‹ Edgar POE et la Critique Française de 1845 à 1875Chapitre 3 sur 31 · tome I, page · texte numérisé non relu

tome I, page

(2) Emile Bergerat, ouvrage cité.

paré à un singe. Ce singe tue deux femmes, la mère et la fille, Et moi aussi, j’ai assassiné moralement deux femmes, la mère et la fille. J’ai toujours pris ce roman pour une allusion à mes malheurs. Vous me feriez bien plaisir si vous pouviez me retrouver la date où Edgar Poe, en supposant qu’il n’ait été aidé de personne, a composé ce conte, pour voir si cette date coïncide avec mes aventures » (1). |

Que se passe-t-il dans la tête de ce malheureux ? Société secrète, transmission de perisée, tout se mêle en un inextricable mélange superstitieux.

Mais ce ne sont pas seulement les vieilles crédulités traditionnelles qui trouvent leur pâture dans l’œuvre de Poe. L'espoir de tous les illuminés, vers le milieu du XIX: siècle, c'était le magnétisme.

C’est en 1845 que les sœurs Fox entendirent leurs premiers rappings, et cette manière d’entrer en communication avec les esprits se répandit en France quelques années plus tard. Un témoin, Jules Levallois, a fort bien analysé à la fois les causes générales du phénomène et ses premières manifestations : « Les croyances indépendantes ou excentriques s'étaient produites avec plus d’intensité et de variété que jamais peu après le deux décembre. On a remarqué qu’à la suite des gran-

(1) Baudelaire, Lettre du 8 janvier 1860.

des secousses politiques, du désarroi qu’elles jettent dans les conditions de la vie, dans les consciences et aussi dans les espérances, les poussées de mysticisme ne sont pas rares. Une des plus curieuses qu’il m’ait été donné d’observer et qui eut lieu vers cette époque, fut la fureur des tables tournantes… (Elle) prit subitement, violemment, après une brochure de Victor Hennequin, intitulée : Sauvons le genre humain. Ce Victor Hennequin, avocat de talent, s’exalta tout d’un coup en lisant les récits qui arrivaient d'Amérique sur les esprits frappeurs » (1).

Ce témoignage de Jules Levallois se trouve d’ailleurs largement confirmé par celui de Maxime du Camp qui, dans ses Souvenirs littéraires, a jugé utile, tout comme Jules Levallois, de consacrer un chapitre entier aux Illuminés (2).

Cette vogue du spiritisme profite d’autant plus aux contes d'Edgar Poe qu’ils viennent précisément du pays des rappings. Un esprit aussi éclairé que celui de Philarète Chasles distingue mal Edgar Poe des spirites américains. Dans le Journal des Débats du 20 avril 1856, il examine la littérature américaine et il en vient à parler de « cette école de surnaturalisme américain qui a son siège à

(1) Jules Levallois, Milieu de siècle, page 230, et le chapitre XI tout entier.

(2) Chapitre XX.

Boston ». Et il écrit : « S'ils feuilletaient la nouvelle bibliothèque des livres américains sur la vie des morts, sur les rappings, sur les apparitions, sur les agents secrets qui dominent le monde et le pétrissent de leurs mains invisibles, Micromégas se mourrait de rire et Voltaire de colère. Lisez les contes de ce malheureux et étrange Edgar Poe, l'Américain..; vous verrez à quel point extrême le surnaturel est arrivé chez les citoyens d’Amérique ».

Le contre-sens de Philarète Chasles nous choque d'autant plus qu’il est double. D’abord, Poe fut l'adversaire déclaré de l’école de Boston; ensuite, son œuvre traite beaucoup plüs du magnétisme que du spiritisme. Mais cette confüsion, qui doit se faire dans beaucoup d’esprits, profite à l’œuvre d'Edgar Poe.

Deux contes en particulier obtiennent un très gros succès. L’un est la Révélation magnétique, le premier conte que Baudelaire ait traduit (1) et ce choix est déjà significatif. L'autre est la Vérité sur le Cas de M. Valdemar, publié ou reproduit cinq fois en moins de deux ans (2). On réunit les deux

(1) Liberté de penser, 15 juillet 1848.

