TEXTE DE BAUDELAIRE. CITATION
: me DE CUVILLIER-FLEURY La lèvre supérieure, en je
même temps, se tordit, en remontant au-dessus des
La lèvre supérieure se tordit. L'aspect de M. Valde-
dents que tout à l'heure elle couvrait entièrement, pendant que la mâchoire inférieure tombait avec une saccade qui put être entendue, laissant la bouche toute grande ouverte, et découvrant en plein la langue notre et boursouflée. Je présume que tous les témoins
mar était tellement hideux que ce fut une reculade générale loin de la région du ut
étaient familiarisés avec les horreurs d’un lit de mort; mais l’aspect de M. Valdemard était tellement hideux, hideux au-delà de toute description, que ce fut une reculade générale loin de la région du lit...
Et l’on adresse le même avertissement à Edgar Poe et aux réalistes français : « Vous aurez beau faire de vos récits péniblement anatomiques une physiologie, une pathologie, un musée Dupuytren; | lâme humaine n’est pas là. Elle n’est pas non plus dans Edgar Poe, malgré tout son talent » (1).
Plus encore que par ses tableaux physiques répugnants, c’est par sa peinture des maladies de l’âme que Poe paraît se rattacher aux réalistes français. Voyez les reproches qu’Emile Montégut fait à la « Fanny » de Feydeau, qu’il appelle « le roman intime de la littérature réaliste » : « La jalousie de Roger est plutôt une maladie qu’une passion: elle témoigne d’un cerveau en désordre plutôt que d’un cœur épris. Le spectre du mari s’est dressé devant ses yeux comme une hallucination. Pourquoi cette idée fixe est-elle entrée tout à coup, le lecteur n’en sait rien : la jalousie de Roger est
inexplicable, fatale et soudaine comme une mono-
() Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 525.
manie Sa jalousie, je le répète, n’est pas une passion, c’est une hallucination, une idée fixe, une maladie mentale » (1). C’est exactement le même vocabulaire, absence de passion, hallucination, idée fixe, monomanie, maladie mentale, qui a servi à juger et à condamner l’œuvre de Poe.
A ne peindre que l’exception et la maladie dans l’âme, Poe laisse vraiment de côté trop de sentiments humains. Et ici encore, il se montre inférieur à Hoffmann : « Le conteur allemand est plus humain dans ses bizarreries, plus sympathique, plus universel. Vous y trouverez ce que vous chercherez vainement dans Poe, de délicieux types de jeunesse, des caractères d'hommes qui se rattachent à notre famille, malgré le rayon étrange dont il sont touchés, et qui nous intéressent en nous émouvant; tandis que dans Hoffmann, l’ordinaire est à côté de l’exception, les histoires de Poe sont trop complètement et trop exclusivement extraordinaires; il n’y a pas là l’homo sum, et l’auteur l’avoue lui-même en intitulant ses contes Tales of grotesque and arabesque (sic). On voit de quel côté est la supériorité incontestable » (2).
Quelles sont les sentiments qu’on ne rencontre
(1) Revue des Deux Mondes, 1* novembre 1858, p. 201. {2) Revue Française, mai 1856, p. 453.
pas chez Poe ? D’abord, « le sentiment moral est absent de ces contes » (1) et aussi la tendresse. « On y trouve bien quelquefois — quoique assez rarement — l’amour, mais c’est un amour étrange et extra-humain, qui sert moins de thème à l’état de la passion elle-même qu’à celle de ses côtés bizarres » (2). Ce n’est pas seulement l’amour qui manque dans ses contes : « Je cherche et je n’y trouve même pas une passion aimable » (3).
D’autres n’y découvrent pas le moindre des sentiments communs aux hommes : « On se demande où, dans tout cela, se trouve la place de l’âme humaine. On ne trouve que de la matière malade, anormale, désaccordée. Edgar Poe est un poète pathologique;… les sentiments qui sont la substance invisible de l’homme ne vibrent pas dans son génie. Quand il intitulait Contes Arabesques ces contes... il savait bien ce qu'il faisait : il bannissait l’homme, l’homme spirituel, la créature morale de ses inventions, et son titre avait raison : elle est absente. Edgar Poe, a dit Baudelaire, est le poète des nerfs et de quelque chose de plus. Pourquoi p’avoir pas nommé ce quelque chose ? Car le nommer l'aurait fait voir. Mais justement c’est impos-
() Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 514. (2) Revue Française, mai 1856, p. 451.
