SUR LA MALIBRAN
Le goût le plus correct, la sensibilité la plus profonde lui ont prodigué d'enthousiastes applaudissements. La gloire humaine dans tous ses délicieux transports, personne ne l'a mieux connue qu'elle, si ce n'est la Taglioni.Que sont les adulations contraintes qui échoient aux soldats victorieux ? Que valent les hommages rendus à l'écrivain populaire, sa haute influence, les témoignages publics les plus flatteurs ? Qu'est-ce que tout cela devant cette adoration ravie qui s'adresse à la femme elle-même, devant ces applaudissements spontanés, soudains, présents, devant ces acclamations frénétiques, ces larmes, ces soupirs éloquents que la Malibran idolâtrée a vus et entendus, tout en sentant combien elle en était digne. Sa courte carrière ne fut qu'un songe splendide. Les nombreux et tristes intervalles pendant lesquels elle a souffert, ne furent qu'un souffle en comparaison de sa gloire. Sa mort, survenue de bonne heiu-e, fut la conséquence d'une vie excessive. Aucune personne sensée, après avoir entendu chanter la ilalibran, ne pouvait douter que celle-ci ne dût mourir au printemps de sa vie. En une heure, elle sentait fuir un siècle. Elle a quitté ce monde à 25 ans, — ayant vécu des milUefs d'années !
En général, les invectives contre l'originalité ne sont proférées que par des personnes à la fois vulgaires et hypocrites. Je dis hypocrites, parce que l'amour de la nouveauté, fait incontestablement partie de notre nature morale ; et puisque l'originaUté est une sorte de nouveauté, le sot qui professe le dédain de l'originaUté, soit en littérature, soit en toute autre chose, ne savirait faire admettre qu'il est tout à fait sincère.
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Il fait preuve plutôt de cette haiae honteuse qu'éprouve tout homme jaloux d'une supériorité à laquelle il ne peut atteindre.
Un homme de quelque habileté artistique peut fort bien savoir comment on obtient un certain effet, l'expliquer clairement, et cependant échouer lorsqu'il veut en user. Mais un homme possédant quelque habileté artistique n'est pas un artiste. Celui-là seul est artiste, qui jjeut appliquer heureusement ses préceptes les plus abstrus. Dire qu'un critique ne saurait écrire le livre qu'il juge, c'est émettre une contradiction dans les termes.
Il semble que le génie de l'ordre le plus élevé vit dans une constante hésitation entre l'ambition et le mépris de l'ambition. Dans les grandes intelligences, l'ambition n'est que négative. Elle lutt«, travaille, crée, non pas parce qu'il est désirable de surpasser les autres, mais parce qu'il est insupportable de se voir surpassé quand on se sent capable de ne point l'être. Je ne puis m'empêcher de penser que les plus grands esprits, ceux qui ont le plus conscience de la vanité de la gloriole humaine, se sont contentés de demeurer muets
et inconnus.
Que de fois nous entendons dire que telles ou telles pensées sont inexprimables. Je ne crois pas qu'aucune pensée proprement dite ne puisse être rendue par le langage. J'incline plutôt à croire que quand on éprouve de la difficulté à la traduire en paroles, c'est qu'il y a dans l'intelligence un manque de méthode ou de délibération. Quant à moi, jen'ai jamais eu une idée que je n'aie pu noter par des mots, et même de façon plus prJcise que je ne l'avais conçue.
