CHOIX
n n'est pas illogique de supposer que, dans une existence future, nous puissions considérer cette vie terrestre comme un songe.
Non seulement je trouve paradoxal de prêter un caractère vil à un homme de génie, mais je maintiens que le génie le plus élevé n'est que la noblesse morale la plus haute.
Certes, il est déconcertant de constater la facilité avec laquelle tout système philosophique peut être convaincu d'erreur ; mais n'est-il pas aussi triste de reconnaître l'impossibihté où l'on se trouve de concevoir la vérité immuable d'aucun système particulier.
On pourrait imaginer une philosophie très poétique et suggérant de sérieuses pensées, quoique, peut-être, peu soutenable, en supposant que les vertueux seront appelés à une nouvelle existence, tandis que les pervers seraient anéantis. Et le danger de cet anéantissement, proportionnel à la culpabihté de chacun, pourrait être pressenti, pendant le sommeil, et
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parfois, plus clairement encore, pendant l'évanouissement. L'absence de songes pendant le sommeil serait pour l'âme un signe de destruction finale. De même, s'endormir et se réveiller ensuite sans conscience du laps de temps écoulé indiquerait que l'âme est condamnée à mourir avec le corps. Au contraire, si, à la sortie d'une sjTicope, on retrouvait des souvenirs de rêves, (et cela arrive parfois) l'âme serait assurée de se trouver en condition d'échapper à l'anéantissement, le bonheur ou le malheur de notre existence future étant ainsi prédit par la fréquence de nos visions.
En nous attachant trop à des détails de peu d'importance, nous finissons par négliger les généralités essentielles. C'est ainsi qu'un certain auteur se plaignit amèrement un jouj des fautes d'impression commises dans son Uvre, tout en épargnant à son imprimeur les reproches bien mérités pour la faute la plus impardonnable de toutes : — celle d'avoir imprimé le volume.
Celui-là n'est pas réellement brave qui craint de paraître ou d'être, quand il lui convient, un lâche.
Calomnier un grana homme est, pour les médiocres, le plus prompt moyen d'arriver, à leur tour, à la grandeur. Il est probable que le scorpion ne serait jamais devenu une constellation, s'il n'avait eu le courage de mordre Hercule au talon.
Il n'est pas décent, pour ne pas dire davantage, et il ne me paraît pas courageux, d'attaquer un ennemi en s'abstenaat
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de le nommer, mais en le décrivant si minutieusement qu'il n'est personne qui ne sache de qui il s'agit, — et de dire ensuite : « Je n'ai pas désigné cet homme par son nom. Aux yeux et au sens de la loi, je suis donc innocent. » Et cependant,, que de gens, qui s'intitulent des gentlemen, se rendent coupables de cette bassesse ! Il nous faudrait réformer ce point de notre morale littéraire, et en même temps cet autre : l'habitude de ne pas signer nos critiques. Rien de probant ne peut être allégué en défense de cette pratique très déloyale, très méprisable, et très lâche.
Le mouvement en faveur de la tempérance est assuré depersister si l'on recourt contre les boissons alcooliques à desarguments d'hygiène, plutôt que de morale. Persuadez que les spiritueux sont des poisons pour le corps, et il sera à peine nécessaire d'ajouter qu'ils sont la ruine de l'âme.
Etudier le mécanisme d'une œuvre d'art, voir de près ses rouages, ses menus détails, peut procurer un certain plaisir particulier, mais un plaisir qu'on ne peut goûter sans renoncer à jouir des effets voulus par l'artiste. En réalité, considérer les œuvres d'art au point de vue analytique, c'est les soumettre en quelque sorte à ces miroirs du temple de Smyrne qui ne réfléchissaient les plus belles images qu'en les déformant.
Un grand nombre d'écrivains font leur chemin en pliilosophie, grâce à l'habitude que prennent les hommes de se considérer comme les citoyens d'un monde, d'une certaine planète,. au lieu de se représenter, ne fût-ce que de temps en temps,. leur condition exclusivement cosmopolite d'habitants de l'univers.
