II. — La Mort
« La veille de son départ », ou plutôt l'avant-veille, Poe eut «une longue conversation intime » avec sa chère petite Susan ; « il parla de son avenir comme s'il l'anticipait avec une joie très vive, toute juvénile ». « En aucune circonstance, dit-elle, je ne l'ai vu animé d'autant d'allégresse que ce soir-là. » Le lendemain matin, il alla en ville, accompagné de ses amis, les docteurs Gibbon Carter et Mackenzie. Il passa la journée avec eux et quelques personnes assez intimes. Le soir, il vint dire adieu à Mrs Shelton, ayant « comme un pressentiment qu'il ne la reverrait plus. » « Il était fort triste, dit-elle, et se plaignit d'être très souffrant. Je lui tâtai le pouls et lui trouvai beaucoup de fièvre » Tard dans la soirée, il soupa avec quelques amis, qui l'accompagnèrent ensuite* jusqu'au bateau. D'après eux, il fut parfaitement sobre et de bonne humeur jusqu'au dernier moment; il leur
promit même, au départ, d'être bientôt de retour à Richmond, « dans deux semaines ».
C'était alors le jeudi 27 septembre. Gomment se passèrent en dehors de la traversée, les six jours qui suivirent, nul ne le sait. Tout ce que l'on connaît de certain, c'est qu'à Baltimore, un après-midi, il vint chez un ami, le Dr. Brooks, et que, ne le trouvant pas, il s'en alla. Il étaitalors, paraît-il, unpeu pris de boisson. Une tradition, confirmée en partie par le témoignage du Dr. Moran, un peu erroné quant aux dates, veut que, parti de son hôtel, Bradshaw^'s, où il avait oublié ses malles, il ait été trouvé étendu et inconscient, dans un des wagons du train de Philadelphie et renvoyé par le conducteur dans un autre train du Havre de Grâce à Baltimore. Là, arrivé dans la nuit du mercredi 2 octobre, au lieu de rentrer à son hôtel, il erra parles rues, et fut, dans un état de stupeur, saisi par une bande de politiciens qui, dès le matin, promenèrent le malheureux être inconscient de salle de vote en salle dévote et le firent voter à leur guise. Un ouvrier imprimeur, qui le découvrit plus mort que vif dans une de ces tavernes, Ryan's Fourth Ward Poils, eut pitié de lui et envoya un mot à l'un des anciens correspondants de Poe, au Dr. Snodgrass, dont il put encore se réclamer. Le docteur accourut à Ryan's Poils et y trouva le pauvre poète dans un état d'horreur digne du Chat Noir : souliers usés, vêtements en lambeaux, cheveux emmêlés, visage bouffi, yeux hagards, voix inarticulée ; il le fit aussitôt transporter à Washington Hospital où il fut admis d'urgence à 5 heures. Il resta en cet état d'inconscience jusqu'à trois heures du matin. « A cet état, dit le médecin qui le soignait, succéda un tremblement des membres, et un délire incessant sans violence ni agita-
tion, un bavardage continuel s'adressant à des êtres fantastiques et imaginaires sur les murs... Nous fumes impuissants à rétablir le calme avant le second jour de son admission». Les cousins de Poe, Neilson Poe et Herring, informés de cette admission à l'hôpital, se présentèrent pour le voir, mais ne furent pas admis, étantdonné l'état de surexcitation du malade ; ils durent se contenter d'envoyer du linge et diverses autres choses. «Désirant ranimer et entretenir ses espérances qui déclinaient vite alors, dit le Dr. Moran, je lui dis que j'espérais qu'il pour rait jouir dans quelques jours delà société de ses amis de Baltimore... A ces mots il éclata avec une grande énergie, disant que la meilleure chose que son ami pût faire, c'était de lui faire sauter la cervelle d'un coup de pistolet, que, quand il voyait sa propre dégradation, il souhaitait de disparaître sous terre, etc.. » Après un court sommeil survint «un violent délire », le malade « s'opposant aux efforts de deux infirmiers qui voulaient le maintenir au lit. Cet état dura jusqu'au samedi soir ; il se mit alors à appeler un certain Reynolds toute la nuit jusqu'à trois heures du matin, le dimanche. A ce moment, commença à se produire un changement très manifeste. Affaibli par ses efforts, il s'apaisa et sembla reposer quelque temps; puis, tournant doucement la tète, il dit : « Le Seigneur vienne en aide à mon âme », et il expira vers cinq heures du matin. » C'était le 7 octobre 1549; Poe avait donc quarante ans. « LonesomeOctober ! » avait gémi Ulalume. Dès le lendemain, à quatre heures, après le service funèbre célébré par un pasteur de la famille, le Révérend William Clemm, le corps du poète fut accompagné par Neilson Poe, Herring et le docteur Snodgrass jusqu'à la tombe ancestrale des Poe.
Après tant de navrantes vicissitudes, le génial aventurier des lettres venait ainsi rejoindre au dernier logis l'héroique ancêtre des guerres de l'Indépendance Américaine.