(3) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 525.
ÿ LÀ
sible. Ce quelque chose n’existe pas » (1). Et il n'existe pas plus dans les poèmes que dans les contes. Les vers de Poe « heurtés, saccadés, étranges, sont remplis de larmes qui ne viennent pas du cœur, de cris qui ne viennent pas de l’âme, mais des nerfs, et s’adressent seulement aux nerfs du lecteur » (2).
Au lieu du cœur et de ses sentiments, nous ne trouvons, en effet, chez les personnages de Poe, que les nerfs, et « toutes les passions violentes, Je devrais dire tous les instincts de la bête, tout ce qui fait ressembler l’homme à un animal. Un rare et audacieux mépris de la nature humaine circule dans tous ces récits » (3). N’objectez pas qu’au moins Edgar Poe est toujours chaste, car on vous mettra en garde contre « cette absence apparente de toute sensualité. On a parlé de sa chasteté, on l’a signalée avec éloge. Est-ce bien là de la chasteté ? Non certes, pas plus que l’ascé- .tisme n’est la vertu ». Cette prétendue chasteté n’est qu’une effroyable perversité; il y a des êtres humains qui « subissent la volupté de la torture, volupté sans nom et qui existe. Eh bien ! cette volupté sera la muse d'Edgar Poe. Cette volupté, il la recherche et la dépeint sans relâche, sans merci,
(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 370-371. (2) M. Topin, Romanciers contemporains, p. 326. (3) Revue Contemporaine, 15 juilllet 1857, p. 525.
étant arrivé par une tension excessive de toutes les fibres de son cerveau, sous l’empire des crises alcooliques, à cet état anormal où une caresse fait souffrir, où une morsure est une jouissance ». Il en vient à trouver « une volupté sauvage dans les horreurs du délire, et l’extase dans la convulsion » (1).
Les autres passions que nous dépeint Edgar Poe ne sont pas d’un ordre plus élevé que cette volupte morbide. Edgar Poe est un homme qui « avec une organisation superbe ne fut accessible qu’à des émotions inférieures, et dont la pensée, dans les plus compliquées de ses inventions, n’a jamais connu que deux mouvements convulsifs — la curiosité et la peur. Quoi, dans ces Histoires Extraordinaires. il n’y a rien de plus élevé, de plus prpfond et de plus beau en {sentiment humaïn, que la curiosité et la peur, — ces deux choses vulgaires ? » (2). Non, les autres sentiments sont encore d’un ordre inférieur.
Voyez la Descente dans la Maelstrom : « Quelle passion anime ce morceau ? Une des plus violentes et des plus machinales de toutes, l’instinct de conservation. Deux frères occupent le bateau quand il est lancé comme la foudre dans le tour-
() Revue Moderne, 1* juin et 1° juillet 1865, p. 68.
(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 381-
billon; l’un se tient à un anneau; l’autre, qui a Saisi une barrique, dispute au premier son moyen de salut qu’il croit plus solide, et s’efforce d’arracher de ses mains l’anneau sauveur qui n’est pas assez large pour deux. L’amour de la vie en fait un frère barbare, la frayeur, un fou furieux. L’amour de la vie est, il est vrai, quelque temps effacé par la curiosité, passion plus noble, mais passion qui a son siège dans la tête comme toutes celles d'Edgar Poe; l’âme et le cœur n’y sont pour rien. Et cette curiosité même tourne au profit de l'instinct. Le batelier est sauvé pour avoir calculé juste. Point d’élévation; pas même de sensibilité; des passions qui ressemblent à des atteintes de folie. Le Scarabée d’Or tant admiré, c’est le succès d’une cupidité fébrile servie par une sagacité presque surhumaiïine. Aussi est-elle peinte avec des traits vraiment californiens. Legrand soupçonne son nègre de l'avoir mal compris; il pousse un terrible juron, et saute au collet du malheureux qui tombe à genoux. Le nègre s’est trompé; tout espoir n’est pas perdu. Voilà Legrand qui vocifère de joie, et fait une série de gambades et de cabrioles. Ce Legrand est un insensé… Dans le Cœur Révélateur, le meurtrier étouffe un vieillard qui ne lui avait jamais fait aucun mal, qui ne l'avait pas offensé. Il n’avait aucune envie de son or. Mais il le tue tout simplement parce que l’idée
de le faire lui est entrée dans la cervelle. Un des yeux du bonhomme lui déplaît et l’irrite; cet œil ressemble à celui d’un vautour, bleu pâle avec une taie dessus. Est-il fou ? Cependant, il prépare son meurtre avec une sagesse incroyable; :ïl pousse à l’excès la prudence du crime. C’est plutôt un maniaque; il est homicide par irritabilité nerveuse. Cette aversion est d’instinct, comme dans un animal; impulsion fatale et passive, haine bestiale. Quelle passion est-ce là ! Cela est-il dans l'humanité ? Oui, maïs par les nerfs, par le sang, par la fièvre. Cela est énergique assurément : maïs où est l’âme dans ces bouillonnements de la matière et dans ces drames de la bête humaine ? L’âme ! l’âme ! voilà ce qui manque à ces horreurs qui donnent le frisson elles n’émeuvent que les nerfs, elles ne troublent que la tête. elles tordent la peau, elles précipitent le sang; elles donnent la fièvre; elles ne vont pas jusqu’à l'âme » (1).
