I. — Ancêtres et parents
Vers le milieu du xviii* siècle, un Irlandais d'Ulster, John Poe, émigra avec femme et enfants en Amérique ; sa femme était la sœur du futur amiral James Mac-Bride, qui devait se distinguer à Copenhague sous les ordres de Nelson. Par suite de quelles vicissitudes cet émigré de bonne famille allait-il chercher fortune en lointain pays ? on ne sait; ce qu'on sait, c'est qu'il ne la trouva point. Du comté de Lancastre en Pennsylvanie, il passa dans le comté de Gecil en Maryland, et vint modestement s'établir à Baltimore. Au moins eut-il pour fils un héros des guerres de l'Indépendance : aîné de dix enfants, David Poe, simple charron quand éclata la Révolution, se mit à la tête des rebelles de la ville et chassa le shérif du roi; nommé chef des forces municipales, il organise la défense, recueille des fonds, fait de concert avec sa femme équiper les troupes indigentes, se distingue à la bataille de North-Point, reçoit le titre honorifique de général; puis, retour habituel des choses humaines, le 17 octobre 1816, il meurt vieux, oublié^
laissant dans le besoin sa veuve et sept enfants. Sur sa tombe négligée, La Fayette, quil'avait vu à l'œuvre, vint, du moins, lors de son triomphal voyage de 1824, s'agenouiller et prononcer cette belle, quoique brève oraison funèbre : « Ici repose un noble cœur ! ».
De ses cinq fils, l'aîné David tourna mal. Placé chez un avocat de Baltimore, il préféra à la basoche la scène, pour laquelle il avait, par malheur, moins d'aptitude que de goût ; deux fois il s'enfuit de son étude pour monter sur les planches, et la seconde fois, comme pour couper court à toute velléité de réintégration, ce Poquelin sans talent épousa la Béjart de sa troupe, Mrs Hopkins. Cette veuve d'acteur était elle-même fille d'actrice. Sa mère, d'origine galloise, Mrs Arnold, ancienne chanteuse de Govent-Garden à Londres, était venue misérablement échouer en Amérique, où elle épousa un obscur pianiste du nom de Tubbs. Dès le l^'" juin 1776, à Boston, elle faisait monter sur les planches d'un petit théâtre d'amateurs sa fille Elizabeth, qui apprit ainsi à esquisser ses premiers pas de menuets et à lancer la chansonnette gaie ou à perler la romance sentimentale. Puis commencèrent les tournées, les harassantes tournées en ces temps primitifs de diligence cahotante et de lents bateaux à voile : on la vit dans le Nord, la misérable troupe ambulante^ on la vit dans le Sud, dans le Sud surtout où l'esprit moins puritain faisait meilleur accueil aux pauvres enfants de Thespis égarés en ces frustes régions. En 1805,. l'ingénue, qui avait depuis trois ans épousé le jeune premier Hopkins, se trouvait inopinément veuve ; c'est alors que ce fils de famille David Poe, qui depuis deux ans soupirait à ses côtés, renouvela ses instances. Abandonné des siens, il n'a plus le sou; qu'importe ? l'on em-
prunte ù un ami, et l'on se marie quand même, dès les premiers mois du veuvage. Et les tournées de recommencer de plus belle, en Virginie, à Philadelphie, à New-York et bien ailleurs.
