CHAPITRE Î
Vers le milieu du siècle dernier, lorsque les œuvres d'Edgar Poe pénétrèrent en France, le romantisme expirait. Il n’était point mort cependant, et certaines de ses tendances survivaient chez les Parnassiens et les réalistes. Les poètes et les cor:teurs gardaient le goût de l’étrange, les romanciers celui du morbide. La haine du bourgeois demeurait parmi les artistes, dont certains vivaient quelque peu en marge de la société et formaient ce que. l'on à justement appelé la seconde Bohême. Le refus d’asservir l’art aux forces sociales avait été élevé à la hauteur d’une doctrine : on faisait de l’art pour l’art.
Il est clair, cependant, que Parnassiens et réalistes s’opposaient par certains points aux romantiques. Ce qui les distinguait de leurs aînés, ce qui aussi constituait un lien entre eux, c’est qu'ils avaient subi l’influence de la science. Celle-ci en-
vahissait tous les domaines; après avoir conquis l’histoire, elle menaçait presque d’annexer la poésie. Les poètes ne se fiaient plus à leur seule inspiration; ils se flattaient de rester lucides, et la versification pour eux avait des règles aussi nettes que l’algèbre. Les romanciers, de leur côté, se méfiaient de l'imagination ambitieuse et croyaient à l’observation patiente et méticuleuse.
Mais plus que scientifique et intellectuelle, la réaction contre le romantisme fut sociale et bourgeoise. Plus que le succès de la science, elle marque le triomphe du bon sens sur les extravagances de l’école qui finissait. Le fait est trop connu pour qu’il soit besoin d’y insister.
Romantisme, esprit scientifique, bon sens bourgeois, telles sont les trois forces entre lesquelles va se jouer la gloire d'Edgar Poe de 1845 à 1875.
Une véritable lutte s’engagea autour de lui. La science remporta là une victoire éphémère; là aussi, peut-être, le romantisme livra et perdit sa dernière bataille.
A vrai dire, lorsqu'Edgar Poe commença à être connu en France, les forces principales n’entrèrent pas tout de suite en jeu. Il y eut un court prélude, pendant lequel, successivement, la politique et Jiluminisme semblèrent vouloir intervenir.
L’'ILLUMINÉ je
Les premières adaptations parurent en France trois ans avant la révolution de 1848. Aussi l’une d’entre elles, publiée par la Quotidienne, en juin 1845, n'est-elle pas sans portée politique. Le récit du meurtre commis par l’orang-outang et découvert par un policier qui s’appelle Bernier, se termine par les phrases suivantes :
« Dans une circonstence où il s’agissait de graves intérêts politiques, Bernier trouva l’occasion de donner de nouvelles preuves de sa sagacité perçante… C’était au moment de la toute puissance d’un ministre dont nous déguiserons discrètement le nom sous une initiale non révélatrice. M. X. tranchait du souverain. mais bien que ce récit ne soit pas très long, il l’est assez pour que nous ie renvoyions à un autre jour ».
L'auteur, qui signe G. B., avait évidemment l’intention d’adapter la Lettre volée. On sait que dans ce conte, qui se passe à Paris, une certaine lettre écrite par la reine et assez compromettante pour elle, a été volée par un ministre « qui ose tout, que ce soit digne ou indigne d’un homme ». La Quotidienne, qui était un journal légitimiste, avait ainsi l'intention d’attaquer indirectement Guizot; peutêtre même, plus perfide et plus audacieuse, visaitelle à compromettre la Reine.
Le même adaptateur avait d’ailleurs ajouté quelques autres phrases de son crû dans le cours
du conte, afin de décocher en passant une flèche à l'adresse des socialistes disciples de Proudhon : « Il n’est pas prudent de se promener, même eu plein jour, dans les quartiers peu fréquentés de Paris, un sac de numéraire à la main. Pareil objet allumerait trop de convoitises dans le cœur de certains individus dont les théories, en fait de propriété, s’éloignent complètement des doctrines auxquelles le Code a donné sa sanction ».
