‹ Edgar PoeChapitre 4 sur 28 · III. — L'Étudiant · texte numérisé non relu

III. — L'Étudiant

Pendant ces années d'effervescence juvénile deux événements contradictoires étaient venus bouleverser la famille adoptive de Poe. Tout d'abord, les affaires de Mr Allan avaient à ce point périclité qu'en 1822 il avait dû déposer son bilan et envisager la ruine et le déshonneur commercial d'une faillite ; par bonheur, ses créanciers lui firent confiance, et trois ans plus tard il héritait d'un oncle millionnaire. Adieu à l'humble magasin du coin ! Mr et Mrs Allan vont s'installer dans une superbe villa du quartier suburbain de Richmond. Il va de soi que le jeune Edgar profita largement de ce changement de fortune : « on lui prodiguait l'affection » ; il frayait avec la meilleure société de l'aristocratique cité ; il jouissait de la courtoise bonhomie de ses mœurs méridionales ; enfin il bénéficia de leçons particulières en vue d'une éducation universitaire. Le 14 février 1826, en effet, il inscrivit le nom d'Edgar Poe sur les registres de l'Université de Virginie.

Cette université, œuvre de prédilection du vieux président Jefferson, venait justement de s'ouvrir l'année précédente près de Gharlottesville : c'était dans un site pittoresque des États du Midi un imposant palais universitaire qui prétendait s'offrir en modèle du genre à la nation entière. Par malheur, le généreux fondateur, si pratique qu'il fût par ailleurs, avait ici donné dans la chimère : il avait voulu conformer aux utopies pédagogiques de Y Emile tout à la fois l'idéal aristocratique du gentleman anglais et l'idéal démocratique du citoyen américain. La jeunesse du Nouveau-Monde ne se montra pas plus qu'au-

cune autre digne de si belles conceptions. Tous les fils; de riches marchands ou de riches colons qui, avec chiens, chevaux et nègres, étaient accourus de tous les coins de la région vers cette nouvelle Thélème, se souciaient bien plus de faire gaiement la fête que de réaliser à grand'peine de magnifiques rêves humanitaires et patriotiques : il& buvaient ferme, ils jouaient gros jeu, ils se provoquaient en duel, ils couraient toutes les fêtes du pays. En vairt « le personnel d'élite » appelé d'Europe leur adressait-iî les plus nobles appels au devoir et à la raison : ils riaient, paressaient et recommençaient de plus belle. Le personnel d'élite, y perdant son latin, démissionna. L'année suivante, on ne trouva rien de mieux que les vieilles méthodes draconiennes ; l'indiscipline n'en mourut pas sur le coup. Ce fut précisément l'année où Poe fit son. entrée.

Inscrit aux sections de langues anciennes et modernes,. Edgar Allan Poe suivit les cours de latin, de grec, de français, d'espagnol avec une régularité suffisante et réussit même à mériter aux examens de clôture une distinction particulière en latin et en français. Toujours, à dire vrai, plus impulsif qu'assidu, il étonne ses camarades par la brusquerie de ses progrès, pour peu que le sujet l'intéresse ou que son amour-propre soit en jeu. lï les fascine ou les stupéfie par le récit plus ou moins apprêté de sombres histoires tragiques ou de bouffonneries extravagantes ; il les poursuit de la fougueuse déclamation des stances de Lord Byron dont les héros fatidiques, esquissés au charbon, hantent les murs de sa chambre; il se plaît à leur en imposer par des airs de supériorité transcendante ou par des mystifications saugrenues dont il est, à vrai dire, parfois victime. Un jour, « Gaffy », comme ils

