PARIS
L’IMPRIMEUR-GÉRANT : C.KÔRNER
A destinée de ce peintre est une des plus curieuses qui soient, au XIXe siècle. Un grand maître classique, formé à l’école de Ingres, l’admirant avant tous autres maîtres, s’enrôlant volontairement sous la bannière révolutionnaire des Impressionnistes; un esprit philosophique, exécutant des ouvres impersonnelles, en se défendant de les influencer de ses idées; un dessinateur admirable, amoureux de la couleur, conciliant ses deux passions, sans qu’elles se fassent ni l’une ni l’autre de ces concessions qui annihilent leur force réciproque; un artiste, qui eut dû fonder une grande école et qui n’a pas eu un véritable disciple, telle est l’aventure de M. Degas, qui est peut-être, probablement même, le plus grand peintre vivant de notre époque.
M. Edgar Degas est né le 19 juillet 1834. Nous donnons cette date parce qu’elle est d’importance pour le critique qui veut étudier l’histoire de l’art, au XIX siècle. Elle est, parmi les dix qu’il sera essentiel à celui-là de retenir: elle n’inaugure rien-aucune naissance, mais elle est l’indice d’un nouvel avenir. Si l’on songe qu’avec deux ou trois épisodes, elle est tout ce que nous savons de la vie de M. Degas, qui ne voulut se faire connaître que par son œuvre, on comprendra mieux tout le sentiment de respect qui nous pénètre, à reconnaître cette discrétion du grand artiste envers le public.
Il dut se former faire son éducation, sans grand souci des leçons de l’École. Vraisemblablement, il y fréquenta, au moins un temps, comme tous ses camarades, mais, dès le début, ce fut évidemment sans enthousiasme, peu après avec un dédain non dissimulé. L’artiste qui eut toute sa vie le mépris des poncifs, thème habituel de l’enseignement académique, se choisit à soi-même ses guides, prit contact par la visite du Louvre et l’observation, avec ses vrais maîtres et sa vocation, voyagea quelque temps en Italie, pour s’imprégner du meilleur de la tradition. Avant même de fréquenter les futurs chefs du mouvement impressioniste, ses pairs, il reconnut, sans souci du goût contemporain, ses idées — cette involontaire „philosophie de l’art“ que chaque peintre élabore, plus ou
Degas
moins consciemment d’ailleurs — ses sujets, ni pompeux ni vulgaires, ses auteurs favoris. Et si l’on juge d’après les copies qu’il fit alors et qui sont parvenues jusqu’à nous, que ces modèles étaient Ghirlandajo, Holbein et Lawrence, on se rend mieux compte que dès les premiers pas, une puissante personnalité se révélait, en ce jeune homme.
Ces copies, d’une vérité étrange, d’une ressemblance, à ce point parfaite qu’elle nous trouble, montrent la solidité des études de M. Degas et nous font comprendre l’intelligence, tout à la fois minutieuse et large, de cet esprit, capable de réincarner l’ôme de maîtres aussi différents, de recréer des métiers aussi divers, de s’assimiler les techniques d’écoles aussi opposées. L’Italie des quattrocentistes, l’Allemagne d’Holbein, l’Angleterre des plus parfaits portraitistes, sont tour à tour ressuscitées jusqu’à nous faire chercher les originaux. Et sans doute, on dira peutêtre que d’autres artistes ont réalisé un même prodige et recommencé avec une même habileté des chefs-d’œuvre, sans atteindre jamais euxmêmes jusqu’à l’originalité et la maîtrise, mais c’est le propre des plus grands peintres d’avoir, avant d’inventer eux-mêmes, refait la route de leurs ainés, recréé les merveilles de leurs prédécesseurs.
Puis, ici se place un voyage aux Etats-Unis-à peu près vers le temps de la guerre des Nordistes contre les Sudistes. L’analyste qui veut fournir quelques repères à cette étude, consacrée essentiellement à la description d’une œuvre, sans documents aucuns, est obligé de s’en tenir à une approximation. Il eut été sans doute cruieux de connaître les impressions de M. Degas sur ces pays nouveaux et si différents des nôtres encore, à ce moment. Le choix d’un tel itinéraire, le goût de continents aussi peu susceptibles d’enrichir une culture d’artiste, suffit à faire comprendre, à confirmer dans l’opinion d’une très forte personnalité. Dans des climats aussi doux, en ces décors de Floride et de Virginie, luxuriants et lumineux, l’oeil du peintre s’accoutuma évidemment à des notations d’une vérité, vraie jusqu’à la crudité, jusqu’à provoquer l’étonnement et la colère même. A cet égard, le Bureau d'un magasin de cotons à la Nouvelle-Orléans supplée à toutes les impressions de voyage, à toutes les confidences. C’est évidemment, dans ces pays de pleine clarté que M. Degas, incité déjà
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