CHAPITRE VI
Cette recherche de l’étrange. cette inspiration morbide que l’on nomme réalisme valent à Poe les reproches lès plus graves.
D'abord, parce qu’il s’écarte trop de la nature, il est de ces auteurs qui me sauraient convenir au génie français : « Ces gens-là ne se plaisent que dans ce qui est hors ou extra-nature : nous ne pouvons, nous autres, perdre à ce point l’équilibre, et la raison doit être de tous nos écarts. Je suis sûr qu’il n’y a pas un Allemand qui ne se trouve là comme chez lui » (1).
Si Poe a ainsi exagéré sa méthode et dépassé la mesure, c’est qu’il a forcé son talent. « Cette recherche laborieuse de loriginalité… explique, pour Sa part aussi, l’excès auquel Edgar Poe a partout poussé ses effets. S’il avait moins poursuivi l'originalité, s’il l’avait moins voulue, il aurait moins chargé sa palette » (2). Par besoin de réagir contre lui, certains critiques lui contestent
() Journal de Delacroix, 6 avril 1856.
(2) Revue Moderne, 1* juin 1865.
même une personnalité artistique : « Il n’a que l'apparence de l'originalité, et il reproduit, en les exagérant, les idées fantastiques puisées dans Hoffmann et Jean-Paul Richter, ou les horreurs qui, dans le hasard des songes, avaient traversé son esprit » (1). En somme, « on a dit qu’il était original : c’est une erreur » (2).
Sa méthode n’est pas dans les grandes traditions de l’art : « Bien qu’il y ait un talent des plus remarquables dans ces conceptions, je crois qu’il est d’un ordre inférieur à celui qui consiste à peindre le vrai. Il ne faut pas croire que ces auteurs-là aient plus d'imagination que ceux qui se contentent de décrire les choses comme elles sont, et il est certainement plus facile d’inventer par ce moyen des situations frappantes que par la route battue des esprits intelligents de tous les siècles >» (3). En peignant l'étrange, on ne peut obtenir un véritable effet artistique. « Certes, c’est là de la puissance, mais ce n’est pas là le beau, ce beau dont l’amour insatiable dévora Poe, suivant M. Baudelaire. Et ici, je n’entends pas seulement le beau grec et classique, mais l’exacte proportion, comme dit encore le traducteur. C’est tout
(1) Nouvelle Biographie générale Didot, 1862, article Poe,
(2) Biographie Michaud, 1871, article Poe.
(3) Journal de Delacroix, 6 avril 1856.
ce qu’on voudra, excepté précisément le beau. Le beau ne se cherche pas dans l'ivresse et les révélations de l’alcool. Dans ces pages troublantes où courent à chaque ligne les malaises, les anxiétés, les frissons, malgré tout l’art et la sincérité du narrateur, il n’y a rien de commun avec le beau » (1). Pour ses adversaires, Poe n’est pas un grand génie, mais simplement un auteur excentrique : « Edgar Poe n’est pas à proprement parler une grande figure, mais il est une des figures les plus étranges et les plus saisissantes de notre époque. Il n’a pas le génie, car le génie, ainsi que nous l’avons dit, est l’équilibre suprême des faculiés élevées, et chez personne, la rupture de l'équilibre n’a été plus complète que chez lui » (2).
On examine, on dénombre toutes les sources impures où Poe va puiser son inspiration. D’abord, il utilise les visions d’un sommeil malsain. « Il imite les cauchemars fantastiques, parfois horribles d’Hoffmann » (3); « il donne le canevas à la fièvre, à la consomption » (4). Ses contes ne sont que le récit « de rêves hideux, d’affreux cauchemars, ægri sommia » (5). Son art est « un
() Revue Française, mai 1856, p. 452-453.
(2) Revue Moderne, 1* juillet 1865.
(3) Biographie Michaud, 1861, article Poe.
(4) Le Moniteur Universel, 7 avril 1857.
(5) L’Indépendance Belge, 20 août 1857. La citation
art singulier, fantastique, halluciné, ne pouvant être admis que comme une exception maladive... J'y vois une situation presque toujours la même, observée à la chambre obscure par un cerveau dérangé; le cauchemar d’un maniaque ou d’un scélérat se débattant dans une atmosphère étouffée, et finissant pas laisser éclater au dehors laveu de sa folie et de son crime. Prenez un homme d’imagination, donnez-lui une fièvre typhoïde, guérissez-le, imposez-lui quarante jours de diète, et il aura pendant sa nouvelle convalescence des rêves tout aussi raisonnables, tout aussi intéressants que le Chat Noir, le Cœur Révélateur ou William Wilson. C’est tout simplement ce qu’on appelle ægri somnia » (1). Il décrit des rêves, mais « parmi ces rêves, il préfère surtout ls cauchemars. C'est pour lui qu’a été fait le mot du poète ægri somnia. Imagination puissante, mais détournée de la droite logique, qui souffre de la fièvre et des spasmes nerveux » (2). « Quelques-unes de ces compositions semblent avoir été le produit de la fièvre et du cauchemar » (3).
latine est empruntée à Horace, Ars poetica, vers 5 à 7. Credite, Pisones, isti tabulæ fore librum Persimilem, cujus, velut ægri somnia, vanæ Fingentur species.
(1) Le Spectateur, 19 septembre 1857.
(2) Revue Française, mai 1856, p. 451.
{3) Nouvelles choisies d'Edgar Poe, Préface, p. 1.
Presque toujours « dans Poe, l’idée du conte. est un cauchemar » (1); par exemple « la Chute de la Maison Usher ressemble à un rêve affreux » (2).
Bien des causes viennent exaspérer ces cauchemars de malade; dans un grand nombre de contes, « la maladie, servie par l’analyse et l’esprit mathématique, grossie par l’imagination, exaspérée par la boisson, éclate dans toute sa force et enchaîne le malade sur sa couche hantée par le cauchemar du crime » (3). « Son cerveau malade semble encore avoir été exalté par les excès de l’intempérance et de la solitude » (4).
Mais c’est surtout l’alcool qui fut le principal excitant de ce malade, et la cause principale de ces songes morbides : « l’ivresse ne lui procure pas des rêves, mais un cauchemar étouffant….
(Dans certains contes), on ne saurait voir que les rêves désordonnés et maladifs de l'ivresse devenue une habitude » (5).
