‹ Edgar PoeChapitre 27 sur 28 · I. — Retour à Richmond · texte numérisé non relu

I. — Retour à Richmond

Après son départ pour le Midi, dix jours se passèrent sans nouvelles d'Eddie. La pauvre Muddie « en perdait la tête». «Je crains tout, écrivait-elle à Annie non moins inquiète; j'ai bien peur qu'il ne lui soit arrivé malheur. » Elle ne se trompait pas : à Philadelphie, sous l'influence de spiritueux ou de narcotiques, peut-être même spontanément, un véritable accès de folie s'était emparé du pauvre Eddie. A l'éditeur de V Union Magazine, il se présente un après-midi, «l'air pâle et hagard, ayant dans les yeux une étrange expression d'égarement ». « Mr Sartain, ditil, je viens vous demander un refuge et votre protection. Vous aurez de la peine à croire ce que j'ai à vous dire... » Et il raconte que, durant son voyage de New- York, il avait surpris la conversation de gens qui, assis à quelque distance de lui, complotaient de le tuer et de le précipiter de wagon. Puis, en venant lui-même à l'idéede se tuer, il demanda un rasoir sous prétexte de se couper les moustaches ;Mr Sartain, devinant ses intentions, les lui coupa avec des ciseaux. Le soir, « durant une périlleuse prome-

nade sur les bords du haut réservoir de Fairmount, » à son hôte qui ne le perdaitpoint d'unpas «il se mit àparler de visions dans une prison : une jeune femme, toute radieuse par elle-même ou par l'atmosphère qui l'enveloppait, lui adressait la parole du haut d'une tour crénelée. » La nuit, il ne cessa de réclamer du laudanum. Enfin, le lendemain, ayant peu à peu recouvré conscience, il reconnut en ses « cauchemars des illusions ». Il n'y a pas de doute; nous sommes ici, en présence d'une véritable crise délirante, caractérisée parla multiplicité des formes : c'est le délire polymorphe propre aux dégénérés. Le pauvre déséquilibré, qui depuis si longtemps se démenait sur les confins de la folie, en a cette fois nettement franchi les bornes.

Avec quelque argent complaisamment prêté, le malheureux Poe put toutefois achever son voyage et atteindre Richmond; mais là, dès son arrivée, nouvelle rechute. Il passa les deux premières semaines, errant, totalement ivre, dans le quartier mal famé du port ; devant les habitués de ces lieux, il se mettait, selon sa coutume en ses dernières années, à exposer emphatiquement les mystérieuses beautés à' Eurêka et la genèse des mondes, « semblant s'adresser de quelque tribune imaginaire à de vastes auditoires plongés dans une admiration attentive ». De cette fâcheuse grandiloquence délirante, on le retira sans veste ni chapeau, le reste de ses vêtements souillé et râpé, et tant bien que mal on l'équipa à neuf. Pour la durée de son séjour, il se fixa dans un vieil hôtel, tfie Old Swan, jadis à la mode, désormais déchu, qui lui rappelait, disaitil^ sa jeunesse et les vieilles coutumes virginiennes. Le changement de milieu et l'heureuse influence du pays natal produisirent peu à peu, pour la dernière fois, un

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elïet salutaire : il y eut comme un réveil de tout son être qui faisait illusion à tous et à lui-même. Accueilli avec sympathie par ses compatriotes qui l'applaudirent et le fêtèrent, il fut, durant tout cet été, chose invraisemblable pour qui ne connaît pas ces malades, comme le lion de la saison, et il ne cessait de parler de son séjour àRichmond comme de la plus heureuse période de sa vie.

Il n'oublia pas, du reste, le but de son voyage : il fit à Richmond, à Norfolk et peut-être en d'autres villes de Virginie, des conférences sur ses sujets habituels, et elles n'eurent pas moins de succès que dans la Nouvelle- Angleterre : l'une d'elles, sur le Principe poétique, à raison de 5 dollars la place, réunit trois cents auditeurs, doîi une recette de 1,500 dollars dont on ne sait ce qu'il advint. Le caractère étrange de l'homme était, il est vrai, pour beaucoup en ces succès autant faits de curiosité que dc'Sympathie. Un de ses auditeurs, le professeur Yalentine, fut frappé de l'inquiétante pâleur de son visage, accentuée par le sombre éclat de ses yeux et de ses cheveux noirs et par l'expression de mécontentement et de mépris de sa bouche nerveusement contractée. « Il y avait peu de variété, dit-il, et beaucoup de tristesse dans l'intonation de sa voix ; mais cette tristesse même était en une harmonie si parfaite avec l'histoire de sa vie qu'elle excitait dans l'assemblée un profond intérêt pour la personne du conférencier ». «Je \\ ri jamais été reçu « avecautantd'enthousiasme, écrivait Poe en septembre à « Mrs Glemm. Les journaux n'ont fait que me louer avant K et après ma conférence... On m'invite beaucoup eu (( ville... Je ne rencontre que des preuves de bienveil- « lance depuis mon arrivée ici. » Il ne semble pas avoir été moins heureux en ses démarches pour le Stylus.