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En lisant certains livres, nous nous intéressons aux pensées de l'auteur ; par la lecture de certains autres, nous ne faisons que développer nos pensées personnelles. H existe deux sortes de livres suggestifs : les positifs et les négatifs. Les uns nous donnent des sujets de réflexion par ce qu'ils disent ; les autres par ce qu'ils poiuraient et devraient dire. Après tout, la différence n'est que minime, car, dans les deux cas, le livre atteint réellement son but.
Les hommes qui exercent la profession de journaliste me paraissent constitués comme les dieux du Walhalla, lesquels se taillaient en pièces tous les jours et se relevaient en parfaite santé tous les matins.
On sait que les poètes et en général tous les artistes ont un caractère irritable ; mais la raison de ce tempérament particulier semble assez ignorée. L'n artiste n'est tel que par son sens raffiné de la beauté, laquelle lui devient ainsi une source de jouissances extatiques. Ce fait implique toutefois un sens tout aussi subtil de la laideur, de la disproportion. C'est pourquoi un tort, une injustice faite à \\n poète vraiment digne de ce nom, l'excite à un degré qui peut étonner les esprits ordinaires. Les poètes ne voient jamais d'injustice où il n'y en a pas, mais ils en découvrent souvent là où les esprits prosaïques n'en voient point. L'irritabilité des poètes n'est donc pas de l'humeur au sens vulgaire du mot, mais simplement une perspicacité supérieure à l'égard du mal ; cela provient de ce que le poète sent fortement le droit, le juste, la proportion, ou, en un mot, ce que les Grecs appelaient : «to Kalon». Il me paraît évident que celui qui ne se montre pas irritable (au sens ordinaire du mot), n'est pas poète.
Si j'avais à définir très brièvement le mot « art ». je l'appellg.rais la reproduction de ce que les sens aperçoivent dans la nâture,.à travers le voile de l'âme. L'imitation pure et simple dé la nature, si exacte soit- elle, n'autorise personne à prendre le titre sacré d'artiste. A mon avis, Deuner n'était pas un artiste. Les grappes peintes par Zeuxis n'avaient rien d'artistique, si ce n'est à vol d'oiseau. De même, on doit avouer que le rideau de Parrhasius ne pouvait guère dissimuler ce qu'il manquait de génie à ce peintre.
Je viens de parler du « voile de l'âme ». Quelque chose de pareil nous paraît indispensable en art. Nous pouvons toujours doubler la beauté d'un paysage en le regardant, les yeux à demi-clos. Les sens perçoivent quelquefois trop peu ; mais ne peut-on pas ajouter que, dans une foule de cas, ils perçoivent toujours trop.
Quand Lucien décrivit sa statue : « de marbre penthélique à la surface, et, au dedans, pleine de haillons souUlés », il dut avoir certainement quelque vue prophétique de nos grandes institutions financières.
S'il plaît à quelque ambitieux de révolutionner d'un seul coup le monde entier de la pensée, de l'opinion et du sentiment humains, voici ce qui lui donnera le pouvoir d'y parvenir. La route menant à une gloire impérissable est ouverte, droite et sans encombre, devant lui. Il n'a qu'à écrire et publier un très petit livre, dont le titre sera simple et formé de quelques mots sans prétention : « Mon cœur mis à nu. » Mais il importe que ce petit livre tienne toutes ses promesses.
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N'est-il pas singulier que i^as un homme ne se trouve ayant assez d'audace pour écrire ce petit volume, et ce, malgré la soif de renommée qui consume tant d'écrivains tout préoccupes de ce que l'on pensera d'eux après leur mort ? L'écrire, dis- je ! Mas il y a des milliers de gens qui, le livre une fois composé, se mettraient à rire si on leur disait qu'ils n'auraient point osé le publier leur vie durant, et qui ne saïu-aient concevoir pourquoi ils se seraient opposés à ce qu'il parût après leur mort. Mais l'écrire, voilà vraiment la grande difiBculté. Aucun homme n'osera jamais l'écrire ; aucun homme ne saurait l'écrire, — même s'il l'osait, — car le papier se recroquevilleaait et prendrait feu au seul contact de sa plume enflammée.