L'alcool n’a point agi seulement comme un exaspérant du cauchemar; il a été, autrement que ne le voulait Baudelaire, mais il a certainement été une source d'inspiration pour Edgar Poe. Il y
(1) Revue Française, octobre 1858, p. 39.
(2) Revue du Monde Catholique, 25 février 1862.
(3) Revue Moderne, 1* juillet 1865.
(4) Nouvelle Biographie générale, Didot frères, 1862. (5) Revue Moderne, 1* juillet 1865, p. 71.
avait des heures où « dans son intelligence artificiellement surexcitée, l’invention libre et la fatalité de livresse confondaient leurs tumultueuses images » (1). Quand ce noir magicien vous enchante, « vous ne savez au juste si le philtre n’est pas de l’alcool déguisé dont on a saturé à votre insu quelque boisson mensongère de goût et d’aspect.… Il alléguera peut-être pour excuse qu'avant de vous griser, il s’est grisé lui-même; mais cela suffit-il à vous justifier, et ne garderez-vous quelques secrets remords, vous, homme sensé, de vous être laissé mystifier » (2) par cette ivresse ?
L’ivrognerie est d’autant plus dangereuse comme source d'inspiration qu’elle est ici poussée à son degré extrême. Bien des contes ont été concus « durant ces heures où le cerveau du bizarre écrivain était torturé par ce delirium tremens qui fit vivre l'imagination et ‘tua le corps du poète » (3). « Remarquons-le bien, le delirium tremens empoisonnera, il ne tarira pas en lui la source de la production littéraire »; l’alcool, dans l'œuvre de Poe, « apporte avec lui une sorte de délire monstrueux et sauvage ». Alors, c’est « le délire pur et simple, le cauchemar horrible de l'ivresse poussée à sa dernière limite. L’alcool
(1) Revue Française 1° octobre 1863, p. 157.
(2) Revue des Deux Mondes, 15 avril 1852.
(3) Le Moniteur Universel, 11 avril 1865.
règne seul et sans contrôle, dévastant le cerveau en proie à une fièvre sinistre ». Comment cette œuvre pourrait-elle plaire dans notre pays?
« L’ale et l’eau-de-vie ont inspiré ces écœurantes horreurs. Nous sommes loin de l'ivresse joyeuse des vins généreux de France » (1). Si cette œuvre a pu plaire un moment, c’est tant pis pour ceux qu’elle a séduits : « Il fallait une société comme la nôtre pour que les hallucinations >» d’un homme « mourant. du delirium tremens devinssent des lueurs de génie, pour que l’ivrognerie et ses songes prissent rang parmi les facultés et les produits de l'esprit humain » (2).
. L’ivrognerie n’est d’ailleurs pas la seule source maladive de l’inspiration d'Edgar Poe. Voyez ce même personnage « qui, dans tant de récits, du raisonnement quintessencié est arrivé au doute, du doute à l’hallucination, de l’hallucination à l’hystérie » (3). Si certains de ces contes sont des cauchemars, d’autres sont les <« hallucinations d’un cerveau troublé » (4). L'œuvre de Poe, dans l’ensemble, est « l’énergique et subtil effort d’une hallucination vigoureuse » (5). L'auteur semble
(1) Revue Moderne, 1°* avril 1865, p. 82; 1° juillet 1865, pp. 80 et 81.
(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 186.
(3) M. Topin, Romanciers Contemporains, p. 325.
(4) Revue Française, 1* octobre 1863, p. 157.
(5) Journal des Débats, 12 novembre 1856.
se plaire dans une région trouble de l'esprit; il a une imagination « perdant pied et planant dans des régions vagues, où luttent sans cesse le rayon et l’obscurité. Un pas de plus vers la lumière et vous aurez le génie; vers les ténèbres et vous aurez la folie. Entre deux, c’est quelque chose de confus, d’attrayant et d’inquiétant, un je ne sais quoi semblable à ces lampes que l’on porte avec soi dans les souterrains et les mines, et dont la lueur tremblotante dessine sur les parois de capricieuses arabesques, jusqu’au moment où la lampe s'éteint, jusqu’au moment où la lueur s’enfuit, renonçant à lutter plus longtemps, parce qu'elle ne sait pas vaincre » (1).
Cette dualité de l’œuvre d'Edgar Poe, où certains ont vu l’union de la science et de la poésie, d’autres n’y voient que l’alliance du raisonnement et de la folie : la folie prend dans ses contes l’apparence de la raison. « On pressent là un extraordinaire état de l’âme, un mélange de précision et de vague, une raison subtile et vigoureuse dans son égarement même, une étrange sûreté d’allure dans le domaine du délire, et il semble qu'Edgar Poe ait résolu en soi, parmi tant d’autres questions obscures, un problème psychologique dont on poserait ainsi la formule : donner la logique:
(1) L'Assemblée Nationale, ?2 avril 1856.
de la folie. Tout se suit et s’enchaîne dans le délire ‘qu’il raconte, et l’on dirait, à voir l’ordre parfait des raisonnements et le calme de sa dialectique absurde, que la démence est aussi sage que le sens commun. Ce mélange d’extravagance et de calcul, c’est bien là en effet Edgar Poe » (1). Un « contraste existe dans ses écrits : l’idée, l’inspiration en est étrange, malsaine, extravagante, la forme en est précise, nette, logique; il y a chez lui un fou et un algébriste » (2). Son œuvre a « quelque chose de net et d’anormal, de vigoureux et de malsain, d’exact et de désordonné, de géométrique et de frénétique. Ce sera la folie lucide et raisonnée » (3).
Cauchemars, ivresse, folie, telles sont donc les sources de l'invention chez Edgar Poe. Le danger est certain pour le lecteur. « Avec Edgar Poe, on ‘ habite une région malsaine » (4); « son invention n’est pas saine et morale » (5). « Une lecture habituelle de pareilles élucubrations conduirait infailliblement la pensée à ne plus oser entrer en exercice, tant elles rendent flottantes les limites qui séparent la folie de la raison : un pas de fait,
(1) Revue Française, 1* octobre 1863, p. 145. (2) Vapereau, Dictionnaire de littératures.
(3) Revue Moderne, 1° juin 1865.
(4) Nouvelle Biographie Didot.