« Edgar avait connu tant de misères, avoue le cousin Neilson, il avait si peu de raisons d'aimer la vie qu'on ne peut dire que ce changement ait été pour lui un malheur ». Qu'y avait-il, en effet, de plus désirable pour un malheureux voué aux pires déchéances physiques et mentales que cet éternel repos de la tombe ? Victime consciente de la vie, Poe, malgré tous ses impulsifs retours à l'es-, poir, souhaitait du fond du cœur cette fin suprême de ses maux, et à l'avance il en célébrait les bienfaits : « Les gé- « missements et les plaintes, confiait-il à la consolatrice (( de ses derniers jours, les soupirs et les sanglots — sont « apaisés maintenant — avec cette horrible battement — au « cœur, ah ! cet horrible, — horrible battement. — Le 0 malaise, la nausée, — l'impitoyable souffrance — ont « cessé avec la fièvre — qui affolait mon cerveau, — avec <( la fièvre appelée vivre — qui brûlait mon cerveau. — « Mais, oh ! de toutes les tortures, — celle qui torture le '■i plus, — s'est calmée avec la terrible — torture de la « soif, — la soif de cette onde naphtaline — d'une pasce sion maudite ; — j'ai bu d'une eau — qui étanche " toute soif » .
« Annie, mon cher Eddy est mort, écrivait Mrs Clemm au reçu de la fatale nouvelle. Annie, priez pour moi, votre amie désolée. Mes sens m'abandonnent... Dites-moi que faire. Votre amie éperdue ». Annie accueillit chez elle la pauvre femme sans ressources; et, pendant des semaines, elles pleurèrent ensemble l'être qu'elles aimaient de l'amour le plus pur. Deux
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fiancées le pleuraient également. Puis « Stella » (Mrs Lewis) la recueillit pendant huit ans; après quoi, admise dans un hospice de Baltimore, elle y mourut en 1871 et alla dûment rejoindre les restes de son « cher Eddy )), désormais abrité sous le monument commémoratif de Fayette Street.
Dès le lendemain de la mort de Poe parut, en même temps que maints articles plus ou moins indulgents, une diatribe impitoyable signée Ludwig; elle était de ce faux ami Griswold, à qui Poe en une fâcheuse aberration avait précisément confié la publication de ses œuvres. Naïvement Mrs Clemm lui abandonna tous les papiers; elle ne reçut en échange qu'un maigre bénéfice sur les seuls exemplaires qu'elle plaçait elle-même. Loin d'être « une œuvre d'amour », le fameux mémoire de Griswold en tête des œuvres ne fit qu'étendre la portée de ses injures anonymes. L'édition en trois, puis quatre volumes (1849-1856) n'en fut pas moins un grand succès pour l'époque : 1500 exemplaires par an. Les amis de Poe eurent beau faire : « l'immortelle infamie » de l'exécuteur littéraire reçut de la presse puritaine d'Amérique et d'Angleterre l'accueil le plus empressé; et Poe devint pour longtemps, aux yeux de cette société anglo-saxonne qui avait naguère si durement bafoué Byron, un a scélérat de marque », un « pourceau de génie », un « yahoo américain », un « Gain », « le scandalemonstre du monde littéraire ». Ce ne fut guère qu'en France que, « frère puîné », Baudelaire osa prononcer un plaidoyer éloquent, dont la générosité, à vrai dire, pèche en sens contraire; et ce n'est guère que de nos jours qu'Arvède Barine, grâce aux fructueuses recherches de John Ingram et de George Woodberry,
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a pu commencer à expliquer « le phénomène psychologique » de Poe.