A Boston, du moins, trois ans de séjour. Par malheur,, le nouveau jeune premier ne fait pas florès; ses talentsd'amateur font piteux effet sur la scène ; beau garçon , doué d'une belle voix, il est timide, gauche, tour à tour raide ou mou, il a de fâcheuses défaillances de mémoire; on le raille, on le siffle, on le hue; et, pauvre cabotin déchu, il se met à boire. La petite Mrs Poe s'ingénie vaillamment à mieux faire : que ne fit-elle pas ? à défaut de rôle tragique, elle en joue de comiques ; faute de jouer,, elle chante; faute de chanter, elle danse. Mais elle est chétive, plus gracieuse que forte, plus sympathique qu'imposante ; à sa voix qui a plus de douceur que d'énergie, plus de vivacité que d'ampleur, les joyeux refrains, la malicieuse réplique, une tendre mélancolie conviennent mieux que la grande tirade tragique. Elle se guindé pourtant aux grands rôles ; elle s'acquitte bravement des- Ophélies, des Gordélias, des Palmyres, là où les meilleurs acteurs du temps tiennent les Hamlets, les King Lears, les Zaphnas; elle sort ainsi quelque peu de l'ordinaire. Une coterie irréductible lui tient tête, toutefois ;. un certain Mr Buckingham se montre même si agressif que Mr Poe se fâche et le menace vertement. Brève heure de succès ; et combien relatif, combien impuissant ! Qu'on en juge par ces lignes : « Si le zèle a des droits à la faveur ou aux secours du public^ dit la Gazette de Boston du 21 mars 1808, les talents de Mrs Poe ne passeront pas sans récompense. Elle a entrepris et soutenu un ensemble de rôles plus nombreux
et plus pénibles qu'on n'en peut trouver sur notre scène en aucune autre saison. Elle a souvent dû s'acquitter de trois rôles le même soir, et elle n'a cessé d'être parfaite pour le texte, tout en comprenant bien les intentions de son auteur. Outre son zèle, Mrs Poe a encore d'autres droits à la faveur qui lui viennent de l'honnête valeur de son talent. Ses rôles burlesques et pathétiques ont une originalité qui leur donne un caractère bien personnel. Elle a souvent réussi dans les personnages tendres de la tragédie, et ses conceptions sont souvent empreintes de bon sens et d'une habileté naturelle. Aussi osons-nous espérer que les Bostoniens ne se montreront pas indifférents jusqu'à laisser la pauvreté et la détresse résulter de la soirée donnée à son profit ». C'était un appela la charité publique. Eh! oui; et, qui pis est, ce fut un appel insuffisant, puisqu'à quelques jours de distance il fallut le renouveler plus pressant encore et également inefficace.
Or, à deux reprises, Mrs Poe avait dû quitter la scène pour quelques semaines : la première fois, en 1807, pour la naissance de son premier enfant, William; la deuxième, au début de 1809, pour la naissance du second, Edgar, lequel naquit le 19 janvier de cette année. A la tin de cette longue saison bostonienne, il fallut fuir l'inhospitalière cité, où Mrs Poe laissait pourtant, disaitelle, « ses meilleurs et ses plus sympathiques amis » ; il fallut reprendre, sur les routes encore mal frayées du Midi, les épuisantes tournées, épuisantes jusqu'à la mort. A Richmond, nouvelle naissance : une lille cette fois, Rosalie. Par contre, le père disparaît de la scène du théâtre, avant de disparaître de celle du monde : on raconte qu'aigri, impuissant, désespéré, il se meurt d'une
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ftialadie de poitrine qu'exaspèrent ses excès alcooliques. A son tour, la mère tombe malade : même affection pul~ monaire. Plus de ressources ; la mort survient dans la misère. Vite, on donne une soirée au bénéfice du couple déjà râlant, puis une autre sur « la demande pressante de familles respectables ». « Ce soir, dit un journal de Richmond s'adressant aux <c âmes charitables », Mrs Poe qui languit sur son lit de douleur, entourée de ses enfants, sollicite votre assistance et la sollicite peut-être pour la dernière fois. » Trop lard! onze jours après, le dimanche 8 décembre 1811, le même journal cite sous la funèbre rubrique MORTS le nom de « Mrs Poe, l'une des actrices de la trou})e qui joue actuellement sur la scène de Richmond ». Quelques jours plus tard, David Poe expirait à son tour.
C'était par un drame de la misère que débutait ainsi la vie du macabre auteur du Chat Noir ; le récit en eût convenu à sa plume réaliste : « Lorsque de charitables visiteurs se présentèrent pour apporter quelques secours, dit le biographe William Gill, ils trouvèrent en de misérables logements nos deux acteurs étendus sur un lit de paille, très malades, Mr Poe de consomption et sa femme de pneumonie. Il n'y avait pas d'aliments dans la maison, point d'argent, point de combustible, et les vêtements avaient été mis en gage ou vendus. Deux petits enfants étaient avec leurs parents sous la garde d'une vieille Galloise venue d'Angleterre avec Mrs Poe et qui passait pour être sa mère [Mrs Tubbs]. Les enfants étaient à demi-nus, à demi morts de faim, tout décharnés. Le plus jeune [Rosalie] était dans un état de stupeur qui venait de ce qu'on le nourrissait de pain trempé dans du genièvre. « Gela les tient tranquilles et cela les rend
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forts », disait la vieille femme. Et ce n'est pas toui s nnmerciful Disaster folloived fast and followed f aster, •Quelques jours plus tard, la nuit de Noël, le théâtre de "Richmond flambait, et les acteurs sans asile abandonnaient les trois orphelins à leur malheureux sort. On •s'avisa toutefois que le vieux « général Poe » vivait 'encore à Baltimore : on lui expédia l'aîné de ses petitsfils, William, âgé de cinq ans. Une jeune femme de Richmond recueillit le cadet Edgar, plus jeune de deux 4ins. Une autre emporta le bébé de quelques mois.