(5) Revue des Deux Mondes, 15 avril 1852.
semblerait-il, et l’on aurait un pied irrévocablement embourbé dans l’aberration » (1). « À la longue , » dit un autre critique, « une lecture pareille ne serait pas sans une profonde influence sur le cerveau, l'intelligence ne résisterait pas à l’abus de cette nourriture; au contact imprudemment prolongé de ces visions, le cerveau ne pourrait manquer de tomber lui-même dans une sorte d’hallucination vertigineuse et malsaine » (2). Ce sont là des histoires, dit-on encore, « qu’il serait dangeureux de faire lire à un esprit affaibl;, tant est contagieux le mal horrible dont souffrent les personnages de ces petits drames » (3). Et si robuste que l’on ait l'intelligence, quelle que soit la modération avec laquelle on lise ces ouvrages, « on sort des livres de Poe comme d’une maison de fous, avec l’inimense besoin de passer la revue de ses facultés » (4) et de lire, en manière d°’ « antidote » tel livre « que recommande la raison libre et saine » (5).
Cette façon de traiter les maladies de l’âme comme une matière littéraire n’est pas seulement dangereuse pour le lecteur, elle est encore coupable du point de vue moral. On constate, au su-
(1) Journal d’'Alencon, 9 janvier 1853.
(2) Revue française, mai 1856, p. 451.
(3) M. Topin, Romanciers Contemporains, p. 325.
(4) Journal d'Alençon, 9 janvier 1853.
(5) Revue Française, mars 1856, p. 560.
jet d'Edgar Poe : «Il a fait comme un homme connaissant à fond la sophistique, qui déraisonnerait par dilettantisme et mettrait sa gloire à dire : Nul au monde ne déraisonne mieux que moi ! Imaginerait-on rien de plus coupable ? ».
Le danger n’est d’ailleurs pas seulement pour le lecteur, mais aussi pour l’auteur lui-même « Cette méthode a tué du même coup l’homme et le philosophe, maïs elle a fait prospérer le littérateur ». Il lui en a coûté fort cher « Au moment où M. Baudelaire publiait son travail dans la Revue de Paris, allait de vie à trépas un homme avec lequel Poe pourra tenir une conversation instructive dans l’autre monde, un toxicographe allemand, qui avait trouvé un antidote aux plus violents poisons. Son orgueil s’emporta sur cette découverte, et comme l’autre s’affolait et de désaffolait, celui-ci se mit à s’empoisonner et à se désempoisonner. Il y passait sa vie; il faisait mettre dans les journaux qu’à telle heure il mourrait, et qu’à telle heure, il ressusciterait. Finalement, il resta empoisonné. La mort, fatiguée de se voir si souvent dérangée pour rien, l’avait emporté. L'ombre de l’empoisonné et l’ombre de l’halluciné pourront avoir, dans les Champs-Elysées, un bel entretien sous ce titre : Qu’il ne faut pas traiter l’intelligence
et la vie en instruments de vanité ou de volupté » (1).
(1) Journal d'Alençon, 9 janvier 1853.
Il ne suffit pas, en effet, de s’en prendre à l’œuvre, de dire qu’elle est dangereuse et malsaine parce qu’elle décrit la maladie. Le reproche atteint l’auteur lui-même. Edgar Poe est un malade, ses contes possèdent « un charme qu’on peut fort bien attribuer à la maladie mentale dont le germe était en lui — la perle aussi, dit-on, n’est après tout qu'une excroissance morbide » (1). « Peut-être ce talent individuel, anormal. plonge-t-il sa racine dans quelque fixe et sombre manie, comme une fleur qui gagnerait des couleurs si on en trempait le pied dans quelque poison », Poe possède un « cerveau étrange, puissant et malade : car c’est surtout pour les hommes comme Poe que les observateurs déconcertés ne savent plus où placer dans la tête humaine la ligne mystérieuse et subtile qui sépare si souvent l'intensité de la pensée de la maladie, et l’aberration du talent » (2). Presque tous les critiques considèrent Edgar Poe comme un malade, parlent de « sa verve maladive » (3), de « sa nature maladive.. hallucinée » (4), de son « esprit maladif » (5), de son « imagination ma-
(1) Revue des Deux Mondes, 15 avril 1852.
(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, pp. 346 et
(3) Revue des Deux Mondes, 1° avril 1856.
(4) Le Figaro, 27 mars 1856.
(5) Revue Française, mai 1856, p. 450.
ladive » (1), de son « imagination malade » (2), de son «imagination malade et surexcitée » (3), de son « imagination exaltée et maladive » (4), de son « cerveau exalté ou malade » (5).
Tous ces états d’esprit morbides qu’il a décrits, il les a éprouvés lui-même, « car la monomanie semble dominer l’auteur pour le moins autant que ses héros » (6), ou plutôt que son unique héros, « ce fou, parfois lucide » (7) que l’on rencontre partout. Les œuvres de Poe « ne sont que des variations brutalement exécutées sur l’air de la folie » (8). « Poe, tempérament nerveux par excellence, n’a souvent fait que reproduire ses sensations maladives. On devine alors par quelles souffrances il a dû acheter droit de cité parmi les écrivains originaux. Je me figure que ce n’est qu’en tremblant pour l’équilibre de sa propre raison que l'auteur de Bérénice a décrit les hallucinations saisissantes de certains de ses personnages » (9).
(1) Nouvelle Biographie Didot.
(2) Mme Menessier-Nodier, Charles Nodier, p. 278. (3) Bibliothèque Universelle, mai 1852.
(4) Vapereau, Dictionnaire des Littératures.
(5) L'Assemblée Nationale, 12 avril 1856.
(6) Revue Moderne, 1° juillet 1865.
(7) M. Topin, Romanciers Contemporains, p. 325. (8) Journal d'Alençon, 9 janvier 1853.
(9) W.-L.,, Hughes, Contes inédits, p. 291, note 1.
€ De ces états exceptionnels et redoutables dont la prolongation entraînerait au moins la manie, pas un qui ne lui soit familier, j'allais dire quotidien... Qui saura combien de fois il a éprouvé cette sensation circulaire en forme de roue, qui vient assoupir les pensées irritées par la longueur des veilles et la raideur des méditations; combien de fois il a senti la matière idéale flotter aux quatre coins de sa boîte osseuse, comme la matière cosmique dans l’espace, sans pouvoir prendre une forme. On ne saura jamais ce que son cerveau a été traversé par l’idée-éclair qui brûle la pensée sans l’éclairer, et ce que sa volonté s’est harassée à la poursuite de l’idée feu-follet qui vous attire sans cesse et vous échappe toujours » (1).