Je me suis plu quelquefois à me figurer quel serait le sort d'un homme doué — doué pour son malheur — d'une intelligence de beaucouj) supérieure à celle de sa race. Il aurait
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naturellement conscience de cette supériorité, et il ne pourrait, étant constitué sans doute comme les autres hommes, s'empêcher de manifester cette conscience. Il se ferait ainsi d'innombrables ennemis. Et comme ses opinions différeraient profondément de celles de tous, il serait fatalement rangé au nombre des fous. Douloureux et horrible supphce ! L'enfer ne peut inventer de plus grande torture que ceUe d'être tenu pour infiniment faible, précisément parce qu'on est infiniment fort. De même, il est clair assurément qu'un esprit généreux, éprouvant réellement les sentiments que les autres se bornent à professer, doit fatalement rester incompris de tout le monde, les motifs de ses actes demeurant inintelligibles. De même qu'un génie suprême passerait pour de la fatuité, de même un excès de sens chevaleresque ne manquerait pas de paraître le dernier degré de la bassesse, et ainsi de suite pour les autres vertus... Ces considérations sont des plus tristes. Il est à peine possible de contester qu'il a existé des hommes planant ainsi au-dessus du niveau de leur épr>que. Mais si nous feuilletions l'histoire pour découvrir la trace de leur existence, il nous faudrait laisser de côté les biographies des «honnêtes gens », pour fouiller avec soin le peu de documents qui concernent les malheureux morts en prison, dans les asiles d'aliénés ou sur l'échafaud.
Les hommes de génie sont beaucoup plus nombreux qu'on ne pense. En effet, pour apprécier complètement une œuvre de génie, il faut posséder toute la supériorité qui a servi à la produire. Et pourtant, celui qui l'apprécie peut ne pas être capable de la reproduire, d'en créer une semblable, et cela simplement parce qu'il manque de ce que l'on peut appeler l'habileté constructive, aptitude tout à fait différente de ce que nous entendons communément par « génie ». Cette habileté particulière dépend beaucoup de la faculté d'analyse, par laquelle l'artiste acquiert une vue d'ensemble des moyens à employer pour atteindre le but qu'il se propose. Mais cette habileté dépend aussi en grande partie de certaines vertus strictement morales, telles que la patience, l'attention soutenue, la faculté de concentrer son esprit, l'empire sur soi-
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même, le mépris de tous préjugés, et plus spécialement encore,
l'énergie et le labeur. Ces deux dernières conditions sont si indispensables, si vitales, que l'on peut douter à juste titre qu'aucune œuvre de génie ait jamais pu être accomplie sans elles. Or, c'est précisément parce que le labeur et le génie sont à peu près incompatibles, que les chefs-d'œuvre sont rares, tandis que les hommes de génie, comme je l'ai dit, abondent. Les Romains qui sont nos maîtres pour la sagacité de l'observation, quoiqu'ils nous soient inférieurs pour l'interprétation des faits observés, semblent avoir eu si pleinement conscience de la connexion étroite entre la constructivité et l'œuvre de génie, qu'ils ont cru souvent pouvoir confondre ces deux termes. En effet, lorsque le Romain voulait faire le plus grand éloge d'un poème ou de quelque autre ouvrage, il le disait écrit « indîistria mirabili » ou <iincredibili industriu ».
Le plus haut génie, le génie que tous les hommes reconnaissent de prime abord comme tel, celui qui agit sur les individus aillant que sur les masses par une sorte de magnétisme incompréhensible, quoique irrésistible, ce génie qui se manifeste dans les plus simples gestes et même par leur absence, ce génie qui parle sans voix et éclate sous la paupière abaissée, n^est que le résultat d'une vaste puissance mentale en un état de proportion absolue sans prédominance illégitime d'aucune faculté. Ls génie factice, au contraire, celui qui n'est que la manifestation d'ime prédominance anormale de quelque faculté sur toutes les autres, est le résultat d'une maladie mentale, d'une malformation organique de l'esprit, et n'est pas autre chose. Ce génie-là n'échouera pas seulement s'il se détourne du sentier où le guide une fawulté prédominante ; mais, alors même qu'il suit ce sentier, alors qu'il produit ces œuvres pour lesquelles il est évidemment le mieux prédestiné, il ne manquera pas de fournir d'indéniables preuves de son état morbide à l'égard de l'intelligence générale. De là, cette idée juste : — le génie est proche parent de la folie.