« Presque tous ses vieux amis de Virginie promirent, disait-il, de lui fournir les fonds nécessaires, et il avait confiance dans le succès. Et, parlant ainsi de ce rêve chéri de sa vie, il redressait la tête et, les yeux brillants d'enthousiasme, s'écriait : « Je dois et je veux réussir! » L'honnête associé d'Oquawka, auquel Poe expliquait ses retards tour à tour par des attaques de choléra et par des abus de calomel, lui demeurait, du reste, aveuglément fidèle.

Au début de son séjour, Poe fréquenta surtout, à Duncan's Lodge, chez les Mackenzie qui avaient adopté et gardaient encore sa sœur Rosalie. C'est ainsi qu'il retrouva, en ces derniers jours, la pauvre innocente : elle s'éprit follement de ce frère fameux, elle l'écoutait et l'admirait comme un prophète, tandis que lui la taquinait sans cesse à propos de toutes ses manies de costume, de ses étrangetés de manières, de ses efîaremments bizarres. 11 n'était pas moins bien accueilli chez un de ses anciens camarades de classe, l'artiste Sully, qui se plut à retrouver en lui le fier et farouche collégien de Richmond Academy. Mais une attraction sentimentale l'attira, surtout vers la fin de son séjour, dans une autre famille, celle des Talley : là, une jeune fille, INIiss Susan Talley, fut à son tour fascinée, dès l'abord, par « le charme indéfinissable », par (( ce mystérieux magnétisme «que devait garder jusqu'au dernier jour de sa vie cet étonnant séducteur. « En ses conversations avec moi, dit-elle naïvement, il s'exprimait avec une liberté et une franchise qui me permirent de pénétrer plus profondément dans l'histoire de sa vie et dans son caractère. » Elle nous a laissé, en effet, cette gracieuse narratrice, en même temps qu'un charmant récit de ces heureuses journées, le plus sym-

pathique portrait de Poe avant sa mort. » Elle le décrit gentleman accompli en sa sombre tenue noire, tout plein d'une « distinction indéfinissable *, « calme, digne, un peu hautain en sa réserve » , « hagard » parfois en son air pâle et las, souriant rarement, ne riant jamais, mais la lèvre frémissant de sarcasme sous la moustache noire très soignée ; elle insiste sur l'étrange beauté de ses yeux « d'un sombre gris d'acier », d'une « limpidité de cristal », au regard « fixe, immuable », en dépit de « l'expression triste et rêveuse », sous « des paupières qui ne se contractaient jamais », des « yeux effrayants », disait-on parfois. Elle le montre fuyant les nombreuses réunions [il n'avait pu se procurer d'habit de soirée], badinant avec les enfants, s'abandonnant à de douces intimités, ou errant « grave et songeur » en « des lieux chers à ses premiers ans ». On aimerait à voir la vie de Poe se terminer ainsi dans le décor symbolique qui sied à (( un génie de lumière et de ténèbres », dans le poétique charme de tendresse et de mélancolie qu'une candide jeune fille prête au héros d'un de ses plus beaux étés. La réalité n'a malheureusement pas de ces tendresses, et la jeune fille elle-même en sut quelque chose.

« Pour peu qu'il cédât à sa tentation habituelle, avouet-elle sur la foi de ses amis, il semblait perdre tout empire sur lui-même; et, deux fois durant son séjour à Richmond, sa vie courut ainsi de sérieux dangers. » Plus de deux fois, hélas ! « Je fis tout ce que je pus, affirme l'éditeur du South Literary Messenger, Thompson, avec lequel Poe fut en constantes relations d'affaires, pour réprimer ses excès et pour subvenir à ses plus urgents besoins (car il était extrêmement pauvre), mais il n'y avait pas "d'influence capable d'enrayer cette maudite passion pour

la boisson, et tout son séjour à Richmond ne fut qu'une suite de folies déplorables. « Il parlait de lui-même comme d'une victime prédestinée à la damnation, comme d'une âme perdue [en français dans le texte], hors de tout espoir do rédemption. » « En toutes ses visites sauf la dernière, confirme un rédacteur de la même revue, il était dans un état voisin de la manie. Chaque fois qu'il goûtait de l'alcool, il cessait rarement de boire tant qu'il en avait la force. C'était bien de la manière la plus barbare qu'il buvait... Son goût pour les boissons était pure maladie, et non une source de plaisir ou d'excitation ». « En son organisation sensible, déclare de même l'évêque Fitzgerald, l'excitation alcoolique dégénérait en folie. » Une fois, un certain Docteur Rawlins fut appelé à le soigner d'une première attaque de delirium tremens; une autrefois, « la rechute étant plus sérieuse, » deux autres docteurs furent convoqués, lesquels ne le sauvèrent que par « des soins assidus » et lui prédirent qu' « un autre accès serait sûrement fatal. » Une fois de plus Poe exprima le plus fervent désir de rompre le joug tyrannique de ce vice maudit, racontant toutes ses luttes antérieures pour y réussir. Emu jusqu'aux larmes, il finit par déclarer de la manière la plus solennelle qu'il voulait désormais se contraindre, qu'il voulait résister à toute tentation. (( Il tint parole, ajoute Miss Talley, tant qu'il resta à Richmond ». « Pendant les trois semaines antérieures à son départ de Richmond, atteste Thompson, il fut sobre, un Enfant de la Tempérance». Il s'était, en effet, inscrit dès le mois de juillet à la société antialcoolique dont les membres portaient ce nom et en aurait même, paraît-il, envoyé la feuille dûment signée à JNIrs Clemm.