C’est parce que ces histoires sont vraies qu’elles nous émeuvent : « Ces tableaux nous frappent si cruellement parce qu'ils sont vivants en réalité — Edgar Poe n’a rien inventé — il a tout subi avant de tout raconter — Il est ce malade, il est ce fou dont la peinture minutieuse et répétée nous fascine et nous attire; il est ce pervers dont la perversité nous passionne et nous bouleverse... Ces crimes qu’il représente sous nos yeux, il les a tous accomplis, car il les a tous conçus, tous rêvés |! ».
Ce n’est pas seulement dans son œuvre que cet
(1) Journal d’Alençon, 9 janvier 1853.
homme apparaît comme fou, mais encore dans sa vie même; « avec Edgar Poe. l’homme est tout, l'œuvre n’est rien; elle a seulement raconté et reproduit l’ouvrier lui-même ».
Edgar Poe avait une hérédité morbide : « Le mariage de son père et la vie d’aventure qu’il consentit à mener à la suite de cette union... signalentt dans sa famille l’existence d’une ardeur d'imagination et d’une impétuosité de désirs déjà exceptionnelles » (1). Sa mélancolie n’est pas le mal du siècle, « tristesse sans cause et sans objet » (2), c’est le résultat des évènements de sa vie sur son tempérament malade : « Sa vie de désordre, son orgueil insatiable, sa misère inattendue. les souffrances et la mort d’une femme aimée, des passions dévorantes et les ravages de l’ivrognerie dans un tempérament nervoso-bilieux.. le portaient à la tristesse amère, au spleen farouche » (3).
Son esthétique est un autre signe de ce qu’il y avait d’anormal en lui. Ne croyez pas les raisons qu’il donne pour montrer qu’une œuvre littéraire doit être courte : « Il a choisi un sujet court parce qu'écrivant presque toujours sous l'empire d’une excitation nerveuse factice, l’accès devenait nécessairement la mesure de l'inspiration ».
(1) Revue Moderne, 1° avril 1865.
(2) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, p. 118. (3) Revue Moderne, 1° juin 1865.
Ce sont les ravages de l'alcool dans ce malade qui expliquent la personnalité entière d'Edgar Poc < Dans tous les cas possibles et dans toutes les circonstances imaginables, le premier effet de livresse, c’est d'amener une abdication momentanée de la volonté, considérée en tant que force dirigeante… Par l’annihilation de la volonté, amenant l’abdication momentanée et le silence forcé de tout ce qui n’est pas la faculté dominante et la préoccupation incessante, l'ivresse facilitera l’inspiration Il n’y a plus le jeu des divers -éléments.. Nous nous trouvons au contraire en face d’un seul élément, d’une seule idée, d’un seul sentiment, d’une seule passion. Si l’écrivain qui a recours à ce moyen mnémotechnique, à cette méthode, est d’un tempérament nervoso-bilieux, tous ses écrits prendront une teinte de sombre tristesse et de deésespoir aigu Si l’ivrognerie gagne de plus en plus, si le delirium tremens se développe, malade, il ne verra, il ne racontera que la maladie. Ses sensations perverties l’amèneront à n’aimer que les saveurs étranges, les peintures sauvages : il tombera dans une sorte de perversité intellectuelle qui lui fera trouver la volupté dans la douleur, la grâce dans l’épilepsie, la beauté dans Pétrangeté ».
L'alcool, les maladies mentales condamnaient infailliblement Edgar Poe à la folie: « Le carac-
tère essentiel de la folie, l’idée fixe ou monomanie se retrouve dans tous ces écrits à un degré quelconque, particulièrement dans ses Contes, et, sous une autre forme, dans son poème philosophique intitulé Eurêka » (1). « La folie complète, Poe lui était infailliblement réservé; il l’avait si souvent priée de venir lui rendre visite qu’elle avait fini par se trouver très bien chez lui » (2).
En examinant de près ces contes, on en vient même à se demander si la folie d'Edgar Poe ne fut pas criminelle aussi dans la réalité de sa vie : « À étudier ses personnages, ou plutôt son personnage unique de femme... à contempler l’amour du héros pour elle, amour homicide qui fait de l’amante une victime, qui conduit l’épouse à la tombe à travers une lente agonie, et n’éclate, comme un remords terrible, qu’au pied de la croix funèbre, —on se demande avec effroi si le cri de la conscience coupable ne mêle pas sa note éloquente au récit de ce drame, récif défiguré à dessein par les artifices de l'artiste ».
Si la postérité s'intéresse à Edgar Poe, ce sera d’un point de vue spécial : « il restera comme le malade le plus intéressant que les lettres aient
(1) Revue Moderne, 1° avril et 1° juin 1865.
(2) Journal d'Alençon, 9 janvier 1853.
produit. de nos jours ». Il ne s’agit pas là d’un grand génie, « il s’agit simplement d’une personnalité exceptionnelle dont le développement intéresse avant tout le moraliste et le médecin. Plus que tout autre, il convient de classer (Edgar Poe) parmi ces esprits malades qui relèvent pour le moins autant de la médecine que de la critique » (1).
(1) Revue Moderne, 1° avril 1865, pp. 71; 1” juillet 1865, pp. 71 et 90.
Telles sont les objections que l’on fait à l’œuvre d'Edgar Poe, telles sont les formes que prend. à son égard, la réaction du bon sens.
Certes, cette réaction a commencé de bonne heure. Dès 1853, Poulet-Malassis, l’éditeur de Baudelaire, montrait déjà, dans le Journal d’Alençon, qu'Edgar Poe était un malade. La même année, Borghers, dans la préface de ses Nouvelles Choisies, traitait déjà Edgar Poe en ennemi de la société. Mais en 1856, en 1857, les protestations sont couvertes par la grande voix de Baudelaire.
En 1858, au contraire, avec la volte-face de Barbey d’Aurevilly, commence le déclin. La troisième édition des Histoires Extraordinaires, la seconde des Nouvelles Histoires Extraordinaires mettent quatre ans à s’écouler, cependant que les Aventures de Pym se vendent mal.
Pourtant, les forces opposées se font encore sensiblement équilibre jusque vers 1862. Cette année-là, en effet, on réédite les deux volumes de Baudelaire, cependant que Hughes publie les
Contes Inédits. A partir de 1862, la chute se précipite : Eureka échoue complètement.