Un écrivain de génie, si on ne lui permet pas de choisir son sujet, s'acquittera plus mal de sa tâche que s'il était dépourvu de tout talent. Combien sa liberté est restreinte ! Assurément il peut écrire ce qui lui plaît, mais son éditeur différera d'avis et n'imprimera que ce qui lui convient.
La nature de nos lois sur la propriété littéraire enlève à l'écrivain toute sa force. Quant à sa liberté d'action, elle ressemble à celle accordée au doyen et au chapitre d'une cathédrale épiscopale anglaise, c^ue convoque à une élection un certain décret du roi accordant faculté d'élire et spécifiant la personne à nommer.
J'estime que les odeurs ont un pouvoir des plus particuliers à provoquer en nous des associations d'idées, associations qui diffèrent essentiellement de celles nées des sensations provenant du goût, du toucher, de la vue et de l'ouïe.
Que peut-il y avoir de plus doux pour l'orgueil d'un homme et pour la satisfaction de sa conscience, que le sentiment de
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s'être pleinement vengé des injustices de ses ennemis en leur ayant simplement et toujoursrendu justice?
Un argument solide en faveur du Christianisme est célùi-ci^ les fautes contre la charité sont les seules pour lesquelles na homme, à son lit de mort, peut être amené à se déclarer, àae senlir coupable.
Samuel Butler, l'auteur de V Hudïbras, a dû sûrement avoir quelque rêve prophétique du Congrès américain, lorsqu'à définissait ainsi une cohue : « un attroupement, une assemblée des Etats généraux, où chacun est fatalement enclin à différer d'opinion sur quelque question que ce soit. Ils se rassemblent, — ajoute-t-il — seulement pour se quereller, et ensuite ils rentrent chez eux fort satisfaits, tout disposés à rapporter ce qu'ils ont dit. »
Dans le genre littéraire appelé « Nouvelle », l'espace manque pour développer les caractères ou pour accumuler les incidentg variés ; un plan y est plus impérieusement nécessaire que dans le roman. Dans ce dernier, une intrigue mal présentée peut encore échapper à la critique ; mais il n'en va pas de même dans la nouvelle. La plupart de nos auteurs n'observent cependant pas cette distinction. Ils semblent commencer leurs contes sans être aucunement préoccupés de la fin à amener. Et leurs dénouements, comme autant de gouvernements à la Trinculo, paraissent avoir perdu le souvenir de leurs débuts.
On peut à peine concevoir quel a dû être le degré morbide de l'intelligence et du goût en Allemagne, quand on apprend
qu'un livre tel que les Souffrances de Werther, y était non seulement toléré, mais admiré et applaudi avec enthousiasme. Cette approbation était sans doute de bonne foi au delà du Rhin, mais chez nous, elle est la quintessence de l'insanité. — Et cependant nous avons fait de notre mieux, comme si nous y étions engagés d'honneiu-, poiu- nous mettre au diapason de folie de l'œuvre de Gœthe.
« Les anges, » dit !Mme Dudevant, une femme qui sème une foule d'admirables sentiments à travers un chaos de fictions des plus critiquables, « les anges ne sont pas plus purs que le cœiu: d'un jeune homme qui aime sincèrement. » Cette hyperbole ne s'éloigne pas beaucoup de la vérité ! Ce serait la vérité même, si elle s'appliquait à l'amour fervent d'un jeune homme qui serait en même temps un poète. L'amour juvénile d'un poète est sans contredit l'un des sentiments humains qui réalise de plus près nos rêves de chastes voluptés célestes.