l'appellent du nom d'un de ses héros comiques, affecte de griffonner des vers tout en prenant part à la conversation : « Je veux, dit-il à la Napoléon, habituer mon esprit à suivre le cours de deux pensées à la fois. » Un soir d'hiver, il jette au feu tables et livres d'un beau geste dédaigneux, tout en se plaignant froidement de l'excès de ses dettes récentes. Au plus fort des jeux athlétiques où il excelle, jamais son pâle visage mélancolique ne se déride; « son sourire même avait un air forcé ». A ce compte on ne se fait guère d'amis : « personne ne peut se vanter de l'avoir connu, » dit un de ses plus intimes. Le fantasque étudiant ne s'en soucie guère : aux hommes ce byronien préfère son chien. Il s'en va seul errer à travers les petites montagnes du voisinage ; leur « désolation lugubre » convient, dit-il, à son « âme assombrie » ; « l'onde empoisonnée » du « lac solitaire » a pour lui l'attrait d'une tombe et lui communique « un frisson de volupté troublante. » Là, « délivré du sarcasme et du mépris de ceux qui ont peine à croire qu'on peut devenir grand, » il s'abandonne librement à l'exaltation des plus ambitieux projets; là, « plongé en des rêves d'un radieuse beauté, il laisse vaguer son âme en des régions de son invention, en compagnie d'êtres nés de sa fantaisie. » Graduellement l'élève réservé, susceptible, volontiers irascible de Richmond se mue en l'étudiant sombre, taciturne, génial peut-être de Charlottesville; l'âpre désir de primer s'aggrave d'une inquiétante manie de se singulariser.

Si grave et si rangé qu'il fût au regard superficiel de ses maîtres, ce morne songeur n'en était pas moins profondément travaillé par deux passions précoces. Les cartes et le punch étaient alors les deux fléaux de l'Uni-

Yersité Virginienne. Avec son impulsion naturelle vers tous les excès fortifiée de son ambition de toujours exceller, Poe s'adonna à ces deux passions avec un emportetement qui étonna bientôt et scandalisa ses camarades eux-mêmes : it was a reckless infatuation. On sait, par exemple, que, sans parler de ses autres dettes, il perdit en cette seule année de 2.000 à 2.500 dollars; avec une désinvolture qui le rendit suspect à la coterie aristocratique de l'Université. Quant à sa passion pour les boissons fortes, elle était, nous dit un de ses camarades, (( aussi marquée et aussi singulière que sa passion pour les cartes. Ce n'était point le goût du breuvage qui l'attirait : sans y tremper les lèvres à l'avance ni humecter sa langue, il s'emparait d'un verre plein et, sans eau ni sucre, d'un trait il l'avalait. Il en avait le plus souvent son compte ; mais, s'il n'était pas « réglé » du premier coup, il était rare qu'il revînt à la charge. » Telle était la façon de boire qu'à dix-sept ans Poe adoptait ; il la garda plus ou moins toute sa vie. Baudelaire appelle cela (( boire en barbare » ; de nos jours on sait que c'est là boire en dipsomane.

Il n'y pas lieu de s'effrayer des termes techniques, quand ils ont un sens précis : les rejeter, c'est vouloir ne pas comprendre. Poe ne fut pas, en effet, à proprement parler un ivrogne, comme on l'a tant de fois répété, mais bien plutôt un dipsomane : il but moins par goût ou par habitude que par accès, et par accès souvent fort espacés. Or le dipsomane est à l'ivrogne ce que le kleptomane est au voleur : l'ivrogne veut boire, ainsi que le voleur veut voler; le dipsomane, au contraire, ne peut s'empêcher de boire, tout comme le kleptomane ne peut s'empêcher de voler. C'est chez l'un comme chez l'autre,