A cette navrante infortune s'en ajoutait une autre, d'autant plus grave qu'elle était moins apparente : une 'lourde hérédité morbide pesait sur ces enfants du malheur. Dans le Maryland comme dans les Etats du Sud, la -culture de la canne à sucre avait propagé les abus de l'alcool, le rhum, surtout sous forme de punch, étant à îla portée de toutes les mains. « Toute une lignée de rudes îbuveurs avait précédé l'auteur du Chat Noir », dit un critique américain. « Une chose a été le grand ennemi • de notre famille, confirme un cousin de Poe, c'est l'usage immodéré de la bouteille. » Peut-être faut-il ainsi expliquer la déchéance du a brave générale). Toujours est-il •que son plus jeune fils Samuel, oncle du poète, présentait déjà de manifestes symptômes de dégénérescence : ses excentricités plus ou moins publiques dé- •f rayaient la chronique locale. Du père d'Edgar Poe, nous ne savons pas seulement qu'il mourut jeune, phlisi- ♦que et alcoolique ; sa vie nous révèle, en outre, une mauvaise constitution morale, son imagination trop facilement •exaltée exposant aux dangers de l'impulsion sa volonté trop faible pour réagir. Or, cette exaltation intellectuelle, ces coups de tête aventureux, ces défaillances de
l'énergie, nous les retrouverons chez les deux fils, si génial que fut l'un d'eux. Quant à la mère, un portrait nous montre au-dessus de son buste chétif un visage étrange aux traits délicats, aux yeux trop grands, trop brillants, comme hagards, au front surélevé sous l'ébourifïement des boucles frisottantes. Enfant de la balle, née d'un père inconnu et d'une mère trop aipie du gin, cette frêle créature, vibrante à l'excès, ne cessa de mener jusqu'à sa fin prématurée l'existence précaire d'une pauvre actrice sans supériorité éclatante: desdéplacements perpétuels, l'insécurité du lendemain, l'activité fiévreuse de la scène, les émotions tour à tour déprimantes ou enivrantes de l'échec ou du succès l'exposaient, faute d'un tempérament robuste, à l'épuisement du corps, à l'usure des nerfs, à toutes les misères physiologiques : elle mourut, en efîet, après sa triple maternité, elle aussi poitrinaire. Quoi d'étonnant si, de trois enfants issus de tels parents et dès le premier âge élevés dans les pires conditions hygiéniques, le plus sain et le mieux doué fut encore le famélique auteur des Contes extraordinaires ?
Recueilli par des amis de sa famille, les Didier, l'aîné William passe, tout d'abord, pour un « garçon de goût et de talent » ; fort épris de poésie, il épanchait en pâles strophes byroniennes ses langueurs d'amoureux transi. Mais lui aussi s'adonna à la boisson, se querella avec son patron, s'engagea dans la flotte et courut le monde en matelot casse-cou : débarqué en Grèce, il aurait, à l'entendre, fait le coup de feu contre les Turcs, puis un beau jour se serait trouvé, on ne sait trop comment, sous les verroux dans une prison de Saint-Pétersbourg; il fallut, paraît-il, l'intervention de la légation américaine
pour le rapatrier à Baltimore : il y mourut, du reste, à vingt-six ans. Avouons qu'en vrais fils du même père, William et Edgar, au génie près, se ressemblent comme des frères : même imagination exaltée, même instabilité d'humeur, mêmes goûts aventureux, mêmes proclivités alcooliques. Bref, les mêmes dons de l'intelligence et les mêmes faiblesses de la volonté constituent le patrimoine mental de cette race dégénérée.