Dans toutes les allusions que fait lord Byron à sa passion pour Mary Chaworth, circule un souffle de tendresse et de pureté presque spirituelle, qui contraste beaucoup avec la grossièreté terrestre qiii pénètre et défigure ses poèmes d'amour ordinaire. Le Rêve, où se trouvent retracés quelques-uns des incidents de sa séparation d'avec elle au moment de son départ pour ses voyages, n'a jamais été surpassé en ferveur, en délicatesse, en sincérité, mêlées à quelque chose d'éthéré qui l'élève et l'ennoblit. C'est ce qui permet de douter qu'iJ ait jamais rien écrit d'aussi peu populaire. Nous avons quelque raison de croire que son attachement pour cette Mary (nom qui semble avoir eu pour lui un enchantement particulier) fut sérieux et durable. II y a, de ce fait, cent preuves évidentes dans ses écrits. Mais le sérieux et la durée de cet amour ne vont pas à l'encontre de cette opinion, que cette passion (si on peut lui donner proprement ce nom) offrit un caractère éminemment romantique, vague et imaginatif. Née du moment, de ce besoin d'aimer que ressent la jeunesse, elle fut entretenue
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et alimentée par les eaux, les collines, les fleurs et les étoiles. Elle n'a aucun rapport direct avec la personne, le caractère ou le retour d'affection de cette Mary. Toute jeune fille, pour peu qu'elle ne fût pas dénuée d'attraits, eût été aimée de lui dans les mêmes circonstances de vie commune et de libres relations. Ils se voyaient sans obstacle et sans réserve. De là cet amour non seulement naturel, mais aussi inévitable que la , destinée même.
Dans de telles circonstances, Mary Chaworth, douée d'une beauté peu commune et de quelques talents, ne pouvait manquer d'inspirer une passion de ce genre, et était faite à souhait pour incarner l'idéal qui hantait l'imagination du poète. Il est peut-être préférable, au point de vue du pur roman de leur amour, que leurs relations aient été brisées de bonne heure, et ne se soient point renouées dans la suite.Toute la chaleur, toute la passion d'âme, la partie réelle et essentiellement romanesque de leur liaison enfantine, tout cela doit être mis entièrement sur le compte de Byron. Si ell ressentait quelque chose d'analogue, ce ne fut que l'effet nécessaire du magnétisme exercé par la présence du poète. Si elle y correspondit en quelque chose, ce ne fut qu'une correspondance fatale que lui arracha le sortilège de ses paroles de feu. Loin d'elle, Byron emporta avec lui toutes les imaginations qui étaient le fondement de sa flamme, — dont l'absence même ne fit qu'accroître la vigueiu' ; tandis que son amour de la femme, moins idéal et en même temps moins réellement substantiel, ne tarda pas à s'évanouir entièrement, par la disparition de l'élément qui lui avait donné l'être. Il ne fut pour elle, en somme, qu'un jeune homme qui, sans être laid ni méprisable, était sans fortune, légèrement excentrique et surtout boiteux. Elle fut pour lui l'Egérie de ses rêves, — la Vénus Aphrodite sortant, en sa pleine et surnaturelle beauté, de l'étincelante écume, au-dessus de l'océan orageux de ses pensées.
Si jamais homme imposa à la parole l'impression de ses pensées, ce fut Shelley. Si jamais poète chanta, comme chante un oiseau, par une impulsion naturelle, avec ardeur, avec un
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entier abandon — ponr lui seul, et pour la pure joie de son gropre chant, — c'est bien le poète de la Sensitive. D'art, en éehors de cette part instinctive qui est inséparable du Génie, ii n'en a pas, ou bien il l'a complètement dédaigné. En réalité 3 dédaignait la règle qui est l'émanation de la loi, parce qu'il Pouvait sa loi en sa propre âme. Ses chants ne sont que des notes frustes, des ébauches sténographiques de poèmes, — des ébauches qm suffisaient amplement à sa propre intelligence, et qu'il ne voulait pas se donner la peine de développer, dans ^insouciance où il était de les communiquer à ses semblables. C'est pour cette raison que la lecture de ses œuvres est des plus fatigantes. Mais si elle fatigue, c'est parce que ce qui nous y semble le développement diiïus d'une idée n'est que la concentration concise d'un grand nombre d'idées ; et cette concision passe souvent pour de l'obscurité.
Un tel homme, ne pouvait songer à imiter : cela ne lui aurait servi à rien, car il ne .s'adressait qu'à sa .seule âme, incapable de comprendre aucune autre langue ; de là résulte son origina- Kté vraiment profonde. L'étrangeté de Shelley provient de la perception intuitive de cette vérité que Bacon a seul exprimée en termes précis, quand il a dit : « Il n'y a point de beauté à fequelle ne sallie quelque étrangeté ». Mais que Shelley fût ob-sciu-, original oirétrâBigë,'cë~qunst certain c'est qu'il était toujours sincère : ce poète ne connaissait pas raffectation.