Baudelaire pourtant prépare un nouveau recueil de contes, et il voudrait bien, avant de publier le livre, passer quelques morceaux dans des périodiques. Il a fait porter chez un correspondant « les épreuves du Mystère de Marie Roget, faisant pendant à l’Assassinat dans la rue Morgue, un chefd'œuvre, une merveille, — reçue lv aQun an à lOpinion Nationale, sous la direction Pauchet, et repoussée maintenant par son successeur Malespine qui ne disait mot —, repoussée aussi par Villemessant qui trouve cela trop sérieux. Il y a aussi trois fragments (Habitations Imaginaires) que je vous prie de fourrer où vous voudrez, où vous pourrez. Suggestions : l'Univers Illustré, le Journal Littéraire, La Presse, Le Pays, Le Constitutionnel » (1).
Le Monde Illustré (2) et la Vie Parisienne (3), prennent chacun un conte, mais les autres journaux refusent les autres histoires, notamment Ile Mystère de Marie Roget tant prôné par Baudelaire : « Le Figaro repousse absolument ce que je lui avais fait transmettre, parce que c’est trop
(1) Lettre du 15 février 1865, (Lettres, éd. du Mercure: de France).
(2) Le Monde Illustré, du 7 au 28 janvier 1865.
(3) La Vie Parisienne, 24 juin 1865.
au-dessus de la portée de ses lecteurs. C’est sans doute une manière polie de me dire que c’est ennuyeux >» (1).
Les Histoires Grotesques et sérieuses (2) paraissent en 1865. Ce livre, dit un critique « a peu d'importance et ne présente qu’un faible intérêt, sauf la Genèse d’un poème, reproduction de l'article de la Revue Française (3). Pour le reste, il se compose. de quelques contes insignifiants, dont les meilleurs avaient été traduits déjà par M. William Hugues (sic) » (4. Le livre en effet n’a point de succès. La critique ne s’en occupe guère, et aucune réédition n’est possible.
En 1867, meurt Baudelaire, le meilleur serviteur de la gloire d'Edgar Poe; les Histoires grotesques et sérieuses sont écartelées, coupées en deux morceaux qui vont, dans l'édition de ses œuvres complètes, grossir les deux volumes d’Histoires Extraordinaires. |
Après la mort de Baudelaire, on parle encore quelquefois d'Edgar Poe; mais sa renommée semble de mauvais aloi, bien des gens ne croient plus
() Lettre du 11 février 1865 (Revue de Paris, 1* nov. 1917).
(2) Histoires Grotesques et sérieuses par Edgar Poe, traduites par C. Baudelaire, Paris, Michel Lévy frères (mars- 1865), in-12.
(3) Revue Française, 20 avril 1859.
(4) Revue Moderne, 1* juillet 1865, p. 68, note 2.
à l'avenir de son œuvre. Etudiant la « Littérature d'imagination aux Etats-Unis », un critique écrit, en 1874, au sujet des auteurs américains : < Nous avons passé sous silence. tous ceux qui nous ont semblé de second ordre. Il en est de même d'Edgar Poe, auteur du Raven, le Corbeau — malgré sa grande popularité, cet auteur à succès ne nous paraissant devoir sa fortune qu’à des trucs de maniériste qui n’assurent point au même degré sa réputation future. Sa triste existence et sa plus triste mort contribuèrent à lui attirer les sympathies du public; mais ces motifs d'intérêt n’existent point pour la postérité, et le genre de passion spasmodique qui règne dans ses ouvrages la laissera probablement aussi froide qu’il a d’abord ému ses contemporains » (1). Tel dictionnaire encyclopédique, paru en 1874, cite son nom mais n’estime guère son œuvre et se contente de dire : « Il n’a traité que des sujets sombres et bizarres » (2). |
On ne lit plus les Histoires Extraordinaires. < Edgar Allan Poe », écrit quelqu'un en 1879, « est de tous les poètes américains de la première moitié du siècle celui dont le nom en France est le mieux connu. Nous disons le nom et non pas les
(1) Revue bleue, 14 février 1874.
{2) Dictionnaire encyclopédique. par Grégoire 1874.
œuvres » (1). En effet, on ne connaît même plus le titre des contes. Léon Cladel, qui se flatte d’être l’ami et l’élève de Baudelaire, croit que Poe a écrit une nouvelle intitulée « Singuliers effets de la foudre » (2); et un Dictionnaire des Littératures cite sans vergogne « l’Anneau d'Or » parmi les contes de Poe (3).
D'ailleurs, constate un témoin, « les Histoires Extraordinaires se vendent si lentement malgré leur prix modique qu’en 1882, on pouvait en acheter en librairie des éditions dont l’impression remontait à 1875. Bien qu’il soit impossible de savoir à quel tirage sont les éditions à un franc de la maison Calmann-Lévy, il paraît douteux qu'elle ait écoulé de nombreux milliers de cet ouvrage, et quant aux Nouvelles Histoires Extraordinaires, au Voyage d’Arthur Gordon Pym, la vente a dû en être moindre encore, puisqu'on trouve parfois leurs éditions originales » (4) aux environs de 1885.
Edgar Poe va-t-il donc être oublié tout à fait ? Son nom reparaît de temps à autre; car si on ne lit plus guère ses œuvres, on s’en souvient encore
(1) Revue bleue, 8 février 1879.
(2) Léon Cladel, Bonshommes, p. 300, écrit en 1868, publié en 1879.
(3) G. Vapereau, Dictionnaire des Littératures, 1876.
(4) Emile Hennequin, Ecrivains Francisés, p. 285-286.
assez pour les rappeler lorsqu'on en retrouve l'influence sur quelque écrivain français. Or, cette influence, au dire des contemporains, s’est fait sentir sur plusieurs. Edgar Poe, écrit-on en 1864, « a eu sur la littérature actuelle une très grande influence » (1). Il « a donné beaucoup à penser à la plupart de nos jeunes contemporains » (2), dit l’officiel Rapport sur le progrès des lettres de
C’est ainsi qu’en 1860, à propos des Pattes de Mouche de Victorien Sardou, la presse entière évoque Edgar Poe. « La donnée première des Pattes de Mouche a de grandes analogies avec celle de la Lettre Volée d'Edgar Poe. Comme dans le conte américain, une lettre est perdue ou volée, et il faut la retrouver », explique un critique. Et un autre dit de même que la Lettre Volée « a fourni la donnée d’une pièce jouée avec succès à Paris, en 1860, les Pattes de Mouche » (3). Un vieil ami de Baudelaire, Théodore de Banville, s’en indigne doucement. Sardou, dit-il « est assez affermi dans sa tyrannie légitime pour ne faire qu’une bouchée d'Edgar Poe... et pour contraindre les poètes morts à lui gagner de l’argent » (4).
