A. POE

Mais quels coupables esprits, attardés en un bosquet sombre, n'avaient pas entendu l'appel émouvant de cet hymne ? Ds étaient deux : un ange enlacé à sa tendre et seraphique fiancée... Aussitôt, ils furent précipités d'en haut : car le Ciel ne fait pas grâce à ceux cjuc les battements de leur cœur empêchent d'entendre. — Où donc était l'amom*, l'aveugle Amour, toujours si fidèle à l'austère Devoir ? Oh ! il ne fallait point le chercher parmi les cieux immenses : égaré et sans guide, Fàmour était tombé au milieu « des larmes d'une douleur sans égale ». ( 1 )

C'était un bel esprit celui qui tomba ; il était de ceux qui se plaisent à errer au bord des fontaines couvertes de mousse, de seux qui ne se lassent point de contempler les brillantes féeries d'en haut ; c'était un rêvexir épris de clair de lune et tout entier à son amour. Et en cela il n'est rien d'étonnant : chaque étoile ne semble-t-elle pas un œil dont le regard luit doucement sur les cheveux de la Beauté ? Nous dirons donc qu'à son eœur hanté d'amour et de mélancolie ces astres étaient sacrés, de même que chaque source recouverte par la mousse. La nuit — nuit de malheur pour lui, — l'avait surpris sur un rocher,

au flanc d'une montagne escarpée qui s'élève sous le ciel solennel et domine dédaigneusement les mondes étoiles scintillant à ses pieds. Là, le jeune Angelo s'était assis à côté de son amante; e regard d'aigle de ses yeux noirs, fixé d'abord siu* le firma-

Inent, se toiu-na bientôt vers sa douce compagne ; — mais

alors ce regard descendit, tout tremblant, vers l'orbe de la

Terre.

* lanthe, très chère, — disait-il, — vois comme il est ♦ faible ce rayon ! Quel charme pour nous de plonger notre M regard là-bas, si loin ! Elle ne m'apparaissait pas ainsi, •» la terre, à la fin de cette belle soirée d'automne, lorsque,

fil Allusion au vers de Milton : <> There be leais oi perfec aioan....> ilà des lai-mes d'une parfa'te douleur...)

« sans nul regret de l'adieu, je quittai ses demeures somptueuses, « Cette soirée, — cette soirée, — je devrais bien me la rappeler: le « soleil se moiu-ait délicieusement sur Lemnos, sur les arabesques « sculptées d'une salle dorée dans laquelle je me tenais couché, « et sur les murs tendus de draperies, et sur mes paupières... « Oh, l'oppressante lumière! Sous quel assotipissement lent mes « paupières pâlies se refermèrent, voilant mes yeux encore « tout remplis d'un doux rêve de fleurs, de brume et d'amour, « d'un doux rêve pareil à celui qu'évoque le Guhstan de Saâdi, « le poète persan... Oh, cette fuyante lumière! Je sombrai peu « à peu en un sommeil sans souffle. Et pendant que je gisais « prostré dans cet accablement, la Mort envahit tous mes « sens, en cette île charmante, mais si doucement, si imper- « ceptiblement que pas un cheveu de ma tête n'en fut effleuré, « — et que rien ne put me révéler qu'EUe était là.

« Le dernier lieu que je foulai sur la terre, ce fut un orgueil- « leux temple appelé Parthénon ; plus de beauté règne entre « ses murs en colonnade que n'en recèle même ton sein brûlant. « Mais lorsque le Vieux Temps libéra mon aile, je pris mon « vol — tel un aigle du haut d'une tour — laissant en une « heure bien des années fuir derrière moi. Tandis que je « m'élevais ainsi, bercé par les brises aériennes, les jardins « d'ime moitié du globe m'apparurent, déroulant à ma vue « leur longue suite de cités inhabitées et de régions désertes. « Alors, douce laathe, ces beautés terrestres m' assaillirent de « regrets et je souhaitai presque de retoiu'ner parmi les mortels!»

« — Mon Angelo ! Et pourquoi désirais-tu rester parmi les « hommes ? Une demeure plus brUlante ne t'était-eUe pas « réservée ici, embellie de pelouses plus verdoyantes que « celles d'en bas ; ne devais-tu pas y trouver le charme d'une « femme... et un amour passionné ? >>

— « Mais écoute, chère lanthe ! quand l'air si doux vint « à me manquer, tandis que mon esprit ailé gagnait les pures

« régions d'en haut, peut-être mon cerveau eut-il le vertige, « mais je crus voir le monde que je venais de quitter s'abîmer « dans le chaos ^ je le vis bientôt roulant dans l'espace, puis, « brisé par l'ouragan, s'élancer comme une flamme à travers « le ciel flamboj'ant. Alors, ma seule adorée, il me sembla que, « cessant de planer, je redescendais, quoique beaucoup plus « lentement que je ne m'étais élevé d'abord ; mais, dans ma « chute tremblante à travers les rayons embrasés de lumière, « les heures qui me séparaient de cette étoile d'or me paru- « rent brèves, sans doute parce que la plus proche de toutes « les étoiles était la tienne. — terrible étoile ! qui, au milieu « d'une nuit de joie, vint, tel le rouge Dédale, (1) se montrer

♦ à la Terre effrayée. »

« C'est ici que nous nous sommes rejoints, et loin de moi la « pensée de discuter la volonté de celle que j'adore. Nous nous

♦ sommes retrouvés, mon amour, quoique venant d'en haut, « d'en bas, de tous les points de l'espace, comme les gaies

♦ lucioles de la nuit; et me voici enfin auprès de toi, sans que «je cherche à m'en expliquer la raison, n'espérant d'autre

♦ récompense que le salut angélique que ma bien-aimée « m'accorde comme un don octroyé par son Dieu. »

— « Mais, mon Angelo, le Temps blanchi déploya-t-il « jamais son aile fterique sur un monde plus beau ! Et ce- « pendant, son disque paraissait peu brillant naguère, car seul « l'œil des anges pouvait en découvrir le fantôme dans les « cieux, quand Al Aaraaf apprit pour la première fois, après « avoir franchi la mer étoilée, que c'était vers cet astre qu'il « dirigerait sa course. Mais quand sa gloire s'épanouit au ciel, « telle une Beauté se dévoilant tout d'un covip à la vue d'un « mortel, nous nous arrêtâmes devant l'héritage des hommes,

♦ et ton étoile se prit à trembler, — comme la Beauté a cou-

♦ tume de le faire alors !»

( 1 1 Allusion à la légende mythologique :

Dédale et son tils Icare sVnfuirent de Crête, et, au moyen d'ailes qu'ils s'étaient fabriquées, traversèrent la mer Egée.

Et devisant de la sorte, les amants trompaient les longues heures de la nuit qui pâlissait, pâlissait sans cesse et n'amenait pourtant pas le jour. — Mais, soudain, ils fiu-ent précipités d'en haut : car le Ciel refuse toute espérance à ceux que le battement de leurs cœiu:s empêche d'entendre.

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