Thomas Moore, le littérateur le plus habile de son temps et peut être de tous les temps, est en butte au malheur singulier et réellement merveilleux de se trouver déprécié à cause de la profusion avec laquelle il a répandu les beautés dans son œuvre. L'éclat d'une page quelconque de Lallah Roohh suffisait à établir sa réputation ; mais celle-ci eût à souffrir dn Qjstre prodigué dans le livre entier. H semble que les lois de F'économie politique ne peuvent être éludées même par lea poètes inspirés ! Qu'une ver.sification parfaite, un style vi^ouœux, une fantaisie infatigable .soient par trop co istantes, elles^ •n viennent à ne plus avoir de valeur, — comme l'eau que noua
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buvons, sans laquelle nous ne pouvons vivre, et que cependant nous méprisons.
Notre littératiu-e est infestée par un essaim de petites gens qui parviennent à se faire une réputation réelle, ne fût-ce que par la continuité et la jDersistance de leurs appels au public. Celm-ci ne peut un instant se débarrasser de ces parasites ni oublier leurs prétentions. Nous ne considérerons pas le travail de ces animalcules comme égal à rien, car ils arrivent, comme je l'ai dit, à produire un effet positif. Mais zéro élevé à quelque puissance que ce soit, ne donnera jamais d'unités ; et ce travail s'exprimera plutôt par des quantités négatives, par moins que rien.
Le progrès réalisé en quelques années par les Revues et les Magazines, ne doit point être interprété comme le voudraient certains critiques. Ce n'est pas une décadence du goût ou des lettres américaines. C'est plutôt un signe des temps ; c'est le premier indice d'une ère où l'on se portera vers ce qui est bref, condensé, bien digéré, où l'on abandonnera le bagage volumineux ; c'est l'avènement du journalisme et la décadence de la dissertation. On commence à préférer l'artillerie légère aux grosses pièces. Je n'affirmerai point que les hommes d'aujourd'hui ont la pensée plus profonde qu'il y a lui siècle, mais, indubitablement, ils l'ont plus rapide, plus adroite, plus agile, plus méthodique, moins lourde. En outre, le fond des pensées s'est enrichi; il y a plus de faits connus et enregistrés, il y a plus à réfléchir. On est enclin à enfermer le plus d'idées possible sous xm moindre volume, à les répandre le plus rapideinent qu'il se peut. De là notre journalisme actuel ; de là aussi notre profusion de Magazines.
Après avoir lu tout ce qui a été écrit sur l'âme et sur Dieu, après avoir pensé sur ce sujet tout ce qui peut être pensé, l'homme qui peut dire qu'il réfléchit encore, se trouvera face
à face avec cette conclusion : que sur ces matières, l'aphorisme le plus profond est celui qui peut le plus difficilement se distinguer du sentiment le plus superficiel.
C'est la malédiction de certains esprits de ne pouvoir jamais être satisfaits, quand ils se sentent capables d'accomplir une œuvre. Ils ne sont même pas heureux quand ils l'ont exécutée. Il faut qu'ils sachent et qu'ils montrent aux autres comment ils s'y sont pris.
La multiplication des livres dans toutes les branches de la science est un des fléaux de notre époque. C'est même un obsta cle des plus sérieux à l'acquisition de connaissances exactes. Le lecteur trouve sa route encombrée par une foule de matériaux, et ce n'est qu'en tâtonnant qu'il trouve de temps à à autre quelques bribes utiles mêlées par hasard au reste.
Les plagiaires ne manquent pas nécessairement d'originalité, dans les passages où ils n'imitent pas. Longfellovv , qui est décidément le contrefacteur le plus audacieux d'Amérique, est original à un degré marqué ; en d'autres termes, l'imagination ne lui fait pas défaut. C'est même à cause de ce second fait que beaucoup de personnes se refusent à croire au premier. Le sentiment exquis de la beauté, le sentiment poétique,''par opposition à la puissance poétique, conduit inévitablement à l'imitation. C'est ainsi que la plu^^art des grands poètes ont été de grands plagiaires. Toutefois, partir de là pour affirmer que tous les grands plagiaires sont de grands poètes, serait une pure «non distributio medii».