(2) Le Pays, 26 septembre 1854. L'Illustration, 8 mars 1856. Histoires Extraordinaires. Le Figaro, 10 avril 1856. Dictionnaire des superstitions populaires, 1856.

contes dans la même admiration. Ce sont, « deux (récits) de magnétisme d’un effet indicible » (1). Le grand peintre Delacroix est frappé par la Révélation magnétique et il écrit dans son journal, à propos de l’auteur américain : « Son Van Kirck parlant de l’âme pendant le sommeil magnétique est un morceau bizarre et profond et qui fait rêver » (2). Tous les critiques abondent en éloges au sujet de ce conte. On dit que c’est « une des plus saissantes nouvelles >» d'Edgar Poe (3) une nouvelle « qu’on ne lit pas sans frissonner » (4), et qui « ébranle les nerfs les plus solides » (5).

Tout le monde d’ailleurs n’y voit pas un récit inventé à plaisir. On le prend au sérieux : « Edgar Poe est un partisan déterminé du magnétisme; et si vous voulez savoir jusqu'où va sur ce point la frénésie de sa crédulité.. lisez tout entier le conte intitulé : la Vérité sur le cas de M. Valdemar » (6).

11 y a mieux encore. Ouvrez le « Dictionnaire des Superstitions » (7), édité en 1856, à l’article « Magnétisme animal ». Vous y lirez en entier La Vérilé

(1) L’Indépendance belge, 12 février 1857.

(2) 30 mai 1856.

(3) Le Figaro, 10 avril 1856.

(4) Revue Française, mai 1856, page 450.

(5) Gautier. Notice des Fleurs du Mal.

(6) Journal des Débats, 12 novembre 1856.

(7) De Chesnel, Dictionnaire, etc. Migne, Paris 1856.

sur ce qui s’est passé chez M. Valdemar. Il ÿ a donc des gens qu’il faut prévenir pour qu’ils ne croient pas à cette histoire. Il y a certainement des lecteurs qui l’ont prise pour le récît d’une expérience authentique.

Ce ne sont point d’ailleurs ces deux seuls contes qui paraissent l’œuvre d’un illuminé; ce n’est point seulement au mouvement spirite américain qu’on veut rattacher Poe. Il apparaît au début, aux yeux de certains, comme l’illuminé par excellence, comme l’homme qui a le mieux exprimé les tendances mystiques de l’époque. Barbey d’Aurevills, rendant compte d’un ouvrage sur la Sorcellerie, écrit la phrase suivante, où Edgar Poe est le seul auteur cité et dans un endroit où son nom ne s’imposait pas autrement :

« Quand d’un côté, le somnambulisme et le magnétisme, quelles que soient la sûreté et la certitude de leurs résultats, sont assez puissants, comme expériences et comme recherches, pour forcer à compter avec eux la science dédaigneuse des Académies, quand la gloire d'Edgar Poe, de ce poète inouï, de ce visionnaire sans classement connu et appréciable parmi les hommes livrés à la contemplation intuitive des sciences occultes, commence à poindre et à se lever, quelle heure serait plus favo-

rable pour écrire l’histoire de la D cle VAE SE Ge

À cette époque-là, la plupart des œuvres d'Edgar Poe étaient inconnues en France, et Barbey d’Aurevilly ne savait pas l'anglais. Où donc avait-il emprunté cette image d'Edgar Poe ? Evidemment à l’article publié par Baudelaire dans la Revuc de Paris, en mars et avril 1852.