Cependant, les socialistes n’accueillaient l’œuvre de Poe qu’avec beaucoup de méfiance. La Démocratie Pacifique du 27 janvier 1847, publiant le Chat noir, le faisait précéder de la note suivante : « Nous donnons cette nouvelle pour montrer à quels singuliers arguments sont réduits les derniers partisans de la perversité native. Voici une fable destinée à soutenir ce dogme qui tombe, et dans laquelle l’auteur, bien que voguant en pleine fantaisie, n’ose faire intervenir cette prétendue perversité native qu’en faisant passer son personnage par plusieurs années d’ivrognerie ».
Il est bien évident que, dans son ensemble, l’œuvre de Poe se prêtait mal à une interprétation politique. Les traductions suivantes parurent à une: époque où l'agitation s'était calmée et où il paraissait même impossible de la renouveler. Mais l’œuvre de l'Américain sembla apporter des idées nouvelles sur un sujet qui occupait une bonne partie des milieux littéraires : l’illuminisme.
« Les croyances indépendantes ou excentriques: s'étaient produites avec plus d'intensité et de variété que jamais peu après le 2 décembre » dit un témoin (1). Cette poussée de mysticisme était si forte qu’elle effrayait les hommes de science. « Depuis quelques années, écrit lun d’eux en 1854 (2), le domaine du merveilleux semble reculer ses limites. Des hommes passionnés pour l’inconnu s’égarent dans des recherches inutiles, et produisent dans le public des ouvrages sans science et des résultats sans valeur; il faut lutter contre cet enthousiasme du moment, s'opposer à cette inva-sion d’extravagantes doctrines et de folles explications »..
L’illuminisme atteignait d’ailleurs tous les milieux. Parmi les classes cultivées des villes, on s’occupait fort de magnétisme. Dans les campagnes, on croyait encore à la sorcellerie. En 1852, Caro concluait par les phrases suivantes son ouvrage « Du mysticisme au XVIII siècle » :
« Croyez-vous que le merveilleux ait perdu son attrait ? qu’il n’ait plus ses fidèles, ses croyants ? Demandez-le à ces paysans que l’on a vus venger quelque crime de prétendus maléfices. Demandez-
(1) Adrien Delondre, Revue Contemporaine, 15 et 30: juin 1857. La Magie et les Magiciens au XIX:° siècle.
(2) Docteur Ernest Faivre, Revue Contemporaine, 15. avril 1854, page 318.
le aussi à ces magiciens d’une nouvelle espèce qui ravissent à l’âme fascinée, dans un sommeil néfaste, des révélations inattendues. Expliquez autrement, si vous le pouvez, le prodigieux succès de la littérature fantastique, la vogue inouïe de la légende du docteur Faust, la popularité des sombres contes d’Hoffmann ».
On ne peut s’étonner dès lors de voir souvent citer le nom d'Edgar Poe « à propos du surnaturalisme envahisseur qui déborde la philosophie du XIXe siècle » (1).
C’est d’abord par sa curiosité inquiète et ambitieuse qu'Edgar Poe se rattache aux illuminés. « Toujours des secrets bizarres dont il se sentait entouré et dont il poursuivait le mot avec une fièvre ardente » (2), avec une « fièvre maladive de savoir, un âpre et furieux désir de creuser dans le vide » (3).
Et cette curiosité emploie la même méthode que celle des illuminés de jadis : « Les hermétiques du moyen âge, les spéculateurs des sciences occultes, les chercheurs de pierre philosophale n’ont jamais dépensé plus de persévérance, d’argutie, de sub-
(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 345. (2) Revue Française, mai 1856, p. 450.
(3) Bibliothèque universelle de Genève, mai 1853, page
tilité, de discernement » (1) que l’auteur améri- Cain.
