Eleonora, Works, l
150 KDGAR A. POK
cynique, moins humain qu'infernal, clonties actes odieux semblent fatalement provenir d'une perversion monstrueuse ; les autres nous décrivent, au contraire, un ami paisible, généreux, d'une bienveillance invariable et d'une courtoisie enjouée, le modèle des vertus domestiques et sociales, l'âme même de l'honneur. Qui croire ? Laquelle admettre de deux opinions qui semblent s'exclure? A notre avis, lune et l'autre : il n'y a pas lieu de chercher ici un contour moyen qui ne ferait queffacer les traits saillants d'une physionomie naturellement si accentuée. Non, il faut, bon g-ré mal gré, accepter, sans exagération du moins, dans ce même être dédoublé la réelle opposition de deux personnalités contraires qui, au lieu de se juxtaposer, se succèdent ou plutôt alternent sans cesse. N'avons-nous pas déjà vu quil y a dans le dipsomane, selon quil boit ou s'abstient, comme deux personnes en un seul corps : l'une sobre, rangée, laborieuse, austère même ; l'autre à demi inconsciente, presque insensée, en proie à toutes les folies et à tous les excès? Cet être double, a-t-on dit, c'est un véritable phare à éclipse qui aurait deux feux différents : selon que tel ou tel disque s'éclaire, lueur rouge ou lueur bleue. C'est ainsi que ce même et unique Poe qui n'était, pour ses ennemis et ses compagnons de taverne, qu'un ivrogne dégradé plus ou moins privé de raison et de sens moral, devenait inopinément aux yeux de ses admirateurs et de ses amis un pauvre être méconnu, calomnié et, par suite, d'autant plus digne de sympathie et d'admiration. Il n'y a donc pour les concilier qu'à les accepter également, ces deux aspects du même Janus à double face.
Il y a pourtant plus de complexité encore. La dipsomanie n'est, avons-nous dit, qu'un symptôme de la folie héréditaire, et la folie héréditaire n'est pas toujours à double forme seulement; elle admet en maint cas, outre cette perpétuelle oscillation plus ou moins régulière entre la dépression mélancolique et l'exaltation maniaque, une foule de déviations plus ou moins excentriques qui croissent en raison directe de la déchéance acquise ou transmise. Ce n'est donc plus dualité qu'il faut dire, en présence de cette incohérence mentah', mais [)luralité du moi, effritenuMit de
POE l'T LKS SIENS 157
la personnalité humaine, retour de la colonie individuelle au chaos initial.
« Un fait essentiellement clinique et très frappant, dit le D'' Magnan, c'est la coexistence d'un nombre plus ou moins considérable d'obsessions et d'impulsions d'aspect différent chez le même malade, soit dans le même temps, soit à des époques successives de son existence. C'est là, en effet, une particularité qu'il importe de bien mettre en lumière : car elle jette sur la nature de ces manifestations morbides la plus vive clarté. (Si l'on y réfléchit bien, ajoute-t-il, on ne peut s'étonner de pareilles coexistences). Lorsqu'on fouille dans le menu détail de la vie de ces malades, on peut dire qu'il est exceptionnel de n'y rencontrer qu'un seul syndrome... Les exemples d'association de plusieurs syndromes sont innombrables ; aucune loi ne préside le plus souvent à cette association, et les syndromes coexistants n'ont entre eux aucun lien, sinon celui d'origine. 11 n'est pas rare de voir coïncider jusqu'à quatre ou cinq syndromes... Plus on observe, plus les exemples de cette nature se multiplient... Si tous ces syndromes coexistent, se succèdent, se combinent à l'infini, c'est qu'ils sont au fond une seule et même chose, un seul et même état morbide né d'une émotivité exagérée et aboutissant à l'automatisme des centres cérébro-spinaux \ »
C'est ainsi que sous l'action destructrive de la misère et du malheur, du surmenage et des excès de toute nature, la pauvre personnalité de Poe, si sensible et si impulsive dès l'origine, partant si mal coordonnée, en venait peu à peu- à se désagréger, c'est-à-dire à tomber en cet état de décomposition cérébrale oii des tendances excessives qui devraient être subordonnées, échappant au contrôle de la volonté, prennent le dessus et détruisent la stabilité et l'harmonie générales. Lentement sa fragile individualité se défaisait. De là, le navrant spectacle de cette anarchie mentale, qui, sortie du fond permanent dune sensibilité morbide, s'en ira désormais croissant avec les épreuves comme avec le temps et s'affirmant tragiquement en des symptômes toujours plus nombreux et toujours plus graves : obsessions, impulsions, peurs superstitieuses, idées de persécution, délires de grandeurs, tous signes précurseurs d'une aliénation fatale.
Tout le monde ne le voyait pas : en dépit de cet assaut mon-