m. — Conclusion
En somme, que nous apprend la biogréiphie de ce génial déséquilibré? Né dans les pires conditions hygiéniques de parents misérables, phtisiques et héréditairement alcooliques, le précoce enfant de Richmond manifeste dès le début, en même temps qu'une intelligence prématurée et une sentimentalité exaltée, cette brusque énergie intermittente qui fut la base fragile de son caractère indisciplinable. Sa personnalité orgueilleusement enflée passe bientôt, en une jeunesse qui ne fut qu'instabilité continue, des morbides transes de l'extase hantée de visions mystiques et de folles idées de grandeur aux coups de tête les plus aveuglement aventureux. Dès lors, échecs, soucis et misère font rapidement de l'heureux enfant adoptif de la veille, du fier poète de l'orgueil, du radieux rêveur idéaliste un soldat égaré, un bohème sans feu ni lieu, un déclassé, un détraqué; car, de cette déséquilibrante adolescence est déjà sortie la tare tyrannique, l'impulsion dipsomaniaque, qu'aggravent de malsaines passions pour les jouissances artificielles. C'est en vain que viennent succès, fortune, mariage, le bonheur, en même temps que le bien-être, de la vie de famille; c'est en vain qu'à plusieurs reprises la victime alarmée se ressaisit, se jure solennellement victoire, lutte énergiquement contre le mortel ennemi attaché à sa chair : la tare persiste, accomplit sournoisement son œuvre meurtrière, mine lentement et non moins sûrement la pauvre personnalité de plus en plus profondément désagrégée. Ce n'est
bientôt plus au-dedans qu'anarchie intellectuelle, insensibilité morale ou raffinement sentimental, activité fébrile jusqu'au délire incohérent ou marasme morne jusqu'à l'impuissance irrémédiable, et au-dehors que plaintes navrantes ou réclames retentissantes, critiques farouches^ ou louanges exaltées, mystifications sensationnelles ou tenaces poursuites de projets gigantesques, monomanies de persécuté persécuteur ou éclatantes étincelles de génie rare et suprême. Est-ce un fou, est-ce un être génial^ que cet inquiétant déséquilibré dont l'étrange mentalité erre sur les confins du crime et du génie ? Ces distinctions en leur rigueur absolue, affirme Claude Bernard, ne sont que vieilleries médicales, génie et folie n'étant qu'exagérations d'une médiocrité saine. Et pourtant, il n'est guère douteux que, vers la fin de sa carrière, à partir de son séjour à New- York et surtout de la mort de sa chère Virginie, ce pauvre dégénéré supérieur n'était plus guère qu'une sorte de fou partiellement raisonnant, un demi-insensé, dont la folie circulaire à double forme laissait de mieux en mieux se greffer sur ses phases de dépression mélancolique les impulsions dipsomaniaques et sur ses crises d'exaltation maniaque les fugues d'érotomanie mystique.
Avec plus de précision encore et d'ampleur l'étude de l'œuvre amène aux mêmes conclusions. Le génie morbide de Poe est doué de cette instinctive précocité et de cette fatale fixité qui caractérisent des tendances innées. Il a pour base fragile une sensibilité outrée, aussi avide que susceptible d'émotions intenses. Il oscille, de l'enfance à la mort, entre les phases extrêmes de l'extase et de la mélancolie, double source alternante de ses inspirations poétiques et de ses fantastiques créations, de ses dogmes
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littéraires et de ses synthèses métaphysiques. De là, eu prose comme en vers, ces brusques passages du plus morne désespoir aux plus vibrantes exaltations; de là, ce fervent culte mystique qui, à force d'unir la Beauté et la Mort, finit par les confondre ; de là, ces séraphiques amantes pétries d'idéal platonique bien plus que de matière vivante; de là, ces macabres apparitions qu'amplifient les fumées de l'opium ou les vapeurs de l'alcool; de là, l'outrance trépidante d'une nature pervertie en proie aux tiraillements les plus contradictoires. Sur ce double fond instable la poésie fait, de ses premiers bégaiements à ses ultimes divagations, chanter sa dolente mélodie qui, sortie des profondeurs inconscientes, survit à la raison qu'elle a précédée ; la critique y mêle l'âpre intolérance d'un égotisme aussi plein d'orgueil que de soupçons; les contes prodiguent tantôt les plus hallucinantes visions de la peur et les plus obsédantes impulsions du crime, tantôt les plus aventureuses envolées de l'intuition et les plus saisissantes ou les plus insaisissables chimères de l'imagination; il n'est pas jusqu'à l'humour le plus grotesque qui ne vienne derrière le rictus d'un masque grimaçant cacher ses hantises macabres et sa tristesse foncière, ni la plus enragée des dialectiques qui n'aille intrépidement improviser sur une frêle base de science et de divination ses plus fantasques constructions de panthéisme occulte. Sous un vent de folie tremble toute cette œuvre monstrueuse, qui ne se soutient que par l'invisible logique d'heureuses proportions et par la secrète vertu d'artifices subtils. Mais tel est le prestige de tant d'art, victorieux de tant de frénésie, qu'aux plus récalcitrants des juges échappe l'irrésistible aveu : «Non, cet homme extraordinaire, qui a, en plu-
sieurs chefs-d'œuvre, si magistralement révélé à l'humanité quelques-uns de ses plus rares aspects et quelquesunes de ses plus suprêmes émotions, n'était point que folie; ou bien, si le mot génie veut vraiment dire originalité supérieure, il y avait en sa folie une inséparable autant qu'indéniable dose de génie ». C'était bien, du reste, l'opinion de Poe lui-même : « Les hommes m'ont (( appelé fou, ditl'amant d'Eléonore; mais la science n'a « pas encore décidé si la folie est ou n'est pas la plus haute <( intelligence, si tout ce qui est profondeur ne vient pas « d'une maladie de lapensée, de modes de l'âme exaltés aux « dépens de l'intellect général » ; et, pour son propre compte, il ajoute : « Ce que le monde appelle génie est « une maladie mentale qui résulte de la prédominance « excessive de quelques facultés ». « Le génie, conclut-il donc avec tant de penseurs anciens et modernes, est proche parent de la folie ».