au moment de la tentation ou plutôt sous l'influence de l'impulsion, une soudaine défaillance de la volonté qui ne peut plus résister. Il semble vraiment, surtout si l'on •songe que les dipsomanes sont presque tous fils d'alcooliques, que la force héréditaire, accumulée en leur système nerveux, l'emporte sur la force personnelle développée par leur éducation. Il n'y a pas équilibre : l'insitinct aveugle, plus ancien que la personne et aussi plus 'fort, l'écrase brutalement, et non sans douleur. Car, en •cet étrange dédoublement du moi, la conscience mosrale est là qui, témoin impuissant, mais non insensible, assiste à cette invasion du fléau étranger, en déplore les 'ravages, en prévoit les conséquences fatales et maudit :avec angoisse son irrémédiable déchéance. La personnalité est donc bien aliénée en ces funestes crises, et la •dipsomanie serait très justement appelée, comme elle ■l'a du reste longtemps été, une folie, une forme spéciale •de la folie, furor bibendi, si l'on ne savait maintenant .qu'elle n'est en réalité qu'un des multiples symptômes de la folie héréditaire. Dipsomanie, kleptomanie, pyro- ;manie, la manie suicide, la manie homicide, bref toutes les manies impulsives, dites encore folies lucides, folies iraisonnantes ou folies des actes, ne sont plus considérées de nos jours que comme des formes variées d'un imal unique, la dégénérescence mentale.

Sur un fond commun d'anomalies pathologiques : émotivité excessive, instabilité d'humeur, excentricités variées, surgit plus ou moins nettement l'une ou l'autre de ces impulsions, et l'une souvent après l'autre. « Si l'on remonte à leurs antécédents, disent les spécialistes, on s'aperçoit que beaucoup de dipsomanes ont dès leur •enfance présenté des particularités d'esprit et de carac-

tère qui les ont fait distinguer des autres enfants du même âge : une apparition trop précoce de l'intelligence est parfois un de ces caractères... Ces malades sont souvent concentrés, solitaires, vivent à l'écart... La plupart sont mal équilibrés : ils conservent un caractère fantasque, emporté, avec tendance à la tristesse; ils se montrent exagérés en tout; à peu d'exceptions près, ce sont des fous raisonnants, des héréditaires, des mélancoliques impulsifs ». Qui n'avouera, en lisant ces lignes, qu'à côté du trait dominant qui le caractérise, le malheureux Poe possédait tout les traits secondaires qui complètent si cruellement la physionomie du fou héréditaire ? Etait-il donc voué à tous les écarts mentaux en même temps qu'à la fureur dipsomaniaque ?

A coup sûr, l'énigmatique adolescent ne s'en doutait guère ; il était plutôt fier, probablement, de cette originalité inquiétante qui ajoutait un beau trait de fatalisme à son masque byronien. Par malheur, l'honnête marchand qu'il avait pour père adoptif, Mr Allan, faute sans doute de s'entendre assez en byronisme ou en dipsomanie, trouva mauvaises les extravagances de son héritier présomptif. Il refusa net d'honorer de son argent toutes celles de ces prétendues dettes d'honneur qui lui parurent illégitimes ; et, dès la fin de la session, le 19 décembre 1826, il ramenait dans ses bureaux de Richmond ce jeune homme par trop prodigue d'un bien qui n'était pas encore le sien. La bonne Mrs Allan, qui gardait un faible pour son « cher Edgar », s'avisa de lui faire doucement la morale : « Bah ! répondit sèchement l'impatient comptable, je voulais savoir combien je pouvais dépenser de l'argent du vieux, et je l'ai fait ». Il fit pire, si l'on en croit un ami de la famille : en une heure d'aberration, il

Ik NAISSANCE ET EDUCATION

aurait contrefait la signature de Mr Allan dans le vain espoir de mieux honorer la sienne. Un conflit était inévitable : dès les premiers jours de 1827, à l'âge même où son père se livrait à pareille escapade, le fils adoptif des Allan, aussi insoucieux de ses devoirs que de ses intérêts, dédaigneux de toute affection, quittait, sans idée de retour, le toît hospitalier qui avait abrité son enfance d'orphelin et qui lui promettait encore bien des années de bonheur. Mrs Allan avait la mort dans l'âme ; Mr Allan se résignait. « Ainsi commença, dit un camarade EUis, cette carrière qui devait, peu à peu, mener le pauvre Edgar à l'affreuse misère de son existence ultérieure. Combien triste, inexprimablement triste ne fut-elle pas ! »

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