Née deux ans plus tard en de pires conditions physiologiques, Rosalie Poe manifeste des tares plus criantes encore ; chez elle, toutefois, c'est, au lieu d'une surexcitation, un ralentissement des facultés cérébrales, qui caractérise sa dégénérescence. Adoptée par un richemarchand écossais de Richmond, Mr Mackenzie, elle fut vainement élevée dans une aristocratique institution de jeunes filles : sa pauvre intelligence demeura si bornée qu'elle ne put rien apprendre, pas même une écriture passable. Quand elle comprit sur le tard qu'elle avait un frère célèbre, elle s'engoua de lui naïvement; il avait beau railler son air éternellement endormi, ses bizarreries de costume et de manières, son manque absolu de tact et de goût, rien n'y faisait; reproches ou plaisanteries, la pauvre innocente accueillait tout avec la plus béate indifférence. Lorsque la mort de ses protecteurs la réduisit à ses seules ressources, il lui fallut, incapable de pourvoir à ses besoins entrer dans une maison de charité, où elle mourut, impotente, vers l'âge de soixante-quatre ans.
Bref, une famille profondément atteinte par un alcoolisme héréditaire, un père déclassé, impulsif etphtisique, une mère d'origine inconnue, poitrinaire aussi, succombant avant l'âge à une vie de misère, de surmenage et
d'épuisement, un frère mal équilibré, une sœur presque idiote, voilà assurément plus qu'il n'en faut pour établir le terrain pathologique de cette infortunée famille, vouée, en outre, à la stérilité. Il était à craindre qu'enfant prédestiné de cette race névrosée, Edgar Poe n'apportât au monde dès sa naissance, comme don d'une nature marâtre, un cerveau mal pondéré dont les centres nerveux, les uns atrophiés, les autres exaltés, devaient le rendre impropre à toute existence normale. De ce fâcheux legs de tendances morbides qui constituait sa suspecte originalité, l'auteur de Willia/n Wilson se rendait assez bien compte : il en était tour à tour inquiet et fier. Ne s'est-il pas mainte fois déclaré, avec autant d'orgueil que de terreur, <( enfant d'une race éminemment surexcitable, aussi remarquable par ses talents que par ses passions » ? N'est-ce pas au sentiment même de ces inéluctables influences de la naissance qu'il dut le précoce et durable fatalisme qui alimenta tour à tour son ambition et son désespoir ?
IL — L'Enfant.
La jeune femme de vingt-cinq ans, qui avait pourvu aux premiers besoins de l'enfant abandonné, s'éprit vite de ce petit être vif aux cheveux bouclés et aux grands yeux noirs qui avait tant besoin d'être aimé ; n'ayant point d'enfant, elle induisit même à l'adopter son mari qui d'abord, paraît-il, n'y tenait guère. On le baptisa donc ou, du moins, pour plus de sûreté, on le rebaptisa selon le rite presbytérien ; et il devint pour le présent Edgar Allan. D'origine écossaise, Mr John Allan, ancien employé de magasin, était alors un modeste mar-
chand de tabac, habitant bourgeoisement quelques chambres au-dessus de sa boutique en un quartier commerçant de Richmond. A défaut de fortune, comme on l'a cru longtemps, l'orphelin sans asile trouvait, du moins, chez ces braves gens l'assurance d'un foyer confortable et honorable et une affection dévouée, double gage de bonheur.
En cet heureux milieu, la riche nature de l'enfant s'épanouit librement, trop librement même : sentiments, intelligence etvolonté furent d'une précocité inquiétante. La sollicitude maternelle de Mrs Allan ne suffit bientôt plus au jeune Edgar : le futur amant des Bérénice et des Ligéia s'éprenait déjà de ses petites compagnes avec cette ardeur sentimentale qui ne devait que croître avec l'âge. Doué d'une mémoire prompte et d'une oreille fine, ce fils d'acteurs révélait, en outre, une étonnante aptitude à déclamer les vers; et déjà, le sens musical étant l'un des premiers à paraître, il émerveillait ses auditeurs par la justesse de son rythme et de ses intonations : aussi les Allan, fiers de ce talent de société, se plaisaient-ils les soirs de fête à faire monter sur la table desservie le petit prodige, trop heureux de débiter aux convives ravis quelque belle tirade de Walter Scott ou de Shakespeare. Par une erreur plus grave, quoique également inconsciente, on provoquait même ce descendant d'alcooliques à porter des toasts, le verre en main. Toutefois, la volonté surtout, mal disciplinée, se montrait dès lors, en de brusques accès, telle qu'elle devait toujours être, violente et intermittente. « L'irritabilité nerveuse de sa nature fière, dit Griswold, se trouvait encouragée par l'indulgence bien intentionnée, mais maladroite de son père adoptif. On ne permettait
rien qui pût briser son âme. Il devait être le maître de ses actions, ou n'en pas avoir. » « Ma voix était une loi domestique, confirme un conte autobiographique ; et, à un âge où peu d'enfants ont quitté les jupons de leur mère, j'étais livré aux impulsions de ma propre volonté et devenu de fait, si ce n'est de nom, le maître de mes actions.» Or, aux enfants anormaux il faut une éducation rationnelle, plus méthodique, plus sévère encore qu'à d'autres ; et celle-ci, par son manque de discipline, par son culte de la vanité, par ses aberrations involontaires, développait précisément chez l'enfant mal né un sens excessif de la personnalité, un ambitieux amour de paraître, une fiévreuse énergie impulsive que bientôt rien ne saura plus contraindre.