Car c’est là, après tout, que se trouve l’image la plus complète de cet Edgar Poe illuminé. Baudelaire, on le sait, était d’une curiosité passionnée, et très sensible, du moins en sa jeunesse, à l’influence des idées à la mode dans les milieux d’artistes. En 1848, il partagea pendant quelque temps les idées humanitaires. En 1852, et pour les mêmes raisons, il se sentit du goût pour l’illuminisme. Il connaissait les œuvres de celui que ses disciples appelaient le prophète du Nord, et il en fut, pendant quelque temps, enthousiasmé « Rien dans aucune littérature » raconte un témoin, « ne pouvait, selon lui, tenir à côté de Swedenborg » (2). Sa vocation littéraire paraissait l’incliner de ce côté : « Je suis », écrivait-il à cette époque, « plus

(1) Barbey d’Aurevilly, Bibliographie : la Sorcellerie, par M. Louandre, Le Pays, 19 avril 1853.

(2) Champfleury, Souvenirs et portraits de jeunesse, chapitre XXI, page 134.

décidé que jamais à poursuivre le rêve de l’application de la métaphysique au roman » (1).

Dans cette voie, il avait été, on le sait, précédé par Balzac qui, lui aussi, avait, en littérature, reflété les conceptions et les rêves de Swedenborg. Et ces deux noms vont se retrouver, dans l’article de Baudelaire, à côté de celui d'Edgar Poe. « On connaît Seraphitus, Louis Lambert et une foule d’autres ouvrages où Balzac. a essayé de fondre en un sytème unitaire et définitif différentes idées tirées de Swedenborg, Messmer, Marat, Gœthe et Geoffroy Saint-Hilaire. L'idée de l'unité a aussi poursuivi Edgar Poe, et il n’a pas dépensé moins d'efforts que Balzac dans ce rêve caressé ».

Sans doute, Baudelaire lui-même renoncera, par la suite, à cette conception d'Edgar Poe. Mais pour le moment, il voit dans cet illuminisme le principal caractère et le plus grand mérite d’Edgar Poe : « Ce qui fera », dit-il, « son éternel éloge, c’est la préoccupation de tous les sujets réellement importants, et seuls dignes d’un homme spirituel :.… sciences conjecturales, espérances et calculs sur la vie ultérieure ».

La conclusion de son article semble la péroraison d’un mystagogue qui, devant un troupeau de

(1) Lettre du 20 mars 1852.

néophytes, vient d'évoquer l’ombre d’un grand Initié; elle est écrite, si l’on peut dire, en pur swendenborgien : « Vous tous qui avez ardemment cherché à découvrir les lois de votre être, qui avez inspiré à infini, priez pour lui... Maintenant son être corporel purifié nage au milieu des êtres dont il entrevoyait l'existence; priez pour lui qui voit et qui sait, il intercédera pour vous ».

Cette image d'Edgar Poe s’effacera peu à peu dans l'esprit français, ou du moins, elle se retrouvera à sa place, parmi beaucoup d’autres qui lui feront concurrence. Mais elle persistera toujours En 1857, Baudelaire parlera encore de l’'Edgar Poe «< dans ses bons jours, dans les jours où il était pour ainsi dire illuminé » (1). Quand il connaîtra les œuvres de l’Américain, Barbey d’Aurevilly ne le regardera plus comme un visionnaire, mais il écrira encore : « La question de l’autre monde à toujours étrangement pesé sur cet homme. Ce fut la seule chose vraie de ses livres. Tout le reste est voulu, arrangé, menti » (2).

D’autres, de temps en teinps, feront écho au cri lancé par Baudelaire dans la Revue de Paris. En 1863, on dira que Poe « emprunte ses effets bizarres à des phénomènes psychologiques indépendants de

(1) Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 7. (2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 387.

la vulgaire analyse et perceptible aux sens mystiques des initiés » (1). ;

Plus tard encore, lorsque le symbolisme verra renaître les croyances les plus audacieuses, Edgar Poe sera de nouveau considéré sous le même jour. Mais c’est surtout aux environs de 1852, alors que la curiosité mystique était répandue dans tout le public, et avant les grandes traductions, que cette image d'Edgar Poe s’est rencontrée. Elle ne devait guère survivre, dans la plupart des esprits, au premier contact avec l’œuvre.

(1) Revue Française, 1° octobre 1863.

Page 1