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Or, Poe, qui le croirait ? était de nouveau sur le point de se marier. Eh oui ! dès son retour à Richmond, il avait repris avec l'Elmire de ses dix-huit ans, celle dont il avait jadis en prose et en vers tant flétri la cruelle inconstance, il avait repris ce beau duo de jeunesse qu'avait si fâcheusement interrompu, quelques mois plus tôt, le poétique appel de Mrs Whitman, Veuve désormais de son riche marchand et, partant, pourvue d'une belle fortune indépendante, Mrs E. Shelton, née Royster, se montra, en somme, en dépit de son humeur rassise, fort accueillante pour cet adorateur indigent, dont la belle flamme juvénile se rallumait si inopinément à ses quarante ans révolus et dont l'auréole de gloire éclipsait sans doute à ses yeux quelques traits moins brillants. « J'étais prête à me rendre à l'église, raconte cette digne bourgeoise, quand une bonne entra et me dit qu'un monsieur désirait me voir. Je descendis et fus surprise de voir Mr Poe, mais je le reconnus tout de suite. Il vint à moi de la manière la plus enthousiaste et me dit « Oh! Elmire, est-ce vous ?... » Je lui dis alors que je me rendais à l'église, et que rien ne pouvait me retenir : il voulut bien revenir... Quand il revint, il renouvela ses déclarations. Je ris ; il prit un air très sérieux, et me dit qu'il était de bonne foi, et n'avait cessé de penser à celàdepuis longtemps. Yoyantqu'ilétait très sérieux, je le fusa mon tour, etluidis que, s'ilne voulait pas accepter un refus positif, il devait me donner le temps de réfléchir. « Un amour qui hésite, me dit-il, n'est pas de l'amour... » Mais il resta très longtemps, et fut très agréable et très gai. Il revint souvent me voir, et j'allai avec lui à l'Exchange Concert Room et l'entendis déclamer. »

Il est fâcheux que, pour achever de. convaincre

une amante si crédule le poétique don Juan se crut obligé de recourir à un artifice assez peu délicat : il fit écrire par Mrs Glemm une lettre attestant qu'il n'avait toute sa vie cessé de pieusement thésauriser un croquis de son Elmire adolescente. Mrs Glemm écrivit ; et, au reçu du message truqué, la bonne dame de s'écrier : « Cette délicieuse lettre est si précieuse que j'en aime déjà l'auteur. » Klle l'aimait, en efïet, plus qu'elle ne pensait. Luiaimait-il autant son Elmire? La petite conlidente d'alors en doute; elle voit en cette liaison plus de calcul que d'affection. i< Pour son projet du Stylus, insinue-t-elle non sans quelque secrète pointe de jalousie peut-être, il lui fallait avant tout de l'argent... ; et cet argent, il le lui fallait coûte que coûte, au prix de n'importe quel sacrifice. De là, cette affaire avec Mrs Shelton. C'était une dame fort respectable, affirme-t-elle, mais de manières communes et d'un tour d'esprit positif, plus âgée que Poe, [un an ou deux] n'ayant aucun de ces traits qu'on pourrait croire capable d'attirer un homme de son goût et de son tempérament exceptionnels ».

Il faut pourtant croire qu'un certaine affection naquit même du coté de Poe, si Ton s'en fie à ces lignes à Mrs Clemm : « Elmire vient de rentrer à la campagne J'ai passé la soirée d'hier avec elle. Je crois qu'elle m'aime avec plus de ferveur qu'aucune personne que j'aie connue, et je ne puis m'empechcr de l'aimer en retour. » Mais cette affection de complaisance, qui remplaçait d'une manière si imprévue les grandes passions de parade, ne fut jamais, il faut l'avouer, assez forte pour bannir le tendre souvenird'Annie ; et, au moment mêmeoù les projets de mariage promettaient de se réaliser, Poe écrivait assez étrangement à Mrs Clemm: «Serions-nous

plus heureux à Richmond ou à Lowell ?... Il faut que je sois quelque part où je puisse voir Annie... J'ai besoin de vivre près d'Annie. » Quoi que l'on puisse penser de cet inquiétant aveu, le mariage fut en principe décidé; la date en aurait même été fixée au 11 octobre, et Poe, qui désirait hâter cet événement, s'apprêta à partir pour New- York, afin de ramener Mrs Glemm que retenaient sans doute des embarras pécuniaires. Il avait, en effet, totalementoublié d'envoyer à la pauvre femme le moindre dollar, alors que, «privée des choses les plus nécessaires,» elle sollicitait de tous côtés, refusant de l'abandonner à « son triste sort », comme on le lui conseillait.

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