Cette curiosité, c’est bien celle d’un illuminé, non point seulement à cause de ses caractères propres, mais aussi à cause des sujets qu’elle choisit. « Souvent, il s’attache aux problèmes intellectuels les plus au-dessus des forces humaines. Il se plaît dans ces régions obscures qui s'étendent entre les dernières limites du probable et les confins de la superstition et de la non-réalité » (2). I « déplace sans cesse les limites du réel et de l'impossible, du surnaturel et de l’humain » (3). « La préoccupation du surnaturel obsédait cct esprit » (4). « Les grands problèmes, ceux de l’idée persistante, de la métempsychose, d’une âme revivant daus un autre corps et trahissant tout à coup son individualité première, de la nature de la personnalité divine, des moyens de vaincre la mort par la science et la volonté etc., l’attirent puissamment par leurs côtés mystérieux et par leurs ténèbres même » (5). Il « rôde toujours sur la limite des deux mondes, le naturel et le surna-
(1) Le Moniteur universel, 7 septembre 1853.
(2) Bibliothèque universelle de Genève, mai 1852, page
(3) Revue des Deux-Mondes, 1° avril 1856.
(4) L’Indépendance belge, 12 février 1857.
45) Revue Française, mai 1856.
turel, s’éloignant de l’un pour frapper constamment à la porte de l’autre » (1).
L’illuminisme d'Edgar Poe prend d’ailleurs divers aspects suivant l'esprit des gens sur lesquels il agit. Les simples superstitieux sont frappés surtout par le Corbeau. C'est le cas de Théophile Gautier, par exemple. Celui-ci, on le sait, « n’était pas superstitieux, il était la superstition même. Il croyait aux sortilèges, aux enchantements, aux envoüûtements, à la magie, au sens des songes, à la divination des moindres accidents, couteaux en croix, salières renversées, trois bougies allumées, que sais-je encore ? » (2). Aussi fait-il souvent, dans ses œuvres, allusion au fameux corbeau. Ici, ël Pentend « croasser son irréparable : Never, nevermore » (3). Là, il avoue que le poème arrive « à un effet intense de mélancolie, de terreur et de pressentiment fatal dont il est difficile de se défendre » (4).
Un corbeau aperçu dans une circonstance pémible lui rappelle aussitôt celui d'Edgar Poe. Lors du suicide de Gérard de Nerval, raconte-t-il, près.
(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 382.
(2) Emile Bergerat, Théophile Gauthier, 10° entretien,
(3) Théophile Gautier, Rapport sur les progrès de ia poésie, Imprimerie Nationale, 1852, page 105.
(4) Le Moniteur Universel, 9 septembre 1867.
du corps du pendu, « sautillait lugubrement un corbeau familier qui semblait croasser, comme le corbeau d'Edgar Poe : Never, oh nevermore » (1). Et il ne s’agit pas ici d’un simple souvenir littéraire, mais d’une véritable impression superstitieuse. Il se rappelait, dit Emile Bergerat, « ce corbeau sinistre et fatidique qui, de ses yeux fixes, du haut d’une vergue, avait jeté le fascino à son ami — Gérard de Nerval — Ce corbeau-là, il assurait en avoir oui le croassement rue de la Vieille Lanterne et l’avoir reconnu » (2).
Il y a des gens superstitieux pour qui la lecture d'Edgar Poe dut être un véritable poison. Baudelaire reconte qu’un jour il reçut la visite de l’aquafortiste Méryon : « Il m’a demandé si j'avais lu les nouvelles d’un certain Edgar Poe. Je lui ai répondu que je les connaissais mieux que personne, et pour cause. Il m'a demandé alors, d’un ton très accentué, si je croyais à la réalité de cet Edgar Poe. Moi, je lui ai demandé naturellement à qui il attribuait toutes ses nouvelles. Il m’a répondu : à une société de littérateurs très habiles, très puissants et au courant de tout. Et voici üune de ses raisons. La Rue Morgue : j’ai fait un dessin de la Morgue. Un orang-outang : on m’a souvent com-
(1) Notice des Œuvres complètes de Gérard de Nerval,