Cette « absence d’âme » donne quelque chose de rebutant aux crimes que l’auteur nous présente : « Avec Edgar Poe, le crime n’est jamais le résultat de la passion ou de l’emportement; il est la conséquence nécessaire d’une déformation du cerveau, d’une dépravation du sens moral.
(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 516-517.
Lentement calculé avec un horrible sang-froid, et cependant fatal, produit irresponsable et volontaire néanmoins d’un état particulier du criminel, décrit, analysé jusque dans ses détails les plus infimes et les plus repoussants, le crime, tel que nous le dépeint l’écrivain, présente un spectacle monstrueux à notre intelligence, révoltée de voir, sans le comprendre, la volonté au service de ia fatalité, et le raisonnement au service de la démence ».
Edgar Poe nous présente-t-il un autre genre de meurtre, « sort-il un instant du crime froidement prémédité, c’est pour nous dépeindre un autre état du cerveau, plus lugubre encore s’il est possible. Le crime ne disparaît pas, mais la maladie et la folie monstrueuse s’y ajoutent : la responsabilité s’annihile entièrement. Le crime n’est plus dans la volonté, il éclate dans le fait matériel » (1), comme dans cette repoussante histoire de Bérénice.
Animés de tels sentiments, ou plutôt obéissant à de tels instincts, les héros de ces sinistres histoires ne sont que des monstres. « Les personnages y forment une vaste galerie d’ivrognes, d’assassins, de fous, d’égoïstes, de cupides, de misanthropes, de vindicatifs » (2). Edgar Poe ne nous
(1) Revue Moderne, 1* juillet 1865.
(2) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 525.
présente pas une étude de l’homme. « Jamais il ne peint un caractère, et cela se comprend. Un caractère en effet se compose d’une foule d’éléments contradictoires, amalgamés ensemble et dominés par une faculté maîtresse. Or, Edgar Poe ne cherche, ne voit que cette faculté. Il élimine tout le reste et concentre sur elle son étonnante aptitude à l’analyse minutieuse. Aussi ses personnages ne sont pas des créatures vivantes, mais de véritables possédés, des tics nerveux habillés en hommes, des malades absorbés, vaincus par leur mal, mieux que cela, de simples cas pathologiques qui agissent et qui raisonnent ».
Et à cause de cette peinture implacable du mal, Edgar Poe se trouve comparé aux réalistes français : « Quel réalisme ! » s’écrie-t-on, « et combien il diffère du réalisme timide et un peu enfantin de nos romanciers contemporains. Il s’agit du réalisme vrai, sûr de lui-même, sans pitié » (1). Et l’on donne ce même avertissement à Poe et aux réalistes français : « Nous craignons qu'on ait admiré Poe de ce côté-là, qu’on n’ait vu de l’énergie dans cette violence, de la franchise dans cette audace, de la puissance dans cette crudité… On parle beaucoup de réalisme aujourd’hui. Que (le réalisme) préfère à toutes choses ce qui est vrai,
(1) Revue Moderne, 1" juillet 1865.
réel, sincère, nous y consentons; mais qu’il songe que la vie n’est pas seulement dans le corps et les nerfs : l’homme a une âme. En fait d'analyse implacable et de fortes impressions, vous n’irez jamais plus loin qu’ (EdgarPoe). Ne cherchez pas à le surpasser dans ce qu’il a; tâchez plutôtd’avoir ce qui lui manque » (1).
tt) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 525.