Assiu-éraent, toute cause produit un effet. Mais, en morale, il est tout aussi certain qu'une répétition d'effets tend à son
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tour à devenir une cause. C'est là que réside le principe de ce que nous appelons vaguement l'habitude.
« La philosophie — dit Hegel — est sans utilité aucune, sans fruit pour qui que ce soit, et c'est précisément pour ce néant qu'elle est le but le plus sublime, celui qui mérite le plus nos efforts, le plus digne que nous y tendions. » Tout ce fatras lui a été sans doute suggéré par le fameux passage de TertuUien : « Mortuus est Dei filius ; credibile est quia ineptum ; et sepuUus, resurrexit ; certum est quia impossibile. »
La traductioi du Livre de Jonas en hexamètres allemands, par J.-G.-A Muller ! — Voilà quelque chose dont je ne puis m'empêcher de rire, et cependant je ris sans savoir pourquoi. Que l'incongruité soit le principe de tout rire convulsif, cela m'est démontré aussi clairement qu'un problème des Principes mathematica. Mais, ici, je ne puis découvrir l'incongruité : elle est là, je le sais, et je ne la vois pas ! En attendant, laissez-moi rire.
En un certain sens, et jusqu'à un certain point, être singulier, c'est être original, et il n'existe point de vertu littéraire supérieure à l'originalité. Cette vraie originalité qu'on peut louer n'implique pourtant pas une uniforme, mais une constante singularité, une singiilarité qui vient d'une infatigable vigueur de l'imagination, ou plutôt d'une perpétuelle force de création dont la nature se manifeste en chaque œuvre, toujours poussée qu'elle est à tout renouveler. Cette vraie originalité ne s'épuise jamais. Parler de la possibilité pour un homme vraiment Imaginatif de « se vider » à force d'écrire, c'est pure pose et ignorance. Son âme se nourrit des flots mêmes qu'elle répand. Autant vaut parler de l'aridité de l'Océan. Tant que l'univers des pensées fournira les éléments de nouvelles combinaisons, l'âme vraiment géniale ne cessera d'être originale, inépuisable, — elle-même.
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Un auteur accoutumé à la retraite, lorsqu'il se mêle pour la première fois aux hommes de lettres qui l'entourent, ne manque jamais d'être aussi surpris que ravi de constater que les décisions impartiales de son propre jugement (décisions qu'il s'est toujours bien gardé d'exprimer, parce qu'elles sont en flagrant désaccord avec celles de la presse), se trouvent approuvées et consi.dérées comme toutes naturelles, par presque toutes les personnes auxquelles i4 s'adresse. Le fait est que, face à face, nous sommes bien tenus de faire preuve de quelque honnêteté, ne fût-ce que par la gêne qu'impose à nos traits l'expression d'un mensonge. Nous rédigeons donc gravement sur le papier ce que, pour rien au monde, nous ne pourrions personnellement affirmer à un ami sans rougir ou éclater de rire.
Je ne puis m'empêcher de penser que beaucoup de romanciers pourraient trouver de temps en temps quelque profit à prendre exemple sur les Chinois, qui, quoiqu'ils bâtissent leurs maisons en commençant par le toit, ont cependant assez de sens pour commencer leurs livres par le dénouement.
I^Totre affection pour les anciens poètes doit être en grande partie attribuée au simple amour de l'antique. Le grand attachement qii'ils nous inspirent encore de nos jours, ne s'explique que par le plaisir particulier que nous trouvons dans la saveur de leur langage et l'originalité frappante de leur façon de s'exprimer. Mais nous ne pouvons nous dissimuler que les vers anciens, tant vantés pour leur tournure agréable et originale, ont dii avoir une apparence toute différente et beaucoup pins familière au temps où ils ont été écrits. Aussi de telles qualités, indépendantes de la poésie elle-même et assurément fort étrangères aux intentions des auteurs, ne peuvent ni ne doivent être regardées comme des mérites propres et inhérent ù chacun d'eux. Il importe plutôt, en effet, de nous mettre
en garde contre une tendance trop répandue, et de les juger tels qu'ils étaient à l'époque où le charme de leurs productions était uniquement apprécié à sa valeur ordinaire.