(1) Revue de Paris, 1° août 1864.
(2) Rapport sur le progrès des Lettres, 1868, p. 58. (3) Biographie Michaud, article Poe, 1861.
{4) Théodore de Banville, Camées Parisiens, 8° douzain.
Mais comme le temps passe, la gloire de Sardou, hélas, éclipse celle Poe. En rendant compte de l'œuvre de l'Américain, un critique écrit : « Nous laisserons de côté la Lettre Volée, dont tout le monde connaît le succès depuis que M. Victorien Sardou en a fait une pièce représentée au Théâtre du Gymnase sous le titre des Pattes de Mouche » (1). Et tout à l’heure, en citant les « Singuliers effets de la foudre » parmi les contes de Poe, Léon Cladel attribuait à l’auteur américain une nouvelle de Sardou lui-même (2).
Un autre auteur à succès, Emile Gaboriau, fait évoquer quelquefois l’œuvre d'Edgar Poe (3). Or écrit à propos du feuilletonniste français : « Son ancêtre, son générateur a été incontestablement Edgar Poe. Dès son extrême jeunesse, Gaboriau, saisi d’admiration pour les Histoires Extraordinaires, avait entrepris d’écrire des Récits Etranges, qui en eussent sans doute été le pâle reflet ». Gaboriau d’ailleurs est facilement l’égal du maitre, Car <« par la construction de ses problèmes, par l'étude approfondie des preuves et des sophis-
(1) Revue Moderne, 1°* juillet 1865, p. 72.
(2) C’est de cette nouvelle, parue dans le Moniteur Universel, que Sardou a tiré sa comédie, La Perle Noire.
(3) Voir Léon Lemonnier, Mercure de France, 15 oct. 1925, Edgar Poe et les origines du roman policier en. France.
mes, c’est un dialecticien aussi rigoureux et aussi net que Poe ». |
La comparaison ne tarde pas à tourner au détriment de l’auteur américain. Celui-ci est d’abord: moins naturel que Gaboriau. « Edgar Poe, dans. son Double Assassinat, ayant imaginé un crime singulier, avait dû le faire commettre par un être singulier. Chez Gaboriau, le point de départ est toujours simple et naturel. Le plus souvent, dans le Dossier numéro 113, par exemple, la première: page du livre semble être un fait-divers de journal ». Gaboriau, toujours d’après le même admirateur, est encore supérieur à Edgar Poe par un autre point. « Là où Edgar Poe, agissant en algébriste, avait dit : un crime a été commis dans la rue À, dans des circonstances que nous désignerons par les lettres B C D, il faut dégager l’X qui est le coupable; là où il avait porté toute son attention sur le problème, sans se préoccuper d’autre chose, et sans se soucier des mannequins qu’il faisait mouvoir, Gaboriau a créé une action intéressante, inventé des personnages. multiplié les incidents; là où, en un mot, le premier avait seulement construit la carcasse du système, le second y a mis les chairs, le sang, le souffle, la vie » (1).
(@) M. Topin, Romanciers Contemporains, p. 327, 328.. 329, 336.
Et la comparaison se termine par cette louange de Gaboriau : « Grâce à lui, nous comptons un Edgar Poe français, mais un Edgar Poe réglé, agrandi et heureusement conduit de ses voies scientifiques dans les voies littéraires ». Il faut vraiment que la gloire de Poe soit tombée bien bas pour que personne ne relève l’impertinent défi D'ailleurs, qu’elle tourne au profit ou au détriment de Poe, la comparaison avec Gaboriau n’assurera pas la gloire de l'Américain, car le feuilletonniste français n’appartient pas à la littérature.
Que sont donc devenus les espoirs soulevés par la publication des Histoires Extraordinaires ? Où est-elle, la rénovation du roman que l’on avait
annoncée ? Les Goncourt, on s’en souvient, avaient été vivement frappés par la lecture de Poe, en
1856; ils y avaient vu « une littérature nouvelle, la littérature du XX: siècle ». Ils continuent, dans leur journal, à s’occuper de l'Américain. Tel jour, ils ont rencontré « une femme de Poe qui serait une Parisienne ». Tel autre jour, ils apprennent « qu’il est tombé de la neige noire dans le Michigan — c’est bien la neige du pays de Poe ». Tel autre jour encore, l’un d’eux «fabriquait, dans son insomnie, un conte sinistre, un conte à ajouter à l’œuvre de Poe ».
Mais voyez quelle conception ils se font de Poc; cette femme, elle rappelle Poe à cause « de l’imma-
térialité de sa personne, du caractère surnaturel de ses yeux »; cette neige, c’est celle de Poe parce qu'elle semble contre nature; ce conte est digne de Poe parce qu’il s’agit d’un homme que « les - vers du tombeau empêchent de dormir ». L’étude des maladies mentales que Poe, selon certains, a faite avec ‘tant de talent et que les Goncourt vont faire aussi, ils ont oublié qu’elle était chez l'Américain. Ils lisent Poe, non point pour y trouver des observations scientifiquement exactes sur les états d’esprit morbides, mais pour oublier la réalité cruelle. « Si mon esprit ennuyé du terre à terre de la vie a besoin d’une distraction dans le surnaturel, dans le fantastique, c'est chez Poe que je la trouve ». Et quoiqu'Edmond de Goncourt soit plein d’admiration pour Poe, il dit nettement : « Je suis un auteur d’un tout autre genre » (1).
Si Taine pouvait dégager l'aspect scientifique des Histoires Extraordinaires, il transmettrait aux naturalistes le culte de Poe, comme il leur a transmis celui de Balzac. Mais ce qui le frappe chez l’auteur américain, ce sont les « profondes intuitions » (2). Emile Zola est plein d’admiration
(1) Journal des Goncourt, 17 décembre 1863, 23 mars 1868; 18 sept. 1868; 17 juillet 1875; 15 mai 1881.