Au lendemain de Waterloo, notre négociant en tabacs crut favorable à l'extension de son commerce l'accalmie qui régnait enfin en Europe. En juin 1815, il part donc avec sa femme et le petit Edgar pour fonder une succursale à Londres ; il s'installe dans le quartier alors aristocratique de Russell Square ; puis, son séjour se prolongeant, il place l'enfant dans une école suburbaine à Stoke Newington. Le petit pensionnaire américain y resta cinq ans, passant naturellement congés et vacances avec sa famille adoptive. Le chef d'institution, le révérend Dr. Bransby ne l'oublia pas de sitôt : « c'était un garçon vif et intelligent, dit-il, mais très en retard dans ses études, n'ayant reçu aucun enseignement méthodique )) ; il rattrapa vite le temps perdu, à vrai dire, surtout en histoire et en français. « C'eût été un très brave garçon, ajoute le digne pasteur, si ses parents ne l'avaient gâté. Par malheur ils le gâtaient, lui donnant de folles sommes d'argent, qui l'entraînaient en toutes sortes de
folies». Vingt ans plus tard, l'auteur de William Wilson donna de cette partie de sa vie une sorte d'autobiographie romanesque : ce qui frappe tout d'abord sous l'exagération même du récit dramatisé, c'est le précoce amour pour les décors romantiques de ce petit Virginien, dont la vive imagination est charmée par l'aspect pittoresque de ce vieux village brumeux de l'Angleterre élizabéthaine ; ce qui frappe encore, c'est l'intensité des émotions qui, au milieu de toutes ces choses apparemment mortes, envahissent « le cerveau bouillonnant de « l'enfant précoce, un vaste pêle-mêle de sensations, tout (( un univers de sentiments variés d'une surexcitation (( passionnante»; mais, ce qui frappe surtout, c'est l'émoi précoce d'une conscience qu'alarme déjà la voix troublante des mauvais instincts, « les premiers avertisse- (( ments ambigus de ma destinée » : au milieu des jeux turbulents et des occupations studieuses, l'écolier songeur, « fantasque et volontaire », sentait sourdre des profondeurs obscures de son être une irrésistible tendance au mal. « Je suis le descendant d'une race facilement « surexcitable, confesse-t-il en sa tragique anticipation « de l'avenir, et je donnai, dès ma plus tendre enfance, « la preuve que j'avais pleinement hérité du caractère <( de ma famille... Je devins opiniâtre, je m'adonnai aux « caprices les plus insensés, je fus laproie des passions « les plus indomptables. »
Avant que les choses en fussent arrivées à ce point, le 2 août 1820 Edgar Allan rentrait paisiblement au pays natal. Toujours privés d'enfants, ses parents adoptifs le mirent dans « le meilleur établissement classique de la ville. » Il y resta quatre ans et demi. Les nombreux récits d'alors nous le montrent vers sa quinzième année grand.
mince, bien découplé, bien musclé, de tournure élégante, de mise soignée, plein de vie, aussi bien doué pour les sports que pour l'étude. « Sa passion dominante, signale nettement son nouveau principal, le professeur Glarke, était une ardeur enthousiaste en tout ce qu'il entreprenait » , un caractéristique mélange d'impétuosité naturelle et d'impatience pour le premier rang. Dans les tournois athlétiques de la région, il était le champion habituel de son collège ; à la nage surtout, il se montrait, à l'exemple de son maître Byron, d'une force surprenante. En ses études, quoique assez irrégulier et sans zèle apparent, il n'en prenait pas moins, quand il voulait bien s'en donner la peine, la tête de sa classe. Il excellait surtout dans les exercices de prosodie latine alors à la mode, ayant pour les odes d'Horace un goût spécial; « son oreille, selon la remarque ingénieuse d'un rival, encore neuve aux harmonies compliquées, se complaisait dans la cadence chantante des vers sapphiques et iambiques. » Gomme son père, du reste, dans une sorte de Tliespian Club, il se livrait déjà à la déclamation publique des poètes anglais. Lui-même, « poète de naissance:», assure le principal Glarke, « il composait de véritables poésies, )) qu'il prenait, du reste, fort au sérieux. Un beau jour, le digne Mr Allan vint à ce propos trouver notre grave pédagogue. « Voici, dit-il, tout un volume de vers enmanuscritque le jeune Edgar veut absolumentpublier. » Mr Glarke les parcourt; c'étaient surtout des « poèmes adressés à différentes petites filles de Richmond qui avaient excité ses affections juvéniles. » Le sage magister n'eut pas de peine àdissuader le prosaïque négociant; il lui signala « le tempérament inflammable du jeune homme et les dangers pour son amour-propre déjà ex-
cessif d'une publication si prématurée. « On n'en reparla plus. » Ajoutez à cette fiévreuse activité que ne savent pas contraindre les disciplines scolaires, à cette précoce sentimentalité qui ne sait où s'épancher, à cette impatiente ambition de renommée littéraire une anxieuse curiosité intellectuelle qui s'égare en lectures abstruses, se dépense en élucubations symboliques, s'acharne aux mystiques solutions d'insolubles problèmes, et vous aurez les traits caractéristiques de plus d'un génie morbide en son éclosion prématurée.
En dépit de sa double supériorité physique et mentale, Poe n'était pas, à vrai dire, ce qu'il aurait dû être en pays anglo-saxon : le meneur favori de son école. On l'admirait plus qu'on ne l'aimait, on le recherchait peu, on se détournait même de lui. Nous ne lui connaissons guère alors d'autres amis qu'un jeune Sully, futur artiste d'un esprit également affiné et d'un caractère non moins difficile, et un certain Berling, « intéressant et intelligent, dit-on, mais enclin à une vie dissipée ». Un camarade se plaint déjà de ses mauvais tours et de ses mystifications non moins macabres que dangereuses ; un autre attribue son impopularité à sa nature concentrée et insociable. Il y avait, paraît-il, une autre raison : les élèves de cette école aristocratique n'ignoraientpas les misérables origines de ce fils d'acteurs faméliques ni sa situation précaire au foyer adoptif des Allan ; aussi, tout en reconnaissant ses mérites, se dérobaient-ils jalousement à son autorité impérieuse. Pour avoir raison de cette sourde méfiance aggravée d'envie sans doute, il eût fallu à la victime de naturelles qualités de souplesse et de bonne humeur; Poe ne les avait pas. Ainsi déçu en ses fins, son âpre désir de dominer et briller, bien loin d'abdiquer, se
fortifiait en un muet orgueil farouche, qui deviendra peu à peu l'un des traits saillants de son caractère. L'adolescent sombre et solitaire, au lieu de s'abandonner aux joies expansives de son âge, s'enferme déjà en une hautaine réserve, toute pleine de mystérieuses méditations ^tde morbides desseins.