(2) Lettre de Taine à Baudelaire, 30 mars 1865, Pincebourde, p. 104.
pour Poe, mais voyez quel éloge il fait de lui : « Le conteur américain a, dans l’hallucination et le prodige, une logique et une déduction mathématique puissantes » (1). Or, pour être prôné par : un naturaliste, il ne faut point étudier le prodige, mais la réalité positive; et si l’on décrit l’hallucination, il faut se servir de l’observation et de l'expérience à la manière des sciences naturelles, non point de la logique et des déductions mathématiques. Edgar Poe, pendant le naturalisme, est une gloire du passé.
Il reste, pour Edgar Poe, une seule chance de revivre vraiment dans la littérature française : c’est son étroite union, dans l'esprit de tous, avec Charles Baudelaire.
Pendant les dix années qui s’écoulent entre la publication des Fleurs du Mal et la mort de leur auteur, Baudelaire reste le traducteur incontesté de Poe, « l'unique traducteur de Poe » (2). Il en a le monopole, on lui écrit qu’on ne veut lire que dans ses versions les œuvres « de cet auteur dont
(1) Emile Zola, Mes haines, p. 188.
(2) Le Moniteur Universel, 28 mars 1864.
la beauté sinistre ne peut revivre que sous votre inspiration » (1).
L'identification entre les deux hommes, comme auteurs originaux, s’est poursuivie également. On parle de « M. Baudelaire qui, de génie, semble frère puiné d'Edgar Poe » (2). On unit dans la même affection Baudelaire et « son frère en poésie et ami d’élection, Edgar Poe » (3). On écrit à Baudelaire : « La mort prématurée d'Edgar Poe serait pour moi une source d’éternels regrets si votre nom n’était pas aussi intimement lié au sien » (4). On pense à « l’Américain Poe dans lequel Baudelaire s’incarna pendant de longues années » (5).
À la mort de Baudelaire, les articles nécrologiques font allusion à Edgar Poe. « Baudelaire », écrit un jeune auteur, « va rejoindre Edgar Poe dans le Panthéon idéal des maîtres. Si ce Panthéon a des caves sombres, le Français et le Yan-
(1) Lettre d’A. Guichon à Baudelaire, 12 juillet 1860 publiée par Jacques Crépet.
(2) Barbey d’Aurevilly, écrit en 1857, publié dans l’appendice aux Fleurs du Mal.
(3) Léon Cladel, Musée des Deux Mondes, 1°” septembre 1876, et Bonshommes, p. 300.
(4) Lettre d’Alfred Guichon à Baudelaire, 16 juillet 1860, publiée par Jacques Crépet.
(5) Champfleury, Souvenirs et Portraits de jeunesse, p. 142 (écrit en 1863).
kee se rencontreront » (1). Théophile Gautier, dans son article du Moniteur consacré à Baudelaire, parle longuement d'Edgar Poe : « Le nom de Baudelaire est inséparable de celui d'Edgar Poe, et le souvenir de l’un éveille immédiatement la pensée de l’autre. La fréquentation assidue de cet esprit vertigineux (Edgar Poe) exerça une grande influence sur lui. Ce n’est pas faire tort à l’originalité de Baudelaire que de dire qu’on retrouve dans les Fleurs du Mal comme un reflet de la manière mystérieuse d'Edgar Poe sur un fond de couleur romantique » (2).
L’année suivante, dans son Rapport sur le progrès des lettres, Gautier revient à la charge : « Sa familiarité avec Edgar Poe », écrit-il au sujet de Baudelaire, « a beaucoup influé sur son esprit... Virgile a été l’auteur de Dante, Edgar Poe a été l’auteur de Baudelaire, et le Corbeau du poète américain semble parfois croasser son irréparable Never, oh Nevermore, dans les vers du poète parisien » (3).
Mais c’est surtout par sa préface des Fleurs du Mal que Gautier a contribué à associer étroitement
(1) Jules Claretie, cité par Louis P. Betz, Studien zur vergleichenden Litteratur geschichte.
(2) Le Moniteur Universel, 9 septembre 1867.
(3) Recueil de rapports sur le progrès des lettres etc., par Théophile Gautier, etc…., p. 105.
les deux auteurs en unissant leur esthétique. Il dit du Baudelaire de 1849 : « quant à ses doctrines philosophiques et littéraires, elles étaient celles d'Edgar Poe, qu’il n'avait pas encore traduit, mais avec lequel il avait de singulières affinités ». Un peu plus loin, il semble, au contraire, croire à une influence nette : « L'auteur américain a tenu dans l'existence intellectuelle de Baudelaire une place assez grande pour qu’il soit indispensable d’er parler ici d’une manière un peu développée, sinon sous le rapport biographique, au moins au point de vue des doctrines. Edgar Poe a certainement influé sur Baudelaire son traducteur, surtout dans la dernière partie de la vie. du poète ». Et par deux fois, Gautier applique à Baudelaire ce que Baudelaire avait dit lui-même d'Edgar Poe, si bien qu’en fin de compte, les deux hommes paraissent se confondre : « Il semble même parfois que les idées de l’Américain appartiennent au Français ».
On ne saurait exagérer l'importance de cette préface pour la gloire d'Edgar Poe en France. Pendant cinquante ans, tant que dura le privilège de la maison Calmann-Lévy, les lecteurs des Fleurs du Mal prirent connaissance de cette notice. Il n’est pas imprudent de penser qu’elle leur donna envie de lire les œuvres de l'Américain. Et si l’on observe qu’elles occupent trois volumes sur
les sept volumes d'Œuvres complètes de Baudelaire, on se rendra compte que les deux hommes sont allés de front vers la gloire.
L'œuvre d'Edgar Poe s’est trouvée embaumée dans celle de Baudelaire, comme un insecte étran-
ge dans un ambre rare.
Mais quels fervents comptent-elles vers 1875 ?
Ce n’est pas seulement au figuré qu’il faut entendre le passage connu de Sainte-Beuve : « M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir... un kiosque bizarre. où on lit Edgar Poe, où l’on s’enivre avec le haschisch pour en raisonner après, où l’on prend de l’opium et mille drogues abominables » (1). Il est certain que les lecteurs qui restérent fidèles à Edgar Poe, alors que le grand public se détournait de lui, furent des artistes amateurs d’excitants. |
Un témoignage de 1864 établit nettement leur existence : « Des gens se sont faits ses disciples dont la vie est une préoccupation continuelle de l'étrange; ils ne manquent jamais, après leur di-
(1) Le Constitutionnel, 20 janvier 1862. Nouveaux Lundis, tome I, p. 401.
ner, de porter à leur bouche une fiole de couleur brune qu’ils affirment pleine de laudanum » (1). En 1866, un autre témoin rencontre dans « un quatrième des Batignolles. la petite bande d’art poussée à la suite de Baudelaire, cultivant Poe et le haschisch » (2).
La renommée de Poe a-t-elle des chances. de s'étendre ? Tout dépend de l’avenir réservé aux disciples de Baudelaire. I1 y a bien un jeune homme qui a fait « d’étranges nouvelles sousmarines à la façon. d'Edgar Poe >» (3). Il s'amuse aussi à écrire une histoire où il prétend avoir été « longtemps le compagnon d’opium d'Edgar Poe, et un peu son collaborateur » (4); et il raconte une conversation imaginaire avec l'Américain. Mais quel rôle joue ce jeune homme ? Il est loin de Paris, à Jéhonville, dans le Luxembourg belge: il scandalise ses voisins par son ivrognerie, et 1} se souvient de Poe : « Plusieurs Edgar Poe, qui auraient compliqué leur rhum et leur cas d’absinthe et de Picon, tel moi dans l’imagination de pas mal de mes voisins de campagne » (5).
Il met cependant ses loisirs à profit, il lit Poe,
(1) Revue de Paris, 1° août 1864, p. 540.
(2) Journal des Goncourt, 19 janvier 1866.
(3) Verlaine, Confessions, Ch. XIII.
(4) Œuvres Complètes, Tome IV, Le poteau.
(5) Mes Hôpitaux, p. 359.
et dans le texte : «Je l’ai tout lu en engliche » (1), écrit-il à un ami avec une fierté naïve. Ce sont surtout les poèmes qui paraissent l’intéresser; la musique du vers de Poe le charme, et il rêve de la raffiner encore, en lui donnant quelque chose de plus souple et de moins artificieux; à propos des poèmes qu’il médite, il écrit : « Les vers seront d’un système auquel je vais arriver. Ce sera très musical, sans puérilités à la Poe, quel naïf que ce malin ! » (2). Mais qui, en 1875, se soucie des vers de Paul Verlaine ?
Il y a aussi un autre disciple de Baudelaire, un autre Parnassien dissident. Il vient d’écrire une nouvelle, Claire Lenoir; il nous présente un personnage ridicule et odieux à qui il prête des opinions diamétralement opposées aux siennes; ce personnage a pris « les ouvrages d’un conteur américain édité à Richmond, dans la Caroline du Sud... J’ai lu toutes ces histoires, dit Tribulat, et je me suis vainement demandé ce qu’il voyait d’extraordinaire dans ce qu’il racontait » (3).
Les lecteurs de Claire Lenoir sont frappés de sa
(1) Lettre du 16 mai 1873, publiée par Edmond Lepelletier, « Paul Verlaine », p. 323. Verlaine n’avait guère appris l’anglais au Lycée. Voir Lemonnier : « Verlaine au Lycée Condorcet, d’après des documents inédits ». La Grande Revue, septembre 1924.
(2) Lettre de Verlaine, 16 mai 1873.
(3) Villiers de l’Isle-Adam, Claire Lenoir, ch. VII.
ressemblance avec les œuvres de Poe : « Claire Lenoir rappelle suivant nous », dit quelqu'un, « les contes d'Edgar Poe » (1). En lisant un ouvrage du même auteur, Isis, Banville essaie de préciser la dette envers Edgar Poe. Celui-ci, ditil, « a fait vivre non seulement dans son œuvre à lui, mais dans celle de ses fils spirituels, une race de femmes revêtues d’une beauté idéale et chez qui les charmes divins de la science s’unissent à la grâce aristocratique » (2). Mais qui, en 1875, se soucie des héroïnes de Villiers de lIsle- Adam ?
Il est encore quelqu'un, parmi les hommes de cette génération, un autre dissident du Parnasse Contemporain, un autre solitaire qui est tout dévoué à Poe. Celui-là « ayant appris l’anglais simplement pour mieux lire Poe » (3), part pour l’Angleterre à 20 ans; à Londres, il s’attache à faire connaître à la colonie française Edgar Poe et son traducteur; si bien que quelqu'un écrit de Londres à Baudelaire : « Grâce à un jeune ami — M. Stéphane Mallarmé — je viens de lire votre
(1) Le Hanneton, 31 octobre 1867.
(2) Le Boulevard, 31 août 1862.
(3) Lettre de Mallarmé, citée par l’Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 10 septembre 1906. Mallarmé, on le sait, fut professeur d’anglais. Voir Léon Lemonnier, Les Nouvelles littéraires, 8 novembre 1924.
belle traduction des contes de Poe » (1). Rentré en France, il publie dans une petite revue la traduction de quelques poèmes de Poe (2).
Mais hélas, « la Renaissance artistique » cesse bientôt de paraître et Mallarmé quitte la capitale, pour aller enseigner l’anglais en province. L’avancement professionnel le ramènera-t-il jamais à Paris ? 11 n’oublie pas la gloire de Poe cependant; il sait qu’on érige en Amérique un monument sur la tombe; il est le seul Français qui paraisse s’en soucier, et il envoie un sonnet pour être lu lors de l'inauguration. Il n’a point certes une confiance entière en la renommée de Poe, et il voudrait chasser « les noirs vols du Blasphème épars dans le futur ». Pourtant, il le voit définitivement entré dans la gloire, « tel qu’en lui-même enfin l’étermité le change (3). Mais qui se soucie alors des sonnets de Stéphane Mallarmé ?
Si pourtant il se produisait une révolution littéraire comme la France n’en avait pas vu depuis
(1) Lettre du Chevalier de Châtelain à Baudelaire, 26 mars 1853, publié par Jacques Crépet. Pour les affinités entre Mallarmé et Baudelaire, voir Léon Lemonnier, La Grande Revue, juillet 1923 : Baudelaire et Mallarmé.
(2) La Renaissance artistique et littéraire, 1872. Voir notre bibliographie. Nous croyons être le premier à signaler ces traductions.
(3) Le Tombeau d'Edgar Poe.