Il y parut bientôt. Soudain cet exubérant, malgré lui concentré, crut trouver une issue aux secrètes ardeurs qui le tourmentaient. Un jour qu'il accompagnait un de ses camarades, il en rencontre la mère, Mrs H. Stannard, femme douce et mélancolique; elle lui prend la main et lui adresse quelques paroles aimables ; voilà le cœur de notre adolescent troublé au point d'en perdre la parole. Il s'en va comme dans un rêve; il n'a plus qu'une pensée, qu'un espoir, revoir et entendre cet être béni dont la vue et la voix lui ont transfiguré ce terne monde solitaire. « Cette dame, continue le récit, devint la confidente de ses chagrins juvéniles, l'unique influence capable de le guider et de le sauver aux premiers jours de sa jeunesse ardente. » Par malheur, elle mourut mystérieusement, folle, dit-on. Durant des mois après sa mort, le mélancolique amoureux va, égaré par la douleur, visiter la nuit le cimetière où repose son corps bien-aimé ; et là, « quand les ténèbres étaient lugubres et froides, que les pluies d'automne tombaient etqueles vents gémissaient sur les tombes », il se complaît en ce morne tête-à-tête illusoire et ne s'éloigne qu'à regret de la chère morte, livrée aux ignobles souillures de la terre. Voilà bien, dès sa première apparition, l'amour caractéristique de Poe sous sa double forme platonique etmacabre. Ensaprécoce puberté, après les feux follets de l'enfance, son exaltation mystique s'éprend aveuglement d'une femme qui a deux fois son
âge. Morte, son culte naguère idéal se fait aussitôt matériel ; et, par une étrange perversion, l'amant éthéré d'hier s'attache aujourd'hui à la chair, à la pauvre chair en déliquescence dans le grouillement des vers ; il lui prête on ne sait quelle superstitieuse survivance des sens. Qu'on ne dise pas que ce n'est là qu'éphémère affectation d'adolescent, dupe des chimères romantiques; non, cette intime association de l'amour et delà mort ne cessera, dans l'âme malade de Poe, de s'affirmer, à travers toutes les phases de sa vie, jusqu'aux crises dernières : de ce fonds corrompu d'affections sexuelles son imagination malade fera sortir toute une floraison d'œuvres malsaines, et sa raison égarée tout un nébuleux système philosophique qui lui tiendra lieu d'idéal religieux.
Avec sa désinvolture habituelle l'âme ardente de Poe revint cependant, pour un temps encore, à des sentiments plus normaux. Près de la nouvelle demeure des AUan habitait une jeune fille, Sarah Elmira Royster, de quelques mois plus âgée que lui. Il n'en fallut pas davantage, des loisirs d'études aidant, pour rallumer la flamme à peine éteinte. « G'étaitlà, dira-t-il plus tard, non sans bon sens perspicace, pure nécessité juvénile d'aimer : sans égard particulier pour la personne, le caractère, ni même l'affection réciproque de lajeune fille, pourvu que cette jeune fille ne soit pas positivement rébutante, le résultat d'une incessante communion de deux âmes ardentes dans les mêmes livres, les mêmes chants, les mêmes promenades en des propriétés voisines, était aussi inévitable que la destinée même » . Sans doute ; mais, alors que la jeune fille se laissait, semble-t-il, assez passivement courtiser par « ce beau garçon (c'est elle qui parle) à l'air généralement triste et peu communicatif, dont la conversation,
quand il lui plaisait de causer, était vraiment agréable, tant il s'enflammait avec un enthousiasme impétueux pour toute cause sympathique, » lui se livrait aux irrésistibles transports de son exaltation mystique. « L'amour passionné est toujours divin, écrit-il. L'amour d'un jeune poète est le sentiment qui réalise le mieux nos rêves de chaste volupté céleste ». Aussi la prosaïque Elraire apparaissait-elle aux yeux extasiés de Poe, telle que la Mary Ghaworth de Byron pouvait bien apparaître à ceux de son passionné cousin, comme «l'Egérie de ses rêves, la Vénus <( Aphrodite surgissant, surnaturelle, de la brillante écume « d'un trouble océan de pensées. » Par malheur, une absence inopportune vint soudain rompre ce charme fragile ; des missives enflammées ne suffirent pas, fréquentes et furtives, à entretenir le feu sacré « au sanctuaire d'Edis» ; un père barbare trouva expédient de marier l'inflammable fillette à un banal barbon, mieux « pourvu » des solides biens de ce monde que de vagues promesses d'un génie « excentrique ». « Je t'ai vue, gémit une poésie ven- <( geresse, je t'ai vue en ton jour d'hyménée : une rou- <( geur brûlante te couvrait, bien qu'autour de toi régnât <( le bonheur et que le monde semblât tout amour pour « toi. )) (( Peut-être vaut-il mieux, ajoute bientôt une prose <( consolatrice, ne fût-ce que pour le caractère romanti- « que de ces poésies amoureuses, que leurs relations se « soient rompues tôt dans la vie, pour ne jamais se re- « nouveler durant les années qui suivirent. » Or, par un étrange jeu du destin, elles devaient se renouveler, ces relations amoureuses, et plus romantiques que jamais, au cours des déclinantes années de notre mystique poète